La disparition d'Emmett Cullen

Chapitre 1 : Le corps

4777 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 31/08/2026 23:58

Avant-propos : cette fic est écrite en réponse au défi du forum « Si le coeur vous en dix » (juillet-août 2026), elle constitue également un défi « seconde chance » de 2016 : « Histoire sans paroles : le crossover improbable ». Ce défi impliquait à l’époque d’offrir une fic cadeau… OldGirl m’ayant à la fois suivi sur plusieurs fics liées à Stranger Things et à Twilight, je lui fais don de ce petit hybride ;)


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« Avant d’admettre l’absurde, on épuise toutes les suppositions. »



HAWKINS POST — ÉDITION SPÉCIALE DU 10 NOVEMBRE 1983

À LA UNE


DRAME À LA CARRIÈRE SATTLER

Un corps retrouvé dans les eaux de la carrière : l’identité de la victime toujours non confirmée par les autorités.

LE LABORATOIRE D’HAWKINS EN FLAMMES

Un incendie ravage le laboratoire national. Les brigades du feu d’Indianapolis appelées en renfort.




1ᵉʳ novembre 1983 – Carrière de Sattler


Volatilisé.


Voilà près de dix heures que Jasper passait les environs au peigne fin et il devait bien se rendre à l’évidence, aussi cruelle et déraisonnable soit elle : Emmett Cullen avait disparu.


Pire que disparu ; son frère adoptif paraissait s’être purement évaporé dans la nature. Ce dernier lui avait faussé compagnie sur les coups de onze heures pour goûter à la faune locale et avait visiblement – si on se fiait au désordre des branchages cassés sur cette portion du sentier – pris en chasse, avec une alacrité brouillonne, une bête véloce et d’assez haute stature. Leurs traces et odeurs mêlées disparaissaient au sommet de la falaise surplombant le plan d’eau – faussement profond – au pied duquel Jasper était présentement agenouillé, complètement trempé et les sourcils froncés.


La seule hypothèse logique semblait couler de source : Emmett, traquant Dieu sait quel gibier, s’était amusé à acculer sa proie et à se jeter avec elle du haut du précipice, l’entraînant au fond de l’étendue aqueuse pour en finir avec elle. Petit jeu périlleux – un tel saut aurait réduit en miettes le corps d’un humain : percuter l’eau à cette distance devant être assimilable en termes de dommages à se fracasser contre un mur de briques – mais, en principe, tout à fait sans conséquences pour un immortel.


Sauf que les principes et la logique ne s’appliquaient plus à partir de ce point : si c’était ce qui s’était réellement passé, Emmett aurait dû ressortir victorieux de sa baignade impromptue en moins de deux minutes, l’animal occis dans les bras – ou entre les crocs. Or, il n’y avait pas la plus faible flagrance appartenant à son frère sur les berges entourant le lac maigrelet dont il venait de méticuleusement sonder les profondeurs par six fois…


Jasper avait maintenant acquis la maussade certitude que draguer l’intégralité du limon couvrant les tréfonds de la nappe d’eau et retourner chaque galet à la recherche d’une cavité souterraine cachée – entreprise parfaitement vaine qu’il avait réitérée à de multiples reprises, faute de meilleure piste – ne lui donnerait pas davantage d’indice sur la façon dont un vampire, bien engagé dans la soixantaine malgré le physique d’un catcheur de prime jeunesse, s’évanouissait comme par magie après une chute dans un bassin de moins de cent mètres de profondeur.


Tout ça n’avait pas le moindre fichu sens à ses yeux, mais Jasper commençait doucement à éprouver la culpabilité larvée, pleine d’une panique horrifiée, d’un garde d’enfant incompétent ayant relâché sa surveillance quelques maudites fractions de seconde. Bien incapable de remettre la main sur le môme égaré au milieu d’un centre commercial géant en dépit de toutes les recherches les plus effrénées.


Comment allait-il l’annoncer au reste de sa famille ? Comment allait-il expliquer à Rosalie – celle qui jouait, avec une bonne dose de sincérité et d’affection, le rôle de sa sœur jumelle, depuis plus de trois décennies – qu’il avait « perdu » son mari moins d’une journée après leur arrivée au sein d’une minuscule ville sans histoire ? Comment ?


À chaque minute où l’inquiétant mystère persistait, Jasper voyait son sang-froid s’amenuiser ostensiblement. Parce que, s’il pouvait chercher toutes les justifications du monde à l’absence de trace d’Emmett et de sa supposée proie – il n’avait pu percevoir la moindre effluve de sang frais ou trouver le plus petit ersatz de morceau de charogne, lors de ses explorations des eaux sombres – dans le lac bleu pétrole et à ses abords, ce qui lui causait un vif malaise et le rendait si fébrile, c’est que son don empathique lui criait une information flagrante qu’il ne pouvait se borner à ignorer plus longtemps : son frère n’était en aucun cas dans les parages.


Depuis son éveil en tant que vampire – près de 121 ans plus tôt – Jasper possédait un talent qui lui permettait de ressentir les émotions des humains et des vampires à proximité… et, à ce moment précis, il n’y avait pas le plus fragile écho d’un sentiment – autre que les siens – qui traversât l’empathe. Personne à des lieues à la ronde.


Si Emmett s’était situé à moins d’un kilomètre, Jasper l’aurait nécessairement su. À moins, bien sûr, qu’Emmett fût mort… perspective révoltante qu’il se refusait, à ce stade, à envisager, malgré ce que lui soufflait pernicieusement son côté le plus fataliste et pragmatique.


Il tentait de se rassurer en se répétant qu’Emmett n’était en rien assimilable à un gosse paumé. Du sommet d’un gabarit avoisinant les deux mètres et de ses 110 kilos de muscles, le colosse ne se serait pas laissé tuer sans opposer une vive résistance. Et s’il y avait eu une lutte féroce, le terrain aurait dû en porter les stigmates manifestes… ce qui n’était pas le cas et ramenait Jasper à son impasse initiale : il n’avait pas la moindre idée de ce qui avait pu se produire.


Mais, plus il se focalisait sur le paysage l’entourant, plus montait une indicible sensation de malaise qui hérissait ses instincts : la disparition d’Emmett n’avait rien d’anodine.


Jasper avait le sentiment ineffable que quelque chose clochait dans les parages et, soudain, les têtes pointues des sapins – rangs d’épineux triangulaires le narguant à perte de vue – lui paraissait dissimuler de sombres desseins. Il serra les poings et tenta d’enrayer l’élan de paranoïa en construction.


Il avait beau récapituler les événements de la journée que ça ne l’aidait pas à avoir une meilleure vue d’ensemble : lui et son frère étaient arrivés tous deux au petit matin dans une modeste bourgade de l’Indiana nommée Hawkins.


Les deux vampires étaient de passage dans la région pour des opérations de repérage ; la famille Cullen, après près de trois décennies de villégiature en Europe, envisageait de s’installer à nouveau aux États-Unis. Le choix de la destination ne faisant pas consensus, les Cullen avaient – exceptionnellement – décidé de se séparer en petits groupes pour tester différentes pistes.


Esmée, Carlisle et Edward devaient se rendre dans le Michigan pour visiter un village au sud d’Iron Mountain, Jasper et sa femme, Alice, étaient supposés aller dans le Maine pour découvrir un endroit appelé Story Brook, tandis qu’Emmett et Rosalie prévoyaient d’explorer Hawkins… Des bisbilles de dernière minute, et sans grand intérêt – Emmett mettant, comme à l’accoutumée, la pagaille par mégarde, avait esquinté la rutilante Impala 67 que Rosalie restaurait depuis une poignée de semaines ; celle-ci lui battait froid en représailles – avaient poussé les couples à se scinder et à intervertir leurs binômes respectifs. Ainsi, la veille, Alice et Rosalie avaient fait cap sur le Maine – au-delà de la dispute futile, il y avait fort à parier que ce changement opportun avait à voir avec l’envie des deux femmes de faire escale ensemble dans les boutiques chics de New York sur le chemin de retour – et Emmett et Jasper s’étaient vus expédiés en duo dans l’Indiana : le but étant de déterminer si les alentours étaient ou non propices à l’installation pour une paire d’années – ne vieillissant pas physiquement, les immortels ne pouvaient espérer s’attarder sur le long terme dans un même État – d’une famille de vampires « végétariens ». Concept ironique s’il en est pour désigner des carnivores stricts dont la seule source viable d’alimentation se révélait être l’hémoglobine.


Les Cullen ne constituaient en effet pas un clan traditionnel de vampires : sous l’impulsion de Carlisle Cullen, les sept membres formant la famille recomposée s’astreignaient à ignorer l’attrait du sang humain pour se sustenter uniquement de celui, bien moins délectable, animal. Pratique contraignante, mais à laquelle ils se livraient tous de bonne grâce – désireux d’épargner les humains, espèce de laquelle ils se sentaient encore proches malgré les décennies écoulées depuis leur métamorphose –, malgré quelques involontaires écarts de comportements. Le dernier incident les impliquant remontait à près de 30 ans… ce qui pouvait être considéré comme une véritable prouesse au vu de leur nombre et du passif de certains d’entre eux. Jasper en tête.


Ayant participé à des guerres sanglantes et s’étant alimenté d’humains durant près d’un siècle, l’ancien militaire n’était pas l’adhérent au régime « Cullen » le plus efficient… au contraire, son contrôle sur sa soif restait tout ce qu’il y a de précaire.


S’installer en périphérie de modestes villes entourées de grands espaces forestiers – terrains de chasse fournis – leur permettait de singer quelques années les habitudes des habitants du coin. De plus, les petites bourgades agressaient moins leurs sens aiguisés que l’environnement surpeuplé et bruyant des grandes métropoles.


Hawkins était apparue comme un choix plutôt séduisant quand les vampires en avaient esquissé l’exploration : pluvieuse, morne, encadrée de zones agricoles et d’épaisses forêts. Les rues presque vides, mis à part quelques badauds et des gamins peu énergiques – se remettant sans doute de l’overdose traditionnelle de sucre associée aux festivités d’Halloween – déambulant au petit jour dans des quartiers résidentiels assoupis ; les devantures passe-partout des maisons à peine égayées par l’armada de cucurbitacées édentées postées dans les jardinets aux pelouses tondues à ras et aux guirlandes défraîchies, malmenées par la bruine, alternant ornements noirs et orangés. Toutes les allures d’un paisible trou perdu, sans histoires.


Avant la fin de matinée, Emmett et Jasper avaient choisi de brièvement se séparer : Emmett avait un creux, mais l’autre vampire préférait chasser nettement plus loin des habitations humaines – peu désireux que des effluves non animales captés au mauvais moment ne le poussent à la faute et le fassent retomber dans ses pires travers. Il avait passé son tour et était resté flâner.


S’asseyant courbé sur une souche vermoulue, le vampire à la chevelure blonde tirant sur le flavescent avait étendu devant lui ses longues jambes et laissé son regard fauve errer sur l’épais amas de feuilles mortes, piqué de châtaignes, qui tapissait le sol. Moins d’une quarantaine de minutes plus tard, quand il s’était décidé à bouger et avait entrepris de rejoindre le chasseur, Jasper avait été forcé de constater l’impossibilité de l’entreprise : il avait alors sillonné la zone en long, en large et en travers ; se concentrant plus spécifiquement sur l’endroit où la traque semblait s’être arrêtée, puis il avait scrupuleusement fouillé les alentours. Encore et encore. Sans succès.


Jasper en était rendu à ce point. Soupirant à pierre fendre, l’empathe se sermonna lui-même, bien décidé à se ressaisir. Il fallait absolument qu’il retrouve Emmett. Pour ce faire, il devait impérativement garder la tête sur les épaules : mettre de l’ordre dans ses propres émotions agitées et étouffer dans l’œuf le cortège d’inquiétudes parasites.


Et il avait besoin d’aide. Ça tombait bien, en cas de crise, il savait pertinemment vers qui se tourner pour envoyer une bouteille à la mer. Il ne lui restait qu’à faire appel aux talents d’extralucide de son épouse… qui de mieux qu’une femme percevant des instantanés du futur pour dénouer les fils du destin et le guider quant à la méthode pour sortir de cet imbroglio ?


Il fixa le cadran de sa montre : dans moins d’un quart d’heure, il serait vingt-deux heures… avec l’obscurité ambiante, il devrait pouvoir se hasarder à utiliser sa pleine vitesse vampirique sans que les rares humains qui croiseraient sa route ne le remarquent. Quinze minutes laisseraient juste suffisamment de temps pour qu’il se rende à la cabine qu’il avait repérée en périphérie de la ville et, espérons-le, qu’Alice se trouve un téléphone.


Il suffisait généralement de prendre une décision concernant Alice pour que celle-ci en reçoive la vision.


Résolu, il fit tourner le scénario dans sa tête : se visualisant distinctement en train de joindre sa femme… Il s’imagina scruter la trotteuse de la tocante atteindre l’acmé des dix heures au moment où résonneraient les tonalités dans le combiné.


Voilà. Le message devrait atteindre sans mal sa destinataire. Jasper espérait que celle-ci aurait des pistes pour retrouver leur frère adoptif. Et qu’elle lui fournirait des indications sur la nature des choses étranges se produisant dans les environs de Hawkins.



2 novembre 1983 – Bibliothèque de Hawkins


Jasper avait passé la nuit de la veille perchée sur l’une des plus solides branches de l’un des hauts conifères coniques surplombant la falaise bordant la carrière appartenant à la compagnie Sattler. La falaise qui dominait la crevasse emplie de liquide sombre où son frère avait disparu sans laisser de trace.


D’une immobilité agitée et installé dans la position d’une gargouille revêche, le vampire s’était contenté de fusiller du regard l’étendue d’eau – désespéramment calme – durant de longues heures, tout en ressassant les moindres détails de sa discussion avec Alice.


Jasper ne pouvait prétendre que le coup de fil ne l’avait pas rasséréné. Son épouse percevait toujours avec une parfaite clarté le futur d’Emmett : s’il se fiait à ses dires – et il s’y fiait généralement avec une confiance aveugle… malgré tous les aspects aléatoires d’un don de prescience – dans moins d’une semaine Emmet serait à leurs côtés, se portant comme un charme et paisiblement installé dans leur nouveau manoir du Michigan – même s’il n’avait pas obtenu de précisions sur cette affaire, Story Brooke ne s’avérerait apparemment pas beaucoup plus hospitalière et tranquille qu’Hawkins. Se basant sur les prémonitions d’Alice, ledit manoir serait acquis et investi par leur famille avant le 13 novembre.


Cette dernière avait admis que tout ce qui concernait l’avenir d’Emmett et le sien s’avérait incroyablement brouillé et parcellaire depuis qu’ils avaient débarqué dans l’Indiana : elle ne parvenait pas à avoir de véritables aperçus de ce qu’il allait advenir d’eux dans les prochains jours. En revanche, elle avait affirmé – avec une bonne dose de certitude et sans l’ombre d’une inquiétude – que lui et Emmett seraient ensemble dans une boutique nommée Melvald le 10 novembre. Et que, suite à l’achat de lunettes de soleil, ils quitteraient la ville en un seul morceau.


Curieusement, cette information absurde impatienta le vampire et le fit grogner de frustration. En tant qu’immortel, Jasper jouissait de tout le temps du monde… les mois semblaient souvent s’éclipser en l’espace d’une poignée de main et d’un clignement d’œil ; pourtant la perspective de rester dix jours seul, entouré d’humains, dans cette ville – qui lui inspirait un sentiment de défiance larvée – et sans aucun indice sur l’endroit où se situait son compagnon de voyage, ça mettait par avance ses nerfs à rude épreuve.


Il était hors de question qu’il attende le 10 novembre pour remettre la main sur son frère… Et il escomptait comprendre les tenants et aboutissants de la disparition mystère dans les prochains jours – voire les prochaines heures, si ça ne tenait qu’à une pure question de volonté ou de chance – et les éloigner au plus vite de Hawkins.


Pour mener l’enquête, il avait besoin d’un point de départ : aussi, dès l’aube, il s’était rendu à la bibliothèque de Hawkins pour y effectuer des recherches – sur quoi, il n’en n’était pas encore tout à fait certain. En dépit de son désamour acté pour la bourgade, Jasper ne put s’empêcher d’apprécier immédiatement le grand édifice. L’allure austère, bien entretenu, silencieux, presque désert et débordant d’une belle quantité d’ouvrages au regard de la taille modeste de la commune ; un refuge selon son cœur et un lieu propice à la réflexion.

Installé à une petite table située dans l’encoignure d’une des allées les moins passantes de la bibliothèque, Jasper compulsa méthodiquement de vieilles coupures de journaux, s’intéressant prioritairement aux encarts portant sur les faits divers les plus étonnants ayant secoué la ville sur les quatre dernières décennies.


Autant dire qu’il ne trouva pas grand-chose. Hawkins semblait présenter un taux de criminalité quasi nul : les disparitions étaient un phénomène rarissime – la dernière occurrence datait de 1976 – et ceux en étant victimes furent, dans quatre des cinq cas relatés, retrouvés morts noyés ou partiellement dévorés par des prédateurs dans les trois jours ayant suivi les disparitions. Quant aux meurtres, les deux derniers dont il trouvait trace remontaient à une sordide histoire de violences conjugales survenue six ans auparavant et à une – encore plus odieuse mais bien plus ancienne – affaire où un père de famille avait énucléé et massacré sa famille avant de lui-même se crever les yeux. Les coupables purgeaient encore leurs peines à l’heure actuelle. Rien à tirer de ce côté.


S’il fit chou blanc sur le volet des disparitions et des meurtres, le vampire fut interpellé par une série de papiers écrits par un dénommé Murray Bauman. À plusieurs reprises, ce journaliste mentionnait des scandales impliquant un vaste complexe gouvernemental, situé en périphérie de la ville : le Laboratoire National de Hawkins.


L’homme évoquait, d’un ton d’une ironie grinçante, des affaires d’enlèvements et d’expérimentations humaines illicites. La description des faits fleurait majoritairement bon le complotisme, pourtant Jasper ne pouvait s’empêcher d’accorder du crédit à la plupart des thèses développées sur le laboratoire. Si les remarques acerbes sur les manipulations étatiques – Bauman semblait avoir une sévère dent contre l’ensemble des représentations nationales contemporaines – et les sarcasmes dégoulinant de certains paragraphes laissaient Jasper dubitatif quant au professionnalisme du rédacteur, il ne pouvait que constater que les articles renvoyaient à des sources et témoignages, en apparence, crédibles…


En parlant de crédibilité, Jasper se fit la réflexion qu’il ne pouvait décemment pas continuer à élire résidence dans les arbres pour passer ses soirées. S’il souhaitait errer dans Hawkins les prochains jours, sans qu’on le prenne pour un vagabond, il allait devoir se trouver une chambre d’hôtel.



4 novembre 1983 – Planque de Murray Bauman


La journée du trois novembre s’était avérée incroyablement stérile et Jasper n’avait pas avancé d’un iota dans son enquête. Tous les documents de la bibliothèque de Hawkins lui semblant pertinents avaient déjà été soigneusement décortiqués. Que pouvait-il faire de plus en l’état ?


Incapable de se résoudre à passer son temps à se rouler les pouces, alors même qu’Emmett était toujours porté disparu, le vampire avait décidé d’arpenter chaque recoin de la ville et de sa périphérie, recherchant le moindre indice tangible.


Il n’avait rien trouvé d’intéressant… Si ce n’est, perdu au beau milieu de la forêt, le fameux et mystérieux Laboratoire de Hawkins. Lourdement gardé par des hommes ayant davantage l’allure de mercenaires que de soldat, le lieu exhalait un parfum de danger, ses murs semblant refermer moult secrets inavouables. En le voyant, Jasper pouvait aisément comprendre les suppositions folles qu’il inspirait.


Ce qui l’avait ramené aux hypothèses – peut-être pas si farfelues – de Murray Bauman.


Sur un coup de tête, Jasper avait été récupérer la voiture qu’Emmett et lui avaient laissée dans un terrain vague à quelques encâblures d’Hawkins. Après avoir obtenu l’adresse de l’homme en contactant Alice – qui elle-même l’avait obtenue par ses impénétrables voies habituelles –, il roula à tout berzingue vers l’Illinois. Abîmant les pneus du véhicule et malmenant son moteur du crépuscule aux aurores.


Présentement arrivé au « domicile » de l’homme vers la fin de matinée – domicile à l’improbable aspect de bunker –, Jasper reçut un accueil des plus inattendus.


Jasper ne savait pas à quel point son futur était toujours embrouillé aux yeux d’Alice, mais il ne doutait pas que sa femme aurait formulé quelques mises en garde si elle avait eu un aperçu exact de sa rencontre avec Murray.


Il n’était pas certain d’à quoi il s’était attendu en traversant deux États pour rendre visite à un humain – qu’il avait muettement catalogué comme un hippie exempteur de conscience à la lecture de ses écrits – et le questionner à propos de vieux articles de journaux rédigés il y a près d’une dizaine d’années. Sans doute pas à être pris en joue par un type à l’aspect échevelé, qui le dévisageait d’un air torve au travers de larges lunettes de vue qui lui conféraient une trombine de chouette aux yeux fous.


Une vieille carabine au canon scié tenue entre des mains pas si tremblantes, l’homme l’accusa avec un total aplomb d’être un espion russe – sans doute le cliché du grand blond maigre à l’expression peu amène. Puis exigea qu’il explique les raisons de sa présence sur sa propriété. Jasper, peu effarouché d’être visé par une arme qui ne pouvait lui occasionner aucune séquelle, s’inquiétait surtout de la manière dont l’entrevue se finirait pour le journaliste. L’homme était du genre nerveux et paranoïaque sur les bords… s’il faisait partie des rares humains ayant une sorte de sixième sens les poussant spontanément à se méfier des vampires – même sans déceler leur inhumanité --, la situation risquait de dégénérer de façon spectaculaire. S’il appuyait par mégarde sur la gâchette et qu’une balle rebondissait sur le corps de Jasper sous ses yeux, le vampire n’aurait peut-être pas d’autre choix que d’éliminer un témoin gênant…


En plus de posséder une capacité le rendant à même de ressentir les émotions des autres, Jasper pouvait les altérer et manipuler à sa guise en maîtrisant ses propres ressentis. Ce qui dans le cas présent se révélait salvateur, il émit une franche vague de confiance et de calme qu’il communiqua à l’individu et fit ressortir son plus bel accent texan pour s’exprimer. Pas sûr que les agents du KGB puissent singer aussi habilement le phrasé de la région de Houston !


Suite à cette démonstration, Murray Bauman, qui avait déjà le canon à demi baissé, supputât, sans conviction et en haussant ses sourcils broussailleux, qu’il devait faire partie la NSA… ce à quoi, Jasper ne put s’empêcher d’étouffer un rire.


Usant de chaque parcelle de son talent pour détendre l’humain, Jasper ne mis que quelques minutes supplémentaires pour se faire inviter à l’intérieur du bunker et obtenir une conversation courtoise. La discussion n’apprenait pas quoi que ce soit de crucial au vampire : si ce n’est une poignée de précisions sur les endroits où rencontrer certaines anciennes sources du journaliste – à présent reconverti en tant que détective privé. Sources que Jasper doutait fort aller interroger… il estimait que son quota de sociabilité avec les humains serait soldé pour l’année à venir une fois qu’il en aurait fini avec Murray.


En bon hôte, le détective entreprenait de se faire pardonner leur présentation abrupte en l’abreuvant de hautes doses de vokda (qui finissaient par être discrètement jetées dans les malheureuses plantes en pot – qui n’en avaient vraisemblablement plus que pour une poignée d’heures – entourant le divan ; les vampires pouvaient avaler de l’alcool sans conséquences, mais le goût était désagréable au dernier degré)… boisson dont lui-même abusait avec délice, et faisant jouer sur son tourne-disque divers standard de jazz.


Devenu bien trop confiant, le petit homme bavassait avec bonheur, sans même que le talent de Jasper n’entre en jeu. Il avait cessait d’exercer son contrôle empathique sur son vis-à-vis dès que ce dernier avait entamé la troisième lampée de son péché mignon.


La méfiance originelle avait été remplacée par une vague euphorie. La colère de l’homme ne se manifestant plus que lorsqu’il repartait, de son propre chef, dans des tirades enflammées sur les accointances du Laboratoire de Hawkins avec des huiles siégeant au Congrès. Le seul nom utile qu’avait obtenu Jasper était celui du Docteur Brenner : l’homme – qui était une ordure de la pire espèce, de ce que croyait en savoir Murray – dirigeait encore à l’heure actuelle, l’équipe scientifique travaillant au labo.

D’une manière ou d’une autre, quelques instants avant que Jasper ne se décide à définitivement lui fausser compagnie, son hôte aviné sembla avoir détecté -- au détour de l’une de ses phrases ? – son envie de s’introduire sans se faire repérer, dans le mystérieux complexe. Jasper se serait méfié du côté intuitif de Murray Bauman, si ce dernier avait été plus sobre. Le détective lui offrit le contact de Melvin Frohike. Un expert en gadgets électroniques qui pourrait, selon Murray, potentiellement lui fournir un appareil permettant de désactiver les caméras du labo pendant une incursion…


Jasper ne savait pas s’il se servirait du numéro et il n’était pas certains d’avoir appris des choses essentielles au cours des interminables heures passées à traîner chez Murray, mais ça avait eu le mérite de le distraire de l’épineux problème qui agitait en permanence son esprit depuis le 1er novembre. Il fut surpris de constater que l’après-midi était aussi avancée en sortant des locaux. Il se sentait toujours un peu euphorique, même après s’être éloigné de Murray… Étrangement amusé, il s’interrogea sur à quel point il pouvait éprouver un écho « d’ivresse » au travers de sa perception empathique. Il quitta les lieux, l’odeur de la vodka et les notes de jazz jouées par le gramophone, lui collant à la peau.



06 novembre 1983 – Maison des Byers, chambre de Will


Au cours de ses 140 ans d’existence Jasper avait connu bien des mois où il ne se passait strictement rien, des semaines s’écoulant dans un tranquille ennui. Et des minutes où, au contraire, tout s’emballait de manière incompréhensible.


Les minutes qui précédèrent son entrée fracassante dans la maison des Byers furent de cette nature.


A suivre

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