Rock You Like a Hurricane

Chapitre 2 : It's early morning, the sun comes out

Chapitre final

7926 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 05/07/2026 08:38

Ce Two-Shot participait au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de Mai - Juin 2026 : « Les anachroniques». On trouve ici trace du N3... avec un temps de retard ;)


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L’objet ne s’évapora pas à son contact. Billy caressa du doigt le fin cordon bleu et les coquillages qui y étaient enfilés. Puis il souleva le chapeau de paille entre ses mains dégoulinantes et le mit à hauteur de son nez pour le détailler, ses mâchoires se serrèrent de plus en plus au fil de l’examen.


Tout ça, c’était des conneries : son cerveau lui jouait des tours et pédalait dans la semoule depuis l’accident. Peu importe la ressemblance – et encore, est-ce que la ressemblance existait ou était-ce simplement lui qui était en train de se l’inventer ? Ce n’est pas comme si ses souvenirs de môme avaient quoi que ce soit de fiable ! – il n’y avait aucun moyen que cette merde soit le chapeau que portait sa mère par une chaude après-midi s’étant déroulée plus de six ans auparavant.


Il écrasa le couvre-chef entre ses doigts et le balança vers le coin de la pièce dans un geste d’humeur : Susan n’aurait qu’à s’en racheter un autre, si la gueule esquintée de celui-là ne lui revenait pas.


Il se redirigea vers la baignoire en titubant d’un pas lourd et se laissa retomber dans la vasque d’eau gelée : les glaçons n’avaient pas encore fondu que la flotte lui paraissait moins froide qu’à sa première immersion. Il soupira néanmoins d’aise en s’y glissant : même légèrement tiédi, le contenu du bain était infiniment plus satisfaisant que la chaleur étouffante régnant dans la pièce. Tentant de se délasser dans l’eau fraîche, Billy sentit un peu de sa colère refluer ; la fugitive illusion d’avoir entre les mains un objet ayant appartenu à sa mère, l’avait plongé, l’espace de quelques secondes, dans une fureur apitoyée. Même maintenant la pensée absurde écartée, il pouvait difficilement ignorer l’amertume toujours coincée au fond de sa gorge.


Penser à sa mère le mettait toujours dans un drôle d’état transitoire où il oscillait entre le chagrin et la rage. Ça n’aurait pas dû le mettre hors de lui. La femme avait plié bagage, il y a une éternité maintenant.


La traînée avait eu tôt fait de le rayer de sa vie : pas une visite, pas un appel, ni même une foutue lettre en six ans…


Pourtant, elle l’avait appelé moins d’une semaine après avoir quitté leur maison de San Diego : lui affirmant qu’elle l’aimait, la voix pleine de larmes. Conneries !


Durant ce coup de fil, Billy se souvenait parfaitement l’avoir suppliée de revenir. Pleurnichant sans fin au téléphone et lui promettant qu’il la protégerait si elle rentrait – comme si un morveux prépubère avait pu protéger qui que ce soit de quoi que ce soit ou donner le change face aux poings de son père ; même maintenant que Billy avait pris en taille et en muscles, il continuait à se pisser dessus dès que l’homme haussait la voix.


Puis, sentant qu’un retour à une vie familiale normale – aussi normale qu’elle puisse l’être sous l’égide de Neil Hargrove – était impossible et que ses arguments ne portaient pas leurs fruits, il avait sangloté et l’avait implorée de revenir le chercher… elle n’en avait jamais rien fait. Billy pouvait deviner pourquoi : c’était plus simple pour une jolie pétasse de tout recommencer en partant de zéro, plutôt qu’en se traînant indéfiniment un boulet de gamin, trace de ses anciens ratages.


Il ne pouvait cependant s’expliquer le complet silence radio qui avait suivi : était-ce si facile de prétendre aimer un enfant et s’en occuper pendant onze ans, puis de juste tirer un trait ? Effacer le gosse de son existence ?


Les justifications les plus crédibles sur le phénomène restaient celles assénées par son père au fil des semaines ayant succédé au divorce : la majorité des gonzesses étaient des salopes se barrant à la moindre occasion, si les choses ne tournaient pas de la façon dont elles l’espéraient. La première fois que son père avait eu une sortie du genre sur sa mère, Billy en avait été furieux, lui hurlant de ne pas l’insulter et se jetant à l’assaut de l’homme… bien sûr, sa tentative de défendre l’honneur maternel, s’était très mal terminée. Et, les mois passant sans que la femme qui l’avait élevé ne daigne reparaître, la perspective de Billy sur le sujet avait changé. Face aux faits, il ne pouvait que souscrire aux propos paternels et se ranger à son avis. Des putes.


Toutes des traînées, même sa mère. Surtout sa mère.


Bien sûr, il y avait une autre hypothèse au fait que sa mère ait disparu du jour au lendemain, sans laisser de trace et sans plus jamais prendre le soin de donner la plus petite bribe de nouvelle… Des fois, Billy ne pouvait s’empêcher de jouer avec une possibilité qui lui glaçait les sangs : et si elle ne l’avait pas vraiment abandonné ? Et si, accédant à ses supplications enfantines, elle était revenue le chercher ? Et si son père lui était tombé dessus ? Eh bien, tout aurait dégénéré à vitesse grand V.


Une dispute plus violente que les autres, un coup mal – ou trop bien – placé et les choses auraient été définitivement réglées. Neil bossait en tant que flic du comté à l’époque : il était armé, violent et assez malin pour se débarrasser d’un corps… alors qui sait ? Billy préférait écraser les suppositions pas si absurdes, fauchant ses doutes à la racine et s’occupant l’esprit à autre chose – n’importe quoi d’autre – dès qu’il avait le déplaisir de les sentir réémerger.


Il se persuadait que ce n’était qu’un petit fantasme à la con. Un fantasme qu’il s’était monté parce qu’il ne supportait pas l’idée qu’elle l’ait laissé sur le carreau sans raison. Son père n’avait pas tué sa mère… il fallait qu’il arrête de remuer la merde.


Sa mère s’était barrée sans lui, point à la ligne. Le reste, c’était simplement lui qui se racontait une histoire pitoyable pour excuser la femme et se trouver des motifs supplémentaires pour haïr son paternel.


En vrai, l’hypothèse le rendait malade à chaque fois qu’il se hasardait à l’envisager de trop près : même si elle l’avait abandonné, il n’était pas assez mesquin pour souhaiter sa mort. Il préférait maudire une vivante jusqu’à la fin de ses jours que de pleurer une morte.


Tandis que les sombres conjectures agitaient encore faiblement des neurones bien malmenés par le récent accident, Billy s’assoupit : ses pensées divagantes l’avaient progressivement fait dériver vers un sommeil humide. Avant d’y prendre garde, il était profondément endormi ; enfoncé dans la cuve d’émail, ses longs cheveux ondulés comme son menton avaient sombré sous la surface : son torse, faisant office de support, était la seule chose empêchant qu’il pique du nez au point de finir la tête dans l’eau.




My cat is purring, it scratches my skin. So what is wrong with another sin?




Billy fermait les yeux, tremblant de fièvre : il essayait d’apprécier les gouttelettes d’eau glacée qui dégoulinaient le long de son front et de ses mèches blondes, tombant dru sur son visage depuis la bonde de la douche. Il tentait désespérément de se refroidir un peu avant de devoir prendre place toute la journée sur le perchoir qui lui faisait office de poste de travail, pendant qu’il jouait les maîtres-nageurs à la piscine de Hawkins.


Ses muscles endoloris ne réussissaient pas à se détendre un minimum au contact de l’eau gelée. Même s’il n’avait aucune séquelle visible, il avait mal partout depuis le crash de la veille… et il avait toujours aussi chaud. Comme si les symptômes qu’il ressentait depuis de longues heures n’étaient pas assez pénibles, de nouveaux paraissaient vouloir s’ajouter au tableau : présentement, c’est son bras droit qui le démangeait atrocement. Billy avait la sensation absurde de quelque chose qui grattait depuis l’intérieur même de sa peau. Il jeta un œil au membre douloureux : l’épiderme, intact quelques secondes plus tôt, présentait maintenant de grosses cloques d’un rouge malsain à la base de l’avant-bras. À la jonction du coude, la peau semblait boursouflée et à vif – comme après une très mauvaise brûlure… Alors qu’il examinait la blessure, un bref flash clignota dans son esprit : une araignée de film d’horreur le dominant de toute sa hauteur ; lui hurlant et essayant de s’échapper, se débattant vainement contre les tentacules glacés qui enserraient ses jambes dans une étreinte gelée et lui faisaient dévaler les escaliers de l’usine désaffectée. Il laissa échapper un cri face à la vision cauchemardesque.


La prochaine chose qu’il voyait, c’était le visage d’Heather Holloway qui apparaissait au travers d’un mur d’eau : la douche crachait toujours des trombes de flotte froide qui martelaient son corps sans parvenir à stopper la sensation d’un feu courant dans ses veines.


Il peinait à comprendre ce que sa collègue disait : les marmonnements inquiets couverts par le bruit des gouttes rebondissant sur le carrelage étaient rendus incompréhensibles par le mal de crâne qui lui vrillait de nouveau la tête.


Pourtant quelques paroles de la fille finirent par se détacher distinctement :


– Emmène-moi le voir.


Heather voulait voir le monstre de l’usine. Oui, il devait l’emmener là-bas.


La seconde d’après, il sentit sa poigne se refermer autour du cou gracile. Billy la plaqua contre le mur du vestiaire et l’étrangla jusqu’à ce qu’elle perde connaissance… voulant être certain qu’elle ne se réveille pas à un moment inopportun, il l’assomma et la transporta jusqu’au coffre de sa caisse. Avant que les premiers clients affluent à la piscine, il dénicha des cordes et un rouleau d’adhésif dans la remise du gardien – qui contenait essentiellement du petit matériel destiné aux travaux d’entretien – et refit un passage rapide à sa voiture. Ficelant Heather – toujours dans les vapes – et lui couvrant la bouche d’un épais morceau de scotch : si la pétasse se réveillait pendant son service, elle pourrait bien gueuler autant qu’elle voudrait, personne ne l’entendrait…


Pourquoi faisait-il ça ? Peu importe. Son corps semblait agir de lui-même, en pilote automatique. En dépit de la chaleur débilitante qui faisait toujours rage dans chaque fibre de son être, il enfila un sweat gris. Une petite voix dans sa tête lui intimait que c’était la bonne chose à faire.


Oui, il ne pouvait pas exposer la brûlure suintante ornant son bras à la vue de tous.


Un clignement d’yeux plus tard, le soleil matinal avait disparu et il ne trônait plus sur sa chaise de maître-nageur. Sous une pluie battante, il sortit la silhouette ligotée d’Heather de son coffre et la porta à l’intérieur de l’usine. Sans se presser, il descendit les escaliers qui menaient à l’antre de la créature. Une fois arrivé en bas, il se délesta de sa charge et attendit tranquillement que le monstre tapi dans l’ombre sorte de sa cachette. Il ôta machinalement le ruban adhésif qui réduisait au silence la future victime de la bête, et fixa avec détachement les larmes qui perlaient au coin des yeux terrorisés. L’ombre d’un arachnide grotesque s’éleva soudain derrière eux… et les tentacules fondirent sur leur proie.



The bitch is hungry, she needs to tell… So give her inches and feed her well.



Heather cria et Billy hurla.


Le souffle court et son pouls battant la chamade, Billy sursauta, ouvrant de grands yeux : ses gestes paniqués firent jaillir des giclées d’eau hors de la baignoire.


Il lui fallut un long moment pour atterrir et comprendre la situation… il peina durant d’interminables secondes à distinguer ce qui était réel de ce qui ne l’était pas.


Il avait encore l’odeur chlorée de la piscine collant à ses narines et l’image de la créature repoussante imprimée au fond de ses rétines.


Bordel de Dieu, encore un rêve… Ou plutôt un foutu cauchemar.


Il se trouvait toujours dans la salle de bain des Hargrove, occupé à barboter dans une eau qui avait bien dû gagner quelques degrés depuis le moment où il s’était endormi dedans comme une merde. Il frissonna, il avait l’impression d’être couvert d’une couche de sueur malsaine, malgré la flotte dans laquelle il était immergé.


Juste un putain de cauchemar.


Holloway allait bien. Il ne lui avait rien fait et tout ce trip sur une araignée géante… un bon gros délire de timbré.


Billy extirpa difficilement son corps groggy du bain et jeta un œil autour de lui pour estimer les dégâts causés par son roupillon agité : le sol de la pièce était trempé par endroits et les environs immédiats de la baignoire semblaient avoir subi une mini inondation.


Il sortit une serpillière du placard pour essayer d’arranger un minimum le désordre… et abandonna tout aussitôt l’idée de procéder à un quelconque nettoyage ; le décor entier tanguait autour de lui, devenant flou, alors qu’il luttait pour conserver suffisamment d’équilibre pour ne pas se vautrer au sol.


Susan n’aurait qu’à s’occuper du bordel. Après tout, elle aimait bien astiquer des trucs ; ça devait être l’une de ses uniques qualités – si ce n’est la seule – aux yeux de Neil. Il émit un faible ricanement à la pensée mauvaise et enroula une serviette autour de lui : il n’avait même pas le courage de ramasser ses fringues.


Avant de quitter la pièce dévastée, il ne put s’empêcher de se baisser maladroitement – s’appuyant lourdement contre le mur – pour récupérer le chapeau de paille qu’il avait malmené plus tôt. Il le serra fébrilement entre ses doigts. Toujours tangible.


Toujours pas celui de sa mère, malgré ce que soufflait son cerveau détraqué.


Il le garda néanmoins en main et claqua la porte de la salle de bain derrière lui. Si Susan se plaignait à son père de l’état dans lequel il avait laissé les choses… eh bien, au stade où il en était, il prenait le risque : la fièvre l’achèverait sans doute avant les coups de poing.


De toute manière, il doutait fort que sa belle-mère le dénonce : elle ne l’aimait pas beaucoup – pas qu’il ait fait grand-chose pour être appréciable à ses yeux – et marchait généralement sur des œufs en sa présence, mais elle se sentait manifestement coupable quand Neil s’en prenait à lui pour le punir du flagrant irrespect qu’il lui témoignait. Elle avait tendance à passer sous silence les dommages qu’il causait et les insultes à peine voilées qu’il lui adressait dès qu’il n’était pas sous l’impitoyable surveillance paternelle…


Une gentille gourde, tout ce qu’il y a d’inoffensive : Billy aurait peut-être pu se hasarder à l’apprécier et à la plaindre pour ses choix merdiques en matière d’hommes, si son père ne lui avait pas collé – avec la morveuse dont il était devenu, bien malgré lui, la baby-sitter attitrée – dans les pattes, moins de six mois après le départ de sa mère.


Cette écervelée qu’on lui avait imposée, de manière plus ou moins subtile, comme nouvelle figure maternelle était arrivée au pire moment : celui où ses plaies avaient à peine commencé à suppurer. Il l’avait détestée par principe.


Oh, bien sûr, l’emménagement ne s’était pas fait en un claquement de doigts. La cohabitation réelle avait mis du temps à démarrer : Susan venait de mettre à la porte son mari, un joueur compulsif porté sur la bouteille, elle avait besoin d’un certain temps pour se laisser à nouveau amadouer par un mec. Neil – qui avait grand besoin que quelqu’un lui lave ses slips et ses chaussettes sales et accueille son arrivée du boulot par des repas chauds – s’était montré charmant et patient, redoublant d’égards pour entrer dans les bonnes grâces de la rouquine. Après un an de rendez-vous de plus en plus fréquents, la femme avait cédé à la cour assidue de son prétendant et s’était arrangée pour obtenir des papiers de divorce officiels : ceux-ci ayant acté de la nullité de son union avec Monsieur Mayfield, elle avait pu convoler en justes secondes noces avec Neil Hargrove.


Voilà plus de trois ans qu’ils étaient mariés. Si les débuts entre eux s’étaient avérés idylliques – du moins aux yeux des tourtereaux : Billy et Max s’étant contentés d’observer, à la marge et avec une bonne dose de dégoût, le phénomène –, le vernis avait commencé à se fissurer dernièrement : les fréquentes incursions de l’ex-mari – le père de Max restant dans les parages pour s’occuper de sa gamine – avaient occasionné une série de disputes houleuses. La jalousie et la morgue de son père flambaient à chaque fois que le tocard de Mayfield essayait d’interagir avec sa fille ou son ex-femme sous ses yeux. C’était en grande partie ce qui avait motivé leur départ de Californie : mettre des kilomètres de distance entre eux et la source du problème avait paru une riche idée à Susan – et voilà qu’ils se retrouvaient tous dans un trou paumé de l’Indiana. Sans doute avait-elle pensé que la personnalité de son nouvel époux reviendrait au beau fixe, une fois l’ex complètement sorti du tableau.


Billy pouvait comprendre pourquoi elle avait cru ça. Son père savait y faire : il s’était montré charmant assez longtemps pour se l’enrouler durablement autour du petit doigt. Les deux premières années, il avait été aussi patient que doucereux avec elle. C’était presque écœurant de voir à quel point il pouvait s’avérer agréable à vivre quand il le décidait. Il lui ouvrait les portes, portait les courses, réglait les problèmes de voisinage et souriait aimablement à ses amies. Il lui apportait des fleurs et lui offrait des babioles sans raison. Billy se souvenait de la façon dont Susan le regardait comme s’il était la septième merveille du monde, persuadée d’avoir touché le gros lot… ça l’avait fait rire d’imaginer la tête que tirerait la pauvre tache quand le masque tomberait. Quand elle réaliserait exactement le genre d’homme qu’elle avait épousé. Les comédies ne duraient pas éternellement. Les types comme son père finissaient vite par se lasser de jouer un rôle. Conserver une figure policée à chaque seconde devait être épuisant ; Billy, lui ne prenait pas la peine de la jouer gentiment plus de quelques heures par jour. Et encore… il tenait quelques heures par jour, seulement si la mascarade pouvait lui rapporter un max. À quoi bon faire semblant quand la porte d'entrée se refermait derrière eux, que les rideaux étaient tirés et que personne ne regardait plus ?


S’il devait être honnête, la « lune de miel » avait duré bien plus longtemps que ce que Billy aurait pu présager : sans doute grâce au côté plante verte de Susan. Cette dernière, qui avait tout un art pour les discussions insipides, paraissait également très habile pour décrypter les humeurs de Neil. Et elle se pliait efficacement en quatre pour éviter ses foudres : douce et docile, elle ne mouftait jamais face à ses accès de colère. Et savait sagement raser les murs quand c’était nécessaire.


Voir sa tête de souris, plissée par la gêne et la contrariété – ses grands yeux écarquillés de peur – quand Neil décidait de le corriger en face d’elle mettait Billy en rogne.


Eh bien quoi ? Tu n’avais pas vu ça venir ? Et quand c’est à ta petite conne de gamine qu’il s’en prendra, tu resteras figé comme un lapin dans les phares d’une bagnole ?


Susan n’avait pas de colonne vertébrale, ce qui étonnamment la préservait, mais collerait tôt ou tard Max dans la merde…


Tandis qu’il laissait ses pensées dériver sur son idiote de belle-mère – et bon dieu, pourquoi le faisait-il ? Accorder plus de trente secondes d’attention quotidienne à Susan était déjà bien plus qu’il ne pouvait tolérer ! – Billy constata qu’il n’avait pas fait un fichu pas depuis sa sortie de la salle de bain. Adossé contre le mur du couloir, il transpirait comme un bœuf et laissait échapper des expirations chuintantes. Il avait besoin d’un foutu toubib… il évacua vite la notion : il n’allait pas claquer la moitié de son salaire pour qu’un des connards en blouse blanche du Hawkins Memorial lui annonce qu’il avait choppé la grippe.


Il remarqua brusquement un détail incongru : la maison était éclairée par une lumière tout ce qu’il y a de naturelle, une lumière vive filtrant à travers les vitres des pièces ne comportant pas de rideaux. Combien de temps était-il resté avachi à pioncer dans la baignoire ?


Pourquoi aucun membre de sa joyeuse petite famille n’était venu le tirer du pays des songes pendant qu’il squattait la salle de bain ?


Encore des questions sans réponses. Billy fit un effort coûteux pour s’arracher à son support et tituba douloureusement jusqu’à sa piaule. Heureusement, celle-ci se situait à moins d’une encablure de la salle de bain.


Pénétrant dans la chambre, sa seule hâte était d’atteindre son pieu et d’aller s’y étouffer dans sa propre sueur… il fut arrêté au vol dans son mouvement par la vision de l’objet qui trônait en plein milieu de son lit.


Une paire de sandales d’un jaune criard.


Celle que sa mère tenait à la main lors de leur sortie à la plage.


Ça n’avait pas le moindre foutu sens. Un grand éclat de rire nerveux secoua Billy et il se mit à trembler, des larmes lui montant aux yeux. Putain, il déraillait totalement : le chapeau et maintenant les sandales ? Il ne manquait que la longue robe blanche et la panoplie serait complète.


Ah ah, non, il resterait encore à retrouver la propriétaire des accessoires à la con pour que la photo soit parfaite.


Est-ce que quelqu'un était en train de se foutre de sa gueule ou d’essayer de le rendre cintré ? Ça ne pouvait être qu’un coup de son père : qui d’autre que Neil Hargrove aurait pu avoir en sa possession des objets ayant appartenu à son ex-femme ? Putain de connard, dès qu’il aurait la force de mettre un pied devant l’autre, Billy le buterait.


Ouais, cette fois, il allait le buter.


Sauf que c’était une idée débile : son père avait mis au rebut toutes les affaires de sa mère, moins de trois semaines après son départ – quand il ne leur avait pas simplement fichu le feu. Il n’avait rien d’un mec sentimental : il n’aurait pas soigneusement conservé un chapeau et des chaussures de son ex-femme, juste pour les lui agiter sous le nez des années plus tard pour le blesser. Et pour savoir que ça pouvait le blesser, il aurait encore fallu que son père en ait, un minimum, quelque chose à foutre.


Billy chancela jusqu’à son lit et s’effondra à moitié à côté de la paire de chaussures. Il les prit délicatement des doigts qui ne s’accrochaient pas au chapeau de paille – peu importe à qui il appartenait, à force qu’il le torde en tous sens, il devenait informe – et les pressa contre lui. Il ravala des larmes amères, tentant de se convaincre que c’était la fièvre qui le poussait à chouiner comme une fillette et non pas la vue de reliques sans intérêt.


Il se hissa sur le lit et s’endormit, tremblant, les objets encore dans les mains.




The night is calling, I have to go.




Il faisait agréablement la conversation à la mère d’Heather quand Maxine et sa drôle de copine débarquèrent sur le seuil des Holloway, trempées comme des soupes et portant des K-Way aux couleurs pétantes.


Elles n’avaient rien à faire là : elles perturbaient leurs plans. Heather et lui avaient du pain sur la planche. Les préparatifs devaient s’accélérer. Le monstre avait besoin de son armée… et vite. Le couple Holloway constituait une infime pierre de l’édifice à bâtir. Billy n’avait pas de temps à consacrer à une gamine se faisant appeler Elfe… pourtant il ne put s’empêcher de longuement la dévisager. Il avait la sensation de l’avoir déjà vue. La créature aussi semblait s’intéresser à elle.


Après avoir vu Heather bien vivante, les gamines décidèrent de plier le camp, déguerpissant dans la nuit sous la pluie diluvienne. Billy soupira d’aise – il n’avait plus chaud à présent, il se sentait parfaitement bien – et il attendit patiemment que les somnifères fassent leur office. Ce ne fut pas long : Janet s’écroula une poignée de secondes après le départ des filles, et Heather se chargea de fracasser la tête de son gentil papa. À la vue de la tache de sang qui s’épanouissait autour de la tête de Tom Holloway, Billy esquissa un sourire.


La prochaine étape était d’amener leurs captifs à la bête. Une fois convertis, ils se chargeraient, eux aussi, de trouver de nouvelles recrues. Et ainsi de suite.


Le grand spectacle approchait : même s’il ignorait en quoi il consistait, Billy pressentait que ce serait grandiose.




Last night was shaking and pretty loud.




Billy ouvrit brièvement les yeux et les fixa sur le plafond de sa chambre. Il ne discerna rien : un noir d’encre régnait dans la pièce. Il dégoulinait toujours de sueur, mais il se sentait si assommé qu’il n’eut pas le courage de se lever pour ouvrir la fenêtre de sa chambre et laisser la fraîcheur nocturne y pénétrer. La nuit était de nouveau tombée et – comme dans son rêve – il pleuvait à verse, Billy pouvait entendre les gouttes de pluie rebondir en rythme contre ses carreaux.


Avant de pouvoir former un ersatz de pensée dans son cerveau embrumé, il dériva de nouveau, le sommeil s’emparant brutalement de son corps encore engourdi.




My body is burning, it starts to shout.




Il crevait littéralement de chaud. La bande de petites merdes accrochée aux basques de Max, l’avait coincé dans le sauna et avait monté la température au maximum ; ces gamins timbrés cherchaient à le tuer.


Lui et ce qu’il abritait.


Il était hors de question qu’il se fasse liquider par ces morveux. L’ombre avait encore tellement de choses à accomplir. Tellement de choses.


Billy vit le visage chamboulé de Max apparaître par le petit carreau sur la porte du sauna : il se mit à l’implorer de le laisser sortir, lui demanda de le pardonner en geignant qu’il était désolé, que ce n’était pas sa faute…


Les mots n’étaient pas les siens, c’était la créature qui les lui dictait et leur faisait passer la barrière de ses lèvres.


Cette salope ne l’aidait pas ? Eh bien, tant pis, elle aussi allait crever : il sortit de l’étuve de force, brisant la vitre en fracassant contre elle un morceau de carrelage. La môme avec des pouvoirs – celle appelée Elfe – l’envoya valdinguer à travers un mur quand il tenta de se jeter sur eux, mu autant par une envie vengeresse que par les injonctions de la bête dans sa tête.


Pas très grave, il se releva sans peine : il ne ressentait plus rien qui puisse s’apparenter à une douleur humaine.




Here I am…





Billy battit difficilement des paupières, celles-ci semblaient encore engluées par la torpeur. Il fixa ses yeux sur le plafond : cette fois la couleur crème était immanquable. Le soleil inondait la pièce, le rideau peu occultant ne stoppant pas la course des rayons.


Combien de jours écoulés depuis son accident ? Il avait la sensation d’une alternance trop rapide pour être sensée.


Il soupira ; sa fièvre paraissait avoir enfin baissé, mais il se sentait toujours malade et une douleur sourde lui fendait à nouveau le crâne.


Et puis, il était étrangement perturbé par le dernier cauchemar en date.


Pourquoi Max pleurait pour lui dans ce rêve ? Que la bande de raclures avec laquelle elle s’était accoquinée veuille le trucider n’était pas une surprise en soi ; par contre, que sa demi-sœur joue les frangines éplorées…


Il ne savait pas pourquoi, mais la tristesse et la peur de Max dans le rêve le dérangeaient.


Pourtant, ce n’était pas la première fois qu’il lui collait volontairement les jetons : il s’était ingénié à la tyranniser dès qu’il avait compris que sa présence dans son foyer était faite pour durer. Sans grand succès.


Il la revoyait la première fois où elle avait débarqué devant sa maison de San Diego, une morveuse haute comme trois pommes, un skate coincé sous le bras. Déjà à l’époque, elle avait eu cette manière insupportable de le dévisager avec une expression qui suggérait qu’il ne valait pas la peine qu'on lui adresse la parole. Une vraie petite garce. Il l’avait instantanément détestée : la môme avait eu le don de lui taper sur les nerfs dès les premières minutes passées en sa compagnie. Toute en réponses insolentes et en froncements de sourcils butés. Et une façon unique de bomber son torse maigrelet plutôt que de reculer quand il cherchait à l'intimider. La plupart des gamins de son âge baissaient les yeux devant lui. Pas elle : Max se contentait de le jauger avec l’air circonspect qu’on adopterait face à un chien galeux qui montre les crocs et aboie à s’en déchirer la gorge depuis l’arrière d’une clôture infranchissable.


Méchant, mais pas dangereux, pour peu qu’il soit maintenu en laisse ou qu’on lui colle une muselière sur la tronche.


Elle l’agaçait sans fin, mais au fil des ans, Billy avait fini par s’habituer à l’avoir dans les pattes. Jusqu’à l’automne dernier, il aurait pu songer que le sentiment était réciproque :


La plus légère forme de camaraderie réticente. Deux animaux élevés en captivité et coincés contre leur gré dans la même cage ; des « compagnons de galère » qui s’étaient progressivement acclimatés l’un à l’autre au fil des mois.


Il pouvait parfois se laisser aller à considérer que Max était la personne la moins détestable partageant son toit : une horrible pisseuse, mais qui avait oublié d’être bête. Contrairement à sa mère, Max avait immédiatement flairé que quelque chose clochait chez Neil Hargrove. Billy lui concédait, à contrecœur, un côté futé.


Côté malin qui ne l’empêchait apparemment pas de manquer d’un sens minimal de l’autopréservation. Maintenant entrée dans la préadolescence, son côté merdeux ressortait de manière un peu trop évidente, même en face de son « beau-père » : si elle n’avait manifestement pas hérité du caractère docile de sa mère, Max avait toujours, jusque-là, eu l’intelligence de faire profil bas et de surveiller son langage quand Neil traînait dans les parages. Depuis leur déménagement de Californie, sa présence semblait la mettre de plus en plus en pétard. Elle marchait sur la corde raide et n’en paraissait même pas consciente : elle cherchait son père ; elle finirait par le trouver plus rudement que ce qu’elle pourrait assumer.


Billy avait tenté de différer un peu l’explosion en s’assurant, au moins, qu’elle ne traîne pas avec les mauvaises personnes. La merdeuse n’en avait fait qu’à sa tête : elle lui avait désobéi, l’avait ouvertement défié et elle avait eu le culot de le droguer. Et de le menacer de lui péter les couilles avec une batte de baseball couverte de clous. S’il n’avait pas été la victime de la menace d’émasculation, Billy aurait trouvé la scène hilarante.


Depuis l’événement, elle paraissait redoubler de ruse pour le fuir et l’ignorer. Eh bien, grand bien lui fasse : il avait dix-huit ans, dès qu’il aurait mis assez d’argent de côté, il se barrerait définitivement du foyer Hargrove et tracerait sa route. Ce qui pourrait arriver à Maxine et à sa conne de mère ne serait plus son problème – pas que ça l’ait jamais été.


Elle pouvait traîner avec qui elle voulait et rouler des patins au premier venu que ce ne serait pas son foutu problème !


Le gamin qu’elle avait choisi pour jouer le rôle du petit ami… quelle blague ! La morveuse aurait sans mal pu convaincre n’importe quel gosse de son bahut de la suivre comme un toutou, mais non, il avait fallu qu’elle jette son dévolu sur le seul négro de sa classe. On peut dire qu’elle avait du goût. Connasse. [1]


Eh bah, elle découvrirait assez tôt ce que Neil Hargrove pensait de ce genre de fréquentation. L’heureux petit couple comprendrait vite qu’il y avait certaines limites à ne pas franchir quand son paternel leur mettrait la main dessus…


Il avait beau songer ça, l’idée de Neil s’en prenant vraiment à Max lui remuait désagréablement les tripes et lui faisait serrer les mâchoires si fort qu’il pouvait sentir ses dents crisser.


Il espérait avoir déjà pris la tangente quand son père déciderait de vraiment s’intéresser à l’éducation de sa belle-fille… même s’il était encore dans les parages, il ne bougerait pas le petit doigt pour l’aider : il avait tenté de la mettre en garde et elle s’en était complètement foutu… qu’elle se démerde.


C’était la conclusion à laquelle il était parvenu plus de six mois auparavant… alors pourquoi un stupide rêve dans lequel Max pleurait le troublait à ce point ?


Max pleurait-elle à cause de lui ou pour lui ?


Il en avait marre de gamberger sur des conneries. Il se redressa et scruta sa chambre à la recherche de nouveaux éléments incongrus : après le chapeau et les sandales jaunes – c’est l’une des premières choses qu’il avait vérifié à son réveil ; malgré la fièvre en berne, les objets étaient toujours pressés contre ses flancs, intacts et tangibles – qu’est-ce que ce serait ? La robe ? Un collier ? Une photographie ?


Il n’eut pas à chercher longtemps : sa respiration se coupa face au tableau impossible qui lui faisait face. Ce qu’il voyait n’avait absolument aucun sens. Il serra les poings et sentit une drôle de terreur enfler en lui.


Ça devait encore être un rêve. Un de plus.


Ça ne s’avérait pas le plus effrayant des derniers jours, mais définitivement le plus bizarre.


Il devait se réveiller.


Il se trouvait bien dans sa chambre, mais celle-ci avait pris des allures fantaisistes et grotesques : une partie de sol était recouverte de sable et des pans entiers du papier peint étaient arrachés : derrière les morceaux manquants, une sorte de projection vidéo tournait.


Un petit film dans lequel sa mère et Billy enfant – était-il censé avoir onze ans à cette période ? Il ne s’en donnait pas plus de neuf et ne se souvenait pas avoir été aussi chétif – profitaient de la plage. Lui arborait un sourire de vainqueur et secouait fièrement sa planche de surf, tandis que sa mère lui adressait de grands signes ravis, le chapeau et les sandales jaunes logés dans sa main droite. Une troupe de goélands s’ébattait sur la berge, leur chant criard résonnait bien plus fort que le mugissement du vent.


Oui… ça c’était passé comme ça. Cette après-midi-là, il n’y avait pas la musique de Scorpions pour le distraire : il n’avait pas été avalé par la vague, il avait glissé dessus avec panache.


Soudain une fille à la chemise flashy clignota au milieu de la pièce – Elfe –, apparaissant à l’endroit exact où aurait normalement dû se situer sa commode. Elle aussi fixait la scène avec l’océan, la plage, la mère de Billy et les goélands. Elle semblait captivée par le spectacle : soudain, elle se tourna vers lui. Ses lèvres bougèrent, mais il n’entendit rien.


Il devait se réveiller. Maintenant.




The wolf is hungry, he runs the show. He’s licking his lips, he’s ready to win.



04 juin 1985 – Hawkins


Billy mit quelques instants à identifier qu’il se trouvait à l’intérieur du nouveau centre commercial de Hawkins. Et il mit quelques secondes de plus à réaliser qu’il ne contrôlait pas du tout son corps : chaque muscle était tétanisé, lesté par d’invisibles fils de plomb.


L'odeur de poudre et de plastique brûlé assaillait ses narines, elle se mêlait à celle piquante du sang séché. Une salve d’explosions résonna bruyamment à ses oreilles. La détonation caractéristique de feux d’artifice.


Ça ne pouvait pourtant pas déjà être le 04 juillet… et puis, quel genre de crétin ferait péter les fusées en intérieur ?


Il ne parvenait pas à tourner la tête pour voir ce qui causait le vacarme derrière lui. Il était figé, penché sur une silhouette qu’il dominait avec toute sa force. Ses bras rigides étaient tendus et plaquaient violemment quelqu'un contre le sol. Une ado.


Celle qui accompagnait Max la nuit chez les Holloway : Elfe. La gamine incrustée dans son dernier rêve – à moins qu’il s’agisse d’un souvenir ? Son visage était rouge d'effort et ses yeux débordaient de larmes. Elle tentait vainement de le repousser, mais sans grande conviction.


Elle lui adressa un regard navré… comme si elle éprouvait une sincère peine pour lui.


– Tu lui as dit que la vague faisait deux mètres.[2]


Alors, elle l’avait vraiment vu, elle aussi. Ce souvenir…


– Tu as couru vers elle, sur la plage. Il y avait des goélands. Elle portait un chapeau… avec un ruban bleu. Une longue robe… avec une fleur bleue et rouge. Des sandales jaunes aussi, couvertes de sable. Elle était très belle. Vraiment très belle. Et toi… tu te sentais si bien.


Des larmes roulaient sur les joues de la fille, mais alors qu’elle tendait la main vers lui, prenant son visage en coupe, il sentit une humidité suspecte s’échapper à la commissure de ses propres paupières. Pendant qu’Elfe parlait, il lui semblait que son corps s’était détendu, échappant à l’emprise de fer qui le tétanisait.


Il pouvait de nouveau bouger… et il avait mal partout : il avait la sensation que l’ensemble de ses membres avait été passé dans un mixeur.


Il tourna la tête et eut enfin un bon aperçu du monstre gargantuesque qui se dressait à quelques mètres d’Elfe et lui. Son envergure les faisait paraître insignifiants : ils devaient constituer des vermines du même genre que les rats à ses yeux.


C’était donc ça la créature qu’il aidait dans ses cauchemars ? Mais étaient-ce vraiment des cauchemars ?


Des bribes lui revinrent par flash. Heather, l'armada, le sauna… Qu’avait-il effectivement fait ces derniers jours ?


Il n’eut pas le temps de répondre à la question qu’il vit l’un des tentacules se dresser en direction d’Elfe, prêt à l’écraser.


Il s’interposa sans réfléchir. Des feux d’artifice continuaient à pleuvoir sur la bête. Les projectiles festifs ne semblaient pas lui faire grand effet.


Il ne savait pas exactement à quoi il jouait quand il attrapa l’appendice gluant, plongeant ses mains dedans pour tenter de le déchirer de l’intérieur. Cette chose n’aurait pas dû chercher à le contrôler. Il ne prenait d’ordre de personne.


« Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort » comme disait l’autre. Il y avait pire slogan sur lequel caner le jour de la fête d’Indépendance. [3]


Il espérait donner à Elfe le temps de s’en tirer et – surtout – il espérait que Max prenne la fuite avant que la créature ne s’attaque à elle.


À peine la pensée esquissée, Billy sentit d’autres tentacules s’arrimer à lui, broyant sa cage thoracique. Le dernier fondit tout droit dans sa poitrine et la transperça.


Il eut la sensation instantanée de se noyer dans son propre sang. Il retomba au sol en un amas de chairs désordonnées, s’effondrant mollement telle une marionnette dont on aurait fauché les attaches.


Il vit Max se pencher vers lui, l’air plus bouleversé qu’il ne lui eût jamais vu, peint sur la figure.


Elle parlait, mais il ne parvenait déjà plus à l’entendre.


– Je suis désolé.


C’est tout ce qu’il avait le temps de lâcher dans son dernier souffle.


Désolé pour quoi ? Pour l’ensemble de son œuvre ?


Pour l’avoir fait pleurer ?




It’s early morning, the sun comes out...




Le vacarme du centre commercial s'effaça. Les feux d’artifice cessèrent d’éclater, le son des détonations remplacé par celui de la brise matinale et des clapotis de l’eau. Et les cris de nuées de goélands.


Les lueurs scintillantes des fusées explosant dans la pénombre, venant éclairer la monstrueuse créature qu’elles assaillaient, cédèrent la place à une clarté bienvenue. L'air retrouva sa chaleur.


Sous lui, le sable était revenu. Les grains fins ne brûlaient plus la plante de ses pieds. L’océan était calme à présent : les vaguelettes avançaient avec une lenteur paresseuse, déroulant sans fracas leur houle sur le rivage. La lumière du jour parsemait l’étendue aqueuse d'une myriade d’éclats dorés.


Son corps n’était plus déchiré par la douleur et le goût du sang ne saturait plus sa bouche. Au contraire, il savoura de grandes goulées d’air, sentant le vent marin caresser son visage.


Billy se sentait incroyablement léger, le poids qui l'écrasait depuis longtemps subitement envolé. L’écume fraîche vint lui chatouiller les chevilles et glissa entre ses orteils.


Quelque part derrière son épaule, un éclat de rire féminin résonna.


Billy ne se tourna pas pour voir le visage de celle qui avait produit le son doux.


Il n'en avait pas besoin.


Il se perdit dans l’observation des flots dansants, appréciant la tiédeur des rayons frappant sa peau.


Puis, il ferma les yeux.


C'était le matin, et l'or d'un soleil tout neuf tremblait sur les rides d'une mer paisible. [4]



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Notes : * Le titre (et les sous-titres) et les paroles en italique sont, encore, empruntés à la chanson "Rock You Like a Hurricane" de Scorpions (chanson de 1984, qui introduit le personnage de Billy dans la série). Par ordre d'apparition (My cat is purring, it scratches my skin. So what is wrong with another sin?The bitch is hungry, she needs to tell… So give her inches and feed her well. The night is calling, I have to go. Last night was shaking and pretty loud. My body is burning, it starts to shout.The wolf is hungry, he runs the show. He’s licking his lips, he’s ready to win. ), elles servent de transition entre les rêves de Billy et la réalité.


[1] Pour l'anecdote, le personnage de Billy était supposé être plus "ouvertement" raciste (de manière encore plus évidente que ce qui a été restitué à l'écran) dans la saison 2. Durant la scène qui précède le combat entre Steve et Billy, Billy devrait traiter Lucas de nègre. Aucun des deux acteurs (McLaughlin et Montgomery) n'étant à l'aise avec la chose, le passage a été supprimé.


[2] Cette réplique et les deux suivantes sont directement tirées du script de l'épisode 8 de la saison 3.


[3] "Give me liberty or give me death!" c'est une punchline qui a du chien (peu importe la langue) et ça m'inspirait bien de la coller dans la bouche de Billy pour un clin d'oeil à cette fête de l'Indépendance.


[4]  C’est cet « excipit » qui est à l’origine du Two-Shot, je voulais écrire sur Stranger Things pour le défi sur les anachronismes… et la phrase de Richard Bach m’a spontanément évoqué la scène avec Billy et sa mère. Je trouvais que c’était un très bel incipit auquel faire subir un « anatopisme ».


Bon, je sais que suis en horriblement en retard (moi et les délais)... mais je tiens à dire que je reste un peu dans les clous de ma date de publication auto-imposée : certes, le 04 juillet est passé depuis quelques heures en France, en revanche dans certains états des USA... le timing est impeccable :p


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