Ce Two-Shot (dont la seconde partie sera publiée en dehors des délais du défi) participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de Mai - Juin 2026 : « Les anachroniques».
________________________________________________________________________________
10 Juin 1979 – Californie [1]
« Tout le monde tombe, et nous atterrissons tous quelque part. »
Billy courait en direction de l'océan, sa planche de surf serrée contre son flanc. Le gamin s’était débarrassé de ses sandales quelques mètres plus tôt et le sable, chauffé à blanc par un soleil caniculaire lui brûlait les orteils, produisant de vives piqûres sous ses pieds nus, tandis qu'il dévalait la pente douce menant au rivage. À chaque foulée des projections dorées s'éparpillaient dans son sillage avant de retomber au sol en pluie ou d’être emportées plus loin par le vent marin.
À l’horizon, la majorité des vagues agitées formaient des rouleaux sinueux qui finissaient par se fracasser en flots d’écume. Le grondement régulier de l’océan paraissait presque aussi familier et rassurant à l’enfant que le son de sa propre respiration : il sentit son excitation bondir, les vagues étaient parfaites. Hautes, mais pas terribles au point que sa mère ne lui interdise de s’y aventurer.
Une odeur de sel et d'algues flottait dans la torpeur de l’après-midi : les embruns lui picotaient déjà les narines et, tout à sa hâte de rejoindre l’étendue fraîche et bleutée qui l’attendait, il accéléra encore un peu sa course sur la plage bouillante.
Quelque part dans son dos le rire de sa mère résonna : elle se moquait de son impatience à se jeter à l’eau.
Le garçon tourna brièvement la tête. À contre-jour, la silhouette féminine se découpait de manière abrupte dans l’éclat aveuglant du soleil : il ne distinguait guère plus que la masse claire de ses cheveux soulevés par la brise. Les traits de son visage étaient indiscernables à cette distance, mais il la connaissait assez pour deviner qu’elle lui adressait un sourire brillant. Et il ne rata pas le mouvement de sa main levée dans sa direction : elle tenait lâchement son grand chapeau de paille tressé – à la base de celui-ci, un fin cordon composé de coquillages teintés d'azur et d'ocre, était attaché – et s'en servait pour lui faire des signes enthousiastes.
Ce simple encouragement lui suffit à redoubler d'énergie. Depuis le matin les vagues étaient bonnes, les meilleures de la semaine d'après les habitués qui fréquentaient le secteur ; lui-même en avait repéré plusieurs particulièrement prometteuses depuis l’orée de la plage : il s'était juré de prendre correctement au moins l’une des plus impressionnantes – un mètre soixante… voire deux mètres s’il avait de la chance – avant leur retour à la maison. Il voulait réussir. Plus encore, il voulait qu'elle le voie réussir.
Il parvint à destination et l’eau vint finalement lécher ses orteils. Avant qu’il n’ait eu le temps de s’acclimater à la froide humidité, le ressac amena une vaguelette vicieuse à se briser contre ses mollets, l’éclaboussant jusqu’aux genoux. Il ne put retenir un petit cri indigne face à la morsure glacée qui remonta brutalement le long de ses jambes : malgré la relative chaleur de l’eau – qui devait dépasser les 20° – le contraste saisissant avec la température extérieure lui donnait l’impression de s’être enfoncé dans un bain de glace. L'été n'avait pas encore démarré que San Diego subissait son mois de juin le plus chaud de la décennie, le thermomètre ayant allègrement franchi la barre des 30° plusieurs jours auparavant.
Habitué au phénomène, Billy accepta néanmoins avec joie la froidure de la houle ; éclatant de rire, il prit son courage à deux mains et s’immergea jusqu’à la taille, se laissant ballotter quelques instants par la marée, avant de se hisser sur sa planche. Dès que la fraîcheur devint appréciable, il pagaya vers le large, avide de trouver des vagues dignes d’être affrontées.
Depuis son plus jeune âge, l'océan exerçait sur lui une fascination difficile à expliquer. Peut-être parce qu'il s'agissait du seul endroit où rien ni personne ne semblait capable de lui dicter sa conduite : pas de murs, pas de portes claquées, pas de voix grondante surgissant derrière son épaule pour lui rappeler tout ce qu'il faisait de travers. Ni de poings pour s’abattre contre ses côtes. Seulement l'étendue mouvante et sauvage sous lui et le vent marin bruissant à ses oreilles.
Autour de lui, El Matador Beach baignait dans une lumière presque irréelle. Le soleil amorçait lentement sa descente vers l'horizon sans avoir encore perdu quoi que ce soit de sa force. Les reflets qu'il projetait sur la surface agitée du Pacifique forçaient Billy à plisser les yeux pour observer correctement ce qui l’intéressait. Toute son attention se portait déjà vers la ligne plus sombre qui se dessinait au loin.
De belles vagues approchaient.
Même avec son expérience encore limitée – il pratiquait ce sport depuis ses six ans, mais c’était un travail de longue haleine que de devenir un surfeur aguerri – il en était certain.
Le frisson d’anticipation lui noua brièvement l'estomac.
Il orienta sa planche dans la bonne direction et commença à canoter avec vigueur. Il atteignit le bon endroit in extremis et sentit presque immédiatement la poussée familière se transmettre à la planche [2]. Le mouvement de l'eau s'amplifia sous lui ; l'élevant progressivement jusqu'à ce qu’un mur liquide bascule sous lui. Alors Billy se redressa un peu, levant les bras pour conserver son équilibre, chaque cellule de son corps focalisé sur les mouvements à effectuer pour ne pas être désarçonné.
Il réussit à redescendre en douceur de sa monture. Grisé par ce succès, il décida d’affronter une vague plus haute encore. Il en repéra une impressionnante – elle ferait plus de deux mètres à vue de nez ! – qu’il pouvait espérer rejoindre avant que le rouleau ne se forme. Il pagaya de nouveau comme un dératé et parvint de justesse à se hisser sur le surf avant que les flots ne les soulèvent d’un brusque élan.
Billy eut à peine le temps de retenir son souffle, le monde sembla devenir immense un instant, puis le rouleau se forma, commençant à se refermer autour de lui.
Les grondements du ressac se firent plus forts. Le vent claqua à ses oreilles. De petites gerbes d'écume éclatèrent tandis qu'il descendait progressivement le flanc mouvant de la masse d'eau, luttant pour ne pas être avalé par le cœur aqueux.
Il n'était pas exceptionnellement doué pour la glisse ; encore loin d'être à moitié aussi bon qu'il le prétendait avec bravade auprès de ses camarades de classe et des surfeurs plus âgés qu’il côtoyait. Cela importait peu. À cet instant précis, il avait l'impression de pouvoir dompter l'océan entier.
Le soleil impitoyable brillait, mais ne brûlait plus sa peau, maintenant recouverte d’une pellicule iodée.
La vague le portait.
Sa mère l’admirait depuis la plage.
Et son père n'était nulle part en vue.
Cette dernière pensée, plus que tout autre, le réjouissait. Comme souvent lorsqu'il se trouvait ici – jouant à faire semblant de maîtriser l’océan – Neil Hargrove semblait appartenir à une réalité tout à fait annexe : un petit monde grisâtre et étriqué, situé à des lieux du sable chaud et des eaux tumultueuses mais apaisantes.
Tant qu’il glissait ainsi au sommet de l’ondée, Billy se sentait parfaitement hors d’atteinte. Léger et libre. Chevauchant les flots, le garçon laissait son esprit divaguer de conjoncture heureuse en conjecture heureuse. Se plaisant à imaginer une interminable escapade au cours de laquelle l’après-midi ne prendrait jamais fin : sa mère et lui profiteraient indéfiniment du calme de la baie… ils ne rentreraient jamais. Leur maison serait ici : nichée dans le secret d’un morceau de plage désert.
Un son parasite sembla surgir de nulle part, venant briser sa communion avec l’océan aussi bien que l’impossible scénario idyllique qu’il se plaisait à imaginer.
Une salve de notes énervées – de la guitare ? – qui résonnèrent avec une étrange netteté : plus fortes que le tumulte de la vague et plus audibles que le sifflement du vent.
« Here I am... Rock you like a hurricane... »*
L’enfant n’avait jamais écouté ce morceau [3], pourtant celui-ci lui inspirait une drôle d’impression de déjà-vu – ou de déjà-entendu ? Les paroles lui plaisaient, même s’il n’était pas sûr de les comprendre : comme un ouragan. Cela lui convenait : l’agitation dans la voix du chanteur donnait une irrésistible envie de sauter ou de crier de concert avec lui.
Mais d'où provenait la musique ?
Il n'y avait rien autour d’eux à leur arrivée : pas l’ombre d’un transistor ou d’une habitation suffisamment proche pour que le son puisse porter jusqu'au large. Et puis… au creux de la vague, sa tête n’aurait dû être emplie de rien d’autre que du bruit fracassant de l’océan.
Sa perplexité face au phénomène lui fit perdre sa concentration l’espace d’un instant.
L’instant d’inattention s’avéra fatal : la planche vacilla et il perdit l’équilibre. Ses pieds arrachés à leur support de bois, Billy fut lourdement projeté dans les airs tel une poupée de chiffon. L’envolée ne dura qu’une fraction de seconde : avant qu’il ne puisse esquisser une pensée, son corps atterrit rudement contre un mur d’eau, puis sombra.
L’océan se referma sur lui.
Le choc fut brutal. Pris au dépourvu, Billy n'eut pas le temps de retenir correctement sa respiration. L’eau salée s'engouffra aussitôt dans son nez avant de redescendre dans sa gorge. La brûlure étouffante de l’iode lui arracha un spasme ; des larmes réflexes montèrent à ses yeux et il se débattit pour extirper sa tête hors de l’eau.
La panique reflua instantanément face à la houle plus douce : ce n’était pas la première fois – ni la dernière – qu’une vague mal négociée s’achevait par une rencontre inopinée avec le Pacifique. Il savait comment se tirer de ce genre de situation. Sa respiration redevenue moins erratique, il aspira une grande bouffée d'air, puis fut secoué par une quinte de toux douloureuse.
Un peu sonné, il battit frénétiquement des bras pour résister au ressac environnant. Celui-ci menaçait de le submerger à nouveau, cherchant à l’entraîner par le fond ou plus loin vers le large. Pendant les quelques minutes haletantes qui suivirent, sous ses yeux mouillés et ensablés, tout sembla se brouiller en un kaléidoscope indistinct. La mer et le ciel se confondaient, tandis qu’il s’échinait à trouver le bon courant ; celui à même de le rapprocher de la plage sans qu’il se fatigue.
Lorsqu'il atteignit enfin la rive, il sortit de l’eau, les yeux rougis et les oreilles encore pleines d'eau, en se traînant et en tremblant un peu : il ne savait pas ce qui se passait, il avait mal partout. Chaque bruit passant par ses conduits auditifs malmenés paraissait terriblement assourdi.
Ce fut pourtant au moment précis où il se fit cette réflexion que la drôle de chanson qui avait causé sa chute retentit de nouveau. Très distinctement.
« More days to come, new places to go... I've got to leave, it's time for a show ! »*
Comme plus tôt au cœur de la vague, la musique semblait surgir de nulle part, mais il pouvait entendre chacune des notes se détacher avec clarté.
Billy tourna la tête dans tous les sens, mais ne put identifier de source aux flamboyants accords de guitare qui résonnaient dans son crâne. C’était effrayant. Encore plus inquiétant, l’enfant avait beau chercher sa mère du regard, partout aux alentours, elle n’était pas en vue.
Il ne pouvait pas avoir tant dérivé… l’esquif à quelques mètres de lui, reconnaissable entre mille, constituait un point de repère fiable : il était bien de retour à son point d’origine. Elle l’avait abandonné ? Non. C’était impossible !
Pourtant c’est déjà arrivé.
Un diffus sentiment d’effroi s'éleva soudain. Le gamin se mit à courir en tout sens, cherchant fébrilement sa mère : la chaleur du sable sous ses pieds paraissait encore plus insupportable qu’à son arrivée sur la plage. Il ferma les yeux, aveuglé par le soleil. Quand il les rouvrit, tout avait disparu. Le paysage aussi bien que la lumière s’étaient évaporés.
Le temps d’un clignement d’yeux, l’éclat aveuglant d’une après-midi caniculaire avait été remplacé par une pénombre épaisse. Il ne restait aucune trace de l’Océan. Son corps entier tressaillit, assaillit par une douleur vive qui remontait de la pointe de ses orteils jusqu’au sommet de son crâne. Il battit instinctivement des paupières. Malgré l’absence manifeste d’eau dans ses poumons et autour de lui, désorienté, il se demanda un fol instant, s’il n’avait pas simplement été englouti par une vague plus puissante que les autres.
Durant plusieurs secondes son esprit refusa catégoriquement d'accepter le constat évident. À la place du ciel immense et sans nuages qui le dominait, un plafond bas surplombait à présent sa tête. Le fracas des vagues comme les notes de musique parasites avaient laissé place à un silence oppressant.
Billy demeura un instant parfaitement immobile, les deux mains crispées de part et d'autre du siège sur lequel il était vautré. Sa gorge le brûlait. Il avait l'impression absurde d'avoir réellement inhalé plusieurs goulées d'eau de mer ; une sensation rêche et salée persistait à l'arrière de sa bouche chaque fois qu'il déglutissait. Ce ne fut qu'en portant les yeux vers le pare-brise qu'une bonne partie de sa confusion se dissipa.
30 Juin 1985 – Hawkins [3]
D'épaisses fissures couraient d'un bord à l'autre de la vitre ; convergeant, côté conducteur, vers un point d'impact situé à quelques centimètres seulement au-dessus du volant.
Le souvenir de l’accident lui revint soudain de plein fouet.
Le RDV avec Karen Wheeler.
Lui se contemplant comme une pédale dans son rétroviseur, préparant des phrases d’accroche à deux balles pour la coller dans son lit…
La sortie de route, puis l’impact.
Putain… sa foutue caisse. Quel connard !
Son taré de père avait raison parfois : il était vraiment trop con. S’il avait niqué sa bagnole parce qu’il était trop occupé à faire le beau comme une tapette pour garder un œil sur le chemin forestier…
— Putain… merde, merde. Merde, fais chier !
Le chapelet de jurons lui échappa dans un souffle hargneux.
Billy resta encore quelques instants affalé derrière le volant, mi-hébété, mi-furieux. Il tenta de remettre un peu d'ordre dans ses pensées, tout en luttant contre la douleur vive qui lui vrillait le crâne. Chaque battement de son cœur faisait pulser une atroce brûlure à l’arrière de ses tempes ; une sensation désagréable et piquante qui paraissait clignoter sous ses globes oculaires. Il connaissait suffisamment les lendemains de bagarre – ou plutôt les lendemains de passage à tabac dans les règles de l’art – pour reconnaître ce genre de séquelles. Un choc mal encaissé par sa putain de caboche. Ça expliquait sans doute le rêve merdique qu’il venait de faire.
Par contre, ça n’expliquait pas pourquoi sa gorge continuait à le gratter, ni le persistant goût de marée qui s’attardait dans sa bouche…
Chaque fois qu'il avalait sa salive, il avait l'impression qu'une fine couche d’eau iodée entourait sa glotte. Connerie ! Il devait avoir une putain de commotion cérébrale. Il passa machinalement sa langue contre ses dents : il sentit clairement l’aspérité de grains sablonneux qu’elle rencontrait. C’était foutrement impossible, il secoua la tête, incrédule, mais déterminé à reléguer le phénomène étrange dans un coin de son cerveau.
Il scruta d’un air mauvais sa gueule d’ange dans la glace du rétro avant – pétée elle aussi – et essaya d’estimer à quel point il était amoché. Pas de dommages visibles, mais son reflet lui paraissait bizarre : un truc discordant dans l’image…
Lassé de ce méticuleux examen de son propre visage courroucé, Billy ouvrit violemment la portière – la carlingue émit un bruit de protestation – et descendit à la hâte de la Camaro pour évaluer les dégâts. Une légère grimace déforma ses traits lorsque ses pieds trouvèrent le sol. Maintenant qu’il y prenait garde, tout le côté gauche de son corps – en particulier son épaule – était endolori. C’est vrai qu’il s’était emplafonné dans un foutu arbre.
La douleur n’était pas suffisamment intense pour l'inquiéter – il avait connu pire. Elle constituait néanmoins un désagréable rappel de la réalité : contrairement à ce que le rêve aux allures de mirage tentait de lui suggérer, il ne se trouvait pas à plusieurs milliers de kilomètres de l'Indiana en train de dompter les vagues du Pacifique. Et surtout, ça faisait un bail qu’il n’était plus un sale moutard de onze piges.
Au sortir du véhicule, la chaleur de la nuit lui parut suffocante, sa tête tourna et il vacilla sur ses jambes… Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Il avait toujours bien toléré la chaleur. Au contraire : c’était plutôt le froid son problème. Il ne cessait de maudire le temps merdique de la région depuis son emménagement. Le début de l’été s’était avéré tout ce qu’il y a de maussade.
Hawkins était une ville au temps incroyablement pluvieux : les jours de soleil étaient aussi rares que décevants ; après trois, quatre jours d’une chaleur relative, de violents orages éclataient immanquablement. Billy vivait dans la bourgade paumée depuis assez longtemps pour s'être résigné au climat, mais il ne s’y était certainement pas habitué. Lézarder sous le dur soleil californien lui manquait presque autant que la sensation de l’océan contre sa peau ; aussi il ne comprenait pas pourquoi il transpirait soudain à grosses gouttes, espérant qu’une saucée imprévue vienne rafraîchir l’atmosphère.
Agacé par ce dernier mystère sans intérêt, Billy choisit d’ignorer son inconfort temporaire pour se focaliser sur l’état de sa caisse : il entreprit de contourner le véhicule.
La Camaro représentait probablement la seule chose présente à Hawkins à laquelle il tenait sincèrement. La voiture lui appartenait. Contrairement à la masure bidon où on le forçait à vivre – et à sa piaule, que son paternel pouvait envahir au moindre coup de sang – et à la joyeuse petite famille recomposée qu’on lui avait mise dans les pattes. Sa conne de belle-mère et sa petite salope de demi-sœur…
Ouais, la Camaro était la seule qu’il possédait, et il l’avait presque foutue en l’air.
L'envie de fracasser quelque chose monta presque aussitôt.
Billy demeura plusieurs secondes immobile devant sa voiture, serrant frénétiquement les poings, puis une nouvelle bordée de jurons lui échappa. Il se retrouva à cracher une série d'insanités à voix haute, tout en finissant d’inspecter le véhicule accidenté sous toutes les coutures. Comme si le simple fait de beugler son irritation pouvait arranger le désastre !
Le capot était enfoncé. L'aile avant gauche froissée et la brillante peinture bleue – qu’il venait de refaire à neuf avec ses dernières économies, Max, cette petite merdeuse, ayant eu la riche idée de faire joujou avec sa caisse quelques mois auparavant, l’esquintant au passage – sévèrement écaillée. La carrosserie était en piteux état et ce n’est pas son job de maître nageur qui lui fournirait assez de thunes pour la rafistoler de si tôt. La voir ainsi suffisait à lui donner furieusement envie d'enfoncer son poing dans le premier venu…
Malheureusement – ou heureusement selon le point de vue – il était seul.
Sa tête le lançait de façon suffisamment désagréable pour lui rappeler qu'il venait probablement de subir un sale choc. Ca expliquait la migraine et les trous dans sa mémoire. Ca expliquait même ce rêve ridicule dont il conservait des images étonnamment nettes. La plage près de leur maison de San Diego. L'océan. Sa mère. Rien que d'y songer, Billy sentit sa mâchoire se contracter légèrement. Il n'aimait pas se souvenir de la Californie. Ou plutôt il n'aimait pas la manière dont certains souvenirs s'imposaient aux moments les plus étranges malgré les années qui passaient. Souvenirs qui réémergeaient avec une précision intacte, comme si une infime part de lui refusait d'accepter que tout cela appartenait à un passé révolu.
La sensation incongrue de l'eau salée dans sa gorge restait suffisamment prégnante pour s'avérer irritante. Chaque fois qu'il déglutissait, il retrouvait une trace du goût iodé qui l'avait brièvement étouffé dans son rêve. Ce constat absurde suffisait à le mettre en rogne. Son cerveau devait avoir sacrément dérouillé pour réussir à le convaincre, ne serait-ce qu'une seconde, qu'il venait réellement de boire la tasse !
Un craquement provenant des fourrés interrompit le train de ses pensées.
Le bruit n'avait rien d'exceptionnel. N'importe qui ayant vécu plus d'une semaine à Hawkins savait que les bois environnants regorgeaient d’un tas de bestioles. Billy releva néanmoins la tête, son regard se fixa sur la végétation bordant la route. Rien ne bougeait. Les buissons formaient une masse compacte de feuillages sombres. Suffisamment denses pour dissimuler un raton laveur ou un chevreuil sans difficulté. Il resta néanmoins un long instant à observer l'endroit sans parvenir à s'en détourner. Depuis son réveil, quelque chose le dérangeait sans qu'il parvienne à identifier exactement quoi. Peut-être s'agissait-il simplement de la solitude du lieu. Les lieux semblaient déserts. Aucun véhicule ne passait. Aucun bruit humain ne venait troubler le bourdonnement constant des insectes nocturnes.
Le craquement ne se reproduisit pas. Malgré cela, Billy finit par esquisser quelques pas en direction des bosquets. Le mouvement répondait moins à une véritable inquiétude qu'à une forme d'agacement diffus. Une partie de lui refusait de rester plantée là à fixer des buissons comme un imbécile heureux. Une autre cherchait probablement à démontrer qu'il n'y avait rien à voir. Il s'éloigna lentement de sa voiture, les mains dans les poches, tout en scrutant la végétation.
Il se sentait bizarre. Il avait l’impression que l'accident l'avait momentanément décalé du reste du monde. Billy fronça les sourcils, la pensée lui déplaisant souverainement. Elle ressemblait au genre de conneries pseudo-philosophiques qu’aurait pu débiter un hippie crasseux. Il s'apprêtait à lancer un « Qui est là ?! » pour la forme – il ne pensait pas qu'un humain se dissimule vraiment dans la zone – quand un vertige le frappa à nouveau. Plus violent que le précédent.
Le paysage vacilla autour de lui avant de retrouver sa stabilité. Billy s'immobilisa et posa sa main contre son front brûlant, attendant que la sensation nauséeuse disparaisse complètement. Lorsqu'il releva finalement la tête, son regard erra quelques secondes sur les environs avant de s'arrêter sur la silhouette de l'usine désaffectée qui dominait les arbres à une centaine de mètres de là.
Il connaissait l'existence du bâtiment depuis son arrivée à Hawkins, même s'il n'était jamais tombé dessus de visu. Tout le monde connaissait l'endroit. Certaines rumeurs circulaient à son sujet ; des histoires stupides colportées par des ados les plus cons du coin : les bouseux semblaient éprouver le besoin d'inventer des légendes autour de chaque édifice paumé du comté. Billy n'y avait jamais prêté attention. Pourtant quelque chose dans la vue de la carcasse aux murs sales retint son regard plus longtemps qu'elle ne l'aurait dû. Il eut soudain l'impression désagréable d'avoir oublié un détail important. Une sensation fugace mais tenace. Comme lorsqu'un nom demeure bloqué, flottant sur le bout de la langue sans parvenir à refaire surface. Il continua à observer la bâtisse minable : les murs gris, les fenêtres béantes, les portions de toitures effondrées. Cherchant à comprendre l'origine de cette familiarité soudaine, il fit un pas pour s'en approcher davantage... un flash surgit :
Il se vit à l’entrée du bâtiment, faisant face à un long escalier dont seules les premières marches étaient discernables. Perçut la tension dans sa poitrine. Entendit la colère dans sa propre voix.
« Qui est là ?! »
Billy cligna des yeux.
L'image disparut immédiatement.
Une cinglante sensation de chute lui secoua l'estomac. Réflexe involontaire, sa main descendit aussitôt vers le bas de sa jambe gauche. Le geste se produisit avant même qu'il ait le temps d'y réfléchir. Ses doigts se refermèrent sur le tissu de son jean ; cherchant fébrilement une présence parasite. Billy resta ainsi quelques secondes avant de relâcher sa prise avec irritation. Il ne comprenait même pas pourquoi il venait de faire cela. Rien n’était accroché à lui. Rien ne se trouvait sur sa jambe. Rien.
Il resta figé sur place une poignée de secondes supplémentaires. Son cœur battait légèrement plus vite qu'auparavant. Voilà qu’il se mettait à flipper comme une gonzesse et à se jouer des scénars de films de série B. Il ignorait ce qui venait de se produire. Un souvenir ? Une hallucination ? Toujours sa commotion ? Aucune réponse ne lui convenait.
— Bordel…
Le mot lui échappa dans un souffle.
Cette fois il en avait vraiment sa dose.
Il avait eu un accident. Point final. L'indéfinissable angoisse qui l'agitait n'était que le résultat du choc qu’il avait pris. Rien de plus. Billy rebroussa à la hâte le chemin en direction de sa voiture avec une détermination pleine de morgue ; comme si accélérer le pas suffisait à distancer les pensées risibles qui s'accumulaient dans son esprit. Lorsqu'il atteignit le véhicule, il ouvrit la portière à la volée, se laissa tomber derrière le volant et tourna la clé avec plus de force que nécessaire. Lorsque le moteur rugit, Billy expira lentement avant de se renfoncer contre son siège et d'arracher les vêtements inutiles d'un mouvement rageur.
Les premières notes de Scorpions emplirent aussitôt l'habitacle.
Ah… c’était donc ça la cause de l’irruption du morceau au sein de son rêve merdique ? Enfin quelque chose de logique.
Il enfonça son pied sur l'accélérateur et s'engagea en trombe sur la route. La Camaro malmenée bondit.
L'accident aurait sans doute dû l'inciter à davantage de prudence. L'idée de jouer du frein lui traversa même pas l'esprit. Plus les kilomètres défilaient, plus Billy éprouvait le besoin de mettre de la distance entre lui et cette portion de forêt. Pourtant la sensation de malaise persistait. Sa poitrine semblait compressée dans un étau et l’insupportable chaleur n'arrangeait rien. Il abaissa au maximum les vitres. L'air extérieur était bien plus brûlant qu’à l’habituel. Tout son corps paraissait en feu… il devait avoir une fièvre carabinée.
« My body is burning, it starts to shout. »*
Ahah, ouais.
Il se ferait un bain de glace en rentrant.
La maison des Hargrove était silencieuse quand Billy gara la Camaro dans l’allée, moins de vingt minutes plus tard. Il coupa sèchement le contact, mais resta une poignée de secondes immobile, haletant inutilement dans l’habitacle, de grosses gouttes de sueur perlant à son front et dégoulinant le long de sa gorge, trempant d’une humidité moite le col du maillot de corps qu’il portait encore.
La fièvre ne le quittait pas, semblant grimper d’un cran à chaque minute écoulée.
C’était fou. Même avec les fenêtres ouvertes et l’air nocturne, il avait l’impression de suffoquer. Sa peau était collante et poisseuse, et une douleur vive pulsait toujours à l’intérieur de son crâne.
— Putain…
Il descendit maladroitement du véhicule, son pas mal assuré. Chaque mouvement lui coûtait des efforts disproportionnés. L’accident ne l’avait pas juste laissé perclus de douleurs physiques. Une espèce de flottement désagréable lui embrumait la tête et lui perturbait les sens : Billy avait la certitude que quelque chose d’indéfinissable clochait chez lui. Comme s’il n’était plus tout à fait raccord avec son environnement.
Il ouvrit la porte d’entrée d’un geste machinal, la reclaqua derrière lui et actionna l’interrupteur. À l’intérieur, la lumière du couloir lui fit plisser les yeux et lui provoqua un nouveau vertige.
Il n’y avait personne.
Neil bossait tard. Susan devait être affairée à une quelconque réunion de voisinage – les mégères du quartier inventaient les prétextes les plus débiles pour passer une bonne partie de leurs soirées à cancaner ensemble. Bande de gourdes insipides. Et Max… probablement à traîner avec sa bande de dégénérés. Ou enfermée dans sa chambre, son walkman vissé aux oreilles.
À moins qu'ils ne soient tous déjà couchés ? Quelle heure était-il au juste ? Il posa le regard sur la pendule du couloir : minuit passé. Son rendez-vous avec Karen était prévu pour 20h30... il était resté inconscient près de quatre heures ?!
Billy ne s’attarda pas sur la dérangeante fuite du temps. Il prit un sac de glace dans le congélateur et monta à l’étage – titubant sur certaines marches –, la démarche lourde et incertaine. Arrivé à sa salle de bain, il se désapa à la hâte – laissant ses fringues, couvertes d’une sueur malsaine, tomber en un petit tas informe dans un coin de la pièce – et déversa le contenu entier du sachet de glace dans la baignoire. Il tourna le robinet vers la température la plus basse et laissa la cuve se remplir.
Frissonnant sous le coup de la fièvre, il contempla l’eau gelée avec envie et s’y immergea sans hésitation, dès que le niveau eut atteint le tiers du baquet de porcelaine.
Il tressaillit à peine à la froide morsure, la savourant. Il tenta de rentrer le plus possible de son corps trop long dans la baignoire, se contorsionnant pour que ses épaules soient elles aussi plongées dans le liquide salvateur.
Putain… que c’était bon ! Enfin quelque chose de bien dans cette foutue journée.
Il ferma les yeux, s’enfonçant progressivement dans une étrange torpeur… quand il les rouvrit, son regard tomba directement sur un objet qui n’avait rien à faire là.
Un chapeau de paille beige tressée abandonné sur le coin du lavabo. C’était exactement le même modèle que celui que sa mère possédait dans son enfance. Celui qu'elle tenait à la main dans le rêve qu’il avait fait plus tôt dans la journée. Et il aurait pu jurer qu’il n’était pas là quelques minutes auparavant. C’était absolument impossible.
Il délirait à bloc : ce n’était pas le même chapeau, juste un couvre-chef ressemblant que Susan avait dû laisser traîner. Il n’avait simplement pas dû y faire attention plus tôt.
Pourtant sa gorge se serra et, mû par une force invisible, il s’extirpa de l’eau et sortit de la baignoire. Il resta planté à quelques centimètres du chapeau, observant de plus près la mince lanière de coquillages entourant sa base. Du nacre bleu pâle et de l'ocre mordoré. C'était impossible. Le cœur au bord des lèvres, il souleva une main tremblante vers l’objet, hésitant à l’effleurer pour en tester la solidité.
________________________________________________________________________________
Notes : * Le titre (et les sous-titres) et les paroles en italique sont empruntés à la chanson "Rock You Like a Hurricane" de Scorpions (chanson de 1984, qui introduit le personnage de Billy dans la série). Par ordre d'apparition (Here I am, Rock You like a hurricane. More days to come, new places to go... I've got to leave, it's time for a show ! My body is burning, it starts to shout.), la traduction donnerait quelque chose du genre : "Je suis ici, me déhanchant comme un ouragan. De nouveaux jours arrivent, de nouveaux endroits où aller… je dois partir, c'est l'heure du spectacle ! Mon corps brûle, il commence à hurler."
[1] La Californie a connu un mois de juin caniculaire en 1979, le 10 juin était le jour le plus chaud de l'année. Je me dis que onze ans, ça semble être un âge raccord avec celui de Billy enfant dans les flashbacks de la saison 3.
[2] Je n'ai jamais fait de surf, mes remarques et tentatives de descriptions sur ce sport ne se basent sur rien de concret !
[3] La date du 30 juin 1985 est hautement significative dans Stranger Things (c'est pour ça que je voulais vraiment réussir à publier ce texte avant la deadline) : c'est effectivement la nuit où Billy Hargrove a un accident de voiture… et est possédé par le Flagelleur mental (qui en fait une sorte de zombie sous contrôle).
Le second chapitre, qui continuera à répondre au thème des anachronismes (et remplira le N3, même si c'est trop tard) sera publié le 4 juillet pour correspondre à la date canonique de la mort de Billy dans la série (oui, je spoile sans vergogne les personnes qui se seraient aventurées sur ce texte sans connaître le lore).