La Trilogie de l'Expansion par

0 point(s) avec 1 review(s) sur 0 chapitre(s), moyenne=0/10
Continuation / Aventure / Action

12 Le Fantôme du Passé

Catégorie: T , 49257 mots
0 commentaire(s)

Le vent de la climatisation soufflait doucement au-dessous de la coupole du dôme. Le ronronnement constant des moteurs des millions de speeders qui circulaient partout à travers les cieux était complètement absorbé par l'épaisse couche de transparacier. Pas une molécule de pollution superflue n'envenimait l'atmosphère purifiée. De jour comme de nuit, il faisait toujours un temps splendide dans cette arcologie funéraire. Ce dôme avait été construit spécialement pour abriter les tombes, les mausolées et les caveaux familiaux des plus grands noms de l'Histoire de Coruscant. Et des centaines de milliers de pierres tombales de toutes formes et de toutes tailles étaient alignées le long des grandes allées pavées qui traversaient le dôme de long en large. Certaines tombes étaient de véritables œuvres d'art, avec d'impressionnantes sculptures figuratives ou abstraites, tandis que d'autres étaient réduites à leur plus simple apparence.

Il n'y avait pratiquement personne dans le cimetière. Seulement quelques droïds d'entretien, et deux petites silhouettes qui déambulaient sans se presser. Un garçon et une fille. La frêle silhouette du jeune Humain contrastait avec la forme boulotte de la non-Humaine qui l'accompagnait. Ils n'échangeaient aucune parole, mais n'en avaient pas besoin pour se sentir bien ensemble. La fille portait un petit pot de terre avec quelques fleurs. Son compagnon montra du doigt l'une des tombes.

- Ah, la voilà !

Ils s'arrêtèrent devant une pierre tombale d'obsidienne, l'une des plus modestes de tout le domaine. Elle ne comportait aucune décoration, aucun motif, pas même un petit relief. Seulement quelques lettres serties de cuivre qui disaient :

Duncan Blackstorm : 20 av. YIV – 14 ap. YIV

Liam Kincaid s'agenouilla cérémonieusement devant la tombe, et joignit les poings devant son visage, index et annulaires tendus.

- Vraiment rien à voir avec le caveau de Fedrana.

- C'est ce qu'il voulait, Liam. Maintenant, il peut reposer en paix, j'en suis sûre, répondit Chi'ta Koskaya.

Elle posa délicatement le pot sur la pierre noire.

- Comme ça, on verra que quelqu'un a fait preuve de compassion à son égard.

- Ouais, une tombe sans fleurs, c'est moche. Tu sais quoi ? Je crois que tu as raison.

- À quel propos ?

- Il ne voulait pas que je me pourrisse la vie pour le venger. Tout ce qu'il souhaitait, c'était qu'on lui fiche la paix et que je vive ma vie. Et maintenant, je vois de quoi il parlait… enfin, j'ai au moins une interprétation.

Liam avait le regard chargé de pensées profondes. La jeune fille s'en aperçut.

- Veux-tu que je te laisse seul un moment ?

- Oh, pas la peine. Enfin… si tu pouvais reculer d'un pas ou deux…

Chi'ta acquiesça silencieusement et s'éloigna de quelques mètres. Le jeune homme ferma les yeux, visualisa le visage de son mentor et pensa très fort :

Voilà, Maître. Maintenant, j'ai tout compris. J'ai le choix entre courir après la mort et profiter de la vie. Et je veux vivre. Je ne sais pas jusqu'où ça me mènera, mais je souhaite vivre. Vivre avec elle… avec votre bénédiction.

Un petit bruit le tira de sa réflexion. Il entrouvrit les paupières, et constata, à sa grande surprise, que les quelques fleurs du pot étaient en train de grandir. Certains nouveaux germes poussaient même jusqu'à éclosion. Bouche bée, il se tourna vers Chi'ta. Celle-ci s'était rapprochée, époustouflée, ses grands yeux brillaient d'émerveillement, et un sourire béat étira son visage. Liam pointa un index interrogateur vers le pot, puis vers la jeune fille. Sans cesser de sourire, elle secoua négativement la tête, et le jeune Humain lui rendit son sourire. Il se releva, et tous deux quittèrent le cimetière, bras dessus bras dessous, sans ajouter une parole.

- Et voilà ! Vous êtes suffisamment en pleine forme pour pouvoir massacrer les Impériaux à tour de bras avant de vous faire exploser la caboche.

- Pardon ?

- Euh, je voulais dire, vous êtes apte à servir les forces de la Maison Calipsa. Vous pouvez vous rhabiller.

- Déjà ? Oh…

- Oui, et autant vous le dire tout de suite, votre genre tout entier ne m'attire pas, alors ne vous faites pas de fausses idées !

En grommelant, l'homme repassa ses vêtements pendant que le docteur Ezra Lohrn de la Maison Calipsa finissait de remplir la feuille d'aptitude avant de la tamponner. Une fois seule, elle poussa un profond soupir de lassitude. Déjà dix jours que ça durait… En attendant les deux padawans, elle avait été chargée par le Baron Turel de faire passer les visites médicales aux engagés volontaires qui s'apprêtaient à partir en guerre contre l'Empire au nom de la Maison Calipsa. Dix jours à examiner un par un ces hommes tous plus phallocrates les uns que les autres. Elle commençait à trouver le temps vraiment long.

Accroche-toi, ma vieille ! N'oublie pas que ça te paie ton nouveau matériel…

En effet, en échange de cette prestation exceptionnelle – ordinairement, elle soignait les blessures sur les zones de conflit – on lui avait promis des fournitures médicales d'une technologie plus avancée, et le matin même, elle avait reçu les nouveaux medpacks modèle Rapidchair, ainsi que son nouveau droïd assistant médical, qui allait remplacer celui que les Gamorréens avaient quelque peu malmené après avoir volé leur vaisseau d'alors, la Comète, sur Amphor IV. Lorsqu'elle regarda vite fait sa messagerie virtuelle sur son ordinateur, un nouveau courrier était apparu en caractères gras. Trois mots seulement : « Marchandise dans hangar. » Elle sourit avec satisfaction. Ses efforts allaient être récompensés. Le vidéophone sonna. Elle décrocha, et le visage du baron Turel ondula sur le petit écran.

- Bonjour, docteur Lohrn.

- Bonjour à vous, Baron Turel.

- Alors, comment se passent vos journées ?

- En toute franchise, Baron, j'ai connu plus excitant… Mais je reste heureuse de servir la Maison Calipsa.

- J'en suis certain, docteur, mais j'ai deux bonnes nouvelles à vous annoncer. Votre remplaçant est arrivé, et on vient également de m'annoncer que le Renard des Étoiles vient de se poser.

- Vous parlez du vaisseau avec les élèves Jedi à son bord ?

- Exactement, répondit l'homme corpulent avec un sourire enjoué.

La jeune femme sourit à son tour. Le retour des deux petits padawans, plus son remplacement, signifiaient que la routine allait enfin cesser. Ils allaient repartir à l'aventure, cette fois sur Wakeelmui, le monde où, si elle en croyait les recherches de Chi'ta, ils allaient pouvoir trouver le fantôme d'Ageer… ou au moins des indices qu'il aurait pu laisser après sa mort. La voix du baron la ramena à l'instant présent.

- Je présume que vous allez vouloir vous préparer ? D'après ce que j'ai cru comprendre, de rudes épreuves vous attendent, même si je n'ai pas eu les détails.

- Je peux assurer quelques visites médicales en attendant mon remplaçant, Baron.

- Du tout, du tout, je vous ai assez retenue. Allez rejoindre vos compagnons, je vous relève de vos fonctions. Le docteur Berny se fera un plaisir de prendre votre place, et plutôt deux fois qu'une, si vous voyez ce que je veux dire !

- Je le vois très bien, Baron.

En effet, le docteur Ronald Berny ne cachait pas ses préférences pour les hommes virils des casernes.

- Je vous souhaite une excellente journée, docteur Lohrn. Et bon courage !

- Merci à vous, Baron. Le nom de Calipsa soit loué !

Le baron coupa la conversation. Ezra se frotta les mains avec satisfaction, et se dépêcha de ranger ses affaires dans son attaché-case. Puis elle éteignit son ordinateur, passa sa veste, et s'apprêta à quitter son cabinet. En ouvrant la porte, elle tomba nez à nez avec un jeune soldat en uniforme.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Cadet Vandien, docteur Lohrn. Je viens pour l'inspection sanitaire.

Celui-ci avait soudain eu un grand sourire en constatant que le médecin chargé de l'inspection était une femme. Mais celle-ci eut aussi un sourire, ironique par contre.

- Il vous faudra revenir cet après midi, cadet Vandien.

- Ce sera quand vous voulez, docteur !

- Mais pas avec moi. Le docteur Berny s'occupera de vous.

- Ah… et comment est cette personne ?

- Ne vous en faites pas, je suis certaine que vous serez à son goût !

Et le docteur Lohrn laissa le cadet à sa frustration.

Le bruit d'une pierre à aiguiser résonnait régulièrement dans le petit kiosque. Les oiseaux n'osaient pas chanter, et préféraient s'éloigner. Les quelques promeneurs se tenaient à l'écart. En effet, l'impressionnante masse musculaire de Hassla Morgreed n'incitait personne à troubler son activité – il était en train d'affûter sa vibro-hache. Il concentrait toute son attention, y mettant presque de l'amour. Pour lui, pas une seule irrégularité ne devait paraître sur le tranchant. Ce n'était pas pour le côté utilitaire – une petite bosselure ne faisait pas vraiment de différence dans le fourreau – ni pour l'efficacité, il savait très bien que la lame était parfaitement en état de couper n'importe quoi sans qu'il ait besoin de l'aiguiser encore. Non, c'était pour autre chose comme s'il voulait simplement entretenir une sorte de lien inexplicable avec cet outil meurtrier.

C'est l'apanage des guerriers de ne faire qu'un avec son arme, lui avaient dit la plupart des frères d'armes avec qui il avait pu échanger quelques mots. Le Barabel n'était pas spécialement attentif à cette philosophie de salle de gardes. Pour lui, une arme bien entretenue était aussi nécessaire qu'un bain chaud régulièrement ou simplement manger à sa faim, mais il n'y avait pas à chercher une explication mystique.

Enfin, il rangea sa pierre, ferma un œil pour mieux regarder sous tous les angles la surface polie métallique. Il ramassa une feuille d'arbre tombée par terre, et la passa délicatement sur le tranchant. Les deux fines moitiés retombèrent sur le marbre. Il vit le reflet de son visage écailleux sur la lame, et eut un sourire cruel.

Le possesseur de la prochaine tête qui se la prendra n'aura même pas le temps de comprendre sa douleur !

- Mon bon Hassla ?

Reconnaissant la voix de Dame Liryl, la Dame de Sérénité, qui venait à lui, il rangea prestement sa hache dans son baudrier et mit genou à terre.

- Votre serviteur vous écoute, Maîtresse.

- Comment te sens-tu, aujourd'hui ?

- Un peu anxieux, je vous l'avoue. Mais je donnerai aux Kathols de bonnes raisons d'être plus anxieux que moi.

- Je n'en doute pas.

Le Barabel se releva, et fit jouer ses muscles. Il se rassit sur le banc, et son visage se crispa sous l'effet d'une intense réflexion. Après quelques longues secondes, il osa :

- Maîtresse, il y a quelque chose que j'aimerais savoir.

- Parle donc, fidèle Hassla.

Le Barabel réfléchit encore, cherchant avec effort la meilleure façon de poser sa question, avec tout le respect qu'il voulait présenter à la Dame de Sérénité. Un seul mot suffit :

- Pourquoi ?

- Pourquoi… quoi ?

- Pourquoi m'avoir sauvé ? Chaque jour qui passe, des millions de bonshommes finissent abattus par un tueur comme Selik Blackwood. Pourtant, vous l'avez empêché de m'achever. Se faire traquer par un chasseur de primes fait partie des risques de ma profession, et il aurait été dans l'ordre des choses que je me fasse buter par ce minable. Alors pourquoi, pourquoi l'avoir arrêté ?

La Dame de Sérénité eut encore un de ses mystérieux petits sourires.

- Parce que j'ai pressenti que j'allais avoir besoin de quelqu'un comme toi. Je ne savais pas alors précisément ce qui s'annonçait, mais ce dont j'étais certaine, c'est que je devais rassembler des personnes courageuses et droites en raison de grands troubles à venir.

- Des muscles à louer, il y en a partout. En plus, je suis le premier à le reconnaître, j'ai pas tellement une frimousse d'ange !

- Allons, ne l'as-tu pas compris, depuis le temps ? Pour moi, l'apparence extérieure ne représente rien. Ce qui compte, c'est ce que je ressens quand je lis ce qui vient de l'intérieur. La première fois que je t'ai vu, j'ai perçu de la colère mêlée à la peur, je suppose que tu craignais à juste titre pour ta vie et que tu t'en voulais de ne pas pouvoir te défendre au mieux. Car il y avait autre chose qui a fait la différence entre toi et une crapule sans vergogne : le souci d'éviter les coups perdus. Ta peur s'étendait sur les gens qui t'entouraient. Un individu sans morale n'aurait pas hésité à s'abriter derrière un passant pris au hasard. Et plus j'ai appris à te connaître, plus j'ai compris que j'avais raison. Dans le cas contraire, je t'aurais aimablement congédié, mais tu ne m'as jamais déçu une seule fois. Et quand je vois la façon dont tu prends ton travail à cœur vis-à-vis de nos jeunes amis Jedi, je me félicite d'avoir pris cette décision.

- C'est vrai. Quand tout sera terminé, j'aimerais autant continuer à faire un bout de chemin avec eux. Je ne serai jamais un manipulateur de la Force, mais en travaillant pour l'Ordre Jedi, j'ai l'impression que ma vie a pris un sens nouveau, plus profond, plus complexe.

- Ce moment n'est plus très lointain, brave Hassla. Nous touchons au but !

- Et aucun Kathol hostile ne me résistera, je vous le garantis !

Dame Liryl fit alors quelques pas, et son regard se perdit dans le lointain. Elle murmura :

- Je ne peux tout de même pas m'empêcher de craindre pour les autres, en me rappelant ce que je sais à leur propos, mon bon Hassla.

- Y en a-t-il tant à craindre, Maîtresse ?

C'est alors que le Barabel remarqua quelque chose dans le regard de la jeune femme. Quelque chose qu'il n'avait jamais vu, pas même pendant qu'elle avait été entourée par les Mantes pendant le mariage, ou quand Niklas Veiler l'avait menacée. Il eut un choc au cœur quand il réalisa qu'il s'agissait probablement d'un sentiment qu'il redoutait particulièrement quand il l'éprouvait, lui : l'incertitude.

En sortant de l'astroport, les deux jeunes gens inspirèrent profondément, reprenant leur souffle après plusieurs jours passés dans la cabine étroite d'un charter stellaire. La fille Drall n'était cependant pas d'humeur très enjouée.

- Plus le temps passe, et moins je me sens bien, ici.

- Pourtant, on connaît de mieux en mieux le coin, on se familiarise de plus en plus.

- Ce n'est pas ça, Liam. Ne remarques-tu rien ?

Tout en marchant, le jeune homme se montra plus attentif. Il se rendit compte alors de quelque chose qui ne lui était jamais arrivé. Les premiers jours passés sur Procopia, lui et sa condisciple n'avaient pas eu de problème particulier avec la foule. Chi'ta était une non-Humaine dont les représentants étaient inexistants sur ce monde, et elle s'était présentée en robe de Jedi, ce qui ne facilitait pas la discrétion, mais jamais elle n'avait été abordée en ce sens par le premier venu. Avec le temps, elle s'était même adaptée à la mode locale. Depuis leur intervention filmée à la Chambre du Grand Conseil et le mariage, tout avait changé, et Liam le réalisa : plus de doute, ils étaient désormais reconnus par les passants. Les gens se retournaient en les croisant, et murmuraient des exclamations étouffées comme « Mais oui, c'est lui, je te dis ! », « C'est la jeune médiatrice, là, comment elle s'appelle, déjà ? », « C'est le gamin qui a collé une rouste au Mecetti ! »

Quelques années plus tôt, Liam aurait sans doute pris cette péripétie avec amusement, même de l'orgueil. Plus mature, cependant, il repéra immédiatement la flopée d'inconvénients qui découlaient de ce genre de « renommée ».

- Je sens que ça va devenir difficile…

- J'en ai bien peur, Liam. Nous risquons de ne plus pouvoir agir avec la même liberté qu'auparavant, en tout cas dans ce secteur.

- C'est quand même bizarre, mon duel avec Don Nycator s'est passé sur Obulette, c'est quand même pas la porte à côté !

- Les canaux d'holovision ont diffusé les images plus vite que nous pensions.

Ils montèrent dans l'hovertram, en direction de l'ambassade Calipsa. La petite Drall semblait anxieuse.

- Liam, j'aimerais m'en aller d'ici. Les Procopiens sont des gens charmants, mais nous ne pouvons pas rester trop longtemps parmi eux.

- J'avoue, je commence à m'ennuyer. À part Ezra et Taava, je n'ai aucun ami qui vit sur ce monde, ni de famille, et j'ai de plus en plus de mal à quitter le Noyau.

- Moi aussi. Nous avons encore une mission à accomplir, ici, mais je pressens que nous ferions bien de nous éloigner au moins quelque temps quand ce sera fini.

Pendant que son amie lui parlait, Liam regarda distraitement le journal de l'occupant de la banquette d'en face. Il vit alors un gros titre qui lui laissa une sueur froide.

« Le moff Laird Gustavu annonce la fin très prochaine de la construction de la Sphère À Torpilles Avancée ».

La situation presse… songea le jeune homme.

Le transport s'ébranla, s'arrêta. Un bref coup d'œil sur le petit panneau lumineux indiqua aux padawans qu'ils étaient arrivés dans la rue adjacente à l'ambassade. Ils se levèrent, la jeune fille rajusta son pourpoint, et ils descendirent du tram. L'un des gardes de l'entrée leur décrivit le chemin jusqu'à l'appartement d'Ezra. Chi'ta toqua sur le bois de la porte ouvragée.

- Oui, qui est-ce ?

- C'est nous, docteur Lohrn !

- Ah, vous voilà ! Entrez vite !

Les deux padawans franchirent le seuil de l'appartement. Ezra Lohrn, au milieu de tout un fatras de fournitures médicales éparpillées sur le sol du salon, les accueillit à bras ouverts, et leur fit l'accolade.

- Enfin, je vois autre chose que des machos de miliciens qui ne pensent qu'à se faire tripoter par une faible femme !

- C'est un réel plaisir de vous revoir en pleine santé, docteur !

- Plaisir partagé, Chi'ta. Et toi, Liam, ça baigne ?

- Je me débrouille. On peut t'aider ?

- Non, c'est gentil, mais je m'en sors. Faut juste me laisser quelques minutes. Mais je vous en prie, faites comme chez vous ! Installez-vous, je vous offre à boire !

- Quelque chose sans alcool, s'il vous plaît, précisa Chi'ta.

Tout en fouillant dans le réfrigérateur, la jeune femme jeta par-dessus son épaule :

- J'espère que vous avez bien profité de vos vacances, les enfants, parce qu'il va falloir nous bouger le train, maintenant !

- Génial !

- Votre amie Taava – pas à dire, elle ne manque pas de charmes – m'a envoyé une copie du dossier que les bureaux de la Guilde des Marchands Corelliens lui ont donné. Les quelques lignes que j'ai pu y voir m'ont poussée à me rendre au Bureau Officiel des Services Stellaires central de cette planète. Et ce que j'ai pu y lire n'est pas très joyeux-joyeux.

Elle donna à chacun des padawans une petite bouteille de jus de fruits frais, puis rassembla une grande quantité de boîtes de médicaments dans une mallette.

- Qu'est-ce que vous avez appris de ce monde, sur Coruscant ?

Après avoir bu quelques petites gorgées, Chi'ta répondit :

- Eh bien… en premier lieu, son emplacement exact, dans le secteur de la Bordure Intérieure, entre ici et le secteur des Colonies. Ensuite, sa géographie. Wakeelmui est un monde essentiellement constitué de forêts. Il s'agit surtout de forêts tempérées, elles ressemblent plus à celles jouxtant les plaines et les montages qu'aux jungles torrides. Le taux d'humidité est relativement moyen, et le cycle des saisons est régulier. Il y a quelques océans, trois satellites naturels…

Comme Liam la regardait avec un froncement de visage interrogateur, Ezra précisa :

- Trois lunes !

- Euh, ah oui, j'avais oublié.

- C'est tout ce que vous avez pu voir ?

- En gros, oui. Nous avons également appris que ce monde, technologiquement, n'était pas très performant. Les habitants connaissent le voyage sidéral, mais peu de gens ont les moyens d'emprunter un charter. La plupart des miliciens chargés de la sécurité sont équipés d'armes à poudre et de sabres normaux. Ils maîtrisent à peine la technologie des hovercrafts, alors pour ce qui est des vaisseaux… il n'y a qu'un seul astroport.

- Autre chose ?

- Non, docteur Lohrn, pas que je me souvienne.

- Ah… dans ce cas, j'ai bien peur que vos informations soient incomplètes. Remarque, ça ne m'étonne pas, ce monde est tellement paumé que les archives anciennement impériales ne sont pas forcément mises à jour tout le temps, contrairement aux fichiers du B.O.S.S.

- Alors, qu'y a-t-il de si grave, docteur Lohrn ?

Ezra alla se chercher un lum dans le réfrigérateur, s'assit en face des padawans, commença à boire, posa la canette sur la table basse, et regarda gravement la petite Drall.

- Depuis quelques décennies, Wakeelmui est un monde contrôlé par les Impériaux. Et pas n'importe lesquels. Cette garnison s'est spécialisée dans le domaine de l'entraînement et l'occupation de planètes de type forestier. La plupart des soldats de choc embarqués sur Endor étaient originaires de cette colonie-là. J'imagine donc qu'ils peuvent nourrir une… certaine rancune à l'égard des non-Humains.

Au fur et à mesure de l'exposé, le visage de la jeune fille s'était fait de plus en plus inquiet. Liam fut plus éloquent.

- Alors quoi ? On va devoir la laisser ici avec Dankin ?

- Pas forcément. J'en viens à la partie un peu plus rassurante. Ils sont Impériaux, mais ils savent également qu'ils ont perdu. En tout cas, cela fait quelques années qu'il n'y a plus aucun renouvellement de troupes. Ce monde est complètement isolé, et si la Nouvelle République ne l'a pas encore délivré du joug impérial, c'est parce que le peuple civil n'en a pas fait la demande.

- Vous… vous plaisantez ? Une planète… qui accepterait l'Empire ?

- C'est quoi, leur problème, à ces gens ?

- Ce n'est pas si aberrant que ça. Imaginez un peu une planète où la situation politique serait tellement catastrophique que des gens arrivant avec la promesse de rétablir l'ordre pourraient être reçus à bras ouverts ! Si c'est un monde uniquement peuplé d'Humains, et avec une tyrannie séculaire en place, voire même l'anarchie la plus complète ?

- Remarquez, maintenant que vous me dites ça… Cela me rappelle une leçon d'histoire qui a justement attiré mon attention à ce sujet. Sur la planète Assorhan, quand le gouverneur a été renversé il y a une dizaine d'années pour qu'on fasse flotter sur le palais un drapeau impérial, ç'a été jour de fête !

- Bon… tu veux dire qu'on ne te tirera pas dessus à vue ?

- Je ne crois pas, Liam, répondit Ezra. Même dans le cas où ils seraient rancuniers, ils ont plutôt intérêt à se tenir tranquilles. Wakeelmui reste un trou perdu impérial à portée de saut spatial pour l'armée de la République. Il suffirait qu'il y ait un incident impliquant un non-Humain, et tous les hommes en blanc passeraient au mixer en moins de deux ! Sans parler de ce que ferait le Conseil des Jedi.

- On n'est pas obligés de leur dire qu'on appartient à l'Ordre ! Il vaudra mieux se montrer prudents avec ça.

- Ouais, c'est vrai. Plus concrètement, d'après les dernières documentations, ils ont reçu ces dernières années quelques délégations de non-Humains, engagés pour d'importants travaux. Les ouvriers ont été payés, remerciés et renvoyés chez eux. Nous allons partir tous ensemble.

Comme la jeune fille resta silencieuse, le docteur Lohrn voulut la rassurer :

- Si tu préfères, tu pourras rester à bord du Vandread. Voire même, si tu veux… tu n'es pas obligée de venir.

- Je viendrai, docteur Lohrn. Je ne laisserai pas ce genre d'appréhension faire obstacle à ma mission, surtout si ma vie n'est pas menacée plus que ça.

Ezra la considéra avec respect.

- J'espère que tu ne confonds pas bravoure et stupidité. Vous avez fait vos bagages ?

- Nous devons passer par l'ambassade Pelagia, comme nous sommes arrivés dans la nuit, on a voulu dormir un peu.

- Normal. On se retrouve au hangar 63 dans deux heures. Ca vous va ?

- Ce sera parfait. Nous allons vous laisser finir votre propre paquetage. À tout à l'heure. Et merci pour le jus de fruit !

Face au miroir à la surface partiellement ternie, Dankin le chasseur Togorien fit tournoyer autour de lui sa nouvelle arme. Elle fendait l'air en émettant des sifflements très sonores. De quoi impressionner l'ennemi avant de l'éventrer. Il effectua quelques moulinets avant de l'abattre en avant en posant un genou à terre. Devant lui, le vieux droïd cassé qu'on avait accepté de lui laisser tomba par terre, coupé en deux. Satisfait, le guerrier se releva puis rangea dans son fourreau ouvragé son bien. La porte automatique s'ouvrit dans un grand chuintement. Les deux padawans entrèrent dans l'atelier.

- Bonjour, maître Dankin !

- Salut Dankin ! On nous a dit que tu étais ici.

Le Togorien se retourna, et sourit de tous ses crocs.

- Salut, les padawans ! Tenez, regardez donc !

Dankin ressortit délicatement une impressionnante épée. La fine lame en forme de pic n'était pas en acier, mais semblait faite en diamant, et la poignée était sculptée en forme de tête de fauve. La jeune Drall contempla l'arme avec curiosité.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Un sabre Yil de ma planète, petite Chi'ta. J'ai eu le temps de faire un saut sur Togoria avant votre retour.

- Quelle drôle de vibro-épée… je n'en avais jamais vu de telle !

- Ce n'est pas une vibro-lame ordinaire. Ce cristal est très solide, et conduit l'électricité de la batterie. Ainsi, il inflige des décharges électriques à l'adversaire après avoir taillé dans ses chairs !

La jeune fille fit la grimace.

- Vous ne faites preuve d'aucune pitié…

- On n'éprouve pas de pitié envers les cafards nuisibles, petite puce. On les écrase.

Liam remarqua alors quelque chose qu'il montra du doigt.

- C'est quoi, ce truc que t'as au poignet ?

- Le cadeau de Savill. Tiens, regarde !

Dankin leva le bras gauche, mettant en évidence un épais bracelet chromé. Sa face externe présentait un petit cadran rond, et un interrupteur apparaissait sur la face intérieure. Le Togorien appuya sur le bouton, et aussitôt un bouclier rond d'énergie blanche d'un bon mètre et demie de diamètre se déploya devant son bras.

- Wow !

- Ca en jette, non ?

- Je vous avoue qu'en dehors de mon sabre-laser, je ne m'appuie jamais sur la technologie, ainsi je ne prends pas le risque d'en devenir trop dépendante.

- Moi non plus, je n'aime pas compter sur des armes modernes, néanmoins je ferai une exception pour les Kathols. Il y a deux inconvénients à cet appareil : ça ne marche que sur les armes à énergie, et la batterie ne dure que deux minutes. Ce n'est déjà pas si mal. Liam, j'aimerais qu'on essaie.

- Essayer quoi ?

- Ton sabre-laser contre mon bouclier. Mon épée de Togoria ne servira à rien contre les armes de Thorn et ses semblables. Mais ce bouclier… Peux-tu voir s'il freine ta lame ardente ?

Le front du jeune homme se creusa

- Euh… t'es sûr ?

- Moi, je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée… murmura Chi'ta.

- Tu n'auras qu'à appuyer doucement en faisant attention à ne pas viser mon bras. Avec toi, je pourrai me faire une idée sans danger.

- Bon, d'accord.

- Fais vite, Liam, sinon la batterie va se vider, et il ne faudrait pas que tu blesses maître Dankin !

Liam sortit son sabre-laser, le mit en marche, et approcha lentement la lame bleutée du disque d'énergie. Quand les deux lumières entrèrent en contact, il y eut un crépitement et le padawan sentit nettement une résistance. Il appuya un peu, encore… pas de doute, le bouclier marchait aussi sur les armes des Jedi. Il éloigna la lame, et tapota de plus en plus fort, chaque coup était absorbé par le champ de force.

- Je crois que ça suffira comme ça, Liam ! dit précipitamment Chi'ta, visiblement inquiète. Un sabre-laser n'est pas un jouet !

Sans répondre, le padawan Gardien coupa le contact.

- Je pense pouvoir résister à Thorn quand nous l'affronterons.

- Tu n'as pas peur de te mesurer à un Jedi Noir ?

Le Togorien fixa le jeune homme, une lueur de défi scintilla dans ses pupilles.

- Ce sera un nouveau gibier de choix.

Le bouclier d'énergie se dissipa en une seconde. La batterie devait se recharger. À travers les haut-parleurs du système de communications central, on entendit alors :

- L'équipage du Vandread est attendu piste numéro quatre. Je répète, l'équipage du Vandread est attendu piste numéro quatre.

Les trois compères se regardèrent l'un l'autre, puis quittèrent l'atelier ensemble.

En arrivant au quai d'embarquement, Dankin, Liam et Chi'ta assistèrent à une scène fort pittoresque : au pied du Vandread, Morgreed était en train de charger une lourde caisse sur la plate-forme d'accès au vaisseau. Non loin de lui, quatre droïds, dont Mister V, le copilote artificiel du Vandread, étaient en rang, immobiles.

- Hé, c'est quoi, tout ça ?

- Notre nouvel équipage, Liam, répondit le Togorien.

Le docteur Lohrn les rejoignit, sac à dos jeté sur l'épaule. Morgreed s'approcha.

- Hé, salut Liam !

- Salut bonhomme !

- Bonjour, maître Morgreed !

- Salut, petit chou ! Alors, c'est aujourd'hui le grand jour !

- Comment ça ?

- Une idée de Canderous, c'est lui qui a constitué l'équipe technique. Ah, le voilà !

Canderous Tal descendit d'un pas nonchalant de son vaisseau. Il portait une combinaison de spationaute foncée, un peu vieillotte, mais confortable. Il fit un petit signe amical aux deux padawans avant de s'arrêter devant les droïds. Mister V, le robot de pilotage de modèle V6, cria alors d'une voix autoritaire :

- Garde à vous !

Les quatre employés électroniques se redressèrent comme un seul homme. Le mercenaire croisa les mains dans le dos et marcha lentement de long en large, tel un sergent instructeur.

« Okay, les robots. Retenez bien tout ce que je vais vous dire parce que je ne le répéterai pas. Mettez-vous donc en mode « enregistrement » et écoutez bien. Je suis Canderous Tal. Je suis un mercenaire indépendant, et je commande le Vandread, ce vaisseau qui est devant vous. L'un d'entre vous est la propriété du docteur Ezra Lohrn de la Maison Calipsa, mais j'ai payé de ma poche les trois autres. J'ai voulu les meilleurs droïds de leur catégorie, au mieux de leur forme, d'où votre réinitialisation récente. Je me fiche de qui vous avez servi avant moi, que ce soit un roi, une douairière coincée ou Zorba le Hutt. Désormais, je suis votre propriétaire, et le seul auquel vous devrez obéissance.

« Je vous ai sélectionnés parce que j'ai confiance en vos capacités. Pour la baston, je me débrouille, mais le bricolage, la médecine et ce genre de trucs, j'assure pas, et ce sera à vous de le faire pour que le Vandread tourne à plein régime.

« J'ai insisté pour que vous n'ayez pas une personnalité trop contradictoire avec la mienne. Je n'ai jamais possédé de droïd jusqu'à présent je n'aime pas spécialement les robots, mais je suis capable de connaître mes propres limites, et donc les lacunes que vous comblerez. Si vous faites bien votre travail, j'oublierai que vous n'êtes que des cerveaux positroniques sur pattes.

« J'aime autant être clair tout de suite : dans les prochaines semaines, on va sûrement se noyer dans de sacrées galères. Moi-même, je ne suis pas sûr d'où nous allons nous rendre, et contre qui nous allons nous battre. Mais ça va secouer, et ça, c'est une certitude. Donc, si l'un ou l'autre d'entre vous craint pour ses circuits, il peut tout de suite me le dire, et je le revends immédiatement à une garderie ou un satellite de retraite. Alors ? »

Le Mandalorien s'arrêta, et regarda chaque robot l'un après l'autre. Comme aucun droïd ne répondit, il hocha la tête et continua.

« Une dernière chose : je n'aime pas du tout qu'on remette en question mon autorité. Mais je peux me tromper, je ne suis qu'un homme. Aussi, il peut arriver que l'un d'entre vous conteste l'un de mes ordres. Si ça arrive, il y a deux cas de figure : ou bien cette contestation est justifiée avec preuve à l'appui, j'écoute le conseil de l'intéressé, et j'accorde un bonus – un nouveau programme, quelques crédits pour vous payer de nouvelles pièces, enfin bref, vous me direz, je ne connais pas bien les besoins des droïds – ou bien cette contestation est faite à tort, et alors je me charge de démolir le responsable moi-même à coups d'électro-matraque avant de le balancer dans l'espace.

« Alors, il y a des questions ? »

Aucun des droïds ne dit un mot.

« Parfait ! Maintenant, je vous présente l'équipage organique, et vous vous identifierez ensuite. Pour commencer, ce grand Togorien est Dankin, chasseur professionnel, la seule personne en qui j'ai toute confiance. Autrement dit, vous pourrez vous fier à lui autant qu'à moi. Il peut arriver que je ne sois pas en mesure de commander, et si c'est le cas, c'est à lui que je délègue l'autorité.

« Cette femme Humaine est le docteur Ezra Lohrn. Elle est là pour soigner et pour fabriquer des médications. Je compte sur les deux droïds programmés pour ça pour l'assister au mieux. La connaissant, elle n'est pas d'une grande patience, et n'a pas la langue dans sa poche, alors tenez-vous-le pour dit.

« Lui, c'est Morgreed, un guerrier professionnel. Je ne vous conseille pas de l'énerver, il excelle dans son travail et malgré son patrimoine génétique reptilien, peut perdre son sang-froid, et bonjour les dégâts sur celui qui l'a énervé.

« Et maintenant, ces deux mouflets. Lui, c'est Liam Kincaid, et elle, c'est Chi'ta Koskaya. Tous les deux sont membres de l'Ordre Jedi. Vous savez ce que c'est, ça fait partie de vos banques de données, j'y ai veillé. Il est possible que l'un ou l'autre d'entre eux ait un comportement que vous pourriez trouver « dérangeant ». C'est la Force qui parle – un concept que vous ne pourrez jamais entièrement comprendre, vu que vous n'êtes que des machines. Si ça arrive devant vous, ne paniquez pas et prévenez-moi. Les voix de la Force peuvent paraître louches mais j'aime autant écouter ce qu'elles ont à dire, même si je n'y crois pas trop.

« Tout est bien compris ? Maintenant, nom, modèle, et fonction de chacun de vous ! »

Mister V s'avança.

- Droïd de pilotage M-R-V6, dit Mister V, affecté au co-pilotage !

Les deux padawans n'avaient pas encore vu les trois autres droïds, contrairement à leurs camarades. Ils découvraient donc les nouveaux membres d'équipage. Le deuxième robot fit un pas en avant. C'était un modèle humaniforme flambant neuf. Sa carcasse brillait, fraîchement huilée, et semblait solide. Il avait des seringues, des aiguilles et des scalpels en guise de doigts. D'une voix monocorde, il annonça :

- Droïd médical 2-ZH, nom : « Doc ». Propriété légale du docteur Ezra Lohrn de la Maison Calipsa.

Liam remarqua alors qu'il y avait effectivement le mot « Doc » peint sur sa clavicule. Le troisième droïd se mit à la hauteur des deux premiers. Il était relativement semblable à Doc, et avait aussi un tube qui reliait son « nez » à l'un de ses bras. Par contre, il était bosselé par endroits, et la peinture de sa carrosserie s'écaillait.

- Droïd médical 2-1B, renommé « Cil ». Affecté aux soins des patients Humains et non-Humains.

Ezra en profita pour préciser :

- J'ai personnellement veillé à ce que ces deux droïds aient le catalogue des organismes de toutes les espèces intelligentes connues dans leurs banques de données, y compris celles des Barabels et des Dralls.

Chi'ta se frotta le nez avec un petit clignement des yeux. Enfin, le quatrième droïd parla. C'était aussi un modèle humanoïde, peint en rouge sombre, aux membres fins et au torse parallélépipédique. Contrairement aux deux droïds médicaux, sa tête n'avait pas la forme d'un crâne humain, mais ressemblait à un cylindre horizontal. Le clapet de sa bouche cliqueta quand il dit d'une voix rauque, vaguement féminine :

- Droïd de supervision EV-9D9, alias « Eve ». Mon rôle sera de veiller au bon fonctionnement des droïds et du Vandread.

- Une précision pour les plus sceptiques, ajouta Canderous. Peut-être que vous ne le savez pas, mais les droïds de cette série ont une réputation assez pourrie. La plupart des modèles sortis des ateliers étaient défectueux, et se tenaient très mal – les propriétaires se sont plaints d'insultes et de mauvais traitements envers d'autres machines, voire eux-mêmes. J'ai veillé à ce que ce soit un modèle sain, et je lui ai fait faire trois réinitialisations. Normalement, il n'y a donc rien à craindre. De toute façon, Eve sait très bien ce qui l'attend si elle mène la vie dure pour rien à ses camarades, ou si elle vous manque de respect. N'est-ce pas, Eve ?

- Affirmatif, capitaine Tal.

- Excellent ! Bon, les droïds, embarquez ! Mister V va vous montrer la soute à cargaison, où vous pourrez vous mettre en arrêt. Liam, Chi'ta, suivez-les, vous en profiterez pour voir les quelques petites modifications. Mister V, en avant !

- Bien, capitaine !

Et les quatre droïds montèrent à bord du Vandread à la queue leu leu, les deux padawans à leur suite. Le petit groupe se dirigea vers l'habitacle bâbord du vaisseau, dans un coin duquel les deux droïds médicaux et le droïd technicien se postèrent sagement. Mister V montra de la pince rétractile un siège avec un panneau de contrôle tout au fond vers la gauche, près des câbles de branchement des antennes latérales de communication.

- Ici, le capitaine Tal a fait installer un nouveau canon à ions. Il pourra ainsi intercepter les appareils ennemis en minimisant les risques de les détruire. Ce canon est contrôlé à partir de ce poste de commande.

Le droïd V6 pivota sur lui-même, et se rapprocha d'un gros bloc rectangulaire, de la taille et de la forme d'une borne à carburant pour véhicules civils. Il présentait un petit écran, un clavier et plusieurs fiches de branchements.

- Voici le principal outil de travail de ma collègue Eve.

- Qu'est-ce que c'est, Mister V ?

- Un appareil de diagnostic à droïds, mademoiselle Koskaya. Grâce à cet équipement, Eve sera à même de diagnostiquer tout dysfonctionnement sur l'un ou l'autre d'entre nous, et le matériel rangé à l'intérieur pourra lui permettre d'atteindre un rendement maximum dans ses opérations.

Et le droïd appuya sur le bouton d'ouverture. L'armoire se déploya, révélant un nombre impressionnant d'outils de toutes formes et toutes tailles, dont certains à bout de bras mécaniques.

- Ce n'est pas fini. Voulez-vous bien me suivre ?

Le droïd roula à travers le vaisseau, et s'arrêta dans le vestibule, devant la porte qui donnait sur le sas d'entrée.

- Nous avons fait installer sous vos pieds un autre canon. Celui-ci est un rayon tracteur, qui peut ramener à nous des objets de préférence métalliques d'une taille inférieure à celle du Vandread. Il est commandé à partir de ce petit poste aménagé dans la niche sur votre droite.

Le jeune homme remarqua effectivement une petite cabine juste assez grande pour contenir un siège et un autre panneau de contrôle.

- Corrige-moi si je me trompe, mais ces deux nouvelles batteries, plus le canon laser et la tourelle escamotable, ça fait quatre armes ! C'est pas un peu beaucoup pour un seul vaisseau ?

- Ce serait trop si ce vaisseau ne comprenait pas l'atout nécessaire ! Veuillez m'accompagner !

Franchissant les portes, le droïd conduisit les deux padawans jusqu'au cockpit. Ils virent les différents écrans de contrôle sur le tableau de bord, et Mister V leur montra une petite unité centrale connectée sur la gauche.

- Ce dispositif est un ordinateur de visée avec sa mise à jour système dernière génération. Grâce à lui et à ses systèmes de relais, cinq armes peuvent être gérées simultanément sans le moindre risque de plantage !

Le petit droïd fit un tour sur lui-même en faisant pivoter sa tête conique en sens inverse, et dit avec fierté :

- Ce qui fait du Vandread un vaisseau parfait pour la course ! Rapide, bien équipé, solide, et bien commandé ! Et je suis très heureux de servir un capitaine aussi audacieux !

Chi'ta ne put réprimer un frisson. Elle s'éloigna, entraînant Liam avec elle, et le conduisit dans la cabine des femmes. Après avoir fermé la porte, elle chuchota :

- Plus le temps passe, plus Canderous m'effraie ! Quand il t'a sauvé sur Pella, il m'est devenu sympathique, mais maintenant… Il met le feu à un croiseur, il se procure une armure de guerrier avec tout un barda de tueur professionnel, il trempe dans le trafic d'armes, et il équipe son appareil avec des pièces d'artillerie destinées à capturer d'autres vaisseaux ! Je ne sais plus quoi penser.

- Je lui en ai déjà glissé un mot. Dans le fond, je ne pense pas que ce soit un gars foncièrement méchant, mais je suis d'accord avec toi, il commence à avoir la grosse tête ! On devra cesser de collaborer avec lui, quand nous aurons obtenu notre titre de Jedi.

- Peut-être même qu'on devra le tenir à l'œil, pour être sûrs qu'il ne fasse pas une grosse bêtise…

Le jeune homme soupira.

- Ce sera au Conseil d'en décider. Pour le moment, nous avons encore beaucoup à faire. Allons rejoindre les autres.

En quittant la chambre, ils tombèrent sur Canderous, qui donnait des directives à Morgreed.

- Alors, les enfants, qu'est-ce que vous en pensez ?

D'un commun accord implicite, ils décidèrent de répondre comme si de rien n'était.

- Impressionnant ! Je sens que ce vaisseau va devenir un vrai palace avec chauffeur et personnel ! Manque plus que la piscine !

- Comme je le disais à maître Dankin, je n'aime pas beaucoup me reposer sur la technologie, mais je reconnais que les droïds peuvent être utiles. En outre, ceux-ci ne me paraissent pas antipathiques.

- Tu l'as dit ! répliqua Ezra qui venait de monter à bord. En tout cas, Doc a déjà fait ses preuves, avec moi.

- Et pourquoi avoir appelé l'autre « Cil » ? s'enquit Liam.

- Une petite astuce marrante : c'est un modèle 2-1B. Et quand tu prononces le nom de son modèle, puis ce mot-là…

- Deux-Un-Bé-C… oh, non ! Canderous ! s'indigna la jeune Drall.

- Et alors, c'est un droïd, il s'en fout, et moi ça m'amuse.

- Le droïd de Skywalker n'aimerait pas beaucoup ce genre de blague.

- C'est pour ça que j'ai insisté pour avoir des modèles sans personnalité trop prononcée. Bon, nous partons dans vingt minutes. Si vous avez encore un ou deux trucs à vérifier, c'est le moment. Moi, j'ai encore du rangement à faire.

Sans attendre une réponse, le mercenaire planta là les deux jeunes gens et pressa le pas jusqu'à l'entrepôt. Du coin de l'œil, il repéra les trois droïds alignés contre le mur dans le coin. Il cria par-dessus son épaule :

- Hé, Morgreed, tu veux bien l'amener ici ?

- J'arrive !

Canderous poussa alors un petit bouton caché sous l'établi, déclenchant le système d'ouverture à distance de la cache secrète aménagée dans la paroi du vaisseau. Morgreed entra, posa la lourde malle sur le sol.

- T'as pas peur que les droïds vendent la mèche au sujet de cette planque ?

- Non, parce qu'ils savent déjà que si ça devait arriver, ils finiraient tous les quatre en pièces détachées dans l'espace, quel que soit le donneur. Tu peux me passer les machins qui sont dans la boîte ?

- Attends.

Le Barabel traîna la malle jusqu'à l'ouverture de la cache secrète. Il l'ouvrit, et siffla d'admiration.

- Hé bé ! T'as l'intention d'affronter tout le Gantelet à toi tout seul ?

- Pas tout de suite, chaque chose en son temps. Envoie seulement les pièces que je vais te nommer, je vais les ranger ici.

Hochant la tête, Morgreed passa un par un au Mandalorien une série d'armes de toutes sortes. Bientôt, il y eut dans le réduit son blaster lourd, un fusil blaster, une vibro-rapière, un bâtonnet à spray chimiques, une charge d'explosifs avec un détonateur, quelques grenades à colle forte, d'autres grenades ionisantes, et des grenades assommantes. Une fois tout le barda rangé, le mercenaire ferma le compartiment, et avec l'aide du Barabel, transporta la cantine jusqu'au cockpit. Il rangea dans une petite caisse à portée de main deux grenades cryogéniques en cas d'incendie. Enfin, passant dans sa cabine personnelle, il rangea dans le tiroir du bureau deux grenades à glu et un tout petit blaster de secours qu'il fixa avec une bande de scotch sous la table.

- C'est ce que je vais laisser au chaud. Maintenant, voilà ce que je vais garder sur moi en mission.

Il ouvrit le placard où trônait son armure, et prit quelques minutes pour ranger dans les divers compartiments tactiques quelques vibro-dagues – deux sur chaque jambe et deux de chaque côté de la ceinture – six grenades variées dans les différentes poches de la ceinture, et une petite trousse de secours. Il glissa dans les manchons trois aiguilles Zenji. Enfin, il passa soigneusement l'étui de sa vibro-lame double Jengardin sur les épaules de l'armure, et rangea dans son holster un curieux blaster dont le canon faisait penser à une petite parabole convexe.

- C'est quoi, ça ?

- L'arme absolue contre les Sith, mec. C'est un pistolet sonique dashadien.

- C'est un vieux truc, non ?

- Peut-être, mais c'est toujours aussi efficace. Les officiers impériaux s'en servent toujours, en tout cas. Cette petite ampoule dessus est le projecteur d'un système holographique de visée intégré.

- Et comment ça marche ? Y a pas de trou !

- Ce n'est pas vraiment un canon, plutôt un haut-parleur concentré. Il émet des ondes sonores très puissantes qui maltraitent les organes, et se fichent des armures. Et j'espère qu'il fera de même sur les pouvoirs des Sith, comme notre ami Thorn.

Morgreed approuva du chef avec une petite moue. Le mercenaire passa la main dans ses longues tresses, et alla s'asseoir dans son fauteuil. Il prit le micro et appela :

- Tout l'équipage organique est prié de se rendre au salon.

Puis il retrouva Ezra, Dankin, Morgreed et les deux padawans.

- Parfait. Alors je récapitule : nous nous rendons sur un monde impérial. Les derniers rapports indiquent qu'il ne reste plus qu'une petite garnison symbolique, pas de quoi rivaliser avec l'académie impériale de Carida. Je suis le premier à cracher à la figure de tous les Imps, mais on n'a pas le temps de s'attirer inutilement des ennuis avec eux cette fois. Il faudra se tenir tranquille, ils n'ont sans doute pas apprécié que leurs effectifs se soient fait laminer par une bande de petits bonshommes poilus – sans vouloir t'offenser, Chi'ta.

- Cela m'est indifférent, Canderous, répondit l'intéressée à mi-voix.

- Par contre, Canderous, il y a quelque chose qu'on doit vous dire, à tous.

Les quatre adultes se turent. Liam reprit :

- On a une mauvaise nouvelle. C'est Maître Jessa Halbret.

- Eh bien quoi, Jessa Halbret ?

- Il semblerait, docteur Lohrn, qu'elle ait complètement disparu.

Un silence glacial imprégna le petit salon.

- M'étonne pas, maugréa Ezra. J'ai pas envie d'avoir l'air contrariante, Chi'ta, mais à mon avis, la prochaine fois qu'on la verra, elle sera complètement sous l'emprise des Kathols, et tentera de nous tuer !

- Oh, comment pouvez-vous penser cela, docteur ? répondit la petite Drall avec une pointe de chagrin dans la voix.

- Je préfère envisager le pire, même si je n'aime pas ça.

Canderous relança l'équipage :

- Donc, personne ne veut reculer ? Non ? Parfait ! Cette fois, on est partis !

Puis, se tournant vers le poste de pilotage :

- Mister V ? Calcul des coordonnées vers Wakeelmui !

- Oui, capitaine !

- Attachez vos ceintures, on part dans cinq minutes.

Canderous retourna à l'avant, suivi par Ezra et Dankin.

- Je préfère m'allonger sur ma couchette, déclara Chi'ta avant de se lever.

C'est alors que Liam réalisa quelque chose qui avait déjà titillé son esprit, sans qu'il n'y prêtât vraiment attention.

- Hé, Morgreed ?

- Ouais, fiston ?

- Pourquoi être ici ? Tu n'es pas avec Liryl ?

- Non. Pas cette fois.

Le Barabel se leva lourdement de la banquette. Chi'ta sentit alors la fluctuation d'une certaine amertume émaner du grand non-Humain.

- Quelque chose ne va pas, maître Morgreed ?

- Je peux vous parler en privé, les Jedi ?

- Euh… je suppose.

Morgreed entraîna les deux padawans à l'arrière, non loin de la salle des machines.

- Voilà. Ma Maîtresse m'a confié quelque chose d'inquiétant. Elle a eu une vision d'une possibilité de futur. Et dans cette vision…

- Oui… ?

- L'un de vous mourait.

Les deux condisciples sursautèrent en même temps, et se regardèrent l'un l'autre, effrayés. Avec toutes les difficultés Liam osa demander :

- L… lequel ?

- Je ne sais pas. Elle ne m'a rien dit de plus. Mais elle m'a demandé de rester avec vous deux. « Ils sont l'avenir, ils sont plus importants que moi », qu'elle a dit. J'ai pas hésité. Même si elle ne me l'avait pas demandé, j'aurais été volontaire pour vous accompagner.

La petite Drall ne savait plus quoi dire. La peur, la tristesse, la reconnaissance s'entremêlaient au fond de sa gorge. Un seul mot put sortir :

- Merci.

Liam n'était pas si optimiste.

- T'es toujours sûre de vouloir te rendre sur une planète sous contrôle impérial ?

- Je dois le faire, Liam. Nous prenons tous des risques, je refuse de ne pas m'acquitter de ma part. Et puis, avec maître Morgreed, je ne crains rien.

- Et si c'était justement son intervention qui allait précipiter les choses ? Tu y as pensé, Morgreed ?

- Comment peux-tu dire ça ? s'écria Chi'ta.

- Évidemment que j'y ai pensé, rétorqua le Barabel sans paraître offensé. Mais n'oublie pas que ce n'était qu'une possibilité. Il n'y a donc aucune garantie que ça se réalise. Et puis, si jamais il devait y avoir un accident, je préfère avoir tenté de l'empêcher plutôt que de rester auprès de ma Maîtresse et passer le restant de mes jours à me demander si j'aurais pu changer quelque chose en étant avec vous. Même si je devais être responsable de cet accident. Maintenant, ne pensez plus à ça. C'est à moi de me soucier de vous. C'est mon boulot, c'est la volonté de Dame Liryl. Occupez-vous seulement de vous deux, et ne vous en faites pas pour moi.

Les machines s'emballèrent, les moteurs chauffèrent, le voyage allait commencer. Chacun se dépêcha d'aller se préparer pour le décollage.

Le soleil n'était pas très vaillant dans le ciel de Wakeelmui quand le Vandread se posa sur la piste usée à ciel ouvert du petit astroport situé à la sortie de la ville. Il était trois heures de l'après-midi. Après les formalités d'usage, les six camarades déambulaient dans les rues pavées de Shaar-Ko, la capitale.

Le peuple de Wakeelmui n'avait pas l'air spécialement oppressé. Les habitants qu'ils croisaient semblaient vivre sans être obligés de regarder sans arrêt par-dessus leur épaule. Dankin pensa à un bref séjour qu'il avait fait sur Tatooïne, des années plus tôt. Le niveau technologique y était comparable. Il y avait bien quelques speeders dépassés qui voletaient lentement dans la rue principale, mais la grande majorité des citoyens allaient et venaient à pied. Tous étaient vêtus avec des vêtements de toiles simples et sobres. Du coin de l'œil, Liam vit même des paysans avec fourche, faux et bêche.

Ils passèrent par la place publique. Les marchands finissaient de ranger leurs étalages, les clients s'en retournaient, chargés de provisions. Les musiciens du petit orchestre municipal quittaient le petit kiosque où ils pouvaient s'installer.

- Un coup de bol, observa Canderous qui marchait en tête. Avec tout ce monde, on va pouvoir recueillir toutes les infos qu'on voudra.

- Je ne voudrais pas être pessimiste, Canderous, mais à mon humble avis, rien n'est moins sûr…

Ezra songea que la jeune Drall avait probablement raison. Trois non-Humains, voilà de quoi attirer les regards, et pas en bien. La plupart des habitants détournaient les yeux à leur approche, changeaient de trottoir, et les quelques-uns qui les regardaient n'avaient vraiment pas l'air amicaux. Un énorme charcutier cracha même du jus de tabac à chiquer sur les bottes du Mandalorien. Celui-ci, bien entendu, n'apprécia pas du tout.

- T'as un problème, gros lard ?

- Qui c'est que t'appelles « gros lard », espèce de sale clodo ?

- « Gros lard », c'est pas le mot. Je dirais plutôt « Gamorréen dégénéré », précisa le docteur Lohrn.

Le charcutier sortit de derrière son comptoir, l'air méchant, quand Chi'ta s'interposa précipitamment et dit :

- Nous ne vous voulons aucun mal ! Nous sommes des amis !

- Vous ne me voulez aucun mal, vous êtes des amis. Bon, eh bien d'accord ! Bonne journée !

Et le marchand regagna son étalage, comme si de rien n'était. Les autres s'éloignèrent.

- Tu sais, j'aurais pu lui aplatir le nez avec une main attachée dans le dos !

- Ouais, bien sûr, et comment t'aurais géré ceux-là ? demanda Morgreed avec ironie en montrant d'un signe de tête une patrouille de soldats de choc impériaux qui venait à leur rencontre.

Les six hommes en armure blanche s'approchèrent, ralentirent le pas lorsqu'ils passèrent devant le petit groupe, mais continuèrent finalement leur ronde.

- Il nous faut trouver quelqu'un de plus coopératif…

- Laissez-moi essayer !

Ezra approuva.

- Chi'ta n'a pas son pareil pour percevoir les sentiments. C'est une bonne idée.

- Vas-y, petit chou.

Sous l'œil attentif de ses camarades, la petite Drall marcha lentement au milieu des Humains, s'arrêtant de temps en temps en fermant les yeux, levant doucement l'index. Puis elle s'arrêta près d'un chariot. Une femme âgée soulevait avec peine un grand sac.

- Bonjour, madame !

- Hein ? Oh, bonjour, jeune créature ! Tiens, c'est la première fois que je vois quelqu'un comme vous ! Enfin, ce n'est pas étonnant sur un monde comme celui-ci. Puis-je faire quelque chose pour vous ?

- Je suis certaine qu'une habitante de cette ville aussi sage que vous en connaît long sur son histoire.

- On peut dire, oui.

- J'ai très envie d'en connaître davantage sur Wakeelmui.

- Ah, vraiment ? Eh bien, aidez-moi à charger ce paquetage, et je serais heureuse de vous renseigner !

- Pas de problème. Permettez… Maître Morgreed ?

Le Barabel rejoignit les deux femmes, souleva d'une main sans le moindre effort le paquet et le posa dans la carriole. La vieille femme ne parut guère impressionnée par l'imposant non-Humain.

- Je vous remercie, jeune homme, vous êtes bien aimable !

- Je vous en prie, m'dame… m'dame ?

- Oh, appelez-moi juste Wikka.

- Enchantée, madame Wikka, répondit Chi'ta. Permettez-moi de vous présenter maître Morgreed, qui m'accompagne, et quelques autres : maître Dankin, maître Tal, le docteur Lohrn et mon camarade Liam. Quant à moi, je m'appelle Chi'ta.

- Bah ma foi, ça change, de voir de nouveaux visages ! rit la vieille femme. Alors, que peut Wikka pour vous ?

Ezra décida de prendre l'initiative.

- Madame, nous sommes en fait en mission pour une revue archéologique.

- Ah oui ? Laquelle ?

- La… la Gazette Procopienne.

- Tiens, un mouvement politique que je ne connais pas. Enfin bon, tant pis. Mais ne restons pas là, je vous propose d'aller boire un verre, c'est moi qui invite !

- Euh, vous êtes gentille, mais nous ne serions pas un peu nombreux pour vous ?

- Ne vous en faites pas, le tenancier de l'auberge est mon neveu, il sera ravi d'offrir la tournée. C'est juste en face de chez moi.

Quelques minutes plus tard, le petit groupe était à l'auberge du Tauntaun farceur, et chacun avait son verre en main. Wikka s'adressa à la tablée :

- Alors, jeunes gens, qu'attendez-vous de moi ?

- Chère Wikka, nous sommes en train de faire des recherches sur ce monde, et nous concentrons sur des événements… disons « inhabituels ».

- De l'inhabituel, hein ? Vous pensez à quelque chose en particulier ?

Se remémorant de ce qu'elle avait appris sur Ageer, elle demanda :

- Vous avez des souvenirs d'événements inexplicables qui auraient eu lieu au cours des dix dernières années ?

- Ah, ma foi… non. Bien sûr, y a eu une annonce comme quoi l'Empire avait reçu un coup très rude quand leur station spatiale a été détruite il y a dix ans, mais depuis… non, rien.

Je suppose qu'il s'était assez bien caché pour ne pas être vu par les citoyens, songea Chi'ta. Le docteur Lohrn reprit son entretien.

- Bon, et d'une manière plus… plus générale ?

- Oh, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup à dire sur ce monde. Remarquez, maintenant que vous m'en parlez, j'oubliais qu'il y a bien un petit quelque chose.

- C'est-à-dire ? demanda Canderous.

- Une histoire que tout le monde connaît depuis si longtemps qu'on a tendance à oublier que les étrangers n'en savent rien, d'autant plus qu'on ne s'en vante pas.

- Quoi donc, m'dame ?

Liam avait l'intuition que la vielle femme allait parler de quelque chose de plus important qu'elle n'avait l'air de penser.

- Il s'agit de la « Zone ».

- La… « Zone » ?

- Oui, monsieur. Un secteur à une cinquantaine de kilomètres de cette ville où il est formellement interdit d'aller ! De toute façon, la seule route pour s'y rendre est contrôlée par les Impériaux, et nous n'avons pas le droit de franchir les postes de garde.

Ezra sentit son front se creuser.

- Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir dans ce secteur ?

- Je ne suis pas sûre. Quand le gouverneur Farmbrough a été débarqué ici, il a fait rapidement construire une grande barrière aux alentours. Une barrière avec des miradors, des systèmes de sécurité, et tout et tout ! Mon fils aîné a fait partie des chefs d'équipe de ces travaux. De nombreux non-Humains très costauds ont été engagés pour ce chantier. Des Sludirs, des Barabels, des Gamorréens… que des muscles, en somme. Et mon fils ne m'a jamais parlé de ce chantier, il a signé une clause de confidentialité. Et j'ai bien senti qu'il ne le voulait pas. Il a mis des mois à cesser de faire des cauchemars la nuit.

- Eh bien ça promet. Pourtant, il faudrait qu'on entre dans cette zone.

La vieille Wikka se tut quelques secondes, puis répondit avec un sourire ironique :

- Vous n'y arriverez pas, jeune homme, c'est interdit et bien surveillé.

- N'y a-t-il vraiment rien à faire, dame Wikka ? Nous avons grand besoin d'explorer cette zone, il y a probablement beaucoup de choses intéressantes à y trouver.

- Mon enfant, je ne crois pas. Cependant, si vous tenez vraiment à vous y aventurer, vous pouvez toujours demander l'autorisation d'y aller au gouverneur, mais je ne pense pas qu'il accepte.

- Nous pouvons toujours essayer, répliqua Ezra.

- À tout hasard, y aurait pas un ermite ou un clodo qui en saurait plus sur le sujet, à votre connaissance ? suggéra Canderous.

- Non, grâce à l'Empire, notre société est justement assez équilibrée pour éviter qu'il y ait des va-nu-pieds dans nos rues !

- Bien, c'est très généreux de votre part de nous avoir accordé un peu de temps, conclut le docteur Lohrn, soudainement pressée d'en finir avec la conversation. Vous remercierez votre neveu pour vous.

Avant de se rendre à la caserne impériale pour tenter de rencontrer le gouverneur, les six compères se mirent d'accord pour faire quelques recherches. Ezra et Liam se rendirent ensemble à l'hôtel de ville. Les autres avaient vite compris que tous les habitants de Shaar-Ko ne seraient pas aussi chaleureux que Wikka, et Canderous les avaient reconduits au Vandread.

C'est avec une conviction mitigée qu'Ezra s'installa devant l'un des vieux ordinateurs à écran noir et clavier intégré. Les touches du clavier faisaient un bruit d'antique machine à écrire, alors que les petits caractères vert pomme scintillaient sur la surface sombre, les rendant difficiles à lire. Elle voulut d'abord voir si l'administration de Shaak-Ko avait officiellement accordé une autorisation d'entrée dans la zone interdite par le passé. Aucun paragraphe, aucune ligne, pas un mot. Elle n'avait cependant pas l'intention de s'en tenir là, et voulut consulter d'autres fichiers.

Sur un ordinateur libre deux tables plus loin, Liam avait pu lire les données concernant les défenses mêmes de la zone interdite. C'était plutôt impressionnant : une muraille de béton et d'acier qui cerclait plusieurs dizaines de kilomètres carrés au milieu de nulle part, avec une garnison régulière, des défenses conséquentes… mais il ne put en lire davantage, car brusquement l'écran se couvrit de lignes de signes abscons. Quelques exclamations retentirent à travers toute la salle. Le jeune homme vit d'un petit coup d'œil que tous les ordinateurs étaient victimes de la même panne. Le préposé se fâcha.

- Dites donc, vous, la jeune donzelle ! Je vous ai vu, c'est vous qui venez de faire planter tout le réseau !

Comme elle avait l'habitude de le faire dans ce genre de situation, Ezra prit l'air plus indignée qu'embêtée.

- Votre système est si archaïque ! Faut pas s'étonner !

- On fait avec le budget qu'on a, et vous allez me faire le plaisir de vous en aller, maintenant !

- Comment ? Vous n'allez pas me...

- Je vais me gêner, ma petite dame ! À cause de vous, ça va nous prendre au moins deux ou trois jours pour tout reconfigurer ! Allez, du balai, ou j'appelle la garde !

Avec un soupir agacé, la jeune femme quitta son siège, rapidement talonnée par Liam.

Chi'ta avait passé ce temps de répit à méditer. Enfermée dans la cabine des femmes, étendue sur sa couchette, elle faisait de gros efforts pour occulter son angoisse latente. Alors elle focalisa ses pensées sur les meilleurs moments qu'elle avait vécu ces derniers mois, puis d'autres plus anciens. Sa nomination au Praxeum, l'obtention de son diplôme de sociologie, des vacances passées avec ses parents, de grands repas familiaux avec ses oncles, ses tantes, ses cousins, ses grands-parents… mais alors qu'enfin, elle sentait son inquiétude s'apaiser, elle fut tirée de sa méditation par des coups à la porte.

- Hein ? Euh… oui ?

- On va y aller, Chi'ta, dit la voix de Canderous à travers la porte.

Elle se leva d'un bond, rajusta son manteau, et sortit de la cabine. Elle ne put réprimer un petit cri de frayeur en voyant l'imposante silhouette du mercenaire qui l'attendait dans son armure de combat Mandalorienne.

- Hé, c'est seulement moi.

- Désolée, je… je ne m'y ferai jamais.

- Dépêche-toi de venir, les deux autres vont nous attendre.

Docilement, la jeune fille quitta le vaisseau, plus coincée entre les trois guerriers qu'escortée. Les quelques minutes que dura leur marche vers la caserne furent déroutantes. Les passants faisaient demi-tour à leur approche, changeaient de trottoir, les enfants s'enfuyaient en hurlant, et bientôt, ce fut une patrouille, puis deux, puis trois, qui ne lâchèrent pas les trois non-Humains et le mercenaire. Ils retrouvèrent le docteur Lohrn et le padawan Gardien à deux pas du grand bâtiment administratif sombre.

- Canderous, Canderous, tu crois vraiment qu'ils vont nous laisser passer ?

- Ben quoi ? Entre guerriers, on devrait se comprendre, non ?

Ils entrèrent tous les six dans le hall d'accueil. Ezra se dirigea seule vers l'hôtesse.

- Bonjour, mademoiselle !

- Bonjour, citoyenne. Que puis-je pour vous ?

- Je me présente, docteur Lohrn, diplômée de la Faculté d'Archéologie de Chandrila. Je souhaiterais m'entretenir avec le gouverneur Farmbrough.

Le sourire calculé de la réceptionniste se figea en une expression incrédule.

- Je vous demande pardon ?

- J'aimerais voir le gouverneur Farmbrough. J'ai des recherches à faire, et je suis certaine qu'il pourra m'y aider.

- C'est que… le gouverneur Farmbrough est un homme très occupé, il a tout un monde à gérer ! Je ne sais pas si vous vous en rendez compte…

La seule chose dont je me rends compte, chérie, c'est que tu ne crois à ce que tu racontes qu'à moitié. D'accord, tu veux que j'y aille carrément ? Je vais y aller carrément.

Ezra saisit alors la main de l'employée, prestement mais avec douceur.

- Attendez, s'il vous plaît…

Et elle plongea ses yeux dans ceux, un peu hagards, de son interlocutrice.

- Comprenez bien, chère préposée. Moi et ces gars venons de très loin. Je les paie pour qu'ils puissent me protéger, je n'ai donc rien à craindre de personne. Mais pensez-vous que ce soit une entreprise facile ? Vous êtes une femme, vous aussi. Pouvez-vous imaginer le calvaire que j'endure à devoir supporter ces brutes ?

- Euh… un peu ?

- Plus vite j'en aurai terminé avec mon étude, plus vite je pourrai rentrer à la maison et laisser ces machos derrière moi. Et vous pouvez abréger ce supplice en m'obtenant un rendez-vous express avec le gouverneur Farmbrough.

- Je… ne sais…

- Je vous en serai très, très reconnaissante.

Elle faisait maintenant les yeux doux, et ses efforts portèrent leurs fruits. Complètement dépassée, presque mécaniquement, l'hôtesse d'accueil saisit le combiné de son communicateur, composa un numéro.

- Monsieur le Gouverneur ? Il y a là une certaine docteur Lohrn de l'université de Chandrila qui souhaite vous rencontrer… Oui, je sais bien, monsieur le gouverneur, mais elle a l'air d'être vraiment insistante… entre nous, je… enfin, oui, euh non, elle ne manque pas d'attributs, en effet…. Non, il y a aussi un jeune homme, une sorte de lutteur en armure de combat, et trois non-Humains… Un grand homme-lion, un homme-lézard aussi grand, et une sorte d'homme-hamster beaucoup moins grand, monsieur le Gouverneur… Non, vraiment, il est petit, plus petit que le jeune homme, et n'a pas l'air bien dangereux… D'accord, je le lui dis.

Elle raccrocha.

- Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais vous avez de la chance. Apparemment, le gouverneur accepte de vous recevoir. Le major Dunbar va vous conduire.

- Parfait ! Merci beaucoup, je vous revaudrai ça.

- Seulement, je préfère vous prévenir. Je vous ai vue entrer avec les cinq personnes qui attendent sur les fauteuils… il est évident que le gouverneur ne pourra pas tous vous recevoir. Mais je suppose que le major pourra… ah, le voilà qui arrive.

Effectivement, un Humain approchait d'un pas régulier. Il était de taille moyenne, présentait bien dans son uniforme vert olive d'officier impérial. Il avait un regard d'aigle, et une moustache parait son visage. Liam s'étonna en voyant qu'il avait les cheveux mi-longs, malgré son statut de militaire. Ezra se leva à son approche. Il la salua respectueusement.

- Docteur Lohrn ?

- C'est moi.

- Enchanté, je suis le major Ged Dunbar.

Le major se dirigea vers le petit groupe resté en retrait.

- Messieurs…

- Euh… bonjour, major, répondit timidement Chi'ta, n'osant pas corriger l'Impérial de manière trop directe.

- Ah, au temps pour moi, mademoiselle. Veuillez excuser ma distraction.

- Aucune importance, major, vous êtes tout excusé.

- Bon. Le gouverneur m'a donné des instructions auxquelles je vais devoir vous demander de vous plier. Le petit jeune homme et la demoiselle pourront suivre le docteur Lohrn, sous ma garde. Vous trois, en revanche, je vous demanderai d'attendre devant le bâtiment. Votre présence pourrait compliquer les choses.

- Vous fatiguez pas mon vieux, maugréa le mercenaire. On s'en va, mais tâchez de nous les rendre dans le même état !

- Canderous ! réprimanda Liam. T'es incorrigible !

Le Barabel, le Mandalorien et le Togorien se levèrent, et Canderous orienta la visière de son casque vers le visage de Dunbar, le suivant du regard tout en s'éloignant vers la double porte qui donnait sur la cour d'entrée, suivi par Dankin et Morgreed. Ezra, Liam et Chi'ta, obéissant à l'invitation gestuelle de Dunbar, s'engagèrent dans un couloir vitré jusqu'à un bureau.

Le gouverneur Farmbrough était un grand homme corpulent. Le visage las, les paupières lourdes, les lèvres lippues et tombantes, il n'avait pas l'air spécialement mauvais. Chi'ta ne détecta pas chez lui davantage d'émotions négatives envers elle, non-Humaine, que chez Dunbar. Il avait des cheveux longs et huileux, qui laissaient son front dégagé. De grands favoris blancs fournis encadraient son visage flasque. En apercevant les trois amis, il fit un geste engageant.

- Entrez, je vous en prie, et asseyez-vous.

- Merci à vous, monsieur le gouverneur, répondit Ezra. Je vous avoue que je m'attendais à un accueil bien moins courtois.

- Bah ! Je devine ce que vous pensez, je ne suis qu'un cochon d'Impérial, obsédé par la Loi et l'Ordre, et raciste, par-dessus le marché. Et vous avez bien raison ! Surtout vous, petite créature… J'ai demandé à Dunbar de vous amener à moi, car j'avais envie de voir à quoi vous ressembliez. Comment dois-je vous appeler ?

Très désorientée par cette question, posée avec un tel cynisme, l'intéressée répondit timidement :

- Euh… je m'appelle Chi'ta Koskaya… monseigneur. Pour vous servir.

- « Me servir » ! Quelle blague ! Et de quel monde venez-vous ?

- Je suis… originaire de Drall

- Drall… répéta pensivement le gouverneur. Connais pas. J'imagine que si vous êtes venue ici, avec ces deux Humains, c'est que vous savez déjà que la politique de répression des non-Humains n'a plus cours ici depuis une bonne dizaine d'années.

- Monsieur le gouverneur, coupa Ezra, nous ne sommes pas venus ici pour que vous perturbiez cette jeune fille avec ce genre de supposition.

- Très juste, j'imagine que le temps vous est compté, contrairement au mien.

- Notre temps à tous est compté, monsieur le gouverneur, répliqua Liam.

Farmbrough eut un rictus ironique.

- Si vous le dites, jeune homme… Il ne se passe plus grand-chose dans le coin depuis la Bataille d'Endor ! Beaucoup de nos troupes y sont restées, vous savez. Ces Rebelles ont provoqué une de ces pagailles sur cette planète ! Et pourtant, nos soldats étaient bien entraînés aux combats sur les mondes forestiers !

Le gouverneur ouvrit un tiroir de son bureau, en sortit une bouteille de whisky corellien et un verre, et se servit sans en proposer aux autres. Il but quelques gorgées bruyamment, éructa et ricana doucement. Chi'ta ne put s'empêcher de regarder l'Humain d'un air indisposé. Celui-ci s'en aperçut et rit plus fort.

- Pas la peine de me regarder comme ça ! Ici, c'est mon bureau, je suis le gouverneur, je fais ce que je veux !

- Gouverneur, je crois que nous allons vous laisser à votre travail. On n'aura peut-être pas besoin de vous, en fin de compte.

Ayant dit, le docteur Lohrn quitta son fauteuil.

- On se casse, les enfants.

- Non, attendez ! Vous avez raison, je… manque à mes devoirs. D'accord, qu'est-ce que vous voulez ?

Farmbrough se servit un deuxième verre.

- Nous avons besoin de votre autorisation pour entrer dans la zone interdite.

- Hein ?

En entendant le docteur, le gouverneur ne sourit plus.

- Vous… vous plaisantez ?

- Si on avait envie de plaisanter, on choisirait un meilleur public, gouverneur !

- Mais… mais cette zone… est trop dangereuse !

- Nous avons de bonnes raisons pour nous y rendre.

Le gros Humain était devenu pâle comme un linge, et luisant de sueur.

- Savez-vous au moins ce qui s'y est passé, exactement ?

- Non, mais vous allez nous le dire, j'imagine.

- Je ne le sais même pas clairement moi-même !

Finissant son verre d'un trait, Farmbrough se rassit, s'épongea le front de l'avant-bras, et articula gauchement :

« Tout ce que je sais, c'est que quand les premières colonies de l'Empire se sont installées, les troupes de reconnaissance ont vite remarqué qu'à un endroit précis de ce monde, la nature elle-même était devenue folle ! Un hiver permanent, des tempêtes, de la neige sombre… et des bruits, des sons très étranges, la nuit. Et les autochtones se tenaient à l'écart de cette zone qu'ils croyaient maudite.

« À l'époque, le gouverneur était Yount. Il n'avait pas eu le loisir d'établir la base ailleurs, l'Empereur avait exigé une installation rapide, et la grande plaine où nous sommes est un point stratégique capital sur ce monde. Il aurait préféré que cette zone soit isolée en plein désert, sur une île, ou dans une montagne infranchissable, mais il n'en était rien. Il a fallu faire avec. Nos hommes se sont tenus à l'écart, mais les ennuis ont commencé sans qu'ils ne viennent les chercher. Le plus gros problème n'était pas le climat, mais surtout cette atmosphère malsaine qui émanait de la forêt. Au début, quelques éclaireurs sont partis tâter le terrain, et bien évidemment, aucun n'est jamais revenu.

« Quand j'ai été assigné sur ce monde, j'ai décidé de prendre les choses en main. Cela permettait en outre de faire travailler un peu les hommes sur place, vu que nous étions au point mort depuis la Bataille d'Endor et qu'ils avaient besoin de s'activer un peu. J'ai fait construire une immense barrière de sécurité sur tout le périmètre, qui mesure plusieurs centaines de kilomètres. Les travaux se sont déroulés dans des conditions extrêmement pénibles. Pour l'occasion, j'ai engagé des ouvriers parmi les non-Humains les plus grands, les plus solides, les plus costauds et les plus dociles.

« Une fois la barrière terminée, on a posté des gardes bien armés sur les miradors. On les relève régulièrement depuis, et chaque rapport comporte son lot de bizarreries malsaines. Cris bizarres, tempêtes de neige avec éclairs, signalement d'étranges silhouettes à l'orée de la forêt… Je m'y suis rendu, moi-même, pendant les travaux. Et je peux vous dire que je n'y retournerai jamais ! »

Ezra, Liam et Chi'ta prirent une bonne demi-minute pour assimiler toute l'histoire du gouverneur, pendant que celui-ci se servait encore un verre. La jeune fille suggéra :

- Vous pourriez demander à être muté ailleurs, non ?

- J'ai été installé ici… à titre disciplinaire, et il me reste encore trois bonnes années à tirer avant la quille. Et puis, il faut bien quelqu'un pour gérer ce monde impérial, non ? Pourquoi un jeune officier… prometteur… viendrait balancer toute sa carrière… dans ce trou boueux ? Autant que ce soit un type comme moi, je n'ai plus grand-chose à perdre, et tant qu'on ne me parle pas de ce maudit bout de terrain moisi, je me porte pas trop mal… Alors… c'est gentil de vous soucier de moi… mais c'est pas la peine… la marmotte.

Chi'ta n'apprécia pas tellement cette dernière appellation, mais elle ne dit rien. Ses deux compères avaient aussi compris que le gouverneur était dans un tel état de délabrement psychologique que plus rien de ce qu'il disait n'avait d'importance.

- Bon, allez… Si c'est vraiment ce que vous voulez… c'est pas le fond de mon slibard qui va prendre le plus de risques. Je vais vous la faire, votre autoro… autir… autorisation.

- Est-ce que… nous pourrons avoir droit… à un guide ?

- Vous rigolez, fiston ? ricana le gouverneur. Je vous laisse entrer dans ce bourbier, c'est tout ! J'ai déjà assez peu d'hommes comme ça sans qu'on m'en démolisse !

Farmbrough saisit maladroitement une feuille de papier à en-tête, et griffonna quelques lignes avant de la signer, de la tamponner, et de la plier en trente-deux. Il posa fermement le carré de papier plié dans la main tendue du docteur Lohrn.

- Je vous préviens… quand vous aurez franchi la barrière… tout ce qui vous arrivera dedans… c'est pas mon problème. Personne ne viendra vous chercher à l'intérieur, quoi qu'il vous arrive. On est bien d'accord ?

- Parfaitement d'accord. Bonne journée, gouverneur, et merci.

En se levant, elle porta la main à l'une des poches de sa veste.

- Tenez, au cas où votre petit verre aurait du mal à passer…

Et elle posa sur le bureau une pilule bleue avec un léger sourire. Puis sans perdre une minute, elle quitta le bureau. Les deux padawans ne traînèrent pas et la suivirent sans un mot. Chi'ta n'eut même pas un regard pour le gouverneur, et s'autorisa même une moue boudeuse.

La camionnette utilitaire avançait au milieu des plaines. Dans le compartiment blindé, les six compères étaient assis en compagnie de quelques soldats de choc et du major Dunbar. Sur indication sans appel d'Ezra, les deux padawans étaient assis entre Morgreed et Dankin, face à Canderous.

- Bien sûr, ce type n'est qu'une loque imbibée de whisky ! Toute la caserne le pense ! Une allumette, et il prendrait feu en un instant ! Vous ne devez pas vous soucier de ce qu'il a pu vous dire, même s'il le pensait, il n'en vaut pas la peine !

La petite Drall ne répondit rien, toujours embarrassée. Elle évitait du regard les hommes en armure blanche, les yeux baissés. Le major s'en rendit compte, et semblait navré.

- Écoutez, je ne dis pas ça seulement parce que vos deux grands copains sont en train de me regarder d'un œil torve. J'ai signé parce que ma femme et mon fils ont été abattus par des pirates, et j'espérais pouvoir éliminer tous les hors-la-loi que je pouvais. Et les pirates en question étaient aussi Humains que moi !

- Vous n'étiez pas obligé d'emmener vos chiens avec vous ! gronda Morgreed.

L'un des soldats assis près de Dunbar leva son arme, le major s'empressa de la lui faire rabaisser d'un geste de la main.

- Repos, soldat, tout va bien. Monsieur Morgreed, nous sommes à bord d'un véhicule de transport de troupes. Ce n'est pas nous qui vous accompagnons, c'est vous qui suivez la relève, nuance ! Ordre du gouverneur.

Liam, qui venait d'avoir un brutal accès de panique, reprit son souffle. Lui non plus n'était pas rassuré. Après les précédents contacts qu'il avait pu avoir avec l'armée Impériale, le fait de se retrouver assis parmi eux sans pour autant être leur prisonnier lui laissait une singulière impression. Il eut le cran de demander :

- Pourquoi vous ne nous avez pas autorisé à reprendre notre vaisseau et à atterrir là où nous voulons ?

- Ce n'est pas si simple, jeune homme. Cette zone est très dangereuse, elle est impraticable ! Son épicentre est une forêt noire au-dessus de laquelle flotte en permanence une sorte de brume compacte qui brouille les instruments électroniques ! Tout atterrissage est voué à l'échec ! Tout accident de vaisseau dans un espace dont nous contrôlons les frontières n'aura pas les mêmes répercussions que si vous y allez à pied. Pour ce qui est de l'aérien, toute la planète reste sous notre responsabilité, contrairement au terrain.

- C'est si épouvantable que ça ? interrogea Canderous.

- Oui, des histoires assez effrayantes circulent à propos de cette forêt. Les plus superstitieux pensent que les lieux sont hantés. Je me suis documenté, à mes heures perdues. Si l'on en croit les vieilles légendes locales, il y a cependant une petite chance de pouvoir entrer et sortir de cet endroit sans trop en souffrir. C'est arrivé une fois ou deux, dans des circonstances assez mélodramatiques.

- « Mélodramatiques » ? Ca veut dire quoi, ça ?

- Ben, comment dire, jeune homme… vous avez déjà regardé des holofilms où l'on peut sortir les violons tellement ce qu'on y voit essaie de vous émouvoir, mais ne fait que se rendre ridicule ?

- Ouais, ma mère en est friande.

- Bon, eh bien c'est la même chose. Il paraît que, dans ce secteur, il y a des choses d'une valeur incommensurable qui dépasserait…

- Un trésor ? coupa Dankin.

- Pas au sens où vous l'entendez. Un grand truc, pour lequel quelques pauvres types simplets mais gentils ont osé entrer, et en sont ressortis avec ce qu'ils cherchaient. Y en a qui étaient en quête de « la vérité », d'autres qui voulaient le moyen de venir en aide à quelqu'un de cher d'une façon ou d'une autre…

- Et vous y croyez, major Dunbar ?

- Je suis un soldat, docteur Lohrn, pas un mystique illuminé. Et ce que je vais vous dire me conforte dans mes opinions : d'après ce que j'ai pu entendre, on dit que « seule l'âme la plus pure peut entrer. » Si ça, ça ne donne pas des airs de contes de fée, alors…

Le véhicule s'arrêta. Dunbar ouvrit les portes arrière, et tout le petit groupe descendit. Chi'ta sentit un picotement électrique lui titiller le système nerveux quand elle vit un spectacle pour le moins inquiétant.

À quelques mètres de là, une immense barrière s'étendait à perte de vue. Construite entièrement en acier, elle mesurait près de huit mètres de haut. Des gardes en armure légère d'éclaireur allaient et venaient sur le chemin de ronde, et au-dessus d'eux, des câbles chargés d'électricité épais comme un bras empêchaient toute tentative de passage forcé. Des miradors munis de mitrailleuses laser étaient installés à intervalles réguliers. Ce qui rendit la jeune fille plus anxieuse encore était le ciel. De lourds nuages noirs s'amoncelaient. En plissant les yeux, elle crut même y distinguer à intervalles réguliers d'étranges formes… des visages menaçants, des gueules hérissées de crocs, des mains aux longs doigts crochus.

En dehors d'un léger bruissement de vent, il n'y avait pas un son. Pas un chant d'oiseau, pas un cri d'animal. Rien. Mais en concentrant toute son attention sur son ouïe, la jeune fille eut l'impression d'entendre des voix chuchoter des syllabes absconses. Il lui sembla même reconnaître son propre prénom au milieu de petits ricanements désespérés.

Ce n'est que le fruit de mon imagination. Il n'y a pas de passion, il y a la sérénité.

Le major Dunbar s'adressa à la cantonade.

- Bon, les gars, voici la relève, et voilà des « invités ». Le gouverneur Farmbrough les a autorisés à franchir le portail. Sergent Joss ?

- Présent !

Un soldat en armure d'éclaireur munie d'une épaulette verte se présenta devant le major Dunbar au garde-à-vous.

- Repos, sergent. Docteur Lohrn ?

Sans un mot, la jeune femme sortit l'ordre de mission de sa poche, le déplia, et le montra au sergent. Dunbar reprit :

- Une autorisation de passage en bonne et due forme, sergent.

- Affirmatif, major Dunbar !

- Nous allons donc laisser ces civils entrer dans la zone interdite. Le gouverneur a précisé que nous n'étions pas responsables de ce qui pouvait leur arriver à l'intérieur du périmètre, et le docteur Lohrn a confirmé. N'est-ce pas, docteur ?

- Oui, major. On se débrouillera sans vous.

- Veuillez donner les instructions pour ouvrir la porte.

- À vos ordres, major !

Le sergent s'empressa d'entrer dans la petite cabine de commande. Dunbar se tourna vers la doctoresse.

- On est tenu de ne pas entrer, mais on ne va pas non plus vous laisser enfermés à l'intérieur. Quand vous aurez trouvé ce que vous cherchez, revenez devant les portes et appelez-nous. La sentinelle vous verra arriver et pourra vous ouvrir.

- Ca marche.

Les gyrophares illuminèrent les environs tandis que les sirènes déchirèrent le silence de plomb. Lentement, les deux énormes battants d'acier s'écartèrent dans un roulement de machineries, puis s'arrêtèrent, laissant apercevoir un spectacle peu réjouissant. Liam sentit les doigts duveteux de Chi'ta serrer sa main. Bravement, Canderous s'avança, voulant tout voir.

La première chose qu'ils pouvaient voir était une plaine. Un immense plateau d'herbes de plusieurs kilomètres. Au fur et à mesure que l'on regardait au loin, la neige recouvrait la terre, et d'épais flocons flottaient lentement. Sur la ligne d'horizon, il y avait une sombre masse. Sans doute une forêt. Le ciel était noir au-dessus de la cime des arbres. Le Mandalorien se craqua les doigts.

- Bon. Quand faut y aller…

- Bonne chance, vous en aurez besoin !

- Merci, major.

Ils franchirent les portes. Liam se retourna une dernière fois vers Dunbar.

- Pas mal, vos installations défensives, major ! Vous êtes certain de bien protéger cette zone des fouineurs !

- Je crois que vous n'avez pas bien compris, jeune homme. Ces pièces d'artillerie ne sont pas là pour empêcher les gens comme vous d'y entrer, mais pour ne pas laisser des formes de vie hostiles en sortir !

Les lourdes portes se rapprochèrent peu à peu avec un long grincement avant de se refermer dans un grand claquement.

- On ne s'affole pas, nous devons aller de l'avant ! déclara fermement Canderous.

Il rajusta sa ceinture. C'est alors que Morgreed remarqua que la boucle était différente, et munie d'un interrupteur. Le Mandalorien s'en rendit compte et expliqua :

- C'est une ceinture antigrav. Elle me permettra de ralentir en cas de chute, que je ne finisse pas en omelette. Ce sera juste une sécurité, ça ne permet pas de voler.

- Évidemment.

- Cette ceinture va bien aller avec ceci.

Canderous leva alors le pied droit, et tapota doucement sa jambe gauche, mettant ainsi en valeur des gaines chromées qui cerclaient ses bottes.

- Un autre petit gadget. Pas de quoi parcourir des kilomètres comme un oiseau, mais je peux circuler d'un point à un autre sur de courtes distances. Plus maniable et aussi efficace qu'un réacteur dorsal !

- C'était dans les équipements basiques de cette armure ?

- Non, Liam. J'ai engagé un technicien pour greffer ces appareils. Ca m'a coûté les yeux de la tête, mais je ne le regrette pas. Boba Fett est connu pour avoir modifié son armure de manière très significative, j'espère arriver un jour à sa hauteur… voire même le dépasser.

Pendant les explications du mercenaire, Ezra sortit de son sac cinq serre-têtes équipés d'une antenne et d'un micro. Elle en donna un à chacun.

- Voici des communicateurs mains libres. Canderous n'en a pas besoin vu qu'il a son système intégré dans le casque. Nous allons pouvoir rester en contact permanent avec le Vandread, et entre nous. Bien évidemment, nous sommes sur une ligne sécurisée, celle de Ciro, histoire que les Imps nous fichent la paix. Mettez-les, on va les vérifier.

Une fois que les cinq camarades eurent ajusté leurs casques, Canderous brancha son propre communicateur et appela :

- Eve ? Eve, tu m'entends ?

La voix rauque du droïd technicien résonna dans les six paires d'oreilles.

- Je vous reçois cinq sur cinq, capitaine Tal.

- Bilan de la situation actuelle.

- Tout va pour le mieux, capitaine.

- Vous autres, vous l'avez tous entendue ?

Les cinq compères acquiescèrent l'un après l'autre. Le mercenaire fit alors un geste vers la sombre ligne d'horizon. Les cinq autres lui joignirent le pas jusqu'à la forêt.

Au début, Chi'ta avait cru être victime d'une illusion d'optique due aux conditions climatiques très particulières, mais elle dut se faire une raison. L'herbe perdait bel et bien de sa couleur au fur et à mesure qu'ils approchaient du bois, passant du vert au blanc cassé, avant de devenir grisâtre. Autre chose qui la gêna, elle eut l'impression d'avoir les idées de moins en moins claires, ses sens diminuaient peu à peu, et elle eut un peu de mal à entendre la voix de Liam, comme si elle avait eu les tympans en coton.

- Hé, Ezra, qu'est-ce que c'était, cette pilule bleue ?

- Une dose de mon Serial K. Je peux vous promettre que Farmbrough n'aura plus jamais envie de trop boire.

- Attends une minute ! C'est pas la came que t'as fait gober à Sprax ?

Cette fois-ci, la jeune fille était sûre de ce qu'elle avait entendu.

- Comment ? Vous lui avez donné de la drogue !?

- C'est pas vrai ! On va avoir des emmerdes avec les Imps, maintenant !

- Du calme, les enfants. Le directeur d'Industrial Automaton d'Amphor IV vous le confirmera, c'est juste un puissant euphorisant sur les Humains. Il ne risque pas grand-chose, même avec trois litres de whisky dans les veines.

Canderous pouffa de rire, et accéléra la cadence. La petite Drall n'en fut pas plus rassurée pour autant. Elle oublia cependant bien vite ce petit échange, préférant se concentrer sur la marche. Elle se mit à trembler, comprenant qu'elle avait froid aux pieds. Ils marchaient depuis maintenant près d'une heure, et la neige tombait mollement du ciel. Le docteur Lohrn regarda un flocon posé sur la manche de sa combinaison, et en le prenant entre le pouce et l'index, elle constata qu'il resta une trace noirâtre sur ses gants.

- Hé, je suis la seule à trouver cet endroit vraiment malsain ?

- Je n'aime pas ça du tout, gronda Dankin. Ce lieu n'est pas en harmonie avec les forces habituelles de Mère Nature !

- Tu l'as dit, mon pote, ajouta Morgreed. C'est même carrément craignos !

Ils étaient arrivés à l'orée de la forêt. Ils étaient tous d'accord sur un point : rien de ce qu'ils voyaient n'était naturel. Les arbres étaient complètement noirs. Leurs branches étaient tordues, et leurs feuilles anthracite dures et sèches. Quand le docteur Lohrn en ramassa une poignée, elle les entendit craquer entre ses doigts, et remarqua même avec un frisson qu'elles étaient coupantes comme des rasoirs. Les flocons de cendre tombaient toujours, plus gros, plus lourds.

- Bon, je propose qu'on fasse une pause ici, histoire de décider de la stratégie à suivre ! Petite puce, Dankin, faites attention où vous mettez les pieds.

Ils se mirent à l'abri de la neige sous le feuillage. Canderous tira de l'une des poches utilitaires de son armure un petit appareil ressemblant à un transistor.

- C'est quoi, ce truc ?

- Un émetteur d'ondes qui tiendra les animaux à distance. Par contre, je dois prévenir ceux d'entre vous qui auraient les oreilles sensibles, dit le Mandalorien en se tournant vers les trois non-Humains. Peut-être que ça va vous gêner.

- Je suppose que ce sera préférable à l'assaut d'une horde de fauves, répondit Chi'ta. Et ça, qu'est-ce que c'est ?

Canderous venait de sortir d'une autre poche une espèce de petit tube brillant.

- Ca, c'est un spray de répulsion pour le cas où l'émetteur ne suffirait pas.

Pendant son petit exposé, Ezra tenta de rappeler le Vandread. Mais elle eut beau s'y reprendre à plusieurs reprises, elle n'obtint que des parasites.

- Mauvaise nouvelle, les gars. Quelque chose brouille les ondes radio.

- Pas seulement les ondes radio, Ezra, répliqua Liam, qui regardait fixement le sentier qui s'enfonçait entre les arbres.

Chi'ta se campa aux côtés du jeune homme.

- Tu sens ce que je sens ?

- Oui. On dirait qu'au bout de ce chemin, il y a des tumultes dans la Force.

- Comment tu traduis ça, petit chou ?

- Eh bien…comment vous expliquer, maître Morgreed… En fait, c'est comme si on avait de plus en plus de mal à distinguer les contours, les formes et les couleurs.

Canderous regarda ses compagnons un par un.

- « Seule l'âme la plus pure peut entrer », qu'il a dit, l'autre rigolo. Alors, lequel serait le plus « pur » ? À quoi pourrait correspondre ce concept de « pureté » ?

- Dans cette galaxie, il n'y a que les Impériaux pour vanter les mérites de la « pureté », observa Ezra. C'est une sale histoire.

- Je suis d'accord, mais pas pour les mêmes raisons.

Une fois sûre d'avoir capté l'attention de tout le groupe, Chi'ta expliqua :

- Je n'ai pas voulu en parler au major Dunbar pour ne pas prendre le risque de lui révéler des choses qu'il ne saurait pas. Pour moi, il y a une bonne part de vérité dans ce qu'il nous a dit. Un grand manipulateur de la Force est mort par ici, ce qui a probablement provoqué une déchirure dans le voile de la Force à cet emplacement. Le Côté Obscur a dû investir les lieux.

- Attends une minute, petit chou ! T'es en train de nous dire qu'on va au devant d'un endroit où le Côté Obscur a salopé la réalité ?

- D'après les témoignages que nous avons pu recueillir, cela me paraît l'explication la plus probable.

- Mais pourquoi Blackstorm nous aurait indiqué un tel endroit ? On a peut-être mal compris son message ?

- Non, docteur Lohrn, je suis certaine que nous sommes là où nous devons être. Je ne crois pas que Maître Ageer soit directement responsable de ce chaos. Il y a probablement une raison plus compliquée que ça. Si Maître Ageer était un Jedi Noir, il n'aurait certainement pas formé Maître Blackstorm de cette façon, et Liam ne serait probablement pas parmi nous aujourd'hui. L'explication doit… Liam ?

Liam s'était avancé, et regardait le sentier, entre les arbres. Il frissonna, et l'inquiétude se lut sur son visage. Il se tourna vers Canderous.

- Il fait froid.

- Ben, c'est un peu normal, fiston, il neige !

- Par ici, ce n'est pas un froid naturel. En fait, c'est… mince !

Liam sursauta en entendant un hululement aigu à glacer le sang.

- Écoutez ! Vous avez entendu ?

- Quoi ?

- Ce cri ?

- Non, j'ai rien entendu. Dankin, t'as entendu quelque chose ?

- Rien.

Le padawan Gardien était de plus en plus en sueur.

- Je… je ne pense pas que ce soit une bonne idée d'y aller pour moi.

- Pourquoi ? demanda Morgreed. Tes mains ne sont pas sales, à ce que je sache.

- Ce froid, c'est le Côté Obscur. Cet endroit pue la Force du Mal, j'en suis certain. Je ne sais pas si je peux passer au travers. J'ai déjà senti le Côté Obscur me chatouiller les neurones à plusieurs reprises, depuis la mort de mon Maître, et ça a empiré quand j'ai rencontré Thorn. Désolé, les amis, mais je le sens pas. Pour la course à l'île Crispos, j'étais okay, mais là, toute la zone est infectée par le Côté Obscur, et je ne me sens pas encore prêt à l'affronter aussi directement.

Tous les regards se tournèrent alors vers Chi'ta. Celle-ci avala sa salive.

- Vous… vous croyez ?

- Pour moi, c'est évident, Chi'ta ! répondit le docteur Lohrn. Depuis qu'on se connaît, je ne t'ai jamais vu t'énerver une seule fois. Tu es pétrie de compassion, tu es toujours la première pour aider les gens dans le besoin, tu n'as même pas de pensées négatives... si par « pureté », on entend « innocence », tu es bien la meilleure, parmi nous.

- Tu dois être celle qui prend le moins de risques, ajouta Dankin. Et le chevalier Blackstorm ne peut pas nous avoir envoyés dans un traquenard.

- Attendez une minute ! gronda Morgreed. On ne va tout de même pas laisser cette mouflette partir dans ce cloaque sans l'accompagner !

- Maître Morgreed, ce ne serait pas la première fois que je prends un risque.

- Te mettre en gage auprès d'un vieux Gamorréen vicieux, c'était quand même autre chose qu'entrer dans un nexus du Côté Obscur !

- Morgreed, ce n'est plus une enfant ! intervint Ezra. Elle est bien capable de prendre ce genre de décision toute seule !

- Évidemment que tu t'en fiches, poupée ! C'est pas tes jolies petites fesses roses qui vont se faire écharper !

- Canderous…

- Quoi, Dankin, t'es pas d'accord ? Ne me dis pas que…

Pendant que les quatre adultes étaient en train de monter le ton, les deux padawans s'étaient un peu tenus à l'écart. Liam remarqua alors que sa condisciple était plantée devant l'ouverture, les yeux hagards.

- Hé ? Ca va ?

La jeune fille se retourna et demanda en levant la voix :

- S'il vous plaît ?

Tout le monde fit silence.

- Le docteur Lohrn a peut-être raison. Je ne pense pas que ce soit un piège infranchissable. Cela va vous paraître insensé, mais je viens d'entrapercevoir quelque chose, au-delà de ce voile ténébreux. Une lumière, une flamme, quelque chose de ce genre. Je ne suis pas sûre de l'avoir vue avec mes yeux, mais… je sais qu'elle était là. Peut-être suis-je trop naïve, mais je crois comprendre ce qu'ont ressenti ces quelques personnes.

- Le Côté Obscur est trompeur, répondit Dankin. Si ça se trouve, c'est une flamme qui va te brûler les ailes.

- Peut-être, mais il ne faut pas oublier que le sort du secteur Tapani est en jeu.

- Alors on y va tous ensemble ! Pas question de t'abandonner !

- Ce n'est pas comme ça que ça marche, maître Morgreed. C'est un problème en rapport avec la Force. Seuls les Jedi ont une chance d'aller au-delà de tels obstacles, comme dans le Tombeau du Veilleur. Les quelques personnes qui ont pu aller et venir ont dû se sentir appelées, et leur intuition leur a permis de trouver ce qu'elles voulaient tout en évitant les pièges de cette forêt. Elles avaient très probablement la résonance à la Force, comme moi.

- Et moi, ajouta Liam. Si tu veux, je peux prendre sur moi et t'accompagner.

- As-tu été appelé par ce lieu ?

- Non, j'ai plutôt tendance à penser que les puissances qui sont là-dedans veulent me dévorer.

- Dans ce cas, il vaut mieux que je parte seule.

La petite Drall baissa les yeux, respira profondément

- Quelque chose me dit que je peux venir et trouver ce que je cherche, tout comme les autres.

- Comment t'expliques ça, petit chou ?

- Je ne l'explique pas. Je le ressens, c'est tout.

Morgreed avait le cœur gros. Il n'avait clairement pas envie de laisser la jeune fille partir sans lui, mais il craignait davantage le courroux des forces mystérieuses qui avaient investi la forêt s'il osait braver leur omniscience et commettre un sacrilège.

- Alors… si c'est le cas… rien à ajouter.

Canderous haussa simplement les épaules, la visière de son casque ne permettait pas aux autres de voir quelle expression pouvait bien afficher son visage. Dankin inclina respectueusement la tête. Mais Liam ne cacha pas son inquiétude. Il s'assit sur une souche d'arbre, très contrarié.

- Chi'ta, écoute, je… je ne veux pas que tu ailles là-dedans sans moi !

- Je sens pourtant que c'est ce que je dois faire.

- Mais tu risques de ne pas revenir !

- Si telle est la volonté de l'esprit de Maître Ageer, j'ai bien peur que ta présence n'y change pas grand-chose. Pendant ma convalescence, tu as pris des risques face aux tueurs du Soleil Noir, sans te poser de questions. As-tu eu peur pour toi ?

- Pas plus que ça.

- Alors pense que c'est l'état d'esprit dans lequel je me trouve actuellement. Je crois bien avoir entendu quelqu'un m'appeler. Peut-être était-ce Ageer ? En tout cas, ce n'était pas désagréable.

La petite Drall lui dit encore :

- Fais-moi confiance !

Il la regarda dans les yeux, et vit alors une petite étincelle iriser ses pupilles. Curieusement, cela lui réchauffa progressivement le cœur. Il se releva lentement, posa ses mains sur les épaules de la jeune fille, et articula péniblement :

- Que la Force ne te balance pas dans un piège à cons !

Chi'ta fit un petit sourire et s'avança vers le sentier. Alors qu'elle allait entrer dans la forêt, son condisciple la retint encore par la manche.

- Si jamais il y a le moindre problème, réfléchis pas, file et appelle-nous !

Après un petit hochement de tête, la jeune fille s'enfonça dans le bois sombre. Morgreed et Liam échangèrent discrètement un regard inquiet. Le serviteur Barabel tapota doucement le manche de sa vibro-hache, prêt et impatient de s'en servir.

Au début de son périple, Chi'ta passa par une clairière où se dressait le tronc creux et noir d'un grand chêne mort. Sans y prêter attention, elle marcha quelques minutes, puis une demi-heure, puis une heure. Elle sentait la température baisser davantage, par paliers. Les arbres étaient de moins en moins feuillus, de plus en plus noirs, tordus, crochus, maladifs. Elle entendit d'étranges raclements, et des reniflements. Elle se rassura comme elle pouvait en pensant qu'il s'agissait sans doute d'animaux sauvages en train de chercher de quoi manger. Priant intérieurement qu'elle ne figurât pas sur le menu, elle accéléra le pas. C'est alors qu'elle réalisa quelque chose qui la fit frissonner des pieds à la tête :

Pour la première fois depuis son arrivée sur Procopia, elle était complètement seule.

Jusqu'ici, elle avait toujours été accompagnée par l'un ou l'autre de ses camarades, devenus amis. Pendant ses séjours dans les hôpitaux, elle avait été dans des endroits sûrs, parmi ses condisciples de Yavin IV, ou à des lieux bien tenus. Et les autres n'étaient jamais bien loin, même lorsqu'elle méditait ou dormait. Dans cette forêt corrompue, c'était différent. Elle sentit qu'elle se trouvait au milieu d'un piège qui était en train de se refermer lentement mais inexorablement sur elle. Toute seule, fragile et encore maladroite au combat, elle était parfaitement consciente que toute rencontre avec des créatures hostiles avait de grandes chances de mal se terminer pour elle. Un groupe de maraudeurs aguerris, une meute de fauves, n'importe quoi d'autre pouvait jaillir d'entre les arbres et la tailler en pièces.

Elle tâcha de faire le vide dans son esprit, de ne pas penser à autre chose qu'à Maître Ageer, et pressa le pas.

Au fur et à mesure qu'elle avançait, elle distingua des formes plus régulières parmi les arbres, les buissons et les ronces. Certaines montaient au-dessus de sa tête. Sous le lierre aux feuilles noires et coupantes, il y avait de la pierre sculptée. Les restes d'édifices jadis érigés par les Humains, sur lesquels la nature avait peu à peu repris ses droits, avant d'être submergée par le Côté Obscur. Du coin de l'œil, elle repéra – ou crut repérer – un mouvement juste au-dessus d'elle.

Qu'est-ce que c'était ? On aurait dit un primate, noir comme une ombre… Calme-toi, ma fille, le Côté Obscur se nourrit de la peur. Souffle, et continue d'avancer.

Un peu plus loin, elle parvint à une autre clairière au milieu de laquelle on avait élevé une stèle de pierre. Derrière, elle put voir une arche avec une herse de bronze, sans doute très lourde. Sans y croire, elle posa la main sur le métal froid, et poussa vers le ciel. La grille ne bougea pas d'un millimètre. Elle se tourna vers la stèle, espérant y trouver un indice, mais elle eut beau regarder la pierre sous tous les angles, il n'y avait rien. Quelque chose fit pivoter son oreille. Un petit bruit qui se rapprochait. Un bruit familier. Un bruit qu'elle avait entendu très, très longtemps auparavant. Espérant que cela puisse l'aider à y voir plus clair, elle réfléchit…

- Et voilà, mon poussin ! Nous y sommes !

Il faisait un temps magnifique. Chi'ta était enchantée. Son père, Eden'cho, descendit d'un bond de la charrette qui les avait amenés, et l'aida à descendre.

- Plus le temps passe, plus tu pèses ton poids ! Ca veut dire que tu grandis !

- Oui, aujourd'hui, je suis plus grande ! répondit fièrement Chi'ta avec un léger zézaiement.

Son père la serra dans ses bras.

- Oh, comme je t'aime, ma fille ! Allez, ouvre grand les yeux, nous sommes à Mastigophorous !

- La capa… cat…

- « Ca-pi-ta-le », Chi'ta. La capitale ! La ville où il y a la maison de la Grande Duchesse Marcha !

- Tu crois qu'on pourra la voir ?

- La Grande Duchesse, je ne crois pas, tu sais, elle est très occupée. Mais on pourra passer devant sa maison. En attendant, je t'ai emmenée ici pour que tu découvres ce que c'est que la grande ville ! Et pour commencer, c'est jour de marché !

- Marcher ? C'est pour ça qu'on est descendus du char ?

- Non, ma souricette, je parle du « marché ». C'est un endroit.

- Qu'est-ce que c'est, comme endroit ?

- C'est là où je viens chercher ce qu'on ne trouve pas à Meccha. Tu vas voir !

Le Drall prit doucement sa fille par la main, puis ils s'engagèrent dans une allée marchande. La petite Chi'ta était de plus en plus émerveillée en voyant les étalages. Tant de formes, de couleurs… Tant de monde, surtout. À Meccha, il n'y avait jamais autant de gens.

- C'est beau !

- J'adore le marché de Mastigophorous ! C'est là où travaillait mon père avant.

- Il n'est plus ici ?

- Non, maintenant, il est trop vieux pour faire ça. On ira lui dire bonjour tout à l'heure, d'accord ?

- Super ! s'exclama la petite fille, qui adorait voir ses grands-parents.

- Ah ! Voilà ce que je cherchais ! Regarde là !

- Oh !

Ils étaient arrivés devant l'échoppe d'un genre très particulier. Elle était beaucoup plus grande que les autres, sur l'étalage il y avait toute une collection d'objets de fer. Des récipients, des anneaux, des chaînes à charrue à bœufs, des charnières de porte ouvragées…

- Qu'est-ce que c'est ?

- Tous ces objets ont été forgés avec du fer. Le forgeron a mis des heures pour tous les fabriquer.

- Hé, c'est un vase comme celui de Maman !

- Oui, c'est ici que je le lui ai trouvé. J'ai promis à ta mère de ramener une nouvelle poignée pour la porte de la cuisine, et c'est là que je vais en acheter une.

Eden'cho fit un petit signe au marchand, pour commencer à marchander. Mais la fillette n'y tint plus attention, subitement fascinée par un spectacle qui l'impressionna au plus haut point. En arrière, il y avait un grand fourneau près duquel s'affairait une très étrange créature. C'était un être immense, au moins deux fois plus grand que son père. Il portait des vêtements de cuir qui recouvraient tout son corps à l'exception des bras et de la tête. Et son visage était tellement… inhabituel ! Pas de fourrure, seulement une épaisse crinière sale et quelques touffes de poils sur le menton. Il avait de grands yeux, et serrait les dents en tapant sur un morceau de métal incandescent à coups de marteau.

Bing, bing, bing, faisait le fer qui résonnait sous le choc.

Le personnage soufflait bruyamment. Il saisit le morceau de métal à l'aide d'une grande pince, et le plongea dans un baquet d'eau, soulevant un nuage de fumée sifflante. Ensuite, il posa son matériel, et but quelques gorgées à une bouteille. Son regard croisa alors celui de la petite Chi'ta. Sa drôle de figure se tordit alors qu'il lui montra les dents. En toute hâte, elle se réfugia sous le manteau de son père. Le marchand s'en rendit compte.

- Hé bien, jeune fille, on est timide ?

- Ah, il faut l'excuser, mon gars, répondit Eden'cho en riant. J'aimerais que votre associé soit indulgent, elle n'a jamais vu d'Humain.

- Ah oui ?

- En fait, c'est la première fois que je l'amène en ville. Ca fait beaucoup de choses à voir en une fois !

- Ca vous pouvez le dire ! Et en quel honneur, cette première visite ?

- Elle vient d'avoir quatre ans ! Aujourd'hui !

- Non ? Qu'est-ce qu'elle est grande ! Il faut fêter ça !

Chi'ta pointa prudemment son nez à l'air libre, vit le marchand se tourner vers le grand être... plutôt l'Humain, pour lui dire quelque chose dans une langue qu'elle ne comprit pas. Mais cela ne dérangea pas le grand personnage qui éclata joyeusement de rire avant de répondre dans le même jacassement. Puis il prit quelque chose sur son étalage, se dirigea vers les Dralls, et s'agenouillant, il se mit à la hauteur de la fillette. Très doucement, il leva la main, et lui tendit une petite chaîne brillante. Avec un grand sourire, il articula en Drall :

- Bon… jour de premier jour… petite.

Complètement interloquée, la petite regarda son père d'un air interrogateur. Celui-ci acquiesça de la tête, et chuchota un mot qui lui était inconnu. Il précisa :

- Ca veut dire « merci » chez les Humains. Dis-le.

En s'appliquant, elle répéta le mot alors que l'Humain lui glissa la chaîne dans la main. Puis il se releva, et retourna à son fourneau et à son établi. Et de nouveau, les coups sonores retentirent.

Bing, bing, bing…

Bing, bing, bing…

Chi'ta n'avait pas porté longtemps cette chaîne, elle avait trop vite grandi. Mais le souvenir de cette première visite au marché de Mastigophorous, ce premier contact avec un non-Drall, cette première fois qu'elle avait parlé en basic, tout était resté plaisant, et elle conservait précieusement ce petit bijou dans un coffret dans sa cellule de l'Académie. Et ce bruit, ce bruit de fer battu, avait ponctué de manière indélébile sa mémoire de ce souvenir agréable. Quand elle entendit une nouvelle fois ce son faire de l'écho dans son dos, elle en fut troublée.

Cette forêt ne peut quand même pas abriter un forgeron !

Elle se retourna, et vit quelque chose de si effrayant qu'elle en tomba sur l'arrière-train, la gorge nouée.

Devant elle se tenait un immense humanoïde haut de cinq bons mètres. Il était revêtu d'une armure antique, avec un casque à ailes, et tenait fermement une grande hache à double tranchant. Juste sous son heaume, deux braises scintillaient avec agressivité. La peur de la jeune fille redoubla lorsque le guerrier avança : à la lumière de la lune, Chi'ta distingua des trous de rouille, des déchirures dans son armure, et comprit qu'il n'y avait rien là où elle aurait dû voir un bras, une jambe ou le torse. Une puissance mystérieuse maintenait debout l'armure vide. Le tintement de métal reprit de plus belle, alors que l'apparition brandit lentement sa hache.

La petite Drall sentait toute sa fourrure se tremper de sueur. Elle murmura :

- Je vous en prie, messire…je vous jure que je viens en amie.

L'armure baissa son arme, inclina la tête, et prit une posture un peu intriguée. Chi'ta eut alors une idée qu'elle jugea folle mais elle ne réfléchit pas davantage. Prenant appui sur ses paumes, elle se redressa, et s'agenouilla. Elle joignit les mains, ferma les yeux, Puis elle chanta. Se remémorant la voix d'or de Dame Liryl, elle chanta le Chant de la Sérénité. Elle sentit la créature faire un pas vers elle, puis un autre. Elle frissonna en percevant sa présence lui tournant lentement autour, mais elle parvint à rester concentrée, et focalisa son esprit sur le chant, et uniquement sur cela. Un grand bruit éclata devant elle, sans pour autant la déstabiliser. Enfin, le silence retomba dans la clairière. Sans arrêter de chanter, elle entrouvrit un œil. Puis elle écarquilla les deux yeux, à la fois surprise et soulagée.

L'horreur guerrière avait disparu. Et par-dessus le marché, la lourde grille était maintenant relevée. Joignant derechef ses paumes, elle remercia silencieusement son dieu, et franchit l'arche. Au détour du chemin qui serpentait entre les arbres, elle distingua quelque chose, des petites lumières étincelantes. Elle constata alors que la température remontait au fur et à mesure qu'elle avançait. En voyant s'éclaircir les alentours, elle comprit qu'elle arrivait à l'orée du bois. C'est alors qu'elle entendit une musique douce, mélodieuse, jouée par un instrument à vent, probablement une clarinette ou quelque chose du genre. Suivant la musique, elle avança encore, et quelques pas plus loin, elle eut une surprenante vision.

Elle était bien sortie de la forêt. Des centaines d'insectes émettant une lumière dorée volaient en tintant, se croisaient, se posaient de temps en temps sur un arbre, ou un roc. Oui, elle était à présent sur une colline dégagée, au sommet de laquelle il y avait les restes d'une antique construction entièrement faire de pierre noire, comme de l'obsidienne. Mais le plus surprenant était que l'atmosphère était tempérée. C'était doux, et agréable. Elle marchait sur l'herbe tendre, seulement légèrement humidifiée par la rosée, et les quelques arbres qui avaient poussé dans les ruines étaient en fleurs. Elle se sentait bien.

Est-ce bien réel ? Je l'ignore. Est-ce un piège du Côté Obscur ? Non, je ne crois pas. Le Côté Obscur cache de bien sombres tromperies, mais de là à se travestir sous une telle apparence… Bien sûr, Brigta Hejaran était une belle femme, mais un Jedi averti aurait pu sentir le Côté Obscur émaner de sa personne. Je dois tout de même rester prudente.

En regardant au-dessus d'elle, elle remarqua que même le ciel était dégagé, et des milliers d'étoiles scintillaient dans la nuit. Elle arrivait maintenant au sommet de la colline. Elle comprit qu'elle était au milieu d'un village entier qui avait été déserté, avec des maisons taillées dans la même pierre noire. Elle passa sous un porche, et arriva sur une petite place circulaire. Les pavés étaient envahis de mousse verte, et les restes d'une fontaine étaient éparpillés au centre de la place. Chi'ta vit alors que quelqu'un était assis sur le rebord de la fontaine. Elle eut alors la surprise de sa vie en voyant que la personne n'était d'autre… qu'elle-même. C'était sa copie conforme, qui était en train de jouer du hautbois. Habillée d'étoffes précieuses, un épais collier de cuivre et d'or parait son cou, elle portait une coiffe conique, la même que les Duchesses de son monde. Dans un réflexe instinctif, Chi'ta lança la Force pour vérifier qu'il n'y avait pas trace du Côté Obscur, elle ne vit rien d'inquiétant, seulement une vague de chaleur très agréable.

Son… homologue posa son instrument, et tendit la main vers elle, en souriant.

- Salut, toi !

- Euh… bonjour ?

- Approche donc, n'aie pas peur.

- Mais… qui êtes-vous ?

- Ne me dis pas que tu n'arrives pas à me reconnaître, répondit l'autre Chi'ta avec un petit rire. C'est pourtant évident, non ? Je suis toi !

- Moi ?

- Oui, toi, Chi'ta Koskaya, enfant de Drall. Je sais qui tu es, et ce que tu viens faire ici. Viens donc près de moi, n'aie pas peur !

Avec beaucoup d'hésitation, Chi'ta avança lentement vers l'étrange apparition.

- Vous… vous êtes vraiment moi ? Qui êtes-vous donc ? Une illusion ? Un clone ?

- Ni l'un ni l'autre, encore moins une jumelle cachée. Je suis Chi'ta Koskaya, je suis telle que tu es au plus profond de ton âme.

D'un geste engageant, la deuxième Chi'ta invita la première à s'asseoir près d'elle.

- Allez, viens donc près de moi ! J'aimerais avoir un peu de compagnie.

- Je ne sais pas… Le Côté Obscur était puissant, dans la forêt. Et si vous étiez … ?

L'autre Chi'ta fit une petite moue amusée.

- Rien ne t'échappe, Chi'ta Koskaya. Mais sens-tu le Côté Obscur, ici ?

- Non, mais c'est peut-être pour mieux me tromper ?

L'autre Chi'ta joignit les mains.

- Je sais que tu es très empathique, et que ton seul but dans la vie est de rendre les autres heureux. Ton cœur est pur, Chi'ta, et cette pureté t'a permis de traverser la forêt. Je te donne ma parole que je ne te veux aucun mal.

Au bout de quelques secondes de réflexion, Chi'ta décida de faire confiance à cette étrange personne qui lui ressemblait trait pour trait. Elle s'installa à son côté.

- Sais-tu où nous sommes ?

- Dans un village abandonné, j'ai l'impression. Que s'est-il passé, ici ?

- Une tragédie il y a des centaines d'années. Le seigneur du château était un homme très ambitieux, et son ambition s'est muée en tyrannie. Un jour, il a découvert qu'il avait des liens puissants avec la Force, et a décidé d'en tirer parti. D'abord, il a saigné sous sa coupe ce peuple, les accablant d'impôts et de violence. Puis, un jour, il a massacré tout le village, uniquement pour satisfaire sa soif de sang.

- Oh… c'est terrible.

- Oui, et les âmes des villageois l'ont hanté, et lui ont fait perdre la raison. Il a fini par se donner la mort, pris de délire et de regrets. Son âme ténébreuse s'est alors répandue dans toute la région, s'insinuant entre les racines des arbres comme un mauvais poison, et depuis l'hiver règne en permanence sur cette terre.

- Mais pourquoi il ne neige pas ici, alors ?

- Parce que, bien des années plus tard, un autre manipulateur de la Force est arrivé pour échapper à des gens qui le traquaient et le poursuivaient. Un jour, quelqu'un d'autre que ceux dont il se cachait est venu avec l'ambition de tuer un manipulateur de la Force. Il est tombé sur le fuyard et l'a éliminé.

- C'est bien triste, mais je suppose que ce manipulateur de la Force était quelqu'un de bon, puisqu'en mourant, il a chassé le Côté Obscur dans ce coin.

- Oui, c'est ce qui s'est passé. Et son esprit est toujours présent dans ce coin. Ce manipulateur de la Force s'appelait Ageer.

- Ageer ! C'est lui que je cherche !

- Bien. Tu l'as trouvé !

Cette réponse coupa net le souffle de la jeune fille.

- Quoi ? Mais… Duncan vous avait décrit… et à ce que je sache, vous ne me ressembliez pas ! Et Dame Jaheira de Mecetti a parlé de vous comme étant un être divin, et je n'ai rien de tel !

- Je prends cette apparence pour garder mon identité secrète, au cas où viendrait quelqu'un de mal intentionné. Ensuite, c'est très dissuasif.

- Pourquoi ? J'avoue que c'est un peu déstabilisant, mais je ne… enfin, je n'ai pas peur de me voir, surtout quand je sais que c'est une illusion.

- Oui, car tu te vois telle que tu es. Quand quelqu'un vient sur ces lieux, il traverse la forêt envahie d'énergie négative. Puis, quand il arrive dans le village, j'ai bien pris le temps de scruter son âme. Et quand il se présente devant moi, je lui apparais en prenant le visage qui reflète ses intentions. Ainsi, un cœur noir sera chassé par le gardien que tu as pu voir à l'entrée – c'était bien moi. Et une âme aussi compatissante que la tienne sera accueillie par quelqu'un d'aussi avenant. J'ai voulu te faire plaisir en m'adaptant à toi.

- C'est… très gentil.

Chi'ta/Ageer se leva, et s'étira en bâillant.

- Bien, je suppose que tu as beaucoup à me dire. Ils sont revenus, n'est-ce pas ?

- Oui… je le crains.

- Dans ce cas, nous avons à parler. Nous allons passer à un endroit plus confortable. Retrouve-moi donc dans le donjon de ce château.

- Très bien, Maître.

Elle observa le château. Le temps de repérer le donjon et de se retourner vers l'apparition, elle se rendit compte que celle-ci s'était évanouie. Elle continua alors son périple jusqu'à la sortie de la ville. Les immenses grilles s'écartèrent à son approche, le pont-levis s'abaissa, la porte intérieure de bronze s'ouvrit. Alors qu'elle posa un pied sur l'imposante passerelle de bois, elle leva les yeux.

Quelqu'un m'observe du haut du donjon, j'en suis certaine. J'espère que Maître Ageer n'a pas une mauvaise idée derrière la tête !

Quand elle arriva dans la cour, il n'y avait personne. Contrairement à ce qui arrivait souvent dans les romans, ni la grille, ni le pont-levis ne se refermèrent derrière elle pour l'emprisonner. Une porte vermoulue s'ouvrit dans un coin, donnant sur un escalier étroit. Elle eut besoin de quelques minutes pour monter péniblement les marches, et souffla une fois arrivée au sommet. Elle marcha à petit pas dans un couloir sombre et humide, faiblement éclairé par la lumière de la lune qui passait par les fenêtres et les craquelures dans les murs. Elle sentait qu'elle approchait de son but la Force était de plus en plus puissante au fur et à mesure qu'elle progressait. C'est alors qu'elle entendit le Chant. Une voix chaude et grave entonnait le Chant de la Sérénité. Elle arriva devant une immense porte de bois. Elle frappa timidement avec le lourd marteau, et la porte s'ouvrit. Elle entra alors dans une salle d'audience. La lumière lunaire et les insectes lumineux donnaient un aspect irréel à l'ensemble. La petite Drall vit qu'elle marchait sur un tapis dévoré par la moisissure. Les murs étaient couverts de peintures autrefois précieuses, mais désormais flétries par l'humidité. Quand ses yeux tombèrent sur le trône, elle eut le souffle coupé. Elle comprit immédiatement comment Dame Jaheira avait pu tomber sous le charme de l'être qui lui faisait face.

Enfin, elle était devant Ageer, le magicien qui avait enseigné les voies de la Force à Dame Liryl d'une part, et à Duncan Blackstorm d'autre part. Assis sur le vieux trône d'obsidienne brisé et couvert de mousse, il portait une tunique qui ne couvrait que partiellement sa forte musculature qui roulait sous sa peau dorée. Des bracelets d'or et de cuivre cliquetaient à ses poignets et ses chevilles, et un énorme médaillon incrusté de joyaux pendait à son cou. Ses doigts longs, fins et délicats laissaient présager une force incroyable. Sa tête était sertie d'une impressionnante coiffure composée de centaines de longues tresses bleu métallique impeccablement alignées, tout comme les poils de sa barbiche noués ensemble. Le plus impressionnant était ce qu'il inspirait. Ageer était sans doute l'être le plus charismatique que la petite Drall avait pu voir. Il émanait de toute sa personne un rayonnement de chaleur presque visible à l'œil nu. Son magnifique visage était serein, grave et triste à la fois, et ses grands yeux argentés contemplaient la jeune fille avec une autorité bienveillante. Celle-ci se sentit devenir plus minuscule qu'une souris, et s'agenouilla devant le Kathol.

- Sois la bienvenue, Chi'ta Koskaya, fille de Raïatea Domeny et Eden'cho Koskaya.

Sa voix était forte et laissait entendre un écho, comme si une deuxième voix légèrement plus grave parlait en surimpression.

- Maître Ageer… que le Grand Fouisseur veille sur votre âme.

- Je te remercie, mais j'espère que ton Grand Fouisseur pourra plutôt la conduire. Ce n'est pas d'un protecteur dont a besoin mon âme, mais d'un guide. Le temps n'est cependant pas à ces futilités, courageuse enfant de Drall. Relève-toi.

Chi'ta obéit avec hésitation, et leva les yeux, soutenant le regard puissant de l'être.

- Sais-tu qui je suis vraiment ?

- Vous êtes un Précurseur de Kathol, comme Liryl, Martouf, Bratak et Na'toth.

- C'est plus subtil que ça, Chi'ta. Liryl n'est pas purement une Kathol. Elle est mon élève, je lui ai transmis mon savoir, c'est tout. Quant aux autres, Martouf, Na'toth, Bratak… par le sang et la chair, ils sont toujours des Kathols, mais il y a bien longtemps que leurs âmes sont rongées par cette acidité noirâtre que vous autres, de l'Ordre Jedi, appelez le « Côté Obscur ».

- Cela a dû être terrible pour vous de les voir devenir ce qu'ils sont maintenant.

Elle sentit une certaine amertume circuler dans la voix de son interlocuteur.

- Même si nous n'étions pas d'accord sur tout, Martouf était autrefois mon ami. Maintenant, c'est un monstre assoiffé de sang qui ne veut que la mort et la destruction de tout ce qui n'est pas issu de Kathol. Autrefois il avait une ambition, un objectif : il souhaitait harmoniser l'univers. Aujourd'hui, le rêve a tourné au cauchemar et il veut briser l'univers pour le remodeler selon son concept.

- Et… Na'toth ? Doit-elle vraiment le suivre ?

- Na'toth a trop souffert pour pardonner. Elle prévoyait de fonder une famille avec Martouf, mais son corps n'a pas supporté les radiations émises lors de la catastrophe. Selon elle, les Humains lui ont pris ce qu'elle avait de plus précieux : sa fertilité. Elle contrôlait très bien la Magie Ta-Ree, et je suppose qu'elle va la déchaîner sur tes semblables pour se venger. Quant à Bratak, c'était un grand passionné. Il était spécialiste dans la conception, la construction et la réparation des technologies. À présent, sa passion est devenue une insatiable obsession. Il absorbe tout ce qu'il peut. Toutes les technologies qui passent entre ses mains, il les assimile, les ingère, et leur fonctionnement s'inscrit dans son organisme.

La jeune fille parla alors d'un sujet qui la préoccupait depuis quelques temps :

- Que pouvez-vous me dire sur Keltan et Jakel ?

- Pourquoi parler d'eux ?

- J'ai entendu plusieurs fois ces deux noms. Un de mes amis les connaît aussi.

- Ce jeune Humain qui t'accompagne par la pensée, Liam Kincaid.

- Oui. Il a été élève de Maître Blackstorm.

L'ombre d'un sourire flotta sur le visage d'Ageer.

- Je peux donc te parler de ces deux Kathols. Keltan était le Maître Guérisseur, et Jakel le Maître de la Magie Ta-Ree. Tous deux étaient dignes de leurs fonctions. Ils auraient dû se mettre en stase comme moi et le couple royal. Malheureusement, ils n'en ont pas eu le temps, et sont morts avant d'y parvenir. J'en suis sûr, car j'ai ressenti les contrecoups provoqués dans le Ta-Ree quand ils ont été tués.

- Leurs âmes ont été… perdues ?

- Non, fille de Drall, et c'est là le plus extraordinaire. Je soupçonnais que cela puisse arriver, et en te sentant venir, le soupçon est devenu certitude.

- De quoi parlez-vous, Maître Ageer ?

Cette fois, Ageer fit un large sourire. Il chuinta alors quelques sons étranges dans la même langue que le message codé du mariage. Instinctivement, la jeune fille répondit de la même façon. Surprise, elle plaqua ses mains sur ses lèvres, comme si elle venait de dire quelque chose de très gênant.

- Tu vois ? Tu es capable de comprendre notre langage, et de le parler.

- Mais je n'ai pas compris ! Et je ne sais pas comment…

- Parce que tu l'as fait de manière inconsciente, fille de Drall. Je devrais plutôt dire… quelqu'un d'autre l'a fait pour toi.

- Qui donc ?

- Ne l'as-tu pas encore compris, mon enfant ? L'âme de Jakel n'a pas complètement disparu. Elle sommeille en toi.

Chi'ta fut de plus en plus perplexe. Elle ne savait pas si elle devait vraiment prendre ces paroles au sérieux, ou si le Kathol tentait de la manipuler. Mais en réfléchissant, elle compris qu'il y avait peut-être un fond de vérité. D'où pouvaient provenir les étranges images qu'elle avait pu voir dans ses délires, notamment lorsque la Mante l'avait inséminée ? Et ce que Liam lui avait raconté ? Et cette faculté à comprendre la langue des Kathols, qu'elle semblait avoir spontanément développé ?

- Et si c'était vrai… alors Liam aussi est concerné ! Il a dit à Na'toth que, dans une autre vie, il s'appelait Keltan. Et maintenant que j'y pense, je me rappelle l'avoir appelé comme ça. Et nous connaissions les noms des deux époux royaux avant même d'avoir entendu parler d'eux.

- Tout est là, Chi'ta. Ta vie et celle de Liam sont liées, depuis bien plus longtemps que tu ne le penses ! L'âme de Liam porte une trace de celle de Keltan.

Cette affirmation finit de plonger la jeune fille dans une hébétude dont elle sortit difficilement. Ageer continua d'une voix plus douce.

- Tu es libre de croire ou non ce que je vais te dire, mais sache que je ne cherche pas à te tromper. Ce n'est pas la première vie que ton jeune ami et toi vivez ensemble.

- Dans cette vie antérieure sur Kathol, nous nous entendions bien ?

- Eh oui ! Vous étiez même des amis très proches. Cette amitié a survécu à travers les millénaires. Bien plus, elle a évolué. Je sens parfaitement ce que tu éprouves lorsque je fais allusion à Liam.

- Oh… c'est un peu… compliqué.

- Au contraire, c'est très simple. Pourquoi ne pas l'assumer pleinement ?

La jeune fille ne répondit pas, et baissa la tête.

- Ce n'est pas grave. Tu as raison, l'heure n'est pas à ce sujet. Il y a des choses encore plus importantes à tes yeux pour l'instant. Tu es venue pour parler du projet « Renaissance », n'est-ce pas ?

- Oui, Maître Ageer.

- Que veux-tu savoir ?

- Est-ce que… vous pouvez me parler précisément de ce projet ? Liryl m'a expliqué qu'il s'agissait de faire « renaître » les Kathols.

Le grand Kathol se leva lentement, majestueusement.

« Quand j'ai été tiré de ma catalepsie il y a une quarantaine d'années, je me suis d'abord enfui de Kathol. C'était devenu un monde hostile à la vie. La première chose que j'ai pu ressentir en quittant mon sarcophage était la colère brûlante qui émanait de la salle où avait été installé le couple royal. J'ai vite compris qu'il n'y avait rien de bon à espérer si je les réveillais tout de suite. Alors, j'ai quitté la Faille de Kathol, discrètement, échappant aux Moines Aing-Tee à bord d'une petite navette. Et j'ai décidé de mettre au point une stratégie pour réconcilier mes anciens amis avec le reste de l'univers. J'ai appelé ce projet « Renaissance ».

« J'ai passé les deux années suivantes à m'instruire sur ce qu'était devenu l'univers, après quatre mille ans. Grâce à mes pouvoirs, j'ai pu m'infiltrer parmi les populations sans être découvert. Une fois que j'en eus appris suffisamment pour être efficace, je me suis lancé à la recherche de gens capables de m'assister. J'ai discrètement contacté le Conseil des Chevaliers Jedi de l'époque. Ils m'ont invité à rechercher des volontaires parmi les nombreux disciples de la Force parmi les plus… « marginaux ». Ceux dont les idéaux, la culture et les moyens n'étaient pas aussi carrés que ceux alors instruits par l'Ordre. Et j'en ai trouvé. À mon agréable surprise, les jeunes gens, hommes et femmes, de toutes les races, se sont montrés enthousiastes. Tous étaient plus ou moins au courant de ce qui s'était passé dans le Secteur Kathol, quatre mille ans auparavant. Leurs livres d'histoire avaient conservé ces traces. »

Ageer fit une pause. Chi'ta en profita pour demander :

- Les Jedi sont tout de même responsables au moins en partie de la destruction de votre monde ! Vous n'éprouviez pas de la rancœur envers eux ?

- Non, fille de Drall. Ces nouveaux Jedi n'avaient rien à voir avec ceux qui étaient venus sur Kathol. En outre, il ne faut pas oublier que ceux qui ont causé la perte de mon monde cherchaient à arrêter leurs rivaux Sith, et que la destruction de notre système de téléportation planétaire n'était qu'une tragique erreur de leur part. Ils pensaient enrayer une menace en toute bonne foi. C'est du passé, pour moi. Ces volontaires étaient l'espoir d'un avenir meilleur pour les miens.

- Le Conseil vous a donc accordé le droit d' « emprunter » des chevaliers Jedi.

- Tu as compris. Je leur ai appris les principales choses à savoir sur mon peuple, le fonctionnement de notre technologie, notre façon de canaliser le Ta-Ree, la Force, comme tu l'appelles. J'ai pu travailler ainsi pendant six années. Tout allait comme je l'espérais. Jusqu'à ce qu'il arrivât quelque chose que personne n'avait prévu.

- Quoi donc ?

- Cette folie destructrice orchestrée par cet Humain, Palpatine. Il a fait emprisonner et massacrer tous les manipulateurs du Ta-Ree qui ne lui étaient pas dévoués. Et parmi eux se trouvaient tous les champions potentiels que j'avais rassemblés !

La jeune fille baissa tristement la tête. Ainsi, le terrible « ordre 66 » avait eu des conséquences encore plus importantes qu'on ne le croyait, et des répercussions indirectes éclataient encore dans cette nouvelle crise.

- Pendant toutes ces années où l'Empire Galactique a malmené l'univers, j'ai dû me terrer ici, sans oser quitter ma cachette. Ce n'est que vingt-cinq ans plus tard, en apprenant la mort de Palpatine, que j'ai enfin pu aller librement. J'espérais alors trouver de nouveaux disciples pour relancer le projet « Renaissance », mais tout avait changé. Plus d'académie Jedi, plus de Maîtres, plus d'élèves, plus d'enseignements… Je m'en suis terriblement voulu de n'avoir rien pu faire.

- Oh, Maître… toute la galaxie a été prise de court, à cette époque, et personne n'a anticipé ces horreurs. Vous n'aviez pas à éprouver de la culpabilité.

- Sans doute, mais mon esprit était tellement tumultueux à ce moment-là que je n'arrivais pas à penser à autre chose, et mon efficacité s'en est vite ressentie. Chercher des volontaires s'est avéré beaucoup plus ardu. Je n'en ai trouvé que deux. Le premier, c'était Duncan Blackstorm. Il était fort, brave, et loyal. Il me semblait digne de confiance. Mais le problème venait de moi. Je n'avais plus confiance en moi-même. Je prenais des substances abrutissantes pour ne pas sombrer complètement dans la folie, et j'ai eu tellement honte de moi que je n'osais plus le regarder en face. Je n'ai pas pu rester près de lui. Je l'ai abandonné.

- Et c'est là que vous avez rencontré Dame Liryl.

- En effet. J'ai pu lui apprendre à son tour les rudiments du Ta-Ree. Elle a commencé à me redonner espoir, de par sa volonté et la puissance de ses sentiments. Et puis, un Sith ambitieux avide de se faire une renommée m'a traqué pendant plusieurs jours jusqu'ici, et m'a gravement blessé avant que je n'atteigne cette forêt. J'ai utilisé mes derniers atomes d'énergie pour mourir dans ce donjon.

- Maître Blackstorm nous a dit qu'il avait pu vous rejoindre au dernier moment.

- C'est vrai. La dernière parole qu'il me restera de lui, c'est son pardon. Il m'a pardonné de l'avoir quitté. Et maintenant, je ne fais plus qu'un avec le Ta-Ree.

Chi'ta dut s'appuyer sur le mur, encore tourneboulée par le récit du Kathol.

- Eh bien… quelle histoire !

- Une histoire qui n'est cependant pas terminée, puisque tu es là. Et j'avoue que je ne sais pas comment elle va évoluer.

- Je suis venue pour répondre à l'appel du Chant de la Sérénité, Maître Ageer. Votre appel. Et pour remplir la mission des Jedi, qui est de protéger la galaxie de telles menaces. Je suis disposée à suivre vos traces, et à terminer ce que vous avez commencé. Je souhaite mener à bien le projet « Renaissance » !

Elle s'était redressée, et avait parlé avec conviction sur un ton solennel, qui ne laissait présager aucun doute sur la clarté de ses intentions. Ageer la considéra avec une étincelle de respect dans le regard, mais la jeune fille perçut de l'amertume qui atténuait cet éclat.

- J'ai bien peur que tes espoirs ne soient quelque peu contrariés, fille de Drall. Dans l'état actuel des choses, je n'ai plus les moyens de mettre à terme ce projet tel que je l'avais planifié. Les tragédies se sont succédées et n'ont cessé de bouleverser mes prévisions, mes calculs, mes estimations… Même aujourd'hui, les élèves de l'Académie de ce Maître Luke Skywalker ne peuvent convenir. Il faudrait passer quelques années à les instruire sur les Kathols, or nous n'en avons plus le temps. Martouf, Na'toth et Bratak sont sur le point de mettre leurs desseins à exécution. Le seul qui aurait vraiment pu faire la différence était Nycator. Mais il est tombé dans les griffes du couple royal, et est devenu leur instrument.

La jeune fille déglutit.

- Je suis… désolée, Maître. Si j'avais connu toute l'histoire… j'aurais sans doute agi autrement. J'aurais aidé Dame Liryl à ramener Nycator dans la bonne direction.

- Ne culpabilise pas, mon enfant. J'ai suivi de loin les remous du Ta-Ree, et ai pu comprendre tout ce qui s'est passé. Tu as suivi ce que ta conscience t'a dicté, ce faisant tu nous as fait gagner du temps. Si Nycator avait réussi à conduire les Kathols jusqu'à Obulette, les conséquences auraient été dix fois plus désastreuses. Le gros problème est que les Kathols ont redoublé d'efforts. Je crains que les Humains du Secteur Tapani n'aient pas assez de ressources pour les contrer.

Chi'ta prit un air consterné.

- Alors… il n'y a rien à faire ? Nous n'avons pas d'armée, pas d'armes…

En se rendant compte de ce qu'elle venait de dire, elle se laissa choir sur l'un des blocs de pierre tombés du plafond. Elle sentait les larmes perler sur ses pommettes, quand la voix douce d'Ageer chuchota :

- Ne perds pas espoir. Il reste une chance pour concrétiser le projet « Renaissance ».

- Vous… vous croyez ? Sans magiciens Ta-Ree ? On n'a rien pour les arrêter…

- Tu as raison, nous ne pouvons les stopper de front, mais il y a un autre moyen.

- Lequel ?

- En suivant l'histoire des peuples de cette galaxie, j'ai compris qu'il n'était pas forcément nécessaire de compter des rangs innombrables pour remporter la victoire. Dans certains cas, un petit groupe d'individus se trouvant au bon endroit au bon moment peut provoquer autant de changements qu'une légion entière. J'ai un plan qui permettra de renverser la situation en notre faveur s'il est correctement exécuté. Je comptais le réaliser une fois Liryl et Duncan prêts, mais le Jedi Noir qui m'a assassiné m'en a empêché. Or, il m'est possible de passer la main, aujourd'hui. Il ne faut donc pas abandonner maintenant, mais garder l'espoir.

La jeune fille releva la tête, croisant des yeux le regard bienveillant du Kathol. Elle sentit sa motivation revenir lentement mais sûrement.

- Comment relancer le projet « Renaissance », alors, Maître ? Je ferai ce qu'il faudra, vous avez ma parole.

- J'en suis convaincu. Seulement, je préfère parler franchement, Chi'ta, au risque de te décevoir. Le projet « Renaissance » n'ira pas bien loin. Maintenant que moi, son principal instigateur, ne puis plus agir sur cette réalité, il consistera seulement à permettre aux Kathols de trouver le repos, et je ne pense pas que vous pourrez faire davantage. J'avais l'idée de reprendre les activités que nous avions autrefois, en soutenant les peuples moins évolués que nous, mais cela n'est plus possible. La technologie DarkStryder est devenue bien trop instable pour qu'on puisse s'en servir. Seuls les Kathols savaient l'utiliser sûrement, et vous ne pourrez pas profiter de notre science une fois que vous nous aurez délivré de notre prison.

- Ah… bon.

- Tu as sans doute placé bien des espoirs en moi et en le projet « Renaissance ». Navré de ne pas être à la hauteur de tes attentes.

- Je vous en prie, Maître. Vrai, j'aurais aimé pouvoir aller jusqu'au bout de votre idée, mais si nous parvenons à apaiser les Kathols, et éviter qu'ils ne commettent l'irréparable, ce sera déjà une très bonne chose.

- Bien, tu fais preuve d'une grande sagesse. Maintenant je vais te dire ce qu'il te faudra faire.

Ageer sembla inspirer profondément, et leva les mains. Il y eut un éclat de lumière dans un coin sombre de la pièce. La jeune Drall vit qu'il y avait une sorte de cadre contre le mur, au milieu duquel scintilla une surface opaque comme un miroir terne. Le Kathol montra du doigt l'écran mural, et la petite padawan s'en rapprocha, docilement. Une image apparut, et Chi'ta frissonna en reconnaissant…

- La Sphère À Torpilles Avancée !

- Une folie orchestrée par un esprit inconscient.

L'image se brouilla pour laisser apparaître l'effrayant visage de Daymon Thorn. La jeune fille recula instinctivement, tandis qu'Ageer continua, impassible :

- Cet Humain ne se rend pas compte de ce qu'il est en train de faire. Il pense dominer des puissances qui se jouent de lui comme un pantin. Il tente d'unir notre technologie avec celle imaginée par les ingénieurs Humains, mais il n'en tirera rien de bénéfique. Cette fusion de technologies est impossible, et ne pourra déboucher que sur une catastrophe. Voici le cœur du problème.

Encore une fois, la surface brunit, estompant le portrait, et présenta un lieu plutôt singulier. Cela ressemblait à un immense assemblage où trois grandes passerelles métalliques se croisaient en un point, comme les trois rayons d'un cercle coupé en trois tiers égaux. Dans chacun des trois espaces vides entre les passerelles, il y avait une énorme colonne de métal dans laquelle était enchâssé un non moins énorme bloc de cristal. Les trois cristaux émettaient une faible lumière rouge. Cette étrange installation éveilla quelque chose dans la mémoire de la petite Drall.

- Curieux… j'ai l'impression d'avoir déjà vu ça… mais pas en rêve, ou dans une vision. Je crois que c'était… un schéma ! Bien sûr ! Il s'agit de la matrice de la S.A.T.A. ! Ces trois grands cristaux, ce sont les fameux korendums, n'est-ce pas ?

- C'est le réacteur principal de l'arme de Thorn. Il est alimenté par ces trois grands cristaux taillés à partir d'un bloc encore plus grand qu'il a découvert il y a quelques années, peu après l'expédition de Kentor Sarne, en fouillant dans l'un de ses entrepôts secrets, sur Kal'Shebbol. Il lui a fallu du temps et des dispositifs complexes, mais il a réussi à mettre au point cette machine infernale… du moins croit-il. Si on le laisse l'utiliser, il déclenchera la fin de tout le Secteur Tapani, et peut-être davantage. Mais si on neutralise cette machine, elle deviendra complètement inoffensive.

- Très bien. Comment la neutraliser ?

- Il sera impossible de détruire les korendums avec des moyens conventionnels. Trop solides. Et cette grande salle est trop profondément enfoncée dans les entrailles de la Sphère pour être atteinte par une arme de l'extérieur.

- Les autres Kathols ont bien N'Ghazrushton, non ?

- Crois-tu qu'ils accepteraient de le mettre à ta disposition ? Non, Chi'ta, ils s'en serviront pour détruire la S.A.T.A.

- Même si cela pourrait arrêter l'Empire et Daymon Thorn, je ne sais pas s'il serait raisonnable de les laisser faire…

- Ce serait même une très grave erreur. Si la S.A.T.A. était détruite trop tôt, nous perdrions toute chance de les vaincre. Le plan consiste à détourner l'utilité première de cette arme pour la retourner contre les Kathols, et faire ainsi d'une pierre deux coups.

- Que dois-je faire, concrètement ?

Le fantôme du Kathol réfléchit quelques instants avant d'expliquer :

- Briser l'un des cristaux créerait un déséquilibre des énergies, et les conséquences pourraient être désastreuses. La solution est de remplacer l'un des trois korendums par un quatrième.

- Vous voulez dire… remplacer un korendum par un autre ? D'après ce que nous voyons sur ces images, ils sont plutôt grands, ce sera difficile de les déplacer.

- Qui parle de « déplacer » quoi que ce soit ? Non, ce qu'il faudra faire, c'est modifier la consistance de l'un des cristaux. Grâce à un petit module de mon invention qui fondra au contact du korendum, la structure moléculaire sera rendue différente… et l'effet avec.

- Ah, je comprends. Et où peut-on trouver ce module si particulier ?

Le Kathol se redressa, et s'approcha. Chi'ta fut davantage impressionnée en voyant qu'il était encore plus grand qu'elle ne pensait. Il ordonna :

- Ouvre tes mains.

Docilement, la jeune fille tendit les bras en avant, mains jointes en coupe. Ageer leva le pouce et l'index droits, et les rapprocha. Une petite lueur jaillit des phalanges, et s'amplifia rapidement. Soudain, une multitude de toutes petites particules cubiques apparurent, voltigeaient horizontalement, verticalement autour d'un point lumineux situé pile entre les deux doigts tendus du Kathol. Et la jeune fille écarquilla les yeux en voyant un petit objet qui se constituait peu à peu devant elle.

Une bille ? Une sphère ? Un œuf !

Oui, en une demi-minute, c'était terminé. La lumière diminua, laissant paraître un module. Il avait la couleur du marbre grisâtre, et la forme et la taille d'un œuf de poule. Très doucement, il glissa jusque dans les paumes de la petite Drall. Il était lisse, froid et lourd, comme s'il avait aussi la consistance du marbre.

- Voici la clef du projet « Renaissance », fille de Drall. Je te conseille de remettre ce module à Liryl, elle pourra le transporter plus sûrement grâce à mes enseignements.

- Grâce à vos… ?

- Tu comprendras le moment venu. Et maintenant, voici ce que vous allez faire, toi et tes amis. Pour l'instant, ce module est déchargé de son énergie. Je l'ai fabriqué, mais je n'ai pas eu l'occasion de l'alimenter. Ce sera à vous d'effectuer cette tâche. D'abord, vous devrez déposer ce module dans le Bassin des Mille Constellations. La machine que j'y ai installée se mettra en marche, et le chargera en énergie selon un programme directement inscrit dans sa structure moléculaire. Ensuite, il vous faudra mettre ce module en contact avec l'un des korendums pendant un temps de cinq secondes, afin que la fusion s'opère. Alors seulement l'arme de Daymon Thorn sera modifiée de manière à ce qu'elle ne puisse plus rien détruire. Il ne tiendra ensuite qu'à votre armée de prendre le contrôle de cette arme et l'utiliser contre les Kathols.

Chi'ta rangea précieusement dans sa poche l'œuf étrange. Elle remua les moustaches.

- Si la S.A.T.A. ne peut plus détruire après la modification, que fera-t-elle aux Kathols ?

- Il n'y aura pas de destruction. Seulement de la purification. Le Ta-Ree qui lie le couple royal à leurs sujets sera nettoyé des traces de l'énergie corruptrice qui le salit depuis tant d'années. Leur cauchemar prendra fin, et le danger qu'ils représentent avec.

- Bien, voilà qui semble clair. Et… où se trouve le Bassin des Mille Constellations ?

- Sur Kathol, bien sûr !

- Quoi ?!

La jeune fille avait sursauté, effarée, en entendant ce nom. Devant son silence soudain, le Kathol reprit.

- Mes installations étaient sur mon monde. Quand j'ai été tiré de ma torpeur, j'ai dû me dépêcher de fabriquer une navette pour fuir Kathol et la colère de Martouf et Na'toth. Heureusement, j'ai eu le temps de configurer mon ordinateur personnel pour charger le programme « Renaissance » avant de partir, et je ne pense pas que les autres se soient rendus compte que j'ai fait ces modifications. Le Bassin des Mille Constellations est dans une petite pièce au-delà du Puits de Vie.

- Le… Puits de Vie ?

- Le centre névralgique de la civilisation katholienne. Là où reposent les âmes de tous nos frères et sœurs qui n'ont pu échapper à la catastrophe – et ils sont nombreux. Quand tu seras entrée dans le Puits de Vie, tu devras franchir le labyrinthe, traverser nos appartements, pour finalement arriver dans la chambre du Bassin des Mille Constellations.

- Mais… vous me demandez d'aller à un endroit où il m'est impossible d'aller !

Ageer se redressa, sceptique.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça, fille de Drall ?

- Personne ne peut entrer dans la Faille de Kathol !

- Et pourtant, quelques individus y sont bien parvenus. Il y a eu cet impérial, Kentor Sarne, et les gens à bord de l'Étoile Lointaine, dont j'ai discrètement suivi les traces par la pensée… ces pauvres fous sont d'ailleurs en partie responsables de ce qui arrive, car c'est eux qui ont incidemment réveillé complètement les autres.

- Mais ils ont mis des mois pour y parvenir ! J'ai lu le rapport complet du capitaine Ciro. Non seulement ils ont mis plus de cent cinquante jours standard pour atteindre votre planète, mais en plus ils ont rencontré les Moines Aing-Tee.

- Et alors ?

- Les Moines Aing-Tee interdisent formellement quiconque d'entrer dans la Faille, sous peine d'une désintégration immédiate.

- Oui, je le sais. Mais les Moines Aing-Tee ne doivent pas être vus comme un obstacle. Ils constitueront au contraire votre opportunité.

- ?

- Ils savent parfaitement se déplacer dans la Faille de Kathol grâce à leurs navires spatiaux et leur savoir – qu'ils ont hérité de notre peuple, même s'ils refusent de le reconnaître. Connaissant très bien ce secteur, ils sont capables d'aller de l'Amas de Minos à Kathol en un clin d'œil.

- Mais… comment faire pour les convaincre de nous aider, alors ?

- Il faudra leur expliquer que les règles ont désormais changé. Vrai, ils ont interdit l'accès au Secteur Kathol, mais leurs airs arrogants, leurs croyances pétries de certitudes, leur foi sans sourire dissimulent en réalité une indicible terreur. Celle de ne plus être l'espèce la plus évoluée de l'univers, comme ils s'en targuent actuellement. Tu devras les piéger sur ce terrain-là, même si je peux lire dans ton regard que ça ne te plaît pas. Le danger est bien trop grand pour épargner la fierté de ces gens. Convaincs-les de vous emmener sur Kathol et de vous en ramener une fois que tu auras chargé le module.

La jeune fille déglutit, mais se fit peu à peu à l'idée de devoir utiliser une argumentation salée.

- Avez-vous une suggestion pour que je puisse contacter les Moines Aing-Tee ? Devrons-nous aller aux limites du Secteur Kathol ?

- Pas forcément. Vous pourrez les amener à se montrer à vous, même en dehors de leur territoire. C'est en faisant des recherches pendant mes deux années d'investigations personnelles que j'ai découvert qu'ils avaient une installation cachée. Sur la planète Travnin, il y a une cité antique, au milieu de laquelle se trouve une antenne de communication. C'est une installation construite par les Moines Aing-Tee, dans une grande vallée. Il te suffira de réactiver le circuit d'alimentation de cette antenne. Le signal attirera forcément les Moines Aing-Tee.

- Et s'ils l'interprètent comme une déclaration de guerre ?

- Ne t'en fais pas, c'est juste un relais d'informations. C'est la curiosité qui les amènera à vous, pas l'hostilité.

Chi'ta se gratta la tête, renifla légèrement, et récapitula en comptant sur ses doigts :

- Le Bassin des Mille Constellations, au-delà du Puits de Vie… Charger le module, puis le faire fusionner avec l'un des trois korendums de la Sphère de Thorn… Aller sur Travnin pour trouver une antenne… Je crois que j'ai tout retenu.

- Excellent, fille de Drall. Je dois cependant t'avertir que Kathol est un monde qui ne sera pas hospitalier à ton égard. Mes frères de race sont parvenus tant bien que mal à remettre un peu de cohésion dans son écosystème, mais la catastrophe d'il y a quatre millénaires a sérieusement altéré le voile de la réalité. Il est très possible que vous soyez soumis à des expériences pour le moins déroutantes. Pense seulement à ta mission, à tous ceux que vous pourrez sauver du désastre que représentent mes pairs et l'Empire, et tu franchiras toutes les épreuves.

- Je ferai de mon mieux, Maître… non, je ferai ce qui doit être fait.

- Alors, va ! Une lourde tâche vous attend. Elle impliquera probablement des sacrifices, mais n'oublie jamais qu'il s'agira de jalons sur le chemin de la victoire.

L'immense Kathol s'inclina en joignant les mains.

- Tu as ma bénédiction, Chi'ta Koskaya de Drall. Transmets-la à tes amis, et soyez guidés par le Ta-Ree.

Comprenant que la conversation était arrivée à son terme, la petite Drall s'inclina respectueusement, et quitta la salle du trône. Quand elle arriva à la sortie du village, elle se retourna une dernière fois. Sur la place, elle vit son autre « moi » qui la saluait d'un signe de la main. Avec un petit sourire hésitant, elle rendit son salut à cette illusion, puis s'engagea sur le sentier. Mais à peine eut-elle posé le pied au-delà de l'arche de pierre qu'elle fut prise d'un vertige déstabilisant, le monde se renversa et ce fut le trou noir.

Quand elle se réveilla, elle était à nouveau dans la clairière où était le chêne creux, appuyée contre un arbre. Le vent glacial la fit frissonner. Elle sentait que quelqu'un la secouait, et ouvrit les yeux. Ses amis, tout autour d'elle, prirent des mines soulagées.

- Hé, ça va ?

- Euh… oui. Combien de temps je suis partie ?

- Seulement quelques minutes.

- On a entendu un bruit bizarre, alors nous sommes entrés à notre tour, et on t'a trouvée par terre. Voyant que tu n'avais aucune blessure, je me suis permise de te déplacer et de te frictionner un peu.

- Vous dites que je ne suis partie que quelques minutes ? Pourtant j'ai la certitude d'avoir marché près d'une heure ! Et je ne compte pas ma conversation avec…

- Tu l'as vu ? demanda Liam de but en blanc.

- Oui. Mais… était-ce bien réel ?

C'est alors qu'elle sentit quelque chose dans les replis de son manteau. Elle fourra sa main dans sa poche, et tâta un objet solide et froid entre ses phalanges. Relevant le bras, elle déplia les doigts.

- Qu'est-ce que c'est que ce truc ? demanda Canderous.

- Un œuf ? s'interrogea Dankin.

- Un module ! s'exclama Ezra.

Chi'ta en fut épatée.

- Je n'ai pas rêvé… c'était bien Ageer !

- Il t'a confié un module DarkStryder ?

- Curieux… je ne ressens rien.

- C'est normal, Liam, ce module est vide. Ageer me l'a prêté pour que nous puissions l'utiliser contre les Kathols, une fois que nous l'aurons chargé.

- D'accord… Et où est la batterie ?

- Elle est sur Kathol, maître Morgreed.

Aucun des cinq camarades ne retint son effarement en entendant la nouvelle.

- Dans le nid de frelons ? Mais il est fou !

- C'est pas vrai ! Va falloir des hectolitres d'insecticide !

- Sacrée partie de chasse en perspective…

Aidée par Morgreed, la jeune fille se releva.

- Il n'y a pas une minute à perdre ! Nous devons aller sur la planète Travnin.

- Travnin, la planète de l'amas de Minos ? C'est pas la porte à côté ! constata Canderous.

- Et qu'est-ce qu'on va y faire ?

- Je vous expliquerai en chemin. Rentrons au vaisseau, vite !

Ils retrouvèrent rapidement le chemin vers la sortie de la forêt Les flocons de cendre tombaient toujours sur l'herbe grise de la plaine. Pendant leur marche, la petite Drall raconta ce qu'elle avait vécu – en évitant toutefois de faire allusion à l'apparition en armure. Enfin, quand elle arriva au terme de son histoire, les autres étaient impressionnés.

- Tu as vraiment été très bien, petite puce. J'avoue que moi aussi, j'ai eu peur pour toi quand je t'ai vue partir là-dedans.

- Allons, Canderous, nous sommes à nouveau ensemble, c'est l'essentiel. Et maintenant, nous devons contacter les Moines Aing-Tee !

Ils n'étaient plus très loin de la barrière, qu'ils pouvaient distinguer loin devant eux. Ils sortirent de la zone neigeuse. Un petit sifflement attira alors l'attention générale. Canderous déclencha le communicateur intégré à son armure, pendant que les autres rallumèrent leurs casques. C'était Eve.

- Capitaine Tal ? Enfin, je capte votre signal.

- Au rapport, Eve !

- J'ai le regret de vous informer que le Vandread est sous attaque.

- Hein ?!

- Ne vous en faites pas, capitaine. J'ai verrouillé les accès, et nous sommes prêts à nous défendre avec l'équipement du Vandread. Cependant, je dois vous dire que nous ne pouvons décoller pour le moment, car l'appareil a été comme emprisonné dans une sorte de toile d'araignée géante.

- Qu'est-ce que c'est ? Qui attaque ?

- J'ai bien peur de ne pouvoir répondre à cette question, capitaine. Il s'agit d'individus dont les attributs raciaux ne figurent pas dans mes banques de données. Je peux toutefois vous préciser qu'ils semblent présenter des caractéristiques propres aux arachnides.

- Les quoi ?

- Les araignées, Liam ! s'écria Chi'ta. Ce sont les Kathols !

- Blast ! Tenez bon, on arrive !

À peine Canderous avait conclu la communication que déjà tous se précipitaient en direction de la barrière. Très vite, la malheureuse Drall se retrouva en arrière, courant aussi vite qu'elle pouvait sans parvenir à rattraper les autres.

- Ne me laissez pas !

Liam s'en rendit compte, et tira Dankin par le manteau. Le Togorien se retourna, rejoignit la jeune fille en deux enjambées, et la jeta sur son épaule avant de repartir dans l'autre sens. Au bout d'un quart d'heure de course effrénée, ils parvinrent à la barrière. Le docteur Lohrn appela :

- Ohé ? Major ? Quelqu'un ? Nous sommes revenus !

Il n'y eut pas la moindre réponse. Morgreed gronda :

- Pourquoi ça ne m'étonne pas ! Ces hypocrites ont décidé de nous abandonner !

- Ca, ils ont pas intérêt ! glapit le Mandalorien.

Il frappa du poing sur la lourde porte d'acier.

- Ho, les Imps, vous ouvrez cette porte ou faut que je vienne vous chercher ?

- Attendez !

Chi'ta s'était figée, et tremblait.

- Il y a quelque chose de l'autre côté de cette muraille.

Liam porta la main à son ceinturon, empoignant son sabre-laser.

- Quelque chose qui émet des parasites dans la Force.

- Des Krakraï ?

- Je pense, oui.

Tous firent silence, et tendirent l'oreille. Dankin sentit son pelage se hérisser quand il entendit distinctement un bruit. Le claquement d'une énorme mâchoire, ou de mandibules.

- Ils sont derrière.

Canderous enclencha le système de vision infrarouge de son armure, et distingua nettement sept taches de couleurs vives à travers la cloison d'acier.

- Je crois qu'on ne va plus pouvoir compter sur les Imps, les enfants.

- Comment on va faire pour passer, alors ?

- Là !

Le jeune homme montra du doigt une petite porte blindée qu'ils n'avaient pas remarqué, à une dizaine de mètres de la grande porte.

- Tu connais le code ?

- Non, mais j'ai un passe-partout laser !

- Une seconde ! Avant ça, on devrait essayer de dégager un peu la voie !

Ayant dit, Ezra et Canderous lancèrent quelques grenades par-dessus la barrière. Quelques explosions déclenchèrent des râles, des cris monstrueux, levant les derniers doutes sur la nature des êtres. Canderous montra la porte du doigt.

- Bon, ils connaissent la couleur. Vas-y, fils, ouvre !

Liam passa une longue minute à découper une grande ouverture dans la porte blindée. Il fut vite transi de sueur, et ses bras lui faisaient mal, mais il tint bon. Morgreed flanqua un grand coup de pied sur la porte évidée, renversant la plaque de métal désolidarisée du chambranle.

- Attendez, j'y vais !

Liam éteignit son sabre, et entra. Il n'y avait qu'un petit couloir qui traversait la muraille, avec une autre petite porte blindée similaire. Il s'en approcha à pas de loup, et appuya sur le bouton d'ouverture. Elle coulissa silencieusement. Le padawan Gardien s'accroupit, et passa lentement la tête.

De l'autre côté de la barrière, c'était un vrai carnage. Une dizaine de soldats de choc gisaient ça et là, morts, certains mutilés, amputés d'un bras ou d'une jambe. Au milieu de ce carnage, trois Krakraï étaient en train de manger leurs victimes, sous le regard insistant d'une Mante aux yeux rouges et scintillants. Non loin de la muraille, deux autres Krakraï étaient brûlés par les grenades, leurs carapaces encore fumantes.

Le petit jeune homme rentra la tête, courut vers la sortie, poussant Ezra et Dankin, et vomit contre la paroi de béton.

- Trois Krakraï… une Mante… ils bouffent !

Le docteur Lohrn sortit de son paquetage une grenade modèle anti-émeute. Canderous, de son côté, prépara une grenade à colle forte. Tous deux s'engagèrent à leur tour dans le couloir transversal, suivis par Liam qui s'était remis, Dankin, Chi'ta et Morgreed, qui ferma la marche. Une fois à la porte, la jeune doctoresse leva la main, prête à lancer sa grenade. Elle appuya sur le bouton, et détendit le bras. La grenade rebondit sur le plafond bas du couloir et tomba juste à ses pieds. L'onde de choc renversa les six camarades. Heureusement, personne ne fut blessé, mais le bruit avait attiré l'attention des créatures.

- Bon, finie la finesse ! En avant !

Sans plus hésiter, le Mandalorien bondit dehors. Les quatre grands insectes apparurent dans son viseur. Il lança sa grenade collante sur l'un des Krakraï. Avec un bruit mat, la charge éclata aux pieds du monstre, l'engluant immédiatement dans une épaisse matière jaunâtre. La créature, surprise et furieuse, glapit de frustration.

Ezra se jeta à terre en canardant de son blaster un autre Krakraï. Elle eut la main heureuse, et mit à terre son adversaire.

Dankin liquida le troisième Krakraï d'un seul carreau d'arbalète en plein thorax.

- Reste en arrière, petit chou !

Et d'une rafale laser de son fusil blaster d'élite, Morgreed arracha la tête du Krakraï emprisonné dans la colle.

Restait donc la Mante. Liam, qui venait de reprendre contrôle de tous ses sens une fois les Krakraï éliminés, joua son va-tout. Il n'avait pas en main son sabre-laser, mais l'arme étrange de Duncan Blackstorm, fabriquée par Ageer. Il se précipita sur la Mante qui le regardait, comme interloquée par la lumière crue du sabre, fit un tour sur lui-même, et fendit l'air de la lame sifflante. L'effet fut immédiat. La Mante se tordit de douleur avec un hurlement guttural qui trahissait une souffrance inouïe, et explosa en une myriade d'étincelles dorées. Les millions de grains d'énergie tournoyèrent autour du jeune homme, de plus en plus vite, et furent aspirés par la lumière crue, intensifiant quelques instants son éclat. La poignée d'os se mit à chauffer, de plus en plus. Le padawan n'arrivait plus à desserrer les doigts, et sentit tout son corps se tordre, enfler, s'allonger… Une vague de chaleur incendia son corps. Ses muscles durcirent, ses veines enflèrent, et la chaleur monta jusqu'à son cerveau.

Les images se bousculèrent dans sa tête. Pendant quelques secondes, il vit une foultitude de choses : des parents aimants qui l'encourageaient, des enfants assis en tailleur dans une salle circulaire en train d'écouter un érudit parler, des jeunes adultes s'entraîner avec lui au maniement des armes, puis une jeune femme, qui lui disait vouloir porter ses enfants, puis il y eut la guerre. Les batailles, les cris, et une explosion. Il sentit alors son corps se durcir, se cristalliser, comme si son esprit avait été enfermé dans un bloc de glace. Une autre explosion de lumière l'aveugla. Il était sur une table d'opération. La peur le mordit au cou lorsqu'il vit un visage serré dans des bandelettes de cuir se pencher vers lui. C'était Bratak ! Mais il n'émanait pas de celui-ci de la colère ou du plaisir sadique. Seulement une profonde désolation. Et sa terreur redoubla quand il vit ses propres mains, monstrueusement déformées, couvertes de chitine. Il s'entendit hurler d'une voix crissante. Et enfin, avant qu'il ne fît noir de nouveau, il vit, face à lui, son propre visage. Liam Kincaid, armé d'un étrange sabre-laser, lui lacéra le corps de haut en bas.

Le jeune homme rouvrit les yeux en gémissant. Tout était terminé. Ses amis l'entouraient, inquiets. Il se rendit compte qu'il tenait toujours l'arme katholienne. Avec un cri de dégoût, il la jeta sur le pavage. La poignée d'os roula quelques mètres plus loin. Il regarda ses propres mains, puis les visages des autres, recula jusqu'à un mur, se laissa tomber à terre.

- Quelle horreur ! Cette arme est maudite ! Maudite ! Comme son fabricant ! Comme tout ce peuple !

Ezra s'accroupit près du padawan, posant amicalement son bras sur son épaule.

- Liam, qu'est-ce que tu as vu ?

- La vérité, Ezra. Je comprends maintenant ce qu'ils ressentent.

- Euh… tu peux traduire ? demanda Morgreed.

Liam voulut d'abord reprendre son souffle, en cherchant les mots les plus justes.

- Je comprends pourquoi ces êtres-là ont les yeux qui brillent. Les Mantes ne sont pas de simples machines à exécuter le sale boulot comme les Krakraï. En fait, la vérité est bien plus tragique. J'ai été à la place de cette créature pendant quelques instants, et ça m'a permis de percevoir les choses selon son point de vue. Et j'ai tué un Kathol.

- Un Kathol ? Tu… tu veux dire, un vrai Kathol ? Comme Ageer ?

- Oui, Chi'ta, c'est ce que je crois. Et ses pensées m'ont donné une explication. Avant que la catastrophe d'il y a quatre mille ans n'arrive, c'était un Kathol parmi d'autres. Pendant la guerre, son esprit a été confiné dans un cristal, comme tous les Kathols qui n'ont pas fini en hibernation comme leurs dirigeants, ainsi que Liryl nous a raconté. Quand il a finalement été réanimé, il n'y avait plus de quoi lui fabriquer un corps. Bratak a transféré son esprit dans la carcasse d'une Mante. Il est devenu un monstre hideux, ce qui a provoqué un désespoir sans limite et une haine viscérale envers les Jedi. Il ne pensait plus qu'à se venger en tentant de me détruire de l'intérieur avec ses graines séminales. Je l'ai tué. Et le sabre-laser a dissous son âme. Telle est la véritable souffrance des Kathols : leurs monarques ne peuvent plus compter que sur des sujets condamnés à vivre dans les corps tordus des Mantes, et sans doute d'autres bêtes du même genre.

- Eux qui étaient autrefois un peuple si avancé, si sain physiologiquement et psychologiquement… Tu as dû ressentir une terrible détresse. Pauvre Liam…

Chi'ta se blottit contre son condisciple. Canderous, curieux et méfiant, ramassa l'arme du bout des doigts. Il ne ressentit pas la moindre démangeaison.

- Il ne faut plus que j'utilise cette arme sur un Kathol !

- En tout cas, pas sur une Mante ou un autre larbin. Mais on a pu voir que Bratak ne craint pas les armes normales, et c'est sans doute la même chose pour les deux autres. Pour ceux-là, il faudra bien surmonter cette douleur, annonça Canderous.

- Facile à dire pour toi qui as le cœur imperméable à tout ! rétorqua Morgreed.

- Il y a autre chose. Pendant quelques instants, je me sentais plus fort, plus résistant… l'arme a absorbé l'énergie de la Mante et me l'a transmise.

- Maître Skywalker n'a pas parlé de ça, constata Chi'ta avec surprise.

- Sans doute parce qu'il n'a pas eu l'occasion d'essayer la technologie Kathol sur une bestiole Kathol, répondit le Mandalorien.

- Et comment tu te sens ?

- Bien, pour l'instant, répondit le jeune homme en hésitant.

L'amie fit place à la professionnelle de la santé.

- Tu ne ressens aucune sensation genre des vertiges, ou des démangeaisons, ou une sorte de dépression ?

- Euh… à part le choc émotionnel, je ne pense pas.

- Il va falloir faire vraiment attention, Liam. Cette sensation de puissance qui t'a envahi est soit un effet secondaire, soit la finalité cachée de cet instrument. Dans les deux cas, je suis pratiquement convaincue que l'organisme des Humains n'est pas fait pour y être soumis. Je parierais même qu'il y a un risque de dépendance.

Liam trembla encore en pensant aux conséquences. L'espace d'un instant, il eut une vision de lui-même en train de massacrer à tour de bras tout ce qui passait à sa portée rien que pour éprouver encore cette sensation.

- Comme une drogue ?

- Ouais, quelque chose comme ça. Alors vraiment, vraiment, écoute ce que t'a dit ton Maître et ne l'utilise qu'en face d'un des vrais Kathols.

- Dites, je vous rappelle que mon vaisseau est assiégé par ces morbaques géants ! Faudrait peut-être pas qu'on s'éternise.

En regardant autour d'eux, ils furent cependant bien ennuyés. Il n'y avait pas le moindre véhicule. La camionnette blindée avait disparu, tout comme les motospeeders. Dankin fronça cependant les sourcils, et montra du doigt une petite tache sombre plus loin. Canderous orienta la visière de son casque dans cette direction, et put repérer clairement de quoi il s'agit grâce au zoom intégré. À côté de lui, Ezra avait sorti ses macrojumelles.

- Bonne nouvelle, les gars, on ne sera peut-être pas obligés de se taper les cinquante bornes à pied. J'ai l'impression que c'est le van qui nous a amenés ici qui s'est planté dans un fossé.

- On peut peut-être s'en servir. Au pas de course !

Vite, ils coururent de plus belle. Quelques minutes plus tard, ils étaient bien devant la camionnette impériale qui gisait sur le côté, dans une tranchée qui bordait ce qui devait être autrefois un champ. Ils virent le corps du major Dunbar traîné dix mètres plus loin, à moitié dévoré. D'autres soldats de choc avaient subi le même traitement. Ezra, Dankin et Canderous examinèrent le véhicule.

- À première vue, il a l'air encore fonctionnel. Dunbar a dû déraper et se vautrer, mais ce truc est conçu pour résister à quelques chocs.

- Ils ont été délogés, ont voulu se défendre, mais se sont fait massacrer, ajouta Dankin.

- Bon, faut qu'on le sorte de là !

Sans hésiter, Morgreed sauta dans le fossé. Il fit signe au Togorien qui agrippa le pare-chocs arrière. Canderous se plaça juste à côté du Barabel. En raison du niveau technologique peu développé de la planète, ce véhicule n'était pas équipé d'un système antigrav, mais de lourdes chenilles. Impossible donc de l'alléger. Cela ne gêna pas les deux non-Humains, bien plus costauds que la plupart des espèces intelligentes, aidés par le Mandalorien d'une part, et par les deux padawans d'autre part : les deux jeunes gens se concentrèrent de concert pour alléger la charge grâce à la Force. En moins d'une minute, la camionnette était à nouveau sur la route.

- Joli travail ! Allez, tout le monde à bord !

Ezra s'installa au volant, Canderous prit place à sa droite, et les autres montèrent à l'arrière. La jeune femme n'eut besoin que de quelques secondes pour comprendre en gros le fonctionnement de l'appareil. Elle manoeuvra tant bien que mal vers Shaar-Ko.

Plus le véhicule se rapprochait, plus la tension était palpable dans le petit habitacle renforcé. À l'avant, l'anxiété apparaissait clairement sur le visage d'Ezra.

- Hé, Canderous, tu ne vois pas des lumières au loin ?

- Si, j'imagine que c'est un feu d'artifice imprévu. J'espère que ces satanés Kathols ne seront pas trop nombreux.

Au détour d'un coteau, la ville apparut. Les deux Humains écarquillèrent les yeux. La capitale était désormais le théâtre d'un vrai jeu de massacre. Partout, il y avait des Krakraï, dans les rues, sur les façades des maisons, bondissant de toit en toit. Les soldats de choc se défendaient avec la dernière énergie, parvenant difficilement à contenir l'assaut de ces créatures. Les habitants de la capitale utilisaient tous les moyens à leur disposition pour lutter contre les monstrueux insectes.

- Fonce dans le tas !

- Docteur Lohrn !

C'était Chi'ta, qui tapait contre la vitre renforcée qui séparait le cockpit de l'habitacle.

- Nous ne pouvons pas rester sans rien faire ! Il faut aider ces malheureux !

- Navrée, Chi'ta, mais si on descend maintenant, on se fait tous massacrer ! Et notre priorité est de protéger le module, et la personne qui le tient en ce moment !

Sans hésiter, la jeune femme fonça à travers les rues. Au passage, elle écrasa sous les chenilles un Krakraï, puis un autre. La camionnette traversa la place centrale, passa sur un pont, et fit route jusqu'à l'autre sortie de la ville, vers l'astroport.

- Quelle folie ! Bon sang, s'il n'y avait pas les gosses à l'arrière, je me jetterais bien dans la mêlée, rien que pour le plaisir d'en écrabouiller deux ou trois douzaines !

- C'est ça, et te faire manger tout cru ? Ne me fais pas marrer, j'ai le nez qui me gratte !

Malheureusement, le temps de tourner la tête vers Canderous pour lui parler, elle ne vit pas arriver l'énorme insecte sur le capot. Affolée, elle poussa un grand coup le volant sur le côté. La créature s'agrippait fermement à la carrosserie, et glapit en crachant sur le pare-brise. Canderous sortit son blaster sonique, et tira à travers la vitre quatre fois. L'onde sonore ne raya pas le plexiglas, mais arracha la tête du Krakraï. Ezra, cependant, ne pouvait plus voir où elle allait à cause du sang jaunâtre qui avait giclé sur la surface polie. Et la camionnette percuta l'un des murs qui entouraient la piste d'atterrissage. Le moteur cala sous le choc, tandis qu'une partie de la barrière de béton s'effondra.

Après cinq secondes durant lesquelles personne ne bougea, la jeune doctoresse tenta de faire redémarrer la camionnette, sans y parvenir.

- Le moteur a dû trop morfler. Faut qu'on descende !

- On va passer par le trou.

En effet, la crevasse pratiquée à peu près au milieu de la barrière était suffisamment large pour y passer. Canderous mit pied à terre, blaster sonique toujours au poing dans le prolongement de ses bras. Ezra passa à l'arrière et ouvrit la double porte de la camionnette.

Canderous jeta un coup d'œil dans la crevasse et serra les dents de rage. Le Vandread avait l'air intact, mais était recouvert d'une énorme toile de soie gluante dont les câbles les plus fins étaient déjà gros de plusieurs centimètres. Les réacteurs étaient aussi bouchés par une gangue filandreuse. Mais le mercenaire sentit l'adrénaline lui fouetter l'épine dorsale quand il aperçut que quelqu'un était debout sur le toit du vaisseau de transport. Un individu vêtu seulement d'un pantalon de toile noire et de bottes hautes. Il était outrageusement musclé, et dardait un regard assassin vers le Mandalorien. Les protubérances sur les tempes, les dents serrées à en éclater, les poings crispés de colère, tant de choses que Canderous reconnut immédiatement.

Tiens, tiens, tiens… Je ne peux pas dire que je ne m'y attendais pas, mais je suis quand même surpris de le voir si tôt !

Ses cinq compères l'avaient rejoint. Chi'ta ne put retenir un cri d'épouvante, avant de reculer instinctivement. Dankin braqua son arbalète. Le docteur Lohrn invectiva :

- Hé bien ! Une grande équipée pour un grand monarque !

- Épargnez-moi votre arrogance, sous-créature ! gronda en retour le Roi Martouf d'une voix tonitruante.

La petite Drall détourna le regard. Ses yeux lui faisaient mal, comme brûlés par une lumière trop agressive. En effet, la haine du Roi des Kathols blessait sa sensibilité exacerbée. Liam fit un pas en avant.

- Qu'est-ce que vous fichez là ?

- Vous le savez très bien, vermisseau.

- On va arrêter les banalités, Martouf ! glapit Canderous. Ou vous bougez vos sales pattes de punaise géante de mon vaisseau, ou je sors le fly-tox !

Le Kathol regarda le Mandalorien, hébété par tant d'audace. Puis il se reprit.

- Dans moins d'une minute, je vous aurai fait regretter votre insolence. Maintenant, vous, le mulot, donnez-moi ce qui me revient de droit.

- De… de quoi parlez-vous ?

- Assez de comédie !

Chi'ta sentit alors sa poche chauffer de l'intérieur. En baissant les yeux, elle vit que les rayons de lumière jaillissaient d'entre les mailles du tissu de son manteau de toile, alors que la forme du module se détachait vaguement. Le Roi insista :

- Inutile de le cacher, je sais que vous l'avez sur vous ! Posez-le par terre !

- Cet objet ne vous appartient pas ! répliqua bravement la jeune fille.

Martouf tendit la main.

- Pour la dernière fois, donnez-moi ce module ! ordonna-t-il d'une voix tonitruante.

- Viens le chercher, tête de nœud ! aboya Canderous.

Chi'ta hésita, mais se ressaisit et empoigna son sabre-laser. De son côté, Liam préféra laisser dans sa poche l'arme d'Ageer, et sortit sa propre lame laser.

- Il est temps de payer l'addition pour Obulette, espèce d'ordure ! cracha Morgreed en empoignant sa vibro-hache.

Le Kathol éclata d'un rire mêlant cruauté et moquerie. Dankin pressa la gâchette de son arme. Le projectile explosif fila droit sur sa cible, mais ne l'atteignit jamais. En un clin d'œil, le Kathol s'estompa. Sa voix retentit derechef.

- Pauvres fous ! Vous pensiez vraiment que je n'avais pas prévu une telle tentative, fût-elle dérisoire ?

- Arrête, tu vas me faire peur ! ricana Morgreed.

- La peur n'est rien par rapport à la douleur ! O goul'aï hypor harnis korna !

Des ululements stridents répondirent à ces derniers mots. Alors, de par-dessus les murs de la piste d'atterrissage, six grandes créatures se laissèrent tomber sur l'asphalte. Elles avaient un énorme corps et des pattes d'araignées, surmonté d'un torse humanoïde avec deux bras tenant fermement une sorte de canon de chair. Leur corps était recouvert de chitine solide et hérissée de pointes. Et leur tête était pourvue de deux longues mandibules cliquetantes. Bien qu'elle n'en avait encore jamais vu auparavant, le docteur Lohrn reconnut immédiatement les Charr-Ontee, ceux que le docteur Akanseh avait désigné comme les « troupes d'élite » de l'armée de DarkStryder dans son rapport. Aussi n'hésita-t-elle pas davantage. Elle braqua son pistolet blaster sur la créature la plus proche, qui venait sur sa gauche, et ouvrit le feu. Les deux rayons d'énergie ricochèrent sur sa carapace blanchâtre.

- On y va !

Liam bondit en avant vers le Charr-Ontee qu'avait visé Ezra, Chi'ta à ses côtés. Le jeune homme fit un immense saut par-dessus la créature, et lui lacéra l'épaule au passage de son sabre avant de se recevoir en souplesse. L'autre se retrouva pris au dépourvu, entre les deux padawans.

Chi'ta ne prit qu'une demi-seconde pour considérer son adversaire. Ce n'était ni un Drall, ni un être Humain ou non-Humain qu'elle respecterait comme tel, mais bien une horrible créature bien décidée à la dévorer. Elle s'élança en avant avec un sifflement strident. Le monstre-araignée ouvrit une immense bouche et cracha une dégoûtante substance gluante dans la direction de la jeune fille. Guidée par son instinct, celle-ci roula sur le côté, évita la boule de toile, et abattit sa lame verte de haut en bas. L'une des pattes du Charr-Ontee sauta sous l'impact et retomba mollement plus loin. Le choc déséquilibra la créature qui poussa un gloussement surpris et inquiet.

- Ouais ! Vas-y, petite puce !

Canderous n'avait rien perdu de la scène. Il avait déjà rangé son blaster sonique et préféré dégainer sa vibro-lame double Jengardin, impatient d'ajouter des Charr-Ontee à son tableau de chasse. Le premier assaut rondement mené par la petite Drall pourtant peu habituée aux combats dans des conditions réelles l'enivra, et c'est en ricanant qu'il se jeta sur le deuxième Charr-Ontee qui descendait la paroi vers Liam. Son adversaire repoussa sa première attaque d'un coup de son canon organique, mais pas la deuxième, qui le coupa en deux.

Un troisième Charr-Ontee, venant de la droite, se jeta sur Ezra et la renversa d'un coup de patte. La jeune Humaine grinça de frustration en voyant son agresseur lever deux de ses pattes pour l'écraser. Un carreau explosif de l'arbalète de Dankin en pleine poitrine le fit cependant vaciller, pas au point de le blesser sérieusement, mais Ezra put se dégager d'une roulade et se relever.

- Attends un peu, toi !

Elle sortit de son gilet tactique une grenade à colle forte, et la lança sur l'homme-araignée. Elle éclata juste à ses pieds, l'engluant dans la pâte jaune.

Morgreed se précipita vers le quatrième Charr-Ontee, également sur la droite, tout en évitant les étranges pulsions émises par les canons de chair des deux derniers soldats arachnéens restés en retrait, à l'abri sous le Vandread. Tournoyant sur lui-même, hache tendue à l'horizontale, il faucha son adversaire et l'écrasa contre l'un des trains d'atterrissage du vaisseau.

Dankin visait de nouveau le troisième Charr-Ontee pris dans la colle, lorsqu'il vit quelque chose briller du coin de l'œil. À peine avait-il tourné la tête dans cette direction qu'il fut frappé par un éclair d'énergie verdâtre. Sa fourrure se hérissait sous l'effet de l'électricité statique. Il comprit que le Roi Martouf utilisait des modules DarkStryder.

Canderous aussi avait remarqué l'attaque foudroyante du Kathol. Il essaya bien de le repérer grâce à ses équipements, et crut le distinguer vaguement sur le mur d'enceinte. Celui-ci courait à toute vitesse, d'une manière presque irréelle. Tout en tâchant de suivre du regard le Kathol, il éventra au passage le cinquième Charr-Ontee, presque sans y prendre garde.

Les deux padawans dansaient un véritable ballet autour de leur Charr-Ontee. C'était la première fois qu'ils se battaient ensemble contre un même ennemi, et pourtant, grâce à la Force qui les guidait plus sûrement que le plus doué des maîtres d'armes, ils frappaient en parfaite synchronisation. La créature faiblissait, coup après coup, avant de tomber à terre en râlant d'exaspération.

Ezra voulut achever le Charr-Ontee immobilisé, lorsqu'elle entendit un cri de rage au-dessus d'elle. Martouf avait fait un immense saut et se laissait tomber, pied en avant. Elle recula d'un pas tout en portant la main à sa poche. Le Roi atterrit pile devant la doctoresse et la renversa d'un coup de pied tournoyant en plein estomac. Il entendit alors un petit bruit, et repéra la grenade assommante tombée à ses pieds. Aussitôt, il bondit de nouveau, sentant l'onde de choc se déployer derrière lui sans le toucher. Il se reçut en souplesse sur le toit du Vandread.

Las de voir le quatrième Charr-Ontee encaisser tir sur tir, Dankin jeta son arbalète et décida d'étrenner son nouveau sabre. L'autre, toujours pris dans la glu, ne put éviter la lame tranchante de l'épée Yil. Il crissa une première fois quand il sentit l'acier traverser la jointure de sa carapace, mais s'évanouit aussitôt en sentant une vive décharge électrique très puissante lui fouetter les nerfs.

Morgreed fonça tête baissée vers le sixième guerrier arachnéen. Il n'évita pas l'impulsion du canon de chair de celui-ci, mais la pression fut amortie par sa peau épaisse. Quelques coups de hache suffirent au Barabel pour mettre en pièces la créature.

Ezra, bien émoustillée par l'onde de choc de sa propre grenade, se remit sur pied tant bien que mal. Subitement, elle sentit quelque chose lui brûler le dos. De petites flammes violettes léchaient ses vêtements. Elle se jeta derechef par terre, se roulant sur le sol pour étouffer le feu.

Le Mandalorien, voyant une occasion de coincer le Kathol, claqua des talons, activant le système de propulsion de ses bottes. D'un bond assisté par les petits réacteurs sur ses chevilles, il se retrouva face à Martouf. Il éclata de rire en constatant qu'il dominait le Kathol d'une dizaine de centimètres.

- C'est marrant, je te voyais plus grand !

Martouf lui rendit son ricanement avant de lui administrer une pluie de coups de poings et de pieds. Un tel assaut surpris le mercenaire, mais sa nouvelle armure était bien fonctionnelle et amortit les chocs, et malgré la violence des attaques portées par le Kathol, Canderous ne perdit pas ses moyens. Il brassa l'air de grands moulinets avec sa vibro-lame double, obligeant le Kathol à reculer. Martouf aurait pu tenter tout de suite de désarmer le mercenaire s'il n'avait pas été sûr d'affronter un grand professionnel du combat rapproché. C'est pourquoi il se contentait d'esquiver… jusqu'à trouver une ouverture. Alors que Canderous abattait sa lame de haut en bas, le Kathol passa sur le côté tout en lui agrippant le poignet, et accompagna le geste. La vibro-lame se planta dans la carlingue, tandis que le Kathol enroula son bras autour du cou du Mandalorien. Il lui susurra à l'oreille :

- Dis adieu à tes vertèbres, asticot !

Mais il avait sous-estimé la force physique du mercenaire. D'un coup de reins, Canderous fit passer le Roi par-dessus son épaule, l'envoyant s'aplatir sur la paroi d'acier du Vandread, puis il se laissa tomber de tout son poids, coude en avant. Il sentit quelque chose craquer dans la cage thoracique du Kathol. Martouf gémit de douleur. Canderous le releva, puis lui envoya un puissant coup de tibia dans l'estomac, et conclut par un magistral uppercut qui l'envoya s'écraser dans un coin de la piste.

Enfin, un calme relatif revint sur la piste d'atterrissage. Ce combat acharné n'avait pas duré une minute. Le docteur Lohrn se releva, la peau juste un peu chauffée par les flammes, et clopina jusqu'à la rampe d'accès du Vandread qu'elle déverrouilla. La plate-forme descendit dans un chuintement de machinerie pneumatique.

- Heureusement, cette toile ne recouvre que le dessus de l'appareil, constata-t-elle.

- Quelque chose me dit que ça ne va pas être de la tarte à nettoyer, supposa Liam.

Le mercenaire se craqua les doigts et s'exclama.

- Excellent travail, les gars ! C'était une sacrée baston !

- Y a longtemps que j'avais pas autant ri, répliqua Morgreed avant de ricaner.

Le mercenaire comprit cependant que ce n'était pas encore fini en voyant bouger Martouf. Il décrocha son arme toujours plantée dans l'acier de son vaisseau, descendit du Vandread et avança lentement vers le Kathol, en laissant traîner par terre la pointe de sa vibro-lame, produisant un raclement strident. Le Précurseur se releva péniblement.

- Alors, on fait moins le malin quand on se rend compte qu'on n'est pas le monstre redoutable qu'on pense être, hein ?

- Vous n'avez pas idée de ce qu'est un vrai monstre, Humain !

Martouf leva les doigts, serrant un module ressemblant à une brique rouge. Chi'ta écarquilla les yeux.

- Canderous ! Attention !

Et effectivement, le Précurseur brandit à deux mains l'objet cramoisi et crispa ses longs doigts sur sa surface. Sans hésiter, il se l'enfonça directement en plein torse. Des éclairs sortirent de la blessure béante, des yeux, de la bouche du non-Humain, et une tempête balaya les alentours, projetant Canderous en arrière. Mettant son avant-bras devant les yeux, Liam assista à un abominable spectacle. En quelques longues secondes, Martouf se métamorphosa. Son abdomen gonfla effroyablement, jusqu'à être long de près de deux mètres. Des pattes d'araignée lui poussèrent, et quatre paires de bras pourvus de griffes jaillirent de sa colonne vertébrale. Sa bouche s'étira, s'étira, tandis que les protubérances de ses tempes poussèrent en un clin d'œil, se muèrent en deux redoutables défenses.

La monstruosité qu'était devenu Martouf regarda autour d'elle, et poussa un crissement tonitruant à glacer le sang. Avec un écho surnaturel, sa voix éclata.

- Contemplez le vrai pouvoir des Kathols, misérables insectes !

Canderous voulut repartir à l'attaque, mais lorsqu'il voulut se relever, ses jambes se dérobèrent sous son poids. Il s'étala de tout son long sur la piste.

Blast ! Qu'est-ce que cette onde idiote m'a fait ?

Martouf cria à son attention, comme s'il avait lu dans ses pensées :

- Merci infiniment, charogne ! Grâce à ta force vitale, je suis maintenant en pleine forme, et prêt à tous vous écraser, et tu seras le premier !

Le Kathol vit à l'autre bout de la piste les deux padawans. La Drall, effrayée par sa hideuse apparence, reculait, et le jeune Humain accompagnait son mouvement sans le quitter du regard, sabre-laser levé.

Mais les deux grands non-Humains cavalaient déjà de concert sur Martouf. Morgreed s'écria, transporté de joie :

- Oh, un nouveau trophée !

- On se le fait ! rétorqua le Togorien.

Et les deux guerriers se précipitèrent sur le monstre en rugissant, armes brandies. Ezra savait qu'elle n'avait pas la moindre chance contre Martouf à la régulière, mais eut une idée.

- Suivez-moi ! ordonna-t-elle aux padawans.

Et elle monta à bord du transport spatial. Vite, elle se précipita vers le cockpit en bousculant Eve au passage.

- Ah, docteur Lohrn, ravie de vous revoir ! Pouvez-vous me dire…

- Plus tard ! Fais chauffer les moteurs !

- Désolée, mais je ne reçois les ordres que du capitaine Tal.

Stupide machine, pensa Ezra en s'installant au siège de commande.

- Cette place est réservée au capitaine Tal ! Vous n'avez pas le droit de…

- Tais-toi !

La doctoresse paniquait de plus en plus en entendant le furieux combat qui avait repris derrière le vaisseau. C'est à peine si elle entendait les pas pressés des deux padawans qui étaient remontés à bord.

Dankin et Morgreed tournaient lentement autour de Martouf, cherchant une ouverture. Les quatre paires de griffes nouvellement poussées constituaient autant d'armes redoutables qui tournoyaient autour du Kathol. Le Togorien tenta bien de porter un coup de sabre Yil, peine perdue : l'une des lames de corne dévia l'arme sans que la créature en parût affectée. Mais Morgreed s'impatienta, et s'enhardit jusqu'à la témérité. Il fit tournoyer sa hache.

- Tu vas te tenir tranquille, sale cancrelat !

Le Roi Martouf n'avait pas l'habitude d'être insulté. La colère lui fit perdre toute concentration. Il se jeta en avant, cherchant à emprisonner le Barabel entre ses pattes, et délaissa complètement Dankin. Celui-ci en profita pour y aller au culot. Il grimpa sur l'abdomen d'araignée du Kathol, le chevauchant comme un destrier enragé, et tapa de son sabre dans ses côtes. Martouf hurla. Il bondit dans tous les sens, se secoua, mais ne parvint pas à se débarrasser de son cavalier. Il aurait pu le déloger facilement en le lacérant de ses huit griffes, si seulement il n'avait pas à parer continuellement les attaques de Morgreed.

- Maintiens-le ! cria la voix d'Ezra à travers le haut-parleur du Vandread.

En un instant, le Togorien comprit ce que la Calipsa voulait faire. Il rengaina vite son sabre, passa ses mains sous les aisselles des bras humanoïdes du Roi, ramena ses bras en arrière par-dessus les clavicules et poussa sur la nuque de toutes ses forces.

- Comment… oses-tu… poser tes mains… sur moi ?!

Un bruit caractéristique retentit, le son du déploiement de la tourelle ventrale escamotable du vaisseau. Quand Martouf vit le canon pointé droit sur lui, il essaya désespérément de se dégager de l'étreinte du Togorien. Peine perdue. De l'écran de contrôle du cockpit, Ezra orienta l'arme vers la grosse tête du Kathol, et crispa le pouce sur le bouton du manche. Un déluge de rayons lasers rouges s'abattit sur le Roi qui tressauta en recevant un projectile dans le torse, un autre à l'épaule, puis au visage. Ezra cria d'enthousiasme, jusqu'au moment où un tir frappa Morgreed. Le Barabel fut renversé sous le choc. Martouf vacilla, puis s'effondra avec un feulement désappointé.

Cette fois, le combat parut terminé. Quand Dankin ne sentit plus le Kathol bouger, il le relâcha, et descendit avec circonspection. De son côté, Canderous essaya de se relever pour la troisième fois, et y parvint enfin.

- J'espère que ce cloporte bouffi aura compris la leçon, cette fois ! Bravo les mecs !

- Ezra l'a achevé, répondit Dankin.

De la cabine du Vandread, le docteur Lohrn dit :

- Morgreed ?

- Laisse tomber, ça va. J'ai la peau dure.

Le Barabel reprenait son souffle, à peu près indemne mais bien secoué après une telle bagarre. Chi'ta descendit du vaisseau et trottina aussi vite qu'elle put vers les deux guerriers.

- Maître Morgreed ? Maître Dankin ? Tout va bien ?

Dankin secoua son épée pour en retirer le sang, pendant que Morgreed s'assit contre le mur d'enceinte.

- Pas à dire, ce cochon était costaud !

- Désolée de ne pas vous avoir porté secours, mais il émettait trop de rage. Je ne pouvais pas l'approcher.

- Aucune importance, répondit Dankin. C'était un redoutable adversaire, tu n'aurais peut-être pas pu lui faire face.

- J'en suis à peu près sûre. Comment vous sentez-vous, maître Morgreed ?

- T'en fais pas, j'en ai vu d'autres.

La petite padawan se rapprocha du Barabel, en évitant du regard la sombre masse de Martouf. Mais alors qu'elle tendait la main pour l'aider à se relever, le roi Kathol eut un furieux sursaut, et balaya l'air de ses bras griffus. Il bouscula la jeune Drall, l'envoyant rouler à quelques mètres, et renversa Dankin d'un coup de son énorme abdomen, lui enfonçant la cage thoracique.

La jeune fille sentit une douleur cinglante comme un coup de fouet. En baissant les yeux, elle remarqua qu'une vilaine blessure parcourait toute la longueur de son avant-bras droit. Elle essaya bien de se relever, mais n'y parvint pas. Son corps tout entier était comme paralysé, elle ne sentait plus qu'un immense fourmillement. Était-ce la peur qui lui coupait bras et jambes… ou plutôt le venin que cette horreur venait d'injecter dans ses veines ? Elle constata avec terreur qu'un fluide jaunâtre se mêlait à son propre sang, et que le même fluide dégoulinait des excroissances du Kathol. La créature se lécha la griffe.

- Mmmmhh… Le Ta-Ree coule à flots dans tes veines. Comme la saveur du miel… c'est délicieux ! J'en veux encore ! Vite !

Les yeux rendus fous par l'excitation, Martouf se cabra et bondit vers la malheureuse Drall qui fit le vœu de mourir rapidement. Avec un cri dément, l'horrible créature piqua des huit griffes en même temps vers la jeune fille.

CRAAAAAAAAAAAAC !

Le silence était complet. Plus aucun son ne parvint aux oreilles de Chi'ta. Toujours recroquevillée sur elle-même, tremblant de peur et sous l'effet des toxines, elle ouvrit les yeux, et redressa tant bien que mal la tête. À quelques centimètres de son museau, elle vit les huit griffes tendues vers elle, dégoulinantes de sang. Avec un cri, elle recula en toute hâte, se plaquant contre le mur. Puis, peu à peu, elle réalisa l'étendue de la situation. Le Roi Martouf ne bougeait plus. En fait, plus personne ne bougeait, ni ne parlait. Tous les visages étaient figés dans un mélange de stupeur, d'épouvante et de désespoir à l'exception de celui, résolu comme celui d'une statue de marbre, de…

- Blast, mais qu'est-ce que… ?! s'écria Canderous.

Le Barabel était face au Précurseur. Il s'était interposé entre la petite Drall et le monstre. Les huit pattes avaient frappé au même endroit, et avaient traversé de part en part le ventre de Morgreed, qui avait disloqué le crâne de Martouf d'un coup de sa fidèle vibro-hache, le tuant net. Sans se démonter, il tourna sa figure qui blanchissait à vue d'œil vers Chi'ta, et dit simplement avec un petit rire :

- Content de t'avoir connue… petit chou.

Son regard se voila, il expira un grand coup, crachant un flot de sang, avant de tomber sur le côté, entraînant Martouf avec lui. Les deux titans s'écroulèrent dans un grand fracas. Morgreed se retrouva par terre, la bouche et les narines dégoulinantes d'hémoglobine sombre, et ne bougea plus.

Chi'ta était médusée.

- Par le…

Mais la petite Drall ne put terminer sa phrase. Elle se jeta sur le Barabel, se serra contre lui, avec un sanglot étouffé, trop choquée pour laisser sortir ses larmes. Canderous, qui avait tout vu, se laissa tomber à genoux en s'écriant :

- Saloperie de Précurseur !

Avant de taper du poing sur l'acier renforcé de la piste. Talonnée par Liam, le docteur Lohrn courut vers Morgreed, examina la blessure. Le padawan Gardien demanda d'une voix tremblante :

- Y a rien à faire, hein ?

- Un simple tir de mini-blaster au bon endroit peut perforer un organe vital, alors un cratère de cette taille juste au milieu de la bidoche, tu penses… L'estomac et les boyaux sont en bouillie !

Elle sortit une trousse de soin et vint près de la jeune fille.

- Pas une seconde à perdre ! Je vais traiter ta blessure.

Sans un mot, la petite Drall se tourna vers la Calipsa, tendit le bras, moitié choquée par la scène, moitié abrutie par le poison. Le docteur Lohrn aspergea la plaie d'un spray désinfectant, enroula vite un bandage autour du bras de la jeune fille, et lui fit une piqûre d'antitoxines.

- Voilà, ça devrait aller mieux.

- J'étais sa proie… balbutia la padawan.

Cette fois-ci, Chi'ta se réfugia dans les bras de Liam, toujours gémissante. Dankin s'était relevé en se frottant les côtes. Il n'avait sans doute que quelques contusions. Il porta alors la main à son oreille :

- Écoutez !

Le padawan écouta, essayant d'occulter les sanglots de sa condisciple. Son cœur s'arrêta quand il entendit derrière la muraille un petit sifflement de communicateur, suivi du son d'une voix rauque, déformée par un modulateur.

- Procédure de reconnaissance positive. Cibles sur place.

- Confirmation. Manœuvre d'appréhension engagée.

Oh non, pas ces types ! Pas maintenant !

C'est alors qu'un grondement se fit entendre au-dessus de leurs têtes. En un clin d'œil, cinq véhicules à répulsion de classe militaire noirs entourèrent les lieux. Quelques centaines de mètres plus haut planait la masse sombre d'un appareil plus gros. Les haut-parleurs de l'astroport grésillèrent, laissant entendre une voix narquoise, nasillarde, avec un fort accent.

- Ohé ! Appel à tous les passagers du Vandread. Vous êtes encerclés, vous êtes inférieurs en nombre et en armement, et dans quelques instants, votre vaisseau qui paraît déjà en bien mauvaise posture sera définitivement sous notre contrôle. La chose la plus intelligente que vous puissiez faire est de vous rendre maintenant sans condition. C'est le seul moyen que vous avez pour garder une toute petite chance de quitter ce système en vie. Tout acte de résistance est non seulement voué à l'échec, mais sera sévèrement puni. Ai-je été clair ?

Plusieurs groupes de nettoyeurs du Soleil Noir en armure de combat étaient descendus en rappel sur tout le périmètre du mur encadrant la piste d'atterrissage, fusils à impulsions tournés vers les cinq compères. Les deux padawans étaient dans les bras l'un l'autre, Chi'ta fermait les yeux, et Liam essayait d'éviter du regard les dizaines de petits points lumineux, autant d'yeux braqués vers lui. Un cône de lumière bleutée tomba du ciel jusque sur le vaisseau de transport. Par-dessus le ronflement des moteurs, on entendit un grincement. Plusieurs pièces métalliques se détachèrent de la carrosserie du Vandread, et furent aspirées en l'air. Dankin s'égosilla :

- Un rayon tracteur !

Le vaisseau tremblait, bougeait de plus en plus. Une force invisible l'attirait irrésistiblement à la verticale. Les fibres de soie s'étirèrent lentement mais sûrement. Elles cassèrent l'une après l'autre. Bientôt le Vandread planait à un mètre au-dessus de la piste, encore retenu par les brins de toile les plus épais.

Canderous perdit alors son calme.

- Ils ne prendront jamais mon vaisseau !

D'un geste, il enclencha ses bottes de saut, et se retrouva d'un bond sur la carlingue de l'appareil. Il sortit de sa poche une grenade à fragmentation qu'il espérait pouvoir envoyer jusqu'au canon de diffusion du faisceau tracteur. Peine perdue. La trentaine de tueurs le tenait déjà en joue.

- Neutralisation de la menace.

- Confirmation.

Comme dans un rêve, Liam vit tous les fusils à impulsion crépiter simultanément au ralenti. Sur le toit du Vandread, Canderous tressaillit comme un pantin, secoué de toutes parts par les chocs des rayons énergétiques sur tout son corps. Il lâcha la grenade qu'il n'avait pas eu le temps d'enclencher, et resta secoué de convulsions pendant de longues secondes. Dankin gronda :

- Chacals !

Liam resta la bouche ouverte, aucun son ne put sortir de sa gorge. Quant à Chi'ta, qui avait compris sans oser regarder, elle couina de toutes ses forces un son suraigu.

- Au vaisseau, vite ! glapit Ezra.

Sans prendre le temps de réfléchir, Liam entraîna la jeune fille jusqu'à la rampe. Dankin les suivit tête baissée, lui-même rattrapé par le docteur Lohrn. Une fois à l'intérieur, celle-ci se jeta sur le bouton de verrouillage d'urgence du sas.

Dehors, les fusils à impulsion se turent. Mais la doctoresse Calipsa n'était pas dupe.

- Ils vont tout faire pour nous déloger, on ne va pas pouvoir rester ici éternellement !

Personne ne l'écoutait. Elle était seule dans le hangar. En se dirigeant vers le cockpit, elle vit dans le petit salon les deux padawans. Chi'ta était complètement traumatisée, effondrée sur la table d'holo-échecs. Liam n'essayait même pas de la réconforter, lui-même laissé ahuri par les quelques minutes qu'il venait de vivre.

Un cyclone secouait l'esprit et le cœur du jeune homme. Il venait purement et simplement de voir mourir deux personnes avec qui il avait passé des moments intenses, deux aventuriers professionnels devenus ses amis malgré leurs différences, deux guerriers qui lui avaient paru toujours invincibles. Et pourtant… Il frissonna en se rendant compte qu'une sensation douloureuse lui mordait les tripes, une sensation qu'il avait déjà ressenti quand on lui avait appris la mort de son Maître. Il ne saisissait pas du tout la gravité de la situation, contrairement à Eve, le droïd contremaître, qui cavalait à travers les couloirs du vaisseau en coassant de sa voix éraillée : « Alerte ! Tous les systèmes sont neutralisés ! Nous sommes emportés ! »

Dankin entendit des pas résonner au-dessus de lui.

- Ils nous grimpent dessus.

- Mais pourquoi ? geignit Cil, le droïd médical.

- Canderous… ils veulent récupérer son matériel.

- Sans doute, et après, ce sera notre tour ! répliqua Ezra. Il faut faire quelque chose !

- Nous ne pouvons pas leur échapper. Ils sont trop nombreux, et le Vandread est presque à leur merci.

Et c'était vrai. Le fier vaisseau de transport, libre de ses entraves, était maintenant emporté dans les airs. Ils pouvaient voir dans la vitre un croiseur se rapprocher.

- Dans quelques minutes nous serons dedans. Avec toutes ces toiles, nous ne pouvons pas manœuvrer ou utiliser nos armes.

- Et de toute façon, ils nous pulvériserons si on se rebiffe. Mais il faut planquer le module ! C'est le plus important !

Ezra passa la tête par la porte et cria :

- Mister V ! Amène-toi !

Le droïd de pilotage roula jusqu'au docteur Lohrn.

- Oui, docteur ? Que dois-je faire ?

- La situation est grave. Y a-t-il moyen, de… blast !

La jeune femme montra du doigt quelque chose derrière le droïd. Celui-ci pivota sur lui-même.

- Qu'y a-t-il, doc…

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Vive comme l'éclair, Ezra avait poussé le commutateur d'arrêt d'urgence situé à la base de sa tête conique. Elle se dépêcha d'ouvrir le panneau arrière, et appela Chi'ta.

- Viens ici, vite !

La petite padawan releva la tête, les yeux rougis. Ezra lui intima de venir à grands gestes.

- On se lamentera plus tard, ça urge ! Viens par ici !

La jeune fille sursauta, et trottina aussi vite qu'elle put jusqu'à la cabine de pilotage.

- Le module, vite ! Cache-le là-dedans !

- Que je… oh !

La jeune fille cala immédiatement l'œuf entre deux plaques de circuits intégrés. Ezra referma la trappe, et ralluma le droïd.

- …teur Lohrn ?

- Euh… oh, rien, j'ai dû mal voir.

- Venez vite ! ordonna Dankin.

Il prit les deux padawans, un au bout de chaque bras, et les poussa jusqu'à la réserve du vaisseau. Vite, il appuya sur le bouton du mécanisme dérobé d'ouverture de la porte réservée à la cargaison secrète.

- Cachez-vous là-dedans, et n'en bougez pas avant qu'on ne revienne !

Et sans attendre de réponse de leur part, il les balança dans la planque et referma sur eux la cloison. Il rejoignit le docteur Lohrn qui était toujours dans le cockpit. Celle-ci écoutait la voix nasillarde.

- Allons, docteur Lohrn, conduisons-nous en personnes responsables. Je sais que vous pourriez rester trois semaines sans avoir besoin de sortir, mais je n'aurai pas la patience d'attendre si longtemps. Je vous laisse le choix : ou vous sortez sans histoire, et nous discutons de manière civilisée, ou je détruis votre vaisseau. Je vous laisse une minute pour réfléchir. Passé ce délai, j'incapacite vos réacteurs qui me paraissent déjà bien mal en point et je vous lâche dans l'atmosphère. Vous finirez aplatis comme des crêpes. Une minute.

Ezra et Dankin se regardèrent. Pas la peine de réfléchir davantage.

- Les droïds, rangez-vous tous dans l'entrepôt et éteignez-vous, ordonna Dankin d'une voix puissante.

Conformément aux instructions du mercenaire, les droïds obéirent au Togorien sans hésiter. Résolus à tout recevoir, le chasseur et la doctoresse marchèrent jusqu'au sas, la doctoresse coupa la sécurité, rabaissant la rampe.

En descendant, Ezra et Dankin virent d'abord Canderous en train de se relever. Il avait l'air à peu près indemne, quoique très affaibli. Ezra comprit qu'il avait probablement été simplement réduit à l'impuissance avec des rayons paralysants – aucun homme ordinaire, même vêtu d'une armure, n'aurait survécu à un tel nombre de salves à impulsion laser simultanées. Puis ils remarquèrent la trentaine d'hommes en armure qui les entouraient, tous prêts à se servir de leurs fusils à impulsion. Enfin, le regard de la jeune femme tomba sur une silhouette tassée, la tête engoncée entre les épaules, dans l'encadrement d'une grande porte.

- Mes très chers amis, soyez les bienvenus à bord du Secutor !

Canderous rejoignit péniblement les deux autres. Il souffla :

- Je reconnais cette voix…

- Et ce visage me dit quelque chose, ajouta Ezra.

Approchant à pas lents, leur interlocuteur apparut plus clairement. Il fit un geste vers une autre porte sur le côté.

- Emmenez-les dans leur suite, qu'ils profitent bien de leur séjour.

Puis il se tourna vers un petit groupe de nettoyeurs derrière lui et désigna le Vandread.

- Vous autres, fouillez-moi cet appareil de fond en comble. N'oubliez pas qu'il reste encore deux personnes à bord. Ce sont des enfants, mais ils savent utiliser la Force, ça les rend plus redoutables qu'ils ne paraissent. L'un d'eux a déjà mis hors circuit quelques-uns de vos collègues. Souvenez-vous que je les veux vivants !

C'est toujours ça, pensa le docteur Lohrn pendant que les tueurs la poussaient hors du hangar.

- J'ai… j'ai peur.

- Moi aussi, mais je préfère ne penser à rien.

Dans la cache, il faisait très sombre. Il n'y avait qu'une petite lampe rouge, et Liam avait du mal à distinguer sa condisciple.

- « Faire le vide », c'est toi qui me l'as appris. Nous devons rester concentrés.

- Ce sera difficile. J'ai… j'ai envie de faire pipi !

Liam fit la moue.

- J'avoue que ça n'aide pas.

- Chut ! Ils… ils sont à bord !

Elle avait raison. Les bips caractéristiques des communicateurs des armures des nettoyeurs du Soleil Noir retentissaient à travers la cloison.

- Réglage sur la fonction incapacitante. Ordre de les ramener vivants.

- Confirmation.

Non loin d'eux, les deux padawans entendaient des claquements secs les bottes d'individus en train de marcher le long des couloirs du Vandread. Ils étaient serrés l'un contre l'autre, osant à peine respirer. Les voix rauques commentaient chacune de leurs actions.

- Localisation de droïds mécaniciens. Neutralisation par ondes électromagnétiques.

- Confirmation. Allumage des senseurs.

- Utilisation des fumigènes. Mode thermographique activé.

Ils entendirent un long sifflement qui semblait évoluer à travers toute la remise. Liam ferma les yeux, tentant d'affiner ses sens pour déterminer combien il y avait d'hommes. Trop nerveux, il n'y parvint pas. Il tenta bien de garder son calme en récitant le credo de l'Ordre.

Il n'y a pas d'émotion, il y a la paix, il n'y a pas la passion, il y a la sérénité, il n'y a pas de m…

Soudain, la porte s'ouvrit. Liam cessa de réfléchir. Il bondit hors du compartiment, sabre-laser prêt à frapper. Devant lui, trois nettoyeurs en combinaison de combat le fixaient à travers les hublots teintés de leurs masques. Deux d'entre eux brandissaient leurs fusils à impulsions, le troisième tenait le tuyau cylindrique d'un appareil à souffler du gaz. Le padawan fit de gracieux moulinets de son arme, frappant successivement chacun des trois tueurs. Mais si le premier tomba avec un glapissement étouffé sur le carrelage, les armures des deux autres absorbèrent le choc. À peine le jeune homme eut le temps de voir le nettoyeur brandir son fusil que la rafale éclata, le plongeant aussitôt dans l'inconscience.

La petite Drall se mordit les lèvres pour ne pas crier.

Ne pas bouger, ne pas bouger ne pas bouger ne pas bouger…

- Procédure préventive.

Le sifflement retentit de nouveau, mais cette fois elle vit un nuage de fumée verdâtre s'abattre sur elle. Elle n'eut pas le temps de retenir sa respiration, trop surprise, et sentit venir des vertiges. Juste avant de sombrer dans le coma, elle murmura :

- Liam…

Mais le jeune padawan n'avait aucune conscience de ce qui se passait autour de lui. Encore une fois, Liam suivait des événements qui étaient arrivés à Keltan. Il était dans une grande salle circulaire, bien éclairée. Au centre de cette grande pièce, il vit deux grands sarcophages stylisés, d'or, de platine et de cuivre. Il vit Martouf allongé dans l'un des sarcophages, et Na'toth dans l'autre. Tous deux étaient nus, et attendaient avec anxiété. La voix de Keltan parlait pendant que ses doigts agiles pianotaient sur un clavier complexe.

- Parfait, vos altesses. Dans quelques secondes, le processus de conservation sera actif, et vous pourrez reposer en attendant que les choses se calment. Nous veillerons sur vos enveloppes le temps qu'il faudra, jusqu'à ce que les conséquences de la folie des Humains soient dissipées.

- Un instant, frère ! dit alors Martouf d'une voix puissante. J'ai une dernière chose à te demander.

- Je t'écoute, mon Roi.

- Je souhaite que tu fermes ma chambre de stase en premier. Ainsi, si jamais il devait y avoir un dysfonctionnement fatal, tu pourras corriger tes calculs, et ma Reine n'aura aucun problème.

La main de Keltan hésita un moment, puis il répondit :

- Il ne devrait y avoir aucun problème, mais puisque telle est ta volonté, je ferai comme il te siéra, mon Roi.

Ainsi fit Keltan. Quelques secondes plus tard, le couvercle se rabattit lentement sur le sarcophage. Juste avant sa fermeture, Martouf déclara encore : « Tout ira bien, ma Reine ! » et la boîte se ferma dans un grand bruit. Na'toth en avait les larmes aux yeux.

- C'est terminé, ma Reine. Martouf est en parfaite hibernation. Maintenant, c'est ton tour.

Keltan se penchait à nouveau sur le panneau de commande, quand la femme se redressa, sortant à moitié de son cercueil.

- Keltan ! Attends !

Encore une fois, la main de Keltan s'arrêta au-dessus des boutons d'ivoire.

- Qu'y a-t-il, ma Reine ?

- Viens par ici, je te prie.

Keltan s'approcha de Na'toth, superbe et digne dans son angoisse. Quand il fut près du sarcophage, elle le serra dans ses bras.

- Maintenant que Martouf ne peut plus entendre, j'ai quelque chose à te dire, frère.

- Je t'écoute, ma Reine.

- De tout mon cœur, j'aime Martouf, mais je te considère comme mon meilleur ami, tu le sais. Je peux ainsi te parler en toute confiance.

- Oui. Je te suis très reconnaissant de cette confiance, et te la rends.

- Écoute, je… je suis bien malheureuse de ce qui nous arrive, et de ce qui m'est arrivé, à moi… mais je crois que Martouf est plus malheureux encore, et que les ténèbres ont emprisonné son esprit.

- Ce n'est pas à moi de le juger.

- Je sens aussi cette noirceur en moi. Je ne puis dire si elle se dissipera, ou si elle s'amplifiera pendant cette stase, mais… j'ai peur que nous ressortions de cette épreuve en étant horriblement défigurés.

- Vos corps seront parfaitement conservés, n'aie crainte.

- Je voulais parler de ma personnalité, Keltan. Peut-être que je ne serai plus la même en sortant de ce cercueil.

- Ne sois pas pessimiste.

- Je tâcherai de m'accrocher à mes principes, mais si jamais je devais changer à mon réveil, je te demande – non, je te supplie de me rappeler quelle femme j'ai été. Promets-moi que tu chanteras pour moi le Chant de la Sérénité.

- Je te le promets… ma sœur.

Ils s'embrassèrent une dernière fois, puis Keltan retourna aux commandes de la machinerie, et mit en marche le sarcophage de stase de Na'toth. Un grand silence s'abattit sur la chambre. Keltan marmonna juste : « Jakel… comment tout cela va finir ? ». Puis il quitta la pièce. Derrière la porte, Ageer attendait.

- Oh, frère Ageer ?

- Enfin, je t'attendais, frère Keltan. Bratak n'est pas avec toi ?

- Jakel l'a déjà mis dans sa chambre de stase…

En se rappelant le souvenir encore brûlant des derniers instants de Jakel dans ses bras, Keltan hésita, eut du mal à respirer. Ageer se montra compréhensif.

- Je compatis, frère.

- Merci, frère, mais nous ne devons pas faillir au dernier moment. Il faut nous préserver, et maintenant, c'est ton tour. Allons-y !

Les deux Kathols déambulèrent le long d'un long couloir très haut de plafond. Ageer rompit le silence :

- Puis-je te parler avec sincérité, mon frère ?

- Bien sûr, tu sais bien qu'il n'y a aucun secret entre nous.

- À mon avis, Martouf s'engage sur une voie dangereuse. Je ne reconnais plus sa façon de raisonner.

- Il est encore bouleversé par ces affreux événements, il s'en remettra.

- Je crains que non, frère Keltan. Je me demande si je ne devrais pas faire quelque chose de mon côté.

- Il n'y a rien d'autre à faire que ce que nous faisons, mon frère.

- Peut-être pas, frère… Je me demande si…

Une alarme hurla, tandis qu'une voix s'écria dans les haut-parleurs « Alerte, les Humains attaquent le Puits de Vie, je répète : les Humains attaquent le Puits de Vie ! ». Les deux Kathols se regardèrent avec panique.

- Vite, Ageer, je dois programmer ta stase !

- Et toi ?

- Je vais tenter de faire quelque chose !

- DarkStryder saura bien défendre le Puits de Vie !

- Oui, mais il peut y avoir des blessés, et je dois veiller à la stabilité des âmes ! Viens vite, allons à ta chambre !

Les deux Kathols se précipitèrent dans une petite pièce où attendait un sarcophage tout simple, sans décorations complexes. Ageer se déshabilla rapidement et s'installa à l'intérieur.

- Rendez-vous au-delà de l'éternité, mon frère ! salua Keltan avant d'appuyer sur le bouton de mise en marche.

Le cercueil se referma, le système de stase se mit en marche. Cet appareil-là, bien plus simple d'utilisation que celui du couple royal, était également moins confortable et moins solide, mais Ageer était désormais en sûreté.

Parfait. Maintenant, le Puits de Vie !

Keltan était maintenant complètement seul. Il courut à travers les couloirs, et arriva dans le parc. Déjà les premiers bâtiments étaient en ruines. Il traversa les espaces verts, quand soudain une demi-douzaine d'Humains jaillit de derrière les buissons et des bâtiments détruits. Tous étaient habillés avec des toiles grossières, des gilets de cuir sombre, portaient de grosses lunettes de protection, et des tatouages disparaissaient presque sous leurs chevelures anarchiques. Ils dégainèrent leurs vibro-lames.

- Tu es l'un d'eux ! À cause de toi, nous allons tous mourir, mais contrairement à toi, on mourra sans souffrir !

- Ne faites pas ça ! Vous ne savez pas…

Mais les Sith, car c'était bien des Sith, ne laissèrent pas Keltan ajouter un mot. Ils se jetèrent tous ensemble sur lui, et le découpèrent vivant. Il hurlait, hurlait, mais les assaillants ne s'arrêtèrent pas pour autant. Alors qu'il était par terre, en train d'expirer douloureusement, il sentit que le massacre cessait, et vit que les Sith s'écartaient. Un très grand homme très large d'épaule, aux yeux cybernétiques, s'approcha lentement. Lui n'avait pas de vibro-lame, mais brandissait un sabre-laser. Arrivé juste devant le malheureux Kathol, il articula lentement avec un sourire cruel :

- Les Jedi nous ont tous condamné en détruisant votre machine, mais avant de disparaître dans le néant, j'aurai la satisfaction d'avoir la tête de l'un des vôtres !

Et sans hésiter, le commandant Sith abattit son arme sur le visage de Keltan.

- Debout, debout ! chantonna une voix moqueuse, avec un fort accent rodien.

Redevenu lui-même, Liam Kincaid ouvrit péniblement les yeux. Une lumière vive l'éblouissait. Il essaya bien de mettre sa main devant le visage pour rendre son réveil plus supportable, mais n'y arriva pas. Il comprit alors qu'il était solidement menotté aux poignets et aux chevilles à un mur.

Quand Chi'ta reprit ses esprits, la première chose qu'elle éprouva était une terrible sensation de vide, d'aveuglement. Une sensation affreusement familière, qui lui rappela cette soirée où la Mante de Kathol avait pondu une larve en elle. Elle ouvrit les yeux, vit qu'elle était attachée à côté de Liam, de la même façon. Elle prit quelques secondes pour analyser la situation. Ils se trouvaient dans une pièce sombre, mais très bien entretenue. Devant eux, il y avait une lourde porte blindée à côté de laquelle se tenaient deux soldats d'élite du Soleil Noir. Et au milieu de la pièce, quelqu'un était tranquillement assis à califourchon sur une chaise, appuyé contre le dossier.

- Ah, enfin, on va pouvoir causer.

L'individu se leva. Ses traits devenaient plus nets. C'était un Rodien à la peau granuleuse de couleur verte, de taille moyenne, mais assez large d'épaules. Ses grands yeux brillaient d'une lueur malsaine, et son museau remuait nerveusement. Il portait une combinaison de cuir noir rembourré sous un grand manteau noir, et des gants de la même matière. Ses bottes cirées claquaient sur le carrelage. Il portait au ceinturon un curieux objet : une sorte de brique en obsidienne ciselée de multiples gravures complexes décorées d'or. Les deux padawans reconnurent avec une certaine appréhension un module DarkStryder.

Je reconnais cette voix ! pensa soudain Liam. Et j'ai déjà vu ce visage. Pas en vrai, mais peut-être sur une vidéo ou… un dossier de la République !

- Qui… qui êtes-vous ? Je me sens mal…

- Vous avez raison, je manque à mes devoirs d'hôte. Je suis Gorak Khzam.

- Khzam… ? Le complice de Sprax ? demanda Chi'ta, soudain affolée.

- Avec fierté, répondit le Rodien en s'inclinant profondément. Je suis effectivement le vigo Gorak Khzam, chargé de la recherche sur les matériaux et organismes inconnus. Cela fait un petit moment que je me passionne pour DarkStryder, et je dois vous avouer que je commence à vous trouver un peu… gênants.

Liam décida de tenter quelque chose.

- Vous allez nous laisser partir.

- Je ne crois pas, non.

- Vous avez envie de nous renvoyer chez nous.

- Même pas en rêve.

Comprenant ce que Liam tentait de faire, Chi'ta essaya à son tour.

- Nous n'avons rien qui puisse vous intéresser.

- Bien au contraire, ma petite dame.

- Vous avez pitié de nous, vous avez à cœur de nous relâcher.

- Non, vous venez à peine d'arriver !

Le sourire de Khzam s'était allongé à chaque réponse de sa part, jusqu'à devenir vraiment effrayant. Liam s'exclama :

- Mais c'est pas vrai ! Pourquoi ça ne marche plus ?

- Quoi ? Oh ! Vous parlez sans doute de vos pouvoirs de Jedi ! J'ai bien peur qu'ils ne soient totalement inefficaces à l'heure actuelle.

Chi'ta bégaya :

- Liam, il ne ment pas ! Je ressens encore cette sensation de vide !

- Et moi aussi, je la sens ! C'est… abominable !

Khzam ricana, ce qui énerva le padawan.

- Qu'est-ce que vous nous avez fait, espèce de tordu ?

- Moi ? Rien du tout. En fait, ce qui doit vous gêner, ce sont mes chers petits amis.

Le Rodien montra alors quelque chose de perché sur son épaule que les deux jeunes gens n'avaient pas encore bien vu dans la pénombre. Une sorte de petit lézard brun sommeillait tranquillement sur le manteau du Rodien. Les deux gardes avaient chacun sur leur combinaison un lézard de la même espèce.

- Ces petits animaux s'appellent des Ysalamari. Savez-vous ce que c'est ?

- Oui… murmura Chi'ta. On nous a appris à les reconnaître, à l'Académie.

- Et donc, vous savez quelle amusante propriété ils ont développé ?

- Ils émettent une bulle de quelques mètres de diamètre à l'intérieur de laquelle la Force ne peut pas circuler, répondit Liam, frustré et furieux.

- Exactement. Vous êtes maintenant deux citoyens parfaitement ordinaires. Vous allez réapprendre à vivre une vie normale, comme lors des premières années de votre précieuse petite vie.

Khzam avait rapproché son faciès verdâtre de la figure du jeune homme.

- N'est-ce pas merveilleux que de se sentir conforme aux autres ? De ne plus être une anomalie qui suscite peur et répulsion ?

- Je ne me suis jamais pris pour une anomalie, sale bâtard !

- Surveillez votre langage, jeune homme… Il serait dommage que vous disparaissiez sans laisser d'adresse, comme votre chère Maître Jessa Halbret.

Liam serra les poings, alors que Chi'ta sentit sa gorge se serrer. Le Rodien continua d'un ton faussement plaintif :

- Cette pauvre Jessa… alors comme ça, elle aurait des ennuis ?

Puis il partit d'un grand ricanement dément qui fit frissonner le jeune Humain.

- Comment un individu aussi ignoble que vous peut oser parler d'elle sans s'écorcher la bouche ? osa courageusement Chi'ta.

Le Rodien écrasa sa botte sur la paroi, juste à ras des côtes de la jeune Drall.

- Ma jeune amie, vous ne savez rien sur Jessa. Halbret, Dajus, Mandara … elle a porté bien des noms et rempli moult fonctions avant de rejoindre l'école des Jedi.

- Sa vie ne nous regarde pas, et vous encore moins ! aboya Liam.

- Un peu, quand même, mon jeune ami. Jessa Halbret avait une mère biologique, c'est un fait. Mais elle n'a jamais eu de père, à proprement parler. Juste quelques paillettes de semence masculine. Et vous devez savoir qu'elle est le fruit d'une expérience menée il y a près d'une quarantaine d'années par le Soleil Noir.

- Comment ?

- Oui, oui, jeune Drall. Mes employeurs avaient mis la main sur un échantillon d'ADN, récupéré par l'une de leurs équipes. Nos analystes ont rapidement compris qu'il s'agissait du cadavre d'une larve de créature pas encore répertoriée. Ils ont trouvé cette larve à bord d'une navette qui avait dérivé dans l'espace pendant quelques mois avant de parvenir jusqu'à nous. Le pilote était mort empoisonné de l'intérieur par un puissant venin, mais il avait emporté quelques œufs. Le vaisseau venait du secteur Kathol.

Khzam recula, et se mit à faire les cent pas dans la cellule. Un lourd silence plana, silence rompu par Chi'ta.

- Non… non, ne nous dites pas que Maître Halbret a été conçue avec de l'ADN de Kathol. Je ne le croirai pas !

- C'est pourtant ce que nous avons fait, petite fille. Et nous ne l'avons pas quittée, pendant toute sa vie, à son insu, nous l'avons surveillée, analysé chaque mouvement de son évolution. Nous l'avons placée dans une importante famille bourgeoise, puis elle a pris du galon dans la Marine Impériale, avant de travailler pour le Moff Sarne. C'est à la suite de la mission de l'Étoile Lointaine que je me suis montré à elle sous ma véritable identité. Oui, une fois qu'ils ont détruit DarkStryder et éliminé Sarne, le Soleil Noir a fait le ménage, et je lui ai tout raconté. Vous auriez dû voir la tête qu'elle a fait à ce moment… encore que les vôtres ne sont pas mal non plus.

- Skywalker nous a dit que les Kathols avaient juste fait des expériences sur elle.

- Il vous a menti, jeune Humain.

- Non ! C'est vous le bandit, c'est vous le menteur ! s'écria Chi'ta.

- À vous de voir. Il est vrai que les Jedi sont censés incarner la vertu… même s'ils ne s'en acquittent pas toujours tout le temps.

- Chi'ta, même si même si ce sale type dit vrai, on s'en fout ! Maître Halbret s'est bien rattrapée par la suite en devenant l'un des membres du Conseil des Jedi !

Cette affirmation, dite avec assurance par le padawan, redonna du tonus à la petite Drall. Elle fit une moue pincée en direction du vigo.

- Liam a raison. Maître Halbret a mon respect, mon admiration et ma fidélité. Et ce ne sont pas les vilaines paroles d'un individu aux mains couvertes de sang qui me feront changer d'avis à son sujet !

- Voilà qui est parler vraiment en Jedi, mademoiselle Koskaya. Je suis sûr que vos parents seraient fiers de vous. Je devrais peut-être rendre une petite visite à Maman Raïatea et Papa Eden'cho…

Khzam avait eu un sourire terrible, en parlant d'une voix glaciale. Chi'ta se concentra de toutes ses forces, préférant ne pas penser à cette menace. Le Rodien reprit :

- Mais je ne vais pas m'éterniser avec vous. Je vous laisse, j'ai à traiter avec vos amis. Comme je vous aime bien et que vous êtes des petits élèves très sympathiques, je vais vous octroyer un privilège spécial. Gardes, emmenez-les dans la « salle », et n'hésitez pas à leur atomiser les jambes s'ils tentent de fuir.

Khzam appuya sur un bouton, et les menottes s'ouvrirent d'un coup, laissant les deux condisciples sur le carrelage. Les deux gardes en armure noire les relevèrent de force, et les poussèrent à l'extérieur de la cellule.

Ezra, Canderous et Dankin avaient aussi été solidement attachés au mur, après avoir été préalablement désarmés, fouillés, et sommés de se tenir tranquille. Canderous avait dû retirer son armure, et était maintenant en sous-vêtements. Ils étaient à présent tous les trois seuls dans une grande cellule faiblement éclairée, et faisaient face à une vitre derrière laquelle il n'y avait aucune lumière. Dankin se tourna vers le mercenaire et lui dit :

- T'as de la chance qu'ils ne t'aient pas abattu.

- T'appelles ça de la chance ? S'ils ne l'ont pas fait, c'est parce qu'ils en ont reçu l'ordre, et ce qu'on nous réserve risque d'être autrement plus désagréable.

La porte latérale s'ouvrit sur le Rodien. Ezra cracha avec mépris.

- Je vous reconnais, maintenant ! Gorak Khzam, le traître de l'Étoile Lointaine !

- Ah non, docteur Lohrn, je proteste, répondit l'intéressé avec un sourire moqueur. Vous devriez apprendre à faire la différence entre un traître et un espion. Le traître est celui qui tourne le dos à ce pourquoi il s'est engagé en échange d'une contrepartie à la mesure de ses ambitions. De l'argent, une meilleure situation, ou tout autre objet digne de sa convoitise. L'espion, c'est différent. Son travail n'est peut-être pas très glorieux selon certains points de vue, mais il conserve intactes les notions de loyauté et de don de soi. Quand je me suis engagé auprès de l'équipage de Keleman Ciro, j'avais déjà d'autres employeurs, et des objectifs à remplir, objectifs que j'ai accomplis bien au-delà de leurs espérances, d'ailleurs. Et aujourd'hui, ma mission continue. Le Soleil Noir brille toujours sur ce système.

- Je croyais que les Seigneurs de l'Expansion avaient fait le ménage au Soleil Noir ! On nous aurait menti ?

- Bien sûr que non ! Ils ont fait des dégâts considérables, à tel point que toute notre cellule du secteur Tapani a été complètement réduite à néant ! Il a fallu que je vienne en personne régler le délicat problème que vous constituez. C'est dire !

- Ouais, il y a de quoi être fier ! répliqua Canderous. On aura droit à une médaille ?

- Sans doute à titre posthume, la médaille des banthas stupides, si vous continuez à m'interrompre, maître Tal. En effet, l'heure tourne, et maintenant il est grand temps que nous ayons une petite conversation, que vous la souhaitiez ou non.

- Vous allez nous torturer ? demanda Ezra sur un ton de défi.

- Je vais plutôt me livrer à une expérience intéressante. Je vais voir jusqu'où les Humains peuvent ou non éprouver de la culpabilité.

- Autant mettre les choses au point tout de suite : je n'ai aucun regret pour Sprax.

- Vous avez raison, docteur, et je partage votre avis le sort de Sprax m'est indifférent. Quand on est un vigo, il y a des avantages, mais une telle position implique des risques, et Sprax les connaissait. Je n'ai aucune intention de le venger. Mais votre geste inconsidéré m'oblige à employer d'autres moyens pour obtenir les réponses à mes questions. Puisque Sprax ne peut plus parler, vous allez le faire pour lui. Ce qu'il vous faut, c'est un stimulus suffisamment efficace.

Le Rodien sortit une télécommande de sa poche. Il appuya sur l'un des boutons, et une lumière s'alluma derrière la vitre. Les trois camarades purent voir un très étrange dispositif. C'était une sorte d'immense cage en verre, en forme de losange dont l'extrémité supérieure et la base étaient plates. Au-dessus et au-dessous de la cage, il y avait un prisme pyramidal raccordé à des cellules énergétiques d'un modèle ancien. Deux des panneaux de verre montés sur charnière étaient ouverts. Ezra serra la mâchoire en voyant les deux padawans cernés par quatre nettoyeurs. Chi'ta aperçut le Mandalorien, et ouvrit de grands yeux.

- Canderous ! Vous êtes viv…

L'un des nettoyeurs la bouscula d'une violente bourrade. Khzam leva les mains.

- Allons, allons, s'il vous plaît. Un peu de tenue avec notre invitée prestigieuse. J'en profite pour vous prévenir, chers amis. Mes hommes portent sur leurs épaules des Ysalamari, de petits animaux créant une bulle de néant dans la Force. Inutile donc d'espérer quoi que ce soit d'extraordinaire de leur part.

- Laissez ces gosses partir, rétorqua Ezra. Ils ne représentent rien pour vous.

- Bien au contraire, ils représentent une occasion unique et inespérée. Laissez-moi vous expliquer les choses. En premier lieu, permettez-moi de vous présenter le fleuron de ma collection d'artefacts.

Khzam se racla la gorge, et fit son exposé sur un ton professoral, en marchant tranquillement de long en large.

« Pendant l'époque des Purges Impériales, vous le savez, la vie des Jedi était un véritable challenge. Ils étaient sans arrêt traqués par les forces de l'Empire. La grande majorité a été massacrée, notamment tous ceux de l'Académie de l'Ancienne République. Mais par la suite, l'Empereur Palpatine a légèrement changé de politique. Si les Jedi représentaient un danger par rapport à son autorité, ils pouvaient également devenir de redoutables instruments, à condition d'être bien affûtés et bien maniés. Alors s'en est suivi une nouvelle voie : Palpatine a sélectionné quelques-uns de ses agents qui s'avéraient sensibles à la Force – les plus dignes de confiance, évidemment. Il y avait le seigneur Vador, le Grand Inquisiteur Tremayne, et d'autres moins connus, mais tout aussi efficaces.

« Ce petit groupe d'agents entraînés a capturé tous les Jedi potentiels qui passaient à leur portée. Chacune de leurs proies se voyait offrir le choix entre la soumission ou la torture. Quelques-uns ont suivi Palpatine, bon gré mal gré. Il y en a même qui se sont volontairement présentés à lui pour entrer dans son système, parmi les moins scrupuleux. Mais la grande majorité, fidèle à ses principes, a préféré disparaître dans des souffrances atroces. Le nec plus ultra de ce groupuscule était le supplice de la Cellule d'Obédience.

« La Cellule d'Obédience est un dispositif très sophistiqué. Je ne décrirai pas précisément comment cela fonctionne, ça prendrait trop de temps et je ne suis même pas sûr de comprendre moi-même à cent pour cent toute la mécanique. J'avouerai que je suis tout excité, car vous me donnez l'occasion de mettre pour la première fois en pratique ce que je connais en théorie. L'expérience ne prend en effet tout son sens que lorsque la personne enfermée à l'intérieur est un Jedi.

« Quand je mettrai la machine en marche, une brume va envahir le réceptacle. Les deux prismes qui encadrent la cellule enverront des décharges électriques, et si mes renseignements sont bons, nos deux amis vont vivre une expérience qu’ils n’ont sans doute jamais vécue aussi intensément. La brume comprend des gaz hautement hallucinogènes. Et d’après les documents que j’ai trouvés, ces gaz qui agissent directement sur les zones du cerveau les plus sensibles aux sentiments les plus primaires : la colère, la peur… il paraît que c'est exactement ce avec quoi se nourrit le Côté Obscur de la Force. La vict… le patient voit alors ses pires craintes se matérialiser, jusqu'à la folie. La seule façon pour lui de tenir le coup, je vous le donne en mille, c'est de jouer le jeu du Côté Obscur. Puiser dans ses réserves de rage et de colère pour résister à la douleur qui secoue chaque molécule de son être.

« Cet appareil est donc une machine à programmer des Jedi Noirs, ni plus, ni moins. Pendant la période de l'Ordre Nouveau, les quelques Cellules d'Obédience de l'Empire tournaient à plein régime. Et aujourd'hui, je vais avoir enfin l'occasion d'en voir fonctionner une pour de bon. »

Le Rodien s'était arrêté devant les prisonniers, tournant le dos à la vitre.

- La séance va maintenant commencer. En tant que vigo du Soleil Noir, j'ai la responsabilité de tout un département, celui de la recherche sur les matériaux non répertoriés et les technologies inconnues. Cela fait plus d'une demi-douzaine d'années que je focalise mes recherches sur la Technologie DarkStryder – c'est même pour ça que le Soleil Noir m'a intégré dans ses rangs. Vous avez mené vos recherches, je présume que vous voyez un peu de quoi je parle ?

- La croisade de l'Étoile Lointaine ?

- Précisément, docteur Lohrn. C'est au terme de cette singulière croisière que j'ai permis aux agents du Soleil Noir de débarquer sur la planète Kathol. Ils ont emporté tout ce qu'ils ont pu avant de retourner au quartier général de l'antenne dont je suis maintenant responsable. Quelques années plus tard, nous n'avions malheureusement pas beaucoup avancé dans nos recherches, mes confrères hésitaient même : allaient-ils finalement nous couper les crédits ? C'est à ce moment-là qu'arrive l'inattendu : un vaisseau spatial isolé, le Carbonite, qui se fait détruire en plein vide spatial par quelque chose qui fonctionne vraisemblablement avec la technologie DarkStryder. Je reçois un appel du vigo Sprax, résident du Secteur Tapani, théâtre de ce rebondissement. Je n'ai pas hésité longtemps. Je me suis rendu sur place. Hélas, le Soleil Noir n'a pas une implantation aussi importante dans le Secteur Tapani que dans le Noyau ou l'espace Hutt. Cette influence de la haute noblesse était un frein sérieux à nos recherches.

- Et c'est là que Sprax vous a conseillé de foutre le bordel, compléta Canderous.

- Dommage seulement que Quayle vous ait reconnu, osa le docteur Lohrn.

- J'aurais aimé l'abattre moi-même, mais le fait d'assister à son décès m'a suffi.

- Vous voulez dire que… vous étiez à l'anniversaire ?

- C'est vous-même qui m'avez fait entrer, maître Tal. Un Rodien que vous avez vu dix secondes dans un secteur où il n'était jamais allé, le temps de valider le nom de ma fausse carte d'identité… je ne courais aucun risque. J'étais au fond de la salle, dans un coin sombre. Quayle n'a pas eu l'occasion de me reconnaître une deuxième fois – et je suppose qu'il était trop nerveux pour voir Sprax. Mais tout ceci, vous connaissez déjà. Ce n'est que du passé. Et ce qui nous réunit ici, c'est l'avenir. Vous avez assisté à bon nombre de choses ces derniers mois, choses auxquelles je n'ai eu accès moi-même. Et j'aimerais bien avoir votre témoignage. Et ce témoignage, je l'aurai de gré…

- Ou de force ? gronda Dankin.

- Non pas, maître chasseur. Vous me direz ce que vous voulez, et dans le cas contraire, ce ne sera pas vous qui souffrirez. Enfin, pas physiquement, du moins.

Khzam considéra à travers la vitre les deux jeunes gens, comme un zoologue face à une espèce inconnue. Il se caressa le menton, puis désigna du doigt alternativement chacun des padawans.

- Voyons, voyons… par lequel commencer ? La galanterie me pousserait à choisir la femelle en premier, mais d'un autre côté, je soupçonne le mâle d'être plus tonique, plus endurant. Les Humains restent plus solides que les Dralls, de toute façon, et nous pourrons nous permettre de tâtonner.

Khzam saisit un petit communicateur rattaché à son gilet, et dit :

- Messieurs ? Veuillez conduire l'Humain.

Sans dire un mot, deux des hommes en armure poussèrent Liam à l'intérieur. Khzam pressa encore un bouton de sa télécommande, et les deux panneaux se refermèrent.

- N'ayez crainte, il y a de l'oxygène. Ce n'est pas ce qui doit inquiéter notre jeune sujet. Non, ce qu'il va maintenant éprouver, c'est sa confiance en vous. Depuis près d'une dizaine de mois que vous collaborez ensemble dans le Secteur Tapani, des liens solides ont dû se créer entre vous. Vous avez dû vous sauver mutuellement la vie déjà plusieurs fois. Néanmoins, ne le cachons pas, vos relations ne sont peut-être pas aussi idylliques qu'on pourrait penser. Du mystère, de la méfiance, de la convoitise pourraient vous séparer. En effet, ne l'oublions pas, nos deux jeunes amis ici présents ont quelque chose que vous n'aurez jamais.

- C'est-à-dire ?

- La Force, docteur Lohrn. Vous êtes la mieux placée pour savoir ce que cela signifie. En dehors de cet instant particulier, ils ont vu et verront toute leur vie des choses que vous n'appréhenderez jamais. Ils ont accès à un niveau de conscience bien au-delà de celui de la plupart des êtres intelligents. Ce n'est pas seulement une question d'accélérer la guérison ou de faire des bonds de cent mètres de long. C'est aussi une qualité supérieure de perception de la réalité. Et ça, avouez qu'il y a de quoi rendre envieux bon nombre de personnes. Et de quoi omettre certaines promesses d'amitié faites. Peut-être ont-ils confiance en vous, et peut-être pas. Peut-être tiennent-ils à vous, et peut-être qu'ils ne vous considèrent que comme de simples pions jetables. Peut-être savent-ils déjà que vous seriez prêts à tout pour sauver vos peaux… y compris abandonner deux dangereux arrivistes infiltrés dans un secteur dont ils pourraient facilement prendre le contrôle...

À la fois affolée et révoltée, Ezra tendit le cou sur le côté, essayant de voir les padawans, et s'égosilla :

- Les enfants ! Surtout n'écoutez pas ce bandit !

- Inutile, docteur Lohrn, ils ne peuvent pas nous entendre. Ils n'entendront que le son de ma voix, si j'enclenche mon microphone. Vous, par contre, vous allez pouvoir profiter de l'image et du son. Leur destin est maintenant dans vos mains, et il ne tiendra qu'à vous de décider de leur sort. Tel sera le sujet de mon étude, chers amis. Donnez-moi une réponse satisfaisante, et je me montrerai indulgent. Cependant, chaque fois que vous refuserez clairement de parler, ou que vous me direz quelque chose que je ne perçois pas sincère et honnête à cent pour cent, j'appuierai sur ce bouton. Cela mettra en marche la machine, et soumettra l'occupant de la cellule à une expérience des plus désagréables. Le résultat sera inéluctable : le Côté Obscur ou la mort. Quel que soit le résultat, vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-mêmes. Vous êtes prêts ? Alors commençons !

À genoux dans la cage de verre, Liam voulut fermer son esprit, comme dans la soute du Vandread. Il n'entendait qu'un léger souffle, celui d'un système de ventilation très délicat. Il n'osait pas regarder la petite Drall, de peur de… il ne sut même pas dire pourquoi.

- Première question : ces dernières semaines, vous avez sans doute intensifié vos recherches concernant les Kathols, plus spécialement depuis ce qui est arrivé à la planète Obulette. Et pourtant, vous avez décidé de vous aventurer sur Wakeelmui. Un trou perdu au milieu de nulle part, habité par des arriérés surveillés par des Impériaux désoeuvrés. Alors quoi ? Si j'étais un imbécile, je me dirais que vous avez voulu faire un peu de tourisme ou rendre visite à l'un ou l'autre de vos parents. Mais vous savez bien que je ne suis pas un imbécile, et pour moi, il est évident que ce monde dissimule quelque chose de bien plus précieux qu'on ne pourrait penser. De quoi s'agit-il ? Une Vérité cachée ? Une arme terrifiante ! Oui ! Peut-être un puissant artefact qui ferait pencher la balance…

Ezra tenta sa chance. Elle dit :

- Nous étions venus chercher un trésor.

- Un trésor, vraiment ? Quel genre ?

- Eh bien… ce que vous avez dit, Khzam. La Vérité.

Le Rodien rapprocha son visage graveleux de la jeune femme. Son groin de tapir esquissa une moue méprisante.

- Il n'y a aucune conviction dans vos paroles. Franchement, docteur Lohrn, vous auriez pu trouver mieux.

Puis il tendit le bras en direction de la cage, et pressa un bouton de la télécommande. Rapidement, une sorte de nuage artificiel envahit la cellule. Les deux prismes se mirent à tournoyer sur eux-mêmes de plus en plus vite, et émirent des déchargés électriques multicolores qui irisèrent la cage dans de grands craquements. Liam se releva, méfiant, et resta au milieu de la cellule, n'osant approcher des parois. Chi'ta s'écria :

- Ne laisse pas la panique te briser, Liam ! Je t'en prie, concentre-toi !

Mais il eut de plus en plus de mal à entendre la voix aiguë de la petite Drall, déjà étouffée par la paroi isolante. Il ne put s'empêcher de respirer la fumée humide. Bientôt, tout se brouilla, tous ses sens s'affolèrent l'un après l'autre.

- Espèce de petite merde !

Le coup de poing lui écrasa les intestins. Liam tomba à genoux. Il ouvrit les yeux, et réalisa avec horreur qu'il se trouvait dans un lieu qui lui était familier. Avant de rencontrer Duncan Blackstorm, il avait séjourné à plusieurs reprises dans la maison de redressement du bloc où il avait passé son enfance. Devant lui se tenait le directeur de ce sinistre établissement, Dugal, un grand Humain au regard sévère, au visage barré d'une vieille balafre, souvenir des champs de bataille où il avait jadis pris du galon. Derrière lui, un garde armé surveillait la porte.

- Je t'avais dit qu'on se reverrait un jour, moustique. Cette fois, il n'y aura personne pour te sortir de là ! Plus de bande de copains, plus de juge d'instruction magnanime. Tu es légalement et totalement à moi !

Le directeur se craqua les doigts. Le jeune homme se rappela des tendances de Dugal à « s'amuser » avec les prisonniers. Mais il ne céda pas.

- J'ai quelque chose que je n'avais pas avant, et que tu n'as pas, Dugal.

- Ah ouais ? Je serais curieux de savoir quoi ?

Dugal flanqua une violente gifle à son souffre-douleur. Celui-ci cria :

- L'appui du Conseil des Jedi, chair à bantha ! Je fais partie de leurs rangs, je les représente, si tu ne me relâches pas dans l'heure, ils vont botter ton gros cul dégueulasse jusqu'à Selonia !

- Tu crois ? Je ne serais pas aussi catégorique à ta place, vermisseau. Regarde donc qui t'a livré à nous !

Dugal fit un geste, et le garde ouvrit une porte. Liam sentit son cœur s'arrêter net en voyant entrer Chi'ta Koskaya. Celle-ci le regarda avec froideur et déception. Son pelage s'était assombri, hormis quelques touffes de poils blancs. Pire, elle avait un bandeau sur l'œil gauche.

- Chi'ta…

- Je souhaiterais que vous évitiez de m'adresser la parole.

- Mais…

- Je ne vous connais pas. Je croyais vous connaître, mais c'était sans compter vos vilénies. Je ne fréquente pas les voyous de votre espèce.

- Non, c'est impossible. Chi'ta ! Après tout ce qu'on a vécu ensemble ?!

- Nous n'avons rien vécu ensemble. Nous étions de simples camarades de promotion, rien de plus. J'ai fait mon devoir en vous arrêtant. En revanche, de votre côté, vous nous avez créé bien des problèmes. Vous avez causé beaucoup de mal à l'Ordre Jedi. Moi qui avais confiance en vous…

Le padawan Gardien protesta.

- Non ! C'est impossible ! Je ne peux pas… avoir… enfin, je ne pourrai jamais te faire du mal, Chi'ta !

- Mais vous m'avez fait du mal ! glapit la jeune fille deux tons plus haut.

Et elle souleva brièvement son bandeau. Liam eut un haut-le-cœur en voyant dans quel état était son visage. C'est à peine s'il entendit sa voix reprendre :

- Ce n'est rien par rapport à ce que vous avez fait à mes amis, mes vrais amis. Votre mauvaise conduite a entraîné la mort de plusieurs élèves, tombés sous les coups des membres de votre gang.

- Gang ? Mais je n'ai pas de gang ! C'est du délire ! C'est… mais oui ! C'est juste un affreux cauchemar, ça va s'arrêter !

- Oui, ça va s'arrêter. Monsieur le directeur ?

- Oui, Dame Koskaya ?

- Mon Maître m'a demandé de vous prier de mettre cette graine de Sith à l'isolement pendant quelque temps avant qu'on ne vienne l'interner nous-mêmes. Vous pourrez vous en occuper ?

- Comptez sur moi, Dame Koskaya.

Chi'ta jeta un dernier regard méprisant à l'attention du padawan, et quitta le bureau. Dugal lui décocha un monstrueux sourire sadique. Mais Liam n'avait pas peur.

Je ne suis plus le petit môme que tu prenais plaisir à cogner, ordure !

Liam fit un geste discret, et aussitôt le garde braqua son pistolet anti-émeute sur sa propre tempe avant de tirer. Dugal fit volte-face. Le jeune homme tendit la main vers le sabre d'officier de Dugal accroché au mur. L'arme se retrouva dans sa main en une fraction de seconde. Liam, sauta en avant et la planta dans l'épine dorsale du directeur. Celui-ci gronda et tomba à genoux. Liam allait franchir la porte et s'évader, lorsqu'il se figea en entendant une voix qu'il connaissait bien gargouiller derrière lui :

- Liam… pourquoi… pourquoi as-tu fait ça ?

Le padawan se retourna, et vit avec terreur que l'homme en uniforme sur le sol n'était plus Dugal, mais Duncan Blackstorm.

Liam reprit connaissance, l'esprit complètement vertigineux. Tout autour de lui n'était qu'un tourbillon de couleurs. Il entendait derrière le martèlement de ses tempes le timbre nasillard de Khzam qui continuait son exposé.

- Et voilà ! Vous pouvez constater que l'effet sur un Jedi est particulièrement efficace ! Je pense que notre jeune ami approuvera mes paroles, n'est-ce pas ?

Mais le padawan ne pouvait rien faire. La fumée s'était complètement dissipée, mais cette expérience lui avait coupé bras et jambes. Appuyé contre la paroi, il devina plus qu'il ne vit les formes grandes et menaçantes des nettoyeurs qui l'empoignèrent et le traînèrent hors de la cellule. Deux autres poussèrent la jeune Drall à l'intérieur. Khzam eut un petit rire moqueur.

- Il va falloir vous montrer un peu plus convaincants que ça, les amis.

Canderous soupira de résignation.

- Bon, d'accord, vous avez gagné, Khzam. Ce n'est pas exactement un trésor que nous avons trouvé, là-dedans.

- Vous m'étonnez, répliqua ironiquement le Rodien. Mais bon, je vous en prie, veuillez éclairer ma lanterne !

- En fait, on a trouvé le fantôme d'un grand sage du nom d'Ageer.

Le visage de Khzam s'illumina.

- Eh bien voilà ! Voilà du concret !

- Vous voulez dire que vous ne connaissez pas ce nom ?

- Cher docteur, le Soleil Noir a aussi ses limites. Nous ne pouvons pas tout connaître sur tout, même si nous nous y efforçons ! Mais maintenant que j'ai cette pièce du puzzle, je vais tâcher d'en savoir le plus possible.

- Et vous… vous croyez aux fantômes ?

- Maître Tal, vous ne saurez croire le nombre d'événements pour le moins paranormaux que j'ai pu vivre depuis mon intégration dans le Soleil Noir. Et que vous a dit cet Ageer ?

- Il nous a parlé d'un moyen d'un moyen de vaincre les Kathols.

- C'est peut-être une opportunité aussi intéressante pour vous ? suggéra alors Ezra.

Le Rodien se tourna vers elle.

- Intéressant… Développez !

- Votre objectif, précisément, c'est quoi ?

- Mettre la main sur tout ce qui touche à DarkStryder, je vous l'ai déjà dit.

- Oui, et vous savez que Daymon Thorn utilise lui aussi cette technologie ?

- Bien évidemment. La Sphère À Torpilles Avancée n'a pas de secret pour moi. Ce cher Sprax a même fourni les transporteurs pour les matériaux et les engins de construction.

- Il mangeait à tous les râteliers !

- Les affaires sont les affaires, maître Tal. Et donc, votre thèse, docteur ?

- Nous pourrions envisager de conclure une trêve ? Nous unir contre Thorn ?

Les espoirs de Liam furent déçus lorsque le vigo éclata de rire.

- Comme c'est amusant ! Vous imaginez que je pourrais avoir besoin de vous ?

- Nous savons comment arrêter les Kathols ! Et si nous y parvenons… vous pourriez profiter de leur technologie ! Rien ne dit qu'elle disparaîtra avec elle ! D'autres races ont déjà développé leurs propres versions de cette technologie.

- Vous pensez à quelqu'un en particulier ?

- Oui, les Moines Aing-Tee ! Vous savez qui ils sont?

- Bien évidemment, même si je n'étais déjà plus à bord de l'Étoile Lointaine quand ils sont entrés dans la Faille, j'étais derrière eux, et je suivais tout avec attention. J'ai pris le temps d'observer ces êtres. Ils ne sont que de vulgaires copieurs !

- Mais si nous arrêtons Thorn, vous pourriez mettre la main sur les artefacts qu'il garde, et vous en servir même une fois les Kathols disparus ! Pour récupérer ceux des Aing-Tee, par exemple ?

Lentement, très lentement, Khzam avança son visage, le positionnant à quelques centimètres de celui de la Calipsa.

- Bien essayé, docteur. Un juge fatigué aurait pu approuver une plaidoirie dite avec une telle motivation. Mais avec moi, ça ne prend pas. J'ai appris à lire les plus petits signes d'un mensonge sur le visage d'un Humain. Et j'ai pu distinguer sur votre faciès que vous êtes presque sûre de ce que vous dites. Or, pour moi, « presque », c'est déjà trop. Rien ne garantit que je pourrai utiliser la technologie DarkStryder si vous anéantissez ses créateurs, et vous en êtes consciente. Donc, vous venez de tenter de me duper. Vous savez ce que ça signifie, n'est-ce pas ?

Derechef, le vigo appuya sur le bouton. Une fois de plus, les diffuseurs de la cellule commencèrent à laisser échapper de la fumée. Liam cria faiblement :

- Ne lui faites pas de mal ! Recollez-moi là-dedans, mais laissez-la !

- N'oubliez pas que vous êtes les seuls à blâmer, railla Khzam, sans écouter les supplications du padawan. On n'en serait jamais arrivés là si Sprax était encore en état de parler ! Sa douleur est donc le résultat de votre manque de jugement !

Dans la cage, la jeune fille était à genoux, mains jointes. Elle avait les yeux fermés, et fredonnait le Chant de la Sérénité, tentant de faire le vide dans son esprit. La brume redoubla de densité…

Au début, il n'y avait que les voix. Une foule entière parlait, exactement comme dans une salle pleine de gens. Puis la vue revint peu à peu à Chi'ta Koskaya. Elle comprit qu'elle était dans la Chambre du Grand Conseil de Procopia. Les gradins étaient remplis de conseillers, tous plus haineux et méprisants les uns que les autres. Non loin d'elle sur sa gauche, derrière le bureau sur l'estrade, la jeune fille vit le Premier Conseiller qui la regardait d'un air sévère, assis au milieu des autres membres du Grand Conseil. Les Humains dans les rangs la dévisageaient, moqueurs, empreints de pitié condescendante. Derrière le Grand Conseiller, l'écran géant présentait une carte de Procopia, avec de nombreuses zones cerclées de rouge. La petite Drall sursauta quand elle comprit qu'elle était debout juste au pupitre où s'était tenu Vaskel Savill le jour de sa déchéance. Le Grand Conseiller dit alors :

- De par vos mauvais conseils et vos idées insensées, plusieurs millions de personnes ont tragiquement péri sous les bombes de la Nouvelle République.

- La… la Nouvelle…

- Arrêtez de faire celle qui ne comprend pas ! Nous savons tous que le Conseil des Jedi a décidé de lancer l'assaut à cause des informations calomnieuses que vous avez transmises à votre gourou ! Puis s'en est suivi l'attaque républicaine !

- Non, c'est faux ! Jamais ils ne…

L'un des occupants des gradins quitta sa place et descendit à sa hauteur. C'était Theus Paddox. Celui-ci, furieux, posa juste devant elle une petite boîte. Il ordonna :

- Ouvrez ! C'est un cadeau !

La petite Drall ouvrit l'écrin. Ses mains étaient agitées de spasmes. Elle écarquilla les yeux en voyant un sabre-laser brisé posé sur le velours. Elle n'eut aucun mal à reconnaître le manche chromé de l'arme qui avait appartenu à Liam Kincaid.

- C'est tout ce qu'on a retrouvé de votre condisciple, petite sotte. Il a été pris dans un bombardement sur l'île Lalos. Un bombardement lancé par les Républicains, sur vos consignes !

- Non… Non ! J'objecte ! Je ne peux pas avoir fait de telles choses sans l'accord du Conseil ! Il… Il n'est pas mort ! Je n'y crois pas !

- Il le faudra bien. C'est à peine s'il restait de quoi identifier son corps.

Le Premier Conseiller reprit la parole :

- Vous avez été déclarée anathème. En quittant cet amphithéâtre, vous serez conduite à une navette en direction de la planète Toredid. À défaut d'y être une manipulatrice de la Force, vous y passerez l'habit de serf et y servirez jusqu'à la fin de vos jours les nonnes du monastère-bastion qui s'y trouve. Cela vous permettra de réfléchir sur votre incapacité à servir autrui !

La honte cuisait les joues de la jeune fille. Dans la foule, quelqu'un beugla :

- C'est tout ? Ce n'est pas suffisant ! Il faut qu'elle paie !

- On doit l'enfermer !

- La faire écarteler !

- La livrer aux habitants de Procopia, qu'elle mesure l'étendue de leur malheur !

Le Premier Conseiller voulut contenir la foule, mais la rumeur dans la salle monta, monta, étouffant ses invectives. Désespérée, Chi'ta cria encore :

- Non, non, arrêtez ! Écoutez-moi, écoutez-moi ! Nous ne pouvons pas régler ces problèmes par la violence ! Je vous en prie !

Toutes les têtes crièrent en même temps de colère. Une ondulation balaya toute l'assistance. La jeune fille vit avec épouvante que toutes les têtes étaient en fait plantées sur une seule et gigantesque masse de chair putride. Les bancs volèrent à travers l'amphithéâtre alors que l'immense larve se cabra. Toutes les têtes hurlèrent en choeur :

- Tais-toi donc ! Va-t-en, sorcière ! Va-t-en, misérable vermine !

Tous les membres du Grand Conseil se mirent à jeter des pierres en direction de la jeune Drall, alors que l'odieuse litanie continuait. Elle fut frappée sur l'oreille, et tomba. En relevant la tête, elle distingua l'énorme masse graisseuse au-dessus d'elle, menaçant de l'écraser. Vite, elle se releva et courut vers la sortie. Mais ses sens étaient brouillés, ses pas étaient alourdis et bancals, et les injures de la créature martelaient son âme.

- Vas-y, petite saleté ! Va-t-en ! Fuis, refuse d'affronter tes fautes ! Sorcière ! Moins que rien ! Nullité !

- Nooooooooooooooooooooooooon !

- Et alors quoi ? On ne prie plus ? On ne chante plus ?

Chi'ta était recroquevillée au fond de la cellule, la tête enfouie sous sa cape, tremblant de partout, larmes aux yeux. Comme les centaines de huées résonnaient encore dans ses oreilles, cela ne lui fut plus supportable, et elle s'évanouit. Échappant au commando, Liam se jeta contre la paroi transparente.

- T'es mort, putain d'enfoiré de Rodien de merde !

L'un des nettoyeurs leva son fusil à impulsions, et étendit le jeune homme d'une rafale paralysante. Le docteur Lohrn supplia avec une sincérité peu coutumière :

- Arrêtez, Khzam ! Laissez-les partir !

- Pourquoi le ferais-je ?

- On a répondu à vos questions, non ? répliqua Canderous. Allez, on peut vous déballer tout le reste, Khzam ! répliqua Canderous. Laissez ces deux gosses repartir sur Wakeelmui, et je crache tout ce que je sais d'autre !

Le Rodien se tourna vers le mercenaire.

- Ah… il y a encore des informations à exploiter ? Bon, allez… je ne pense pas que vous soyez dangereux à ce point-là. Et puis, ça me fait plaisir de parler avec des gens aussi sympathiques. Je vais les débarquer à Shaar-Ko. Ensuite, vous me direz « tout le reste », et quand j'aurais assimilé ces dernières informations, et si je les juge suffisamment intéressantes et surtout crédibles, je vous envoie les rejoindre. Marché conclu ?

Sentant qu'ils n'avaient pas tellement d'autres choix raisonnables, les trois adultes acquiescèrent. Khzam sourit, puis parla dans son communicateur.

- Sortez-les de là, et remmenez-les dans leur vaisseau. Embarquez aussi leur matériel et rangez-le dans la soute. Maître Dankin les raccompagnera.

Il programma une combinaison sur sa télécommande, et les bracelets blindés s'ouvrirent tous simultanément, libérant aussitôt Dankin, Ezra et Canderous. Ils se relevèrent péniblement. Les gardes en armure les poussèrent jusqu'au hangar.

Le Vandread avait meilleure mine. Des droïds d'entretien finissaient de le nettoyer des répugnantes toiles qui l'avaient cloué au sol.

- Voilà, vous allez pouvoir le faire voler de nouveau ! Embarquez donc !

Le Togorien prit délicatement les deux padawans, un sur chaque épaule. Il jeta un dernier regard de braise au Rodien avant de monter à bord. Deux droïds portant des caisses contenant les équipements des prisonniers le suivirent, puis revinrent une minute plus tard, les « mains » vides. Le vaisseau put quitter le hangar du Secutor.Ezra prit son communicateur qu'elle avait récupéré au passage.

- Dankin ?

- Oui, Ezra ?

- C'est bon, il n'y a pas de problème ?

- Absolument aucun.

- Nous arriverons à Shaar-Ko dans un quart d'heure, docteur Lohrn ! s'exclama la voix enjouée de Mister V.

Khzam se tourna alors vers Canderous.

- J'espère que ça suffira pour que vous puissiez parler ?

- Je suppose. Bien sûr, on n'a aucune garantie que vous ne nous abattrez pas tous une fois que vous nous aurez écouté ?

- Ah, ça… Par contre, vous avez la garantie que vous serez tous abattus si vous ne tenez pas votre parole ! C'est un risque à courir.

Canderous et Ezra se regardèrent. L'heure de vérité était venue. Pendant un court instant, le mercenaire pensa à se jeter sur le Rodien pour l'étrangler, mais un bref coup d'œil sur les quinze nettoyeurs qui braquaient toujours leurs armes sur eux le fit oublier ce projet insensé. Aussi préféra-t-il dire :

- Connaissez-vous Bratak ?

- Encore un nom que je ne connais pas ! Je vous en prie, dites-m'en davantage !

- C'est un Kathol. Un type qui adore la technologie, jusqu'à vouloir s'étouffer avec. Il sait très probablement utiliser toute la technologie DarkStryder, et bon nombre de technologies moins évoluées. C'est à lui que vous devriez vous adresser si vous avez des questions sur ces artefacts… enfin, s'il accepte de vous répondre.

- Je tâcherai d'employer les bons mots pour le convaincre… répondit l'autre d'une voix mielleuse.

Il fit quelques pas autour des deux camarades, lentement, en se craquant les doigts.

- Bien. Je pense que ce sera suffisant pour aujourd'hui. Ageer, Bratak… deux nouvelles sources d'investigation bien alléchantes, n'est-ce pas ? Bien sûr, si ça se trouve, il n'y a rien à y exploiter, mais je ne pense pas que vous m'ayez baladé encore une fois, après tout ce que j'ai fait pour vous persuader de coopérer. Et je n'ai qu'une parole : je vais vous faire reconduire sur Wakeelmui. Messieurs ?

Six gardes bougèrent, poussant les deux Humains dans la direction d'une petite navette. Khzam les arrêta encore.

- J'ai un dernier message pour vous.

- Nous vous écoutons, Khzam.

Le vigo inspira, et dit d'une traite :

- Le Soleil Noir obtient toujours ce qu'il veut. Restez désormais en dehors de notre chemin, ou il faudra inventer un nouveau terme pour décrire ce qui vous attend.

Plus aucune sympathie n'imprégnait sa voix, encore moins son visage.

- J'aurais juré qu'il nous fasse balancer dans l'espace ou que la navette explose avant qu'on n'atterrisse ! D'ailleurs, c'est bizarre qu'il m'ait laissé mon armure.

- J'imagine qu'il en a une collection de plus performantes que la tienne.

- Peut-être. Il est plutôt coulant pour un ponte de la mafia intersidérale !

- Tu parles ! Il nous laisse partir pour mieux nous suivre et nous éliminer quand il n'aura plus besoin de nous. À ton avis, comment a-t-il su que nous étions là ?

- Le Soleil Noir a des yeux et des oreilles partout, il a dû dire la vérité. J'espère qu'il va se mettre à chercher Bratak. Il va perdre des semaines à essayer de le localiser. Ou mieux encore, il se fait écraser sa tête de petit pois par ce dégénéré ! Il ne se rend sûrement pas compte de ce dont est capable cette vieille méduse !

- Si j'en crois ce que m'a raconté Liam, il faudrait plus qu'un bocal à fumigène pour l'arrêter. Je lui souhaite bien du plaisir.

- Et comment ce salaud de Martouf a pu nous retrouver aussi rapidement ?

- Pour moi, c'est évident, Canderous. C'est Halbret.

- Tu crois ?

- J'en suis pratiquement sûre. Si cette petite larve de Khzam dit la vérité, c'est un hybride de Précurseur. Elle est liée contre son gré aux Kathols génétiquement, et psychiquement… enfin, c'est ce qu'elle prétend. Je serais prêt à parier qu'elle nous a balancés à Martouf, peut-être sans même s'en rendre compte.

Tout en parlant, Ezra et Canderous s'étaient rendus dans l'astroport non loin duquel le vaisseau du Soleil Noir les avait déposés avant de disparaître. L'horizon commençait à rosir. Le sas d'entrée s'abaissa, et Dankin descendit à leur rencontre.

- Ah, Khzam a tenu parole !

- Au moins une chose qu'on ne pourra pas lui reprocher !

- Où sont les enfants, Dankin ?

- Je les ai mis dans ton lit.

- Bon, t'as bien fait.

Sans attendre, Ezra monta prestement à bord. Canderous remarqua que le pauvre Morgreed n'avait pas été déplacé, contrairement à Martouf, sans doute embarqué par le vigo.

Ezra frappa à la porte de la cabine. Elle distingua vaguement la voix de Liam qui dit :

- Ouais ?

Elle entra. Le jeune homme était assis sur le bord du grand lit, et se massait le visage. Il se leva à son approche.

- Oh, Ezra…

- Ca va ?

- J'ai… j'ai connu pire. Quelle pourriture, ce Khzam !

- Mh… ? Il y a… quelqu'un ?

La jeune Drall reprenait péniblement ses esprits. Elle cligna des yeux.

- Liam… docteur Lohrn… quel soulagement.

- C'est fini, Chi'ta. Nous sommes rentrés sur Wakeelmui.

Chi'ta ouvrit grand les yeux et se redressa, tournant un regard paniqué vers Liam.

- Oh, par le Grand Fouisseur ! Liam, je…

- Arrête, coupa le jeune homme en levant une main autoritaire.

La petite Drall ferma aussitôt la bouche. Son condisciple continua :

- Moi aussi, j'ai vu des choses épouvantables. Mais rappelle-toi que ce qu'on a vu, ce sont des illusions d'une machine infernale fabriquée par les Sith pour rendre fous les gens comme nous.

- Tu as raison. Nous ne devons pas y accorder le moindre crédit. Ce Gorak Khzam est un monstre !

- Je comprends pourquoi Halbret en avait gardé un aussi mauvais souvenir.

Ezra ne comprit que trop tard qu'elle venait de tirer sur une corde encore très sensible. Chi'ta enfouit son visage dans ses mains crispées. Liam s'assit à ses côtés.

- Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous faire de peine.

- Laisse tomber, Ezra tant qu'on n'aura pas retrouvé son cadavre, pour moi, elle est toujours en vie.

La petite Drall se calma un peu, mais tremblait toujours. Subitement, elle se rappela de la confrontation qu'ils avaient eue avec Martouf, et sa tragique issue.

- Maître Morgreed !

Et elle se laissa tomber dans les bras du docteur Lohrn.

- Désolée, Chi'ta, ça, par contre, c'était bien réel.

Le soleil se levait timidement sur Shaar-Ko. Il n'y avait pas la moindre trace du passage des agents du Soleil Noir. Pendant le reste de la nuit, Canderous et Dankin avaient aidé les Impériaux encore valides à traquer et exterminer les quelques Krakraï restants menés par les Mantes. Chi'ta et Liam n'avaient pas bougé du Vandread, et Canderous les avait laissé se reposer dans le grand lit double de sa cabine, le plus confortable. Le docteur Lohrn, de son côté, avait exercé sa profession. Les blessés se comptaient par centaines, et les moyens médicaux étaient bien faibles. Quand la menace des Krakraï fut définitivement repoussée, Canderous quitta Wakeelmui pour aller chercher du renfort.

Liam assista le docteur Lohrn comme il put. Bien sûr, il n'avait pratiquement aucune connaissance en médecine, mais la doctoresse était ravie d'avoir sous la main l'assistance du jeune homme enthousiaste. Il n'avait pas eu trop de mal à se remettre du supplice de la Cellule d'Obédience, et avait aidé à l'aménagement de la plus grande grange de la ville en dortoir, où s'entassaient les cas les plus graves, en compagnie de Dankin et de quelques soldats de choc.

Chi'ta, de son côté, avait passé de longues heures à prier devant le cadavre de Morgreed, qui avait été lavé et entreposé dans une petite maison isolée. Puis elle avait suivi le docteur Lohrn. Comprenant qu'elle ne devait surtout pas se laisser aller au désespoir, la jeune fille avait pris l'initiative de se rendre utile, elle aussi. Le nombre de blessés dont devait s'occuper l'équipe médicale était très important, et le travail lui permit d'occulter un peu sa peine. Comme elle avait été formée aux premiers soins, elle pouvait donner un coup de main aux victimes dont les blessures étaient superficielles. Grâce à la Force, elle pouvait refermer les petites coupures et estomper les contusions.

Deux jours plus tard, le Vandread était de retour. Canderous était accompagné de Dame Liryl, d'une équipe médicale républicaine, d'une petite milice défensive menée par Eldon Hejaran de Mecetti et de Tahé l'Indomptable. Le Cœur de Shili avait suivi le mouvement, la Togruta avait accepté de transporter davantage de nourriture et de médicaments. Les pertes civiles avaient été importantes, plus que les dégâts matériels. Pas une seule fois on avait reproché aux Républicains ou aux Jedi d'appartenir à une faction officiellement adverse.

Enfin on en voyait la conclusion. Quand le docteur Lohrn finit de diagnostiquer le dernier patient, c'était la fin de l'après-midi. Elle donna à la femme allongée sur le tapis de sol quelques comprimés. Au fond de la grange, Tahé l'Indomptable était assis en tailleur près d'un homme grièvement blessé. Le Mélodieux murmurait une douce mélopée en faisant brûler de l'encens et en passant ses mains au-dessus du corps de son patient. Ce rite intrigua la doctoresse. Elle rejoignit Chi'ta et lui demanda :

- Qu'est-ce qu'il fait ?

- La même chose que nous, je suppose, docteur Lohrn. Sire Tahé vient d'un monde où l'on pratique le chamanisme. Les pouvoirs de la Force sont vus comme l'intervention des puissances spirituelles. Il doit faire appel aux esprits guérisseurs pour exercer ses talents avec succès. Il utilise la Force par le biais de sa religion.

- Est-ce qu'il sait qu'il n'y a aucune différence, avec ou sans chants mystiques ?

- Qui vous dit qu'il n'y a aucune différence ? répondit la jeune fille avec un petit étonnement dans la voix.

La jeune femme se mordit la lèvre.

Je ne suis pas spécialement croyante, mais qui suis-je pour juger les convictions des autres, si elles donnent des résultats ?

Craignant de blesser la petite Drall déjà bien ébranlée par une parole irréfléchie, elle préféra changer de sujet.

- Je ne t'ai pas demandé… Maître Ageer, comment était-il ?

- Oh, il… enfin, je ne saurais pas le décrire précisément. Il m'est apparu sous plusieurs formes, la mienne comprise. Mais l'apparence que je suppose originale était vraiment très impressionnante. Il ressemblait un peu à Martouf, sans pour autant partager des traits familiaux. Toutefois, il n'y avait aucune émotion violente quand je l'ai rencontré. Il était rongé par le chagrin, mais quelque part, sans vouloir me montrer présomptueuse, je crois que j'ai éveillé en lui un peu de réconfort. Comme s'il pensait qu'au bout du compte, nous pouvions réellement retourner la situation en sa faveur… je devrais dire « en notre faveur ».

- Pour moi, il n'y a pas à te sentir présomptueuse. On va arrêter toute cette folie, sauver le secteur Tapani, et revenir à la vie de tous les jours comme si rien ne s'était passé. Et dans trente ans, on en rira !

- Si vous le permettez, docteur, je dois prendre un peu l'air.

- Vas-y, je vais faire un inventaire des stocks, je n'ai plus besoin de toi. Je te rejoins.

Chi'ta quitta la grange, et fit quelques petits pas jusqu'à une fontaine. Elle regarda son propre reflet dans l'eau claire.

Oh, enfin, je ne suis pas fâchée d'avoir droit à une petite pause !

En effet, les derniers jours avaient sérieusement mis à l'épreuve sa résistance. Elle ne put s'empêcher de tremper sa main dans le bassin pour passer un peu d'eau sur des mèches rebelles. Un petit claquement de sandalettes résonna dans sa direction. C'était Tahé l'Indomptable, qui sortait à son tour.

- Quelle journée !

- Au moins, nous avons fait ce que nous avons pu.

- Tu as très bien assisté le docteur. J'ai aussi vu que Liam a participé à l'intendance du mieux qu'il a pu. Quand j'enverrai mon prochain rapport, je ne manquerai pas d'en faire part au Conseil.

- Oh, c'est… c'est très aimable à vous, sire Tahé. J'aimerais vous dire que je trouve votre manière d'invoquer la Force très… poétique.

Un grand sourire illumina le visage fatigué du chevalier.

- Sur mon monde, on parle aux esprits. Ce sont eux qui m'ont accordé le privilège de disposer d'un peu de leurs pouvoirs. Il est normal que je les honore quand mon corps les véhicule. De mon côté, je dois dire que ton sang-froid m'impressionne. Je n'avais jamais vu de Drall aussi brave !

- Vous en avez terminé avec les blessés du dortoir ?

- Oui, je crois. Et tant mieux, c'est épuisant, à la fin. Heureusement que les habitants de cette planète sont tolérants, et acceptent l'aide que nous leur proposons.

- C'est très triste de soigner des gens qui vous craignent ou ont peur de vous. Mais le docteur Lohrn avait raison. Je suppose qu'ici, l'Empire était un moindre mal comparé à la tyrannie des seigneurs locaux, comme sur Assorhan.

- Tu as entendu parler d'Assorhan ?

- Oui, j'ai appris que des agents de l'Alliance y ont installé l'Empire malgré eux.

- J'en sais quelque chose. J'ai été moi-même l'un de ces agents.

La jeune fille fit une grimace perplexe. Mais elle se reprit, et demanda :

- Sire Tahé, savez-vous ce qui s'est passé sur ce monde ?

- Pendant le voyage, maître Tal m'a répété ce que le gouverneur vous a raconté.

- Ce gouverneur ne connaissait pas toute la vérité, sire Tahé.

Et la petite Drall prit quelques minutes pour expliquer au Mélodieux ce qu'elle avait vécu dans la forêt. Celui-ci parut songeur.

- Eh bien, il semblerait que ce tyran ait créé de puissants troubles dans la Force à cet endroit, d'abord en maltraitant la vie elle-même, ensuite en envenimant la psyché des lieux de sa folie, et enfin, sa mort a dû provoquer l'ouverture d'un vortex dont se sont échappés de mauvais esprits qui ont investi les lieux. Cela arrive quand un puissant manipulateur de la Force passe dans le Monde des Esprits, il laisse parfois une trace dans le nôtre. S'il s'agit d'une personne dont l'âme était tournée vers les ténèbres, tout le secteur est refaçonné selon ses convictions.

- Et donc, cette clairière magnifique avec ce village ?

- Ce Maître Ageer devait être un puissant serviteur de la Force, lui aussi. En mourant à cet endroit, il a dû chasser en partie la noirceur instillée par le tyran. Cependant, ce que tu m'as dit à propos de la durée de ton expérience est plutôt curieux. C'est difficile à déterminer, si ça se trouve, tu as été simplement victime d'une illusion cette clairière n'a peut-être jamais été restaurée. Enfin… Ageer avait sa façon à lui de laisser couler la Force. Qui sait ce que cette « magie Ta-Ree » peut faire ? Qu'importe ! Ce n'est pas le plus important.

- En effet, sire Tahé. Je me demandais… n'y a-t-il rien que nous ne puissions faire pour arranger les choses ? Réparer le voile de Force, sérieusement meurtri ici ?

Tahé considéra la jeune fille.

- Si tu veux, on en parlera au Conseil. À mon avis, la solution serait qu'il y ait au moins un Jedi chevronné pour veiller sur ce lieu. Un Jedi qui passerait les quinze ou vingt prochaines années à apaiser les esprits un par un, pour libérer la terre de toute cette violence passée.

Chi'ta ne prononça pas une parole. Tahé précisa :

- Maître Corran Horn m'a parlé un peu de toi, jeune padawan. Il m'a dit que tu as un sens très prononcé de la compassion et une volonté permanente de venir en aide aux autres, même les plus rebouteux. Je devine donc à quoi tu penses, mais n'oublie pas que cela impliquera une profonde dévotion pour ce monde et ce peuple. Il faudrait vivre ici, ressentir l'âme de ce peuple – enfin, ce qu'il en reste – et même mourir ici. Alors je t'en prie, petite Chi'ta, avant de prendre une décision irréfléchie, pense à tout ce que tu as à accomplir à travers l'univers. Ne gâche pas tes belles années à respecter un serment que tu prononcerais au bénéfice d'une planète envers laquelle tu n'es absolument pas redevable. Je connais des Jedi de formation écologique et archéologique qui seraient ravis de finir leur carrière dans un endroit comme celui-ci, ne serait-ce que pour pouvoir étudier les ruines dans cette perturbation majeure et se retirer des champs de bataille.

Pensant à ce que Farmbrough leur avait dit sur son propre poste, elle acquiesça silencieusement. C'est alors que le docteur Lohrn sortit à son tour du dortoir en s'épongeant le front. Gravement, Tahé murmura :

- Je vais sans doute remuer le couteau dans la plaie, mes dames, mais j'en profite pour vous adresser mes sincères condoléances pour votre ami.

- Je… je vous remercie.

Chi'ta baissa la tête, sentant à nouveau les larmes lui monter aux yeux.

- Pourquoi n'ai-je pas pu éviter ça ? Ou même le sauver ?

- Nous sommes des Jedi, Chi'ta, pas des dieux. Nos pouvoirs restent bien limités comparés aux plus grandes forces qui régissent cet univers. Même le Grand Maître Skywalker n'aurait pas pu traiter une blessure aussi critique. Et même les plus grands noms du panthéon de l'Histoire des Jedi n'ont jamais eu le pouvoir de ressusciter les morts.

- C'est toi qui l'as dit, l'autre fois, Chi'ta. Parfois, la nature suit son cours, et on ne peut rien faire pour l'empêcher, ajouta Ezra.

Dame Liryl, accompagnée de Liam et Canderous rejoignit le trio. Elle semblait à la fois triste et résolue. Se penchant vers Chi'ta, elle dit juste :

- La prédiction est maintenant consommée.

- De quoi parles-tu ?

- Tout s'est passé comme je le craignais.

- Pourtant, aucun de nous deux n'a eu de problème, s'étonna Liam.

- Je ne comprends pas. De quel problème parlez-vous ?

Chi'ta eut du mal à expliquer :

- Maître Morgreed… nous a confié que tu lui avais dit… que tu avais eu une vision.

- Oui, c'est vrai.

- Et que… dans cette vision… l'un de nous deux, de Liam ou de moi… l'un de nous passait de vie à trépas.

Ce fut au tour de Dame Liryl d'être surprise.

- Ce n'est pas ce que je lui ai dit, encore moins ce que j'ai vu.

- ?

- Oh, tout s'explique ! Je suppose qu'il ne pouvait pas garder ça pour lui, et qu'il vous en a parlé pour que ce soit moins lourd à porter. Seulement, il a dû travestir ce que je lui ai dit pour être sûr que vous veilliez l'un sur l'autre, et que vous ne fassiez pas attention à lui.

Le jeune homme craignait de comprendre.

- Vous… voulez dire que…

- Oui, Liam. Dans ma vision, c'était lui qui mourait. Connaissant sa fidélité, son dévouement envers moi et vous, je n'ai pas voulu lui taire cette information. Il a accepté cette destinée. Même si je ne l'avais alors pas vu clairement, il avait la certitude qu'il perdrait la vie en sauvegardant les vôtres.

Canderous était plutôt admiratif.

- C'est pour ça qu'il a insisté pour venir. Il savait qu'il y avait de grands risques, et pourtant… Ce Barabel avait vraiment la tête dure !

- Il vous adorait, mes enfants. Et il vous admirait beaucoup.

Chi'ta repensa à ce que Morgreed lui avait confié sur Fedrana. Elle se blottit contre Liam, pleurant silencieusement sur son épaule. Le jeune homme avait de plus en plus de mal à retenir ses propres larmes.

- À votre avis… est-ce qu'on peut lui faire… un dernier hommage… à sa mesure ?

Le soleil venait de se coucher, et déjà plusieurs milliers d'étoiles étincelaient entre les trois lunes de la planète. Les habitants de la capitale qui n'avaient pas été trop malmenés purent assister à une cérémonie funéraire organisée sur la place publique. Dankin et Canderous avaient dressé un grand bûcher sur lequel ils avaient déposé le corps d'Hassla Morgreed, les mains posées sur le manche de sa vibro-hache. La nouvelle comme quoi le Barabel était celui qui avait vaincu le Roi Martouf, permettant aux résistants de Shaar-Ko de venir à bout des forces katholiennes déstabilisées par la perte de leur souverain, avait fait le tour de la ville.

Tahé l'Indomptable fit brûler des herbes odorantes dans des petites coupes placées aux quatre coins du bûcher. Dansant d'un pied sur l'autre, il chantait en martelant du bout des doigts un petit tambourin. De temps en temps, il s'arrêtait, levait les mains vers les cieux et entrait dans une transe profonde, avant de reprendre son rituel. Au bout d'une vingtaine de minutes, il fit signe à Dankin d'approcher. Selon les coutumes des Mélodieux, le Togorien avait été le plus proche du Barabel dans ses convictions, ses rapports, sa philosophie. C'était donc à lui qu'incombait la responsabilité d'allumer le feu, et par extension de permettre à son âme de quitter son enveloppe charnelle morte pour gagner le Monde des Esprits.

Très vite, un immense brasier illumina toute la place. Tahé chanta de plus belle. L'air funéraire saisit toute l'assistance. L'émotion générale atteint son paroxysme. Liam pouvait voir le visage impassible de Canderous ébloui par la lumière orangée se froncer, de manière presque imperceptible. Dankin regagna sa place, sans mot dire. Ezra resta presque fascinée en voyant à travers les flammes la carcasse du Barabel tomber peu à peu en cendres. Chi'ta pleurait sans retenue. Taava s'approcha d'elle, posa une main conciliante sur son épaule.

- C'est ma faute ! gémit la jeune fille. Si seulement j'avais su me défendre toute seule ! Je ne suis vraiment bonne à rien !

- Ne pense jamais cela, petit bouchon. Hassla Morgreed était un guerrier professionnel qui avait déjà atteint un certain âge, il savait ce qu'il faisait.

- Vous avez sans doute permis à des milliers de vies d'être préservées en unissant le secteur Tapani contre les Kathols, murmura discrètement Eldon Hejaran à son attention. Vous avez un important rôle à jouer dans cette histoire. Maître Morgreed en avait conscience, et c'est pour ça qu'il a fait ce choix.

- Et n'oublie pas que c'est toi, et toi seule qui nous as menés ici, ajouta Canderous C'est à toi que Duncan a dit où trouver Ageer, et c'est encore toi qui as pu le rencontrer et lui parler pour qu'il nous dise comment arrêter ces satanés Kathols ! Sans toi, on serait complètement dans l'impasse à cette heure.

- Je… je ne sais pas. Veuillez m'excuser.

Elle rabattit sa capuche, se recroquevilla dans son manteau et s'éloigna. Liam allait la suivre, mais Taava le retint.

- Laisse, Liam. Elle a juste besoin d'un peu de temps.

Le jeune homme n'insista pas.

La cérémonie dura encore une bonne demi-heure. Puis le chamane demanda à l'assistance de se retirer il devait à présent rester seul avec le défunt pour assurer le passage de son âme au-delà des portes du Monde des Esprits. La foule se dispersa lentement, silencieusement. Eldon invita les proches à se rendre à la taverne locale, où il avait fait organiser un buffet à la mémoire du Barabel, qui aimait tant la bonne chère.

La nuit était déjà bien avancée. Sur la place publique, il n'y avait pas un chat. Tahé était parti se reposer, une fois ses rites accomplis. Le feu était presque éteint, et seules subsistaient quelques braises encore fumantes. En dehors de la taverne, il n'y avait plus une seule habitation animée. Tout Shaar-Ko dormait. Pourtant, quelqu'un était encore dehors. Chi'ta errait sans but dans une ruelle sombre et silencieuse de la ville. Peu à peu, elle avait accepté l'idée que Morgreed n'était pas mort par sa faute, qu'elle aurait sans doute l'occasion de faire quelque chose de similaire pour compenser cette perte. Mais la tristesse étreignait toujours son cœur tendre de jeune fille. Elle se retourna en entendant un bruit de pas, et vit l'impressionnante silhouette du chasseur Togorien.

- Petite puce ?

- Oh, maître Dankin…

La jeune fille se serra contre le grand non-Humain. Celui-ci passa doucement son énorme patte sur son dos.

- Morgreed était un guerrier, comme moi. J'ai eu quelquefois l'occasion de parler avec lui de la manière dont il considérait son métier. Nous avions la même vision des choses : un code de conduite privilégiant l'honneur et la force. Il aurait été un grand combattant de clan s'il avait porté le sang de mon peuple. Ce qu'il a fait est l'ultime consécration. Mourir en protégeant une jeune femelle est la façon la plus honorable de terminer sa vie selon notre code. Désormais, son âme est au Paradis des grands guerriers. Banquets, litres de boissons enivrantes, femelles séduisantes et bagarres dont il ressortira victorieux et sans douleur constituent son quotidien pour l'éternité. Taava a raison : ce n'est pas ta faute. Le seul coupable était Martouf, et son esprit torturé erre dans les limbes à tout jamais. J'en suis presque certain, car son corps n'a probablement reçu aucun dernier sacrement.

Chi'ta eut un petit sourire mélancolique.

- Je ne pense pas que cela fasse une grande différence, mais j'apprécie votre réconfort, maître Dankin.

- Allons rejoindre les autres. La solitude aggrave le chagrin. Si tu laisses le chagrin t'engloutir, les Kathols auront gagné.

- Oui, vous avez raison. Retrouvons nos amis.

Ils firent demi-tour, et repartirent vers la place publique. Avant de franchir la porte de la taverne, la jeune Drall regarda une dernière fois vers les étoiles et songea :

Merci pour tout, Hassla Morgreed. Nous irons jusqu'au bout en ton nom !

0 commentaire(s)

Laisser un commentaire ?