~ Chapitre 10 ~
Une présence dans la nuit
La maison dormait depuis longtemps maintenant. Dans la cuisine déserte, le lave-vaisselle venait d'achever son cycle, étouffant son dernier ronronnement mécanique dans un soupir de vapeur chaude. Le silence qui suivit parut presque lourd, seulement troublé par les craquements familiers de la bâtisse craquant sous la caresse du vent.
Derrière les carreaux sombres des fenêtres, le quartier s’effaçait peu à peu. Les lampadaires veillaient encore sur la rue, mais leur lumière semblait absorbée par la nuit, que la lune nappait d'une pâle clarté.
Tout semblait enfin immobile.
Paisible.
Comme si, pour quelques heures à peine, le monde avait consenti à une trêve, décidant d’oublier les alarmes hurlantes, les missions au bout de la nuit et les dangers qui rôdaient d'ordinaire au tournant.
Un calme si parfait qu'il en devenait inquiétant.
Derrière la porte de sa chambre, Joan dormait.
Ou du moins… son corps essayait de dormir. Son esprit, lui, refusait encore le repos.
Allongée sous sa couverture, chaque muscle semblait prisonnier d’une tension invisible. Sa main agrippait la couverture avec force. Ses jambes s’agitaient sous les draps dans un combat invisible. Un gémissement étouffé, presque suppliant, s’échappa de ses lèvres serrées. Sa respiration s’accéléra soudainement tandis que sa tête remuait de droite à gauche comme si elle essayait de fuir quelque chose que son esprit refusait de nommer.
Et puis, la rupture.
Joan ouvrit brusquement les yeux et se redressa d'un coup, assise au milieu de son lit, le dos rigide, peinant à reprendre son souffle. L’air refusait d’entrer. Sa gorge semblait nouée par une main invisible. Son cœur martelait sa poitrine avec une telle violencequ'elle crut l’entendre résonner dans toute la pièce. Sa peau était couverte d'une fine pellicule de sueur malgré la fraîcheur de la nuit.
Elle tremblait de tout son corps.
Pendant quelques secondes, rien n’avait de sens.
Les murs lui paraissaient étrangers, chaque ombre de la chambre lui semblait terrifiante.
Où était-elle ?
Sa respiration s’accéléra encore.
Qui était là ?
D’où venait le danger ?
Le cauchemar se dérobait déjà, ne laissant derrière lui que des fragments insaisissables.
Puis, lentement, la réalité reprit sa place. Les ombres de la nuit se dessinèrent enfin sur son environnement familier. Le bureau, le télescope, la fenêtre, la porte et même son sac à dos dans le coin de la pièce.
Rien n’avait bougé.
Pourtant… Quelque chose refusait de se remettre en place.
Ce n'était pourtant pas le pire cauchemar qu'elle ait connu. Ils faisaient partie de sa vie depuis ce jour. Depuis cette station-service où tout avait basculé.
Elle connaissait cette peur. Elle connaissait les réveils en sursaut, le cœur affolé, les longues minutes nécessaires pour reprendre pied.
Mais là...
Tout était différent. Il ne restait ni images, ni souvenirs.
Seulement la certitude que quelque chose n’allait pas.
Repoussant au loin les couvertures, Joan s’assit au bord du lit, laissant reposer ses pieds sur le parquet de la chambre. Elle baissa la tête un instant et tenta de prendre une profonde inspiration, et puis une autre, et une troisième. Cherchant à calmer les battements de son cœur, à reprendre le contrôle.
Mais rien n’y faisait.
Ses mains tremblaient toujours. Le poids dans sa poitrine ne partait pas. Le silence de la maison n’arrangeait rien. Et cette désagréable sensation…
Peur…
Seule…
Terrifiée…
Isolée…
Sans un bruit, guidée par un besoin viscéral de vérifier que son monde était encore intact, Joan se leva, tremblante et se dirigea vers la porte.
Sam…
o-O-o
Elle ne mit pas longtemps à traverser le couloir. La chambre de Sam se trouvait à seulement quelques pas de la sienne.
Elle hésita un instant devant la porte, craignant une fois encore de la déranger pour si peu. Après tout, elle avait treize ans maintenant. Elle n’était normalement plus la petite fille terrifiée qui était arrivée chez Sam, deux ans auparavant. Elle avait grandi, gagné en maturité, surmonté ses traumatismes. Elle était capable de résoudre des équations d’un niveau universitaire, d’analyser des problèmes de physique nucléaire.
Et pourtant…
Elle se retrouvait aujourd’hui devant la porte de sa tutrice, tremblante et en sueur.
Alors elle poussa la porte.
Sam se trouvait là dans son lit. Joan pouvait entendre sa respiration, profonde, calme. La respiration de quelqu’un qui dormait profondément et paisiblement. Sans doute écrasée par la fatigue de la journée.
Joan se mordit la lèvre, hésitant à la réveiller.
Et puis… Un bruit.
Son cœur se remit à battre plus fort…
« Sam ? » appela-t-elle doucement.
Le silence retomba dans la chambre. Joan ne bougea pas.
Elle savait que Sam l’avait entendu, même endormie. Elle ne savait pas comment elle faisait, mais Sam entendait toujours.
Un léger mouvement agita les couvertures.
Et puis, elle vit l’ombre se redresser légèrement sur son lit.
« Joan ? »
Le prénom murmuré suffit à l'arracher au sommeil, ses yeux s'ouvrirent presque aussitôt.
Deux années à partager la même maison avaient fini par lui apprendre une chose : Joan ne venait jamais la réveiller sans raison.
Elle se redressa instinctivement, encore engourdie par le sommeil, puis son regard s’arrêta sur la silhouette qui se dessinait dans l'encadrement de la porte.
Petite.
Immobile.
Tremblante.
Les épaules trop hautes, comme si tout son corps s'était refermé sur lui-même.
Sam connaissait cette posture. Elle l'avait déjà vue. Au tout début. Les premiers mois après son arrivée. Ces nuits où Joan se réveillait incapable de distinguer le présent de ses souvenirs, où la seule chose qu'elle parvenait à faire était de venir jusqu'à cette porte.
Cela faisait longtemps.
Beaucoup trop longtemps.
Pendant un bref instant, Sam eut l'impression de revoir la petite fille qui avait franchi le seuil de sa maison deux ans plus tôt, perdue, épuisée, terrifiée et incapable de dormir sans vérifier plusieurs fois qu'elle n'était pas seule.
Le sommeil disparut en un instant. Une pointe d'inquiétude lui serra discrètement la poitrine.
Qu'est-ce qui t'a réveillée cette fois... ?
Sam rabattit simplement un coin de la couverture et tapota le matelas.
« Viens. »
Joan resta immobile une seconde supplémentaire avant de se rapprocher du lit. Sans un mot. Ses gestes demeuraient hésitants, comme si une partie d'elle craignait encore qu'on lui dise qu'elle était trop grande pour venir se réfugier ici.
Puis elle se glissa sous la couverture avec une précaution presque excessive, prenant le moins de place possible.
Sam ne dit rien non plus, mais elle sentit.
Le matelas tressaillir légèrement sous les tremblements de l’adolescente. Ses respirations trop courtes. Cette moiteur des réveils en sursaut.
Doucement, elle remonta la couverture sur Joan et repoussa une mèche humide collée contre son front. Puis elle posa sa main sur son bras.
Juste pour lui montrer qu’elle était là. Qu’elle n’était plus seule. Qu’elle était en sécurité.
Sam le savait, dans ces moments-là, il ne servait à rien de la questionner et encore moins de lui dire ces phrases toutes prêtes : « Ce n’est qu’un cauchemar ». Joan le savait, elle était suffisamment intelligente pour le savoir. Mais si les images s’effaçaient, la sensation, elle, restait.
Quelques minutes s'écoulèrent encore. La main de Sam continuait de glisser lentement sur son bras, avec cette régularité presque hypnotique. Juste une présence. Apaisante.
Peu à peu, sous ses doigts, les tremblements s'espacèrent. La respiration de Joan, encore saccadée quelques instants plus tôt, retrouva un rythme plus lent. Ses épaules, crispées depuis son réveil, finirent par s'abaisser.
Sam sentit la tension quitter progressivement le corps de Joan.
Enfin.
« Désolée… » chuchota enfin Joan, sans bouger
Sam ne répondit pas tout de suite. Elle prit appui sur son coude et releva la tête pour tenter de voir le visage de sa pupille. Instinctivement, sa main dégagea une nouvelle mèche de ses cheveux.
« Je n’aurais pas dû te réveiller… » continua Joan sans se retourner.
« Tu as bien fait… »
« C’est stupide. »
« Pourquoi ? »
« J’ai treize ans… »
« Et alors ? »
Joan ne répondit pas, elle poussa un petit soupir, le regard perdu dans l’obscurité de la chambre. À travers les rideaux entrouverts, la lueur pâle de la lune dessinait les contours familiers de la pièce. La veste militaire de Sam reposait sur le dossier de la chaise. Un livre était resté ouvert sur la table de nuit, juste à côté du réveil numérique dont les chiffres rouges tranchaient le noir.
1h47…
Le silence s’étira encore. Puis…
« Sam ? »
« Hum ? »
« Ça t’arrive de faire des cauchemars ? »
Sam ne répondit pas immédiatement. Sa main continua de caresser doucement les cheveux de Joan tandis qu'elle cherchait ses mots. Non pas parce qu'elle ignorait la réponse, mais parce qu'elle savait que la question allait bien au-delà des simples cauchemars.
« Oui. » finit-elle par répondre d’une voix calme, presque dans un murmure. « Moins souvent qu'avant... mais oui. »
« Même maintenant ? »
« Même maintenant. »
Joan resta silencieuse. Les yeux fixés sur les chiffres du réveil qui venait de changer discrètement.
1h48…
« Tu crois qu’ils disparaissent un jour ? »
Sam esquissa un léger sourire que Joan ne pouvait pas voir.
« Pas vraiment. »
Elle s’arrêta un instant avant de reprendre.
« Avec le temps, on apprend surtout à vivre avec. Ils finissent par avoir moins de prise sur nous. »
Joan réfléchit quelques secondes.
« Comment tu fais ? »
« Ça dépend des nuits. » répondit Sam doucement. « Parfois je me lève boire un verre d'eau. Parfois je lis quelques pages jusqu'à ce que mon esprit se calme. Et parfois... j'attends simplement que ça passe. »
Joan tourna enfin légèrement la tête vers elle.
« Tu n'as jamais peur ? »
La question était si discrète que Sam faillit ne pas l'entendre.
« Si. »
La réponse vint sans hésitation.
« Tout le monde a peur, Joan. »
Elle attendit un instant avant d'ajouter, avec une douceur infinie :
« La différence, c'est qu'un jour on découvre qu'on est capable d'avoir peur... sans se laisser diriger par elle. Même quand, sur le moment, on est persuadé du contraire. »
Joan ne répondit rien.
Sa main vint simplement chercher un coin de la couverture entre ses doigts qu’elle rapprocha sous son menton comme pour s’y camoufler.
Le silence reprit sa place dans la chambre.
Il n'était plus pesant.
Seulement calme.
Au bout de quelques minutes, Sam sentit la respiration de Joan devenir plus profonde. Plus régulière. Le poids de son corps s'abandonna un peu plus contre le matelas. Ses épaules cessèrent enfin de lutter contre une menace invisible.
Sam caressa encore un instant les cheveux de l’adolescente, attendant d’être certaine.
Certaine que cette fois, Joan dormait réellement.
Alors seulement, elle laissa sa tête retomber sur l'oreiller et ferma les yeux.
Le silence retomba sur la maison, définitivement cette fois.