Une question de volonté

Chapitre 12 : Les heures les plus longues

2637 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 01/10/2026 09:50

~ Chapitre 11 ~

Les heures les plus longues


Plus tard dans la nuit, le sommeil avait fini par reprendre ses droits sur la maison. Après le cauchemar, les paroles murmurées dans l'obscurité et l'étreinte rassurante qui avait suivi, le calme était revenu. Fragile. Précaire peut-être, mais suffisant pour que chacun retrouve enfin un peu de repos.

Pendant quelques heures, tout sembla parfaitement paisible.


Sam ne sut pas, exactement, ce qui la réveilla. Il n’avait entendu aucun bruit, aucune lumière suspecte, aucune alarme pour briser le silence.

Rien.

Pourtant, elle ouvrit les yeux d’un seul coup.


Elle resta immobile quelques secondes, suspendue dans cette zone grise entre le rêve et la réalité. Tandis que sa respiration gardait un rythme régulier, son esprit, lui, cherchait frénétiquement la cause de ce réveil soudain.


Autour d'elle, la maison dormait toujours. Tout paraissait normal.

Et pourtant...

Quelque chose lui échappait. Une sensation diffuse, impossible à nommer, qui lui enserrait la poitrine. C’était le genre d'intuition irrationnelle que son esprit scientifique aurait volontiers écartée... si des années de terrain ne lui avaient pas appris à lui faire confiance


Tendant l’oreille, elle guetta le moindre indice. Le tic-tac discret de l'horloge du couloir rythmait le vide. La charpente émit un craquement presque imperceptible. Rien d'anormal.


Lentement, Sam tourna la tête vers l'autre côté du lit. Elle jeta un coup d’œil au cadran lumineux de la table de chevet : 2h22. Mais ce n’est pas l’heure qui marqua son esprit, mais plutôt la place vide à côté d’elle.

Son regard s'attarda une seconde sur l'oreiller froissé.

Joan n'était plus là.


Aussitôt, son esprit cartésien tenta de rationaliser la situation. Joan avait pu se rendre à la cuisine pour boire un verre d'eau. Ou peut-être, le cauchemar dissipé, avait-elle simplement regagné sa propre chambre pour ne pas la déranger. Ces explications étaient logiques, parfaitement plausibles. Elles auraient dû suffire à la rassurer.

Alors, pourquoi cette ombre persistante continuait-elle de planer sur elle ?


Sam fronça les sourcils, les yeux fixés sur la pénombre. Joan s'était levée, c'était un fait. Mais elle ne l'avait pas entendue. C'était précisément cela qui la dérangeait.

Pas son absence.

Mais le fait de ne pas avoir senti son départ.

Après tant d'années passées à se réveiller au moindre bruissement, à la plus infime modification de son environnement, ce silence lui parut soudainement anormal.


Une certitude s’imposa à elle : elle ne retrouverait pas le sommeil tant qu'elle n'aurait pas vérifié par elle-même. Sans précipitation, mais habitée par cette efficacité quasi instinctive qui appartenait au soldat bien avant la scientifique, Sam repoussa silencieusement les couvertures et posa les pieds sur le sol frais.


Tout à coup. Un bruit étouffé lui parvint depuis le couloir. Un bruit qui fit naître en elle une inquiétude immédiate, sans qu'elle puisse encore dire pourquoi. Quelque chose entre un sanglot retenu et un haut-le-cœur.


Son cœur fit un bond, craignant de comprendre ce dont il s’agissait.

« Joan ? » appela-t-elle en se levant

Aucune réponse…

Mais un autre bruit similaire s’éleva du couloir.


En une fraction de seconde, Sam se mit en mouvement et traversa rapidement le couloir. La chambre de Joan était toujours plongée dans l’obscurité, mais une légère lumière filtrait sous la porte de la salle de bain.

Elle poussa légèrement la porte et ce qu’elle aperçut lui serra immédiatement le cœur.


Joan était toujours agenouillée devant les toilettes. Une main crispée sur le rebord, l’autre se tenant le ventre. Les cheveux en partie mouillés par la sueur lui tombaient devant le visage.

« Joan ? » appela une nouvelle fois Sam.

L’adolescente sursauta légèrement.

« Je gère… » La réponse fut aussitôt interrompue par un nouveau haut-le-cœur.

«Oh… Joanny… » murmura Sam en s’agenouillant à ses côtés

Instinctivement, elle rassembla les cheveux clairs de l'adolescente d'une main pour dégager son visage, tandis que de l'autre, elle lui frictionnait doucement le dos.


Quelques minutes passèrent, longues, silencieuses. Joan demeurait immobile, le front appuyé contre son avant-bras

Épuisée.

Sous la lumière de la salle de bain, sa peau semblait anormalement pâle. Même ses lèvres avaient perdu leur couleur habituelle. Quelques traces rouges s’étalaient le long de sa nuque, sans doute à cause des efforts qu’elle venait de faire.

Sam sentit une boule d’inquiétude se former dans sa poitrine.

« Depuis quand tu te sens mal ? »

« Pas… longtemps… » souffla l’adolescente.

« Joan. »

« J’sais pas… » finit-elle par répondre, plus fort, la voix éraillée.


La crise finit par s’apaiser et Joan se redressa légèrement avant de venir s’échouer dans les bras de sa tutrice.

Sam attrapa un gant de toilette, l'imbiba d'eau fraîche et le passa doucement sur le visage et la nuque de l’adolescente. Elle glissa ensuite ses bras sous les aisselles de Joan et se laissa glisser au sol, s'adossant contre le carrelage frais du mur de la salle d'eau. Elle installa confortablement l'adolescente entre ses jambes, calant la tête de Joan contre sa propre poitrine pour lui offrir un point d'appui stable

Joan ferma les yeux quelques instants, savourant ce moment de répit, la fraîcheur du gant humide, et le corps rassurant de Sam.

Puis, après quelques secondes, elle soupira d’un ton résigné et tenta d’esquisser un léger sourire.

« Je crois que les négociations entre la pizza et le chocolat chaud n’ont pas abouti. »

Malgré son inquiétude, Sam leva un sourcil.

« Joan… »

« Franchement… Ils viennent littéralement de se déclarer la guerre. »

Elle prit une profonde inspiration avant d’ajouter.

« Encore un coup des champignons… j’en suis sûre… »

Elle ferma les yeux un instant en reprenant son souffle.

« La prochaine fois, j’inviterai les pepperonis… Je suis certaine qu’ils négocieront mieux… »

Cette fois, un très léger sourire traversa malgré elle le visage de Sam. À peine. Le temps d’un battement de cœur.

« Tu sais que même malade tu racontes n’importe quoi ? » lui souffla-t-elle à l’oreille.

« Mais nan… J’expérimente simplement la diplomatie culinai… » Joan ne termina pas sa phrase mais inspira profondément à la place. « Quelle idée de parler de bouffe quand on a la nausée… »


A peine les mots eurent-ils franchi les lèvres de l’adolescente qu’un nouveau haut-le-cœur la secoua. Joan se pencha brusquement en avant. Sam l’accompagna doucement, maintenant ses cheveux d’une main tandis que l’autre dessinait de lents cercles dans son dos.


Cette fois, aucune plaisanterie ne suivit. Seulement une respiration irrégulière, entrecoupée de petits gémissements. Le léger sourire qui avait effleuré les lèvres de Sam disparut aussitôt, incertaine sur ce qu’elle devait faire.


Elle était certes docteur, mais pas ce genre de docteur. Dans un laboratoire, elle analysait, formulait des hypothèses, cherchait des réponses. Elle savait quoi faire quand quelque chose allait mal.

Elle était officier, sur le terrain, elle évaluait une menace et élaborait un plan. Elle avait appris les premiers secours à appliquer en cas d'urgence sur le terrain en attendant les équipes médicales.

Mais là…

Elle n'était ni scientifique, ni officier.

Seulement une femme tenant une adolescente malade dans ses bras.

Et la notion de “comment gérer un enfant malade” ne figurait dans aucun manuel militaire ni aucun cours d'astrophysique.


C'était Mark le père de famille, pas elle. Peut-être devrait-elle l'appeler pour lui demander conseil ?

Sam chassa rapidement cette idée de son esprit. S'il avait catégoriquement refusé de prendre Joan chez lui au décès de sa mère, il n'accepterait sans doute pas d'être réveillé au milieu de la nuit par sa sœur en quête de conseils…


Mentalement, Sam fit le tour de son entourage et finalement….

Janet… c'était la seule personne qui saurait quoi faire. La seule qu'elle pouvait appeler en plein milieu de la nuit pour ce genre de chose. La seule aussi qui ne la jugerait pas…


Sam baissa les yeux vers Joan, la crise semblait se terminer. Peut-être n'était-ce qu'une simple indigestion après tout.

Mais peut-être était-ce lié à sa chute plus tôt dans la soirée ?

Et si c'était plus grave encore ?

Pour la première fois depuis longtemps, elle avait l’impression d’être totalement dépassée…


« Je vais appeler Janet »

La réaction de Joan fut immédiate, elle tourna légèrement la tête.

« Non. »

« Joan »

« Non… s’te plait… Ne l’appelle pas. Il est…. »

« Trois heures passées… Je sais, mais elle est médecin »

« Raison de plus… J’ai pas envie qu’elle me fasse des piqûres, juste pour le plaisir… Et puis… » Joan s’arrêta un instant pour reprendre son souffle.

Elle se redressa, négocia avec son estomac, s’assurant qu’il la laisse tranquille quelques instants, et finit par se laisser aller en arrière dans les bras de Sam.

« … Elle serait capable de me priver de pizza pour le restant d’ma vie… »


Sam laissa échapper un petit rire étouffé, un mélange de surprise et de soulagement face à cette tentative désespérée de faire de l'esprit. Joan profita de cette ouverture pour essayer de la rassurer, son ton se faisant plus doux mais toujours teinté de cette dérision protectrice

« Ça va passer Sam… C’est rien… C’est… juste mon estomac qui fait sa crise d’ado… »


Sam soupira, secouant doucement la tête. Même épuisée, Joan continuait à plaisanter.

Ou plutôt... Joan faisait tout pour minimiser ce qui lui arrivait. Comme si elle craignait que sa souffrance puisse être un poids pour elle, pour les autres.

Elle passa doucement sa main dans les cheveux de l’adolescente à la fois pour la rassurer, mais également pour vérifier subtilement si elle n’avait pas de fièvre.

« D'accord, on n'appelle personne pour l'instant » chuchota Sam contre ses cheveux. « Mais tu sais que si elle apprend demain que tu étais dans cet état et que je ne l'ai pas appelée... » Elle écarta une mèche humide du visage de Joan « C’est moi qu’elle va priver de pizza à vie… »


Joan ne répondit pas, trop épuisée. Mais un léger sourire se dessina sur son visage Elle se laissa entièrement aller contre Sam, ses muscles se détendant peu à peu sous l'effet de la fraîcheur et de cette présence rassurante. Le silence revint dans la pièce, seulement troublé par le souffle de plus en plus régulier de la jeune fille.


« Je crois que je vais retourner me coucher… » murmura alors Joan au bout de quelques instants.

Sam hocha doucement la tête et l’aida à se relever, s’assurant que la crise ne reviendrait pas une fois Joan en position debout.


Sans se presser, elles remontèrent lentement le couloir. Comme si chacune craignait qu'un mouvement trop brusque ne fasse revenir les nausées.

Arrivée dans la chambre, Joan se glissa immédiatement sous les couvertures. Sans protester.

Sans négocier.

Ce qui, à lui seul, suffisait à convaincre Sam qu'elle ne se sentait vraiment pas bien.


Sam attendit quelques minutes avant de se recoucher, observant discrètement l'adolescente dans la pénombre. Sa respiration. Son visage pâle. Ses traits tirés par la fatigue.

Elle finit par éteindre la dernière lampe et s'allongea à son tour, mais malgré l’heure tardive, malgré la soirée mouvementée, malgré tout, le sommeil tarda à revenir.


Parce qu'une petite voix persistante continuait à lui répéter qu'elle aurait probablement dû appeler Janet.


o-O-o


Il était un peu plus de 4h30 lorsqu’une autre crise éclata. Pas forcément plus forte que la précédente, pas non plus spectaculaire. Mais simplement… La crise de trop.

Celle qui acheva d’épuiser ce qu’il leur restait d’énergie à toutes les deux. Celle qui fait simplement comprendre que la nuit est déjà finie avant même d’avoir commencé.


Quand Joan quitta une nouvelle fois le lit, Sam comprit immédiatement qu’elles ne se rendormiraient pas. Ou du moins pas ici.


Quelques minutes plus tard, elles étaient de retour dans la salle de bain.

Deuxième round.

Le carrelage froid.

La lumière tamisée.

Même position, même geste, même sentiment d’impuissance.

Une impression de déjà vu, déjà vécu.


Cette fois, quand la crise passa enfin, Joan ne tenta même pas de se relever. Elle resta assise par terre, affalée contre le mur, les yeux fermés. Une serviette sur les épaules, elle reprenait doucement son souffle.

Sam s’était glissée à ses côtés, impuissante et épuisée elle aussi. De cette fatigue lourde qui ralentit les pensées et rend la moindre décision compliquée. Elle se tenait prête, au cas où.

Mais prête pour quoi ?


Elle posa son regard sur Joan, écartant de son visage, une mèche de cheveux humide de sueur. Joan bougea à peine, sans ouvrir les yeux, elle glissa juste sa tête sur l’épaule de sa tutrice.

Sam consulta son téléphone qu’elle tenait à portée de main. Le nom de Janet était toujours là, sur l'écran. Il suffisait d'un clic pour l'appeler. Elle se surprit à imaginer ce que son amie lui dirait : de bien l'hydrater, de vérifier sa température, et surtout de la réveiller tout de suite si ça empirait.

Bref, tout ce qu'elle faisait déjà.

Joan n’avait pas de fièvre et la crise semblait moins forte que la précédente.

Juste… qu’elles étaient épuisées toutes les deux.


Contre son bras, Joan bougea légèrement et ouvrit un œil. Elle fixa la lueur du téléphone et secoua doucement la tête.

« S’te plait… »

« Pourquoi ? »

« Ça va passer… »

Sam soupira en secouant la tête, vaincue.

« Tu sais que Janet va me tuer si elle apprend ça demain. »

Un mince sourire étira les lèvres fatiguées de l’adolescente.

« Elle commencera sûrement par toi. »

Sam laissa échapper un souffle amusé.

« Merci, ça me rassure énormément »


Elles restèrent encore quelques instants immobiles, contre le mur de la salle de bain. La crise était passée, mais Joan n’avait, pour le moment, pas la force de bouger.

À côté d'elle, Sam observait silencieusement les premières lueurs grisâtres qui commençaient à filtrer à travers la petite fenêtre de la salle de bain. Légère, presque imperceptible pour le commun des mortels. Mais pas pour Sam…

L'aube approchait.

Elle avait l'impression qu'elles étaient assises là depuis des jours.


« Comment tu te sens ? » demanda-t-elle finalement.

Joan entrouvrit un œil.

« J'suis pas morte. »

« Ce n'était pas la question. »

« Donc ça va… »

La réponse arracha malgré elle un léger sourire à Sam. Même épuisée, Joan restait Joan.

« Mais j’crois que la pizza et moi, on va faire une pause… »


Pendant quelques secondes encore, aucune des deux ne bougea.

Puis Sam se redressa la première.

« Allez, on retourne au lit »

L'adolescente hésita comme si même cette tâche lui demandait un effort considérable. Puis elle finit par acquiescer.

Sam l’aida doucement à se relever et ensemble, elles quittèrent la salle de bain plongée dans la pénombre.

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