Chapitre 4 - Condamnation
Une routine s’installa entre Bowser Jr. et Solfège.
Tous deux se retrouvaient quotidiennement pour jouer, discuter de tout et de rien, dans la plus grande discrétion afin d’éviter d’être surpris par qui que ce soit. Le château avait des yeux et des oreilles partout. Aucun des deux ne voulait risquer une punition qui signerait la fin de leur amitié naissante, une perspective qu’ils refusaient l’un comme l’autre. Les jours passaient ainsi, rythmés par leurs rendez-vous secrets. Chaque matin, Solfège guettait avec impatience l’arrivée du jeune Koopa dans les souterrains. Quant à Junior, il trouvait toujours une nouvelle activité à lui proposer ou une nouvelle histoire à lui raconter.
Chaque jour, Solfège avait droit à quelque chose à manger dans la cuisine grâce à lui, car il refusait que sa partenaire de jeu s’évanouisse à tout moment. Après tout, si elle ne pouvait plus se concentrer, comment pourraient-ils jouer et imaginer d’incroyables scénarios de guerre avec ses jouets préférés ? Il ne manquerait plus qu’elle fasse un malaise en pleine partie. Cette seule idée semblait l’inquiéter sincèrement. Faisant preuve d’une extrême prudence, tant dans ses paroles que dans ses gestes, Solfège veillait de son côté à ne pas contrarier son jeune ravisseur. De peur d’être renvoyée dans sa prison exiguë, elle prenait donc grand soin de ménager sa susceptibilité.
Tout, sauf cet endroit isolé... Elle ne supportait plus d’être enfermée entre ces murs de pierre désuets. Bien que le château manque cruellement de verdure et de soleil, il restait infiniment préférable à sa cage suspendue au-dessus de cette rivière de lave. Là-bas, la chaleur était presque insoutenable. L’air y était lourd, brûlant, saturé d’une odeur âcre de soufre qui lui irritait la gorge à chaque respiration et laissait un goût métallique désagréable sur sa langue. Par moments, elle avait même l’impression que ses poumons peinaient à se remplir correctement, comme si l’air lui-même refusait de la laisser respirer. Les nuits étaient les pires. Le grondement incessant de la lave l’empêchait souvent de trouver un sommeil réparateur.
Bowser Jr. ne lui avait jamais laissé l’occasion de quitter ces remparts pour revoir la lumière du jour, sous prétexte que c’était bien trop dangereux. Selon lui, le vaisseau flottait en permanence dans le vide. Il ne regagnait la terre ferme que dans de rares circonstances, lors d’abordages ou de négociations devenues de plus en plus rares ces derniers temps. Solfège se surprenait parfois à rêver d’un simple rayon de soleil sur son visage. Même une promenade dans un jardin lui aurait semblé être un luxe inestimable... Ce qui était évidemment impossible, compte tenu de l’endroit où elle se trouvait et de ceux qui l’entouraient. Qui plus est, des Koopas bâtisseurs s’affairaient à restaurer l’avant du château, sévèrement endommagé lors de la bataille de Brooklyn.
Pour ne pas dire pulvérisé par Bowser lui-même…
Ne faisant que des allers-retours entre la cuisine, la chambre de Junior et la prison, les deux compagnons se retrouvaient dès que la voie était libre. Autrement dit, presque tous les jours depuis leur rencontre. Ayant entendu plusieurs rumeurs selon lesquelles Bowser cherchait à reprendre une partie de son territoire perdue après sa défaite face à Peach et aux autres, Junior avait commencé par mener sa propre enquête auprès des soldats. Ses soupçons furent rapidement confirmés. Son père passait désormais de longues périodes loin du château. En l’espace de deux semaines, le territoire de Bowser avait été réduit de moitié. Une situation qui l’irritait profondément, lui dont les nerfs étaient déjà mis à rude épreuve.
Et gare à celui qui avait le malheur de se trouver sur son chemin lorsqu’il revenait bredouille. Bowser Jr. n’osait même pas imaginer ce que subissaient les soldats. C’étaient eux qui partaient au combat en première ligne... puis eux encore qui essuyaient les conséquences de sa colère. Les grognements, les ordres aboyés et les accès de rage étaient devenus monnaie courante dans le château. Même Junior appréhendait parfois les retrouvailles avec son père. Il n’avait aucune envie de se retrouver au milieu d’un déluge de reproches pour une bêtise insignifiante simplement parce que Bowser était de mauvaise humeur. Et ces derniers temps, les mauvaises humeurs étaient nombreuses. Beaucoup trop nombreuses.
À chaque fin de journée, juste avant le retour de Bowser au château, Solfège regagnait sa cage avec la perspective du lendemain en tête. Elle reprenait sa place comme si elle ne l’avait jamais quittée, veillant à ne laisser derrière elle aucune trace de ses escapades. Elle n’avait qu’une hâte : pouvoir ressortir et parcourir à nouveau le château aux côtés de Junior. Même si une grande partie des pièces lui demeurait inaccessible, elle découvrait chaque jour quelque chose de nouveau. Elle adorait explorer ! Ce château gigantesque semblait ne connaître aucune limite. Couloirs interminables, escaliers en colimaçon, salles immenses aux plafonds vertigineux... Chaque détour donnait l’impression qu’un nouvel univers se cachait derrière la porte suivante.
De son côté, la petite tortue peinait à contenir son excitation à l’idée de la retrouver dès le lendemain pour de nouvelles aventures. Le tout dans le plus grand des secrets. Cette situation avait quelque chose d’interdit qui rendait l’expérience encore plus exaltante à ses yeux. C’était palpitant. Il n’avait jamais rien vécu de semblable auparavant, pas même avec Peach. Après tout, cette dernière n’avait jamais été considérée comme une véritable prisonnière. Une chambre lui était réservée et les différentes pièces du château ne lui étaient pas interdites. Elle pouvait circuler librement dans la plupart des couloirs sans craindre d’être enfermée derrière des barreaux. Son père lui avait toujours accordé un traitement de faveur particulier. Là où les autres captifs ne pouvaient espérer aucune forme de compassion.
Solfège, elle, n’avait pas eu cette chance.
Le matin suivant, l’humaine tournait nerveusement au centre de sa cage, les bras croisés dans son dos. Ses longs cheveux rebondissaient sur ses épaules au rythme de ses pas. Elle ressemblait à un lion en cage… Impatient de retrouver sa liberté. Elle attendait Bowser Jr., qui n’était pas vraiment du matin. L’enfant adorait faire de longues grasses matinées, ne se réveillant parfois qu’aux alentours de midi lorsque son estomac, criant famine, lui ordonnait enfin de quitter son lit. Un vrai paresseux ! Malheureusement pour Solfège, elle dépendait entièrement de sa bonne volonté pour pouvoir sortir et se dégourdir les jambes.
Le temps passait, mais personne n’apparaissait sur le rebord. Aucun bruit de pas précipités dans l’escalier en colimaçon. Aucun éclat de rire annonçant l’arrivée imminente du jeune Koopa. Même les habituels échos du château paraissaient plus discrets ce matin-là. Le silence s’éternisait tandis qu’elle continuait de faire les cent pas dans sa cage. Plus les minutes défilaient, plus une étrange inquiétude commençait à s’insinuer en elle. Elle espérait de tout cœur qu’il ne lui était rien arrivé… Finalement, son regard s’attarda sur la magnifique robe de princesse qu’elle portait encore. Elle n’avait toujours pas eu l’occasion d’en changer depuis que Junior la lui avait offerte.
Elle était si douce au toucher... Si divinement belle ! Et par chance, elle ne l’avait pas souillée une seule fois au cours de ses nombreux jours d’escapade dans le château. Pas une tache. Rien du tout ! De quoi la rendre particulièrement fière de cet exploit. Le tissu soyeux était resté intact malgré leurs nombreuses activités, ce qui relevait parfois du véritable miracle avec Junior, surtout lorsqu’il décidait de sortir ses pinceaux. Quelques éclaboussures avaient bien failli l’atteindre à plusieurs reprises, mais elle les avait toujours évitées de justesse. À croire que la robe elle-même refusait d’être abîmée. Une tenue aussi élégante paraissait presque incongrue dans un tel lieu...
Ses doigts jouant distraitement avec les plis du tissu rose, la jeune femme finit par se rasseoir au centre de sa cage pour observer le mur qui lui faisait face. Comme toujours, des chandeliers étaient accrochés un peu partout dans cette prison circulaire. Leurs flammes vacillaient doucement, projetant sur les parois de pierre des ombres mouvantes qui semblaient parfois prendre vie. Elle aimait regarder ces lueurs danser au gré des courants d’air, car c’était l’une des rares distractions dont elle disposait lorsqu’elle se retrouvait seule. Ce mouvement lui rappelait l’herbe ondulant sous le vent. Les champs baignés de lumière. Les longues promenades en plein air. Et, pendant un instant, elle oubliait presque où elle se trouvait.
Le temps passa, mais le petit prince n’avait toujours pas pointé le bout de son museau. Décidément, il devait faire un sacré somme, le petit bonhomme ! Peut-être l’avait-elle épuisé la veille avec leur partie de cache-cache improvisée dans sa chambre en désordre. Une activité plutôt facile, compte tenu de la quantité astronomique de jouets qui offraient autant de cachettes potentielles. Pourtant, au fil des heures, son amusement laissa peu à peu place à l’inquiétude. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Dos au rebord, elle se mit à fredonner doucement pour passer le temps, attendant l’arrivée de son jeune ami au caractère bien trempé.
Les minutes s’écoulèrent, puis les heures. Elle resta là à observer les murs de sa prison, luttant contre l’ennui grandissant qui menaçait de l’engloutir. Des bruits de pas résonnèrent enfin dans l’escalier en colimaçon, illuminant aussitôt le visage de Solfège. Soulagée et heureuse à l’idée de revoir Junior, elle se retourna précipitamment vers le rebord. Mais son sourire se figea. Ce n’était pas la petite tortue qui apparaissait à l’entrée des geôles. C’était Bowser. Son immense silhouette se découpa dans l’obscurité du souterrain avant même qu’elle ne distingue clairement ses traits. Le sang de Solfège se glaça. Son sourire disparut rapidement, remplacé par l’effroi.
«Serais-tu déçue de me voir ? Tu attendais quelqu’un d’autre, peut-être ?» Ricana Bowser d’un grognement tandis que le bruit de ses pas lourds résonnait dans toute la prison. À côté de lui, Kamek apparut dans ce petit pop sonore familier.
«Il semblerait qu’elle soit plus effrayée que déçue, Sire…» Souligna ce dernier qui leva le doigt, avant de se recroqueviller lorsque son maître se tourna brusquement vers lui pour exprimer son mécontentement.
«J’espère bien qu’elle l’est ! Car à présent, je vais m’occuper de son cas et voir ce qu’elle sait faire.» Déclara sombrement Bowser, un sourire en coin étirant lentement ses lèvres. Puis ses yeux se plissèrent en direction de la jeune femme enfermée dans sa cage pendant que Kamek reprenait la parole.
«Ce n’est pas comme si on t’avait oubliée. Pas du tout !» Le Magikoopa haussa les épaules, ne se rendant même pas compte qu’il avait dit une autre bêtise jusqu’au moment où la tortue maléfique frappa son pied massif sur le sol d’un rictus irrité. Il sursauta violemment, laissant échapper un cri de peur et manquant de peu de lâcher sa baguette.
«Je n’oublie jamais rien ! Mais toi tu vas finir par perdre la mémoire si tu continues à m’énerver ! Ramène-là par ici !» Ordonna furieusement le roi des Koopas au visage du pauvre Kamek qui s’exécuta dans la panique avant qu’il ne se prenne un coup de griffe pour son manque de réactivité. Il préférait éviter les sévices physiques !
La cage fut immédiatement enveloppée d’une aura bleuâtre avant de flotter jusqu’au sol devant les deux tortues. D’un rapide mouvement de baguette, le Magikoopa déverrouilla la porte, qui s’ouvrit dans un léger grincement pour permettre à l’humaine de sortir de sa prison. Ce qu’elle ne fit pas, pour des raisons évidentes. Ses membres refusaient catégoriquement de lui obéir. Elle était paralysée par la peur. Recroquevillée au fond de sa cage, Solfège promenait un regard inquiet entre Kamek et Bowser, cherchant désespérément à comprendre ce qui se passait. Sans même lui accorder plus qu'un regard distrait, le roi claqua des doigts. À ce signal, le Magikoopa fit apparaître une perruque blonde dans un petit pop magique caractéristique.
Le sourire qui étira alors le museau de Bowser n’avait rien de rassurant. Au contraire, il lui donna envie de se faire encore plus petite. Sans le moindre avertissement, le roi l’attrapa pour la forcer à sortir de sa cage avant de lui enfoncer brutalement la perruque sur la tête. Solfège poussa un glapissement outré. La violence du geste manqua de lui faire perdre l’équilibre. Décidément, cette tortue ne semblait avoir aucune conscience de sa propre force. Décontenancée, elle écarta prudemment quelques mèches blondes tombées devant ses yeux alors que Kamek l’examinait avec attention, un doigt replié sous son bec. Après quelques secondes d’observation, le magicien reprit la parole.
«C’est parfait, votre Altesse ! Maintenant elle ressemble à votre princesse adorée... » Approuva Kamek avec un vif hochement de tête, un sourire satisfait étirant ses traits. Manifestement ravi du résultat, il ajusta ses lunettes d'un geste machinal.
«Oui, elle pourrait presque lui arriver à la cheville… Mais il lui manque ce tempérament fougueux, son petit côté têtu parfois agaçant. Peach aurait déjà tenté de me frapper avec quelque chose ou de s’enfuir à la première occasion.» Constata le roi des Koopas avec nonchalance, les bras croisés sur son plastron jaune rebondi. Il fit lentement le tour de Solfège pour l’examiner, confirmant qu’elle ressemblait effectivement à Peach à l’exception de ses yeux verts qui trahissaient immédiatement l’imposture.
«Une question d’ajustements. Il suffit juste de la recoiffer un petit peu et elle sera bien plus présentable ! Un petit coup de rose sur ses joues, et hop, le tour est joué !» Tout en parlant, Kamek agita sa baguette pour faire apparaître une palette de maquillage, déjà prêt à mettre ses paroles en pratique.
Solfège sursauta lorsqu’un petit pinceau se mit à virevolter devant ses grands yeux verts avant de s’attaquer à son visage. Du gloss sur les lèvres, du mascara sur les cils, une touche de blush sur les joues… Chaque détail était appliqué avec une précision presque inquiétante, transformant peu à peu ses traits sans qu’elle ait réellement le temps de protester. Un peigne se joignit bientôt à l’opération, tournoyant autour de sa tête tandis que ses cheveux désormais blonds glissaient entre ses dents invisibles. Mèche après mèche, il les lissait, les arrangeait et les repositionnait avec un soin méticuleux afin de reproduire la coiffure emblématique de la princesse. Lorsque la magie prit fin, Bowser ne faisait plus face à la jeune femme timide qu’il avait enlevée. Ou du moins, plus tout à fait.
Devant lui se tenait une imitation troublante de Peach. Une imitation imparfaite, certes, mais suffisamment convaincante pour que son regard s’attarde un instant de plus. Son expression colérique s’adoucit progressivement alors qu’il observait le résultat du travail de Kamek. Après avoir aperçu Solfège dans cette robe, une idée lui avait traversé l’esprit. La déguiser en Peach pour célébrer sa récente victoire. Une plaisanterie au départ. Du moins, c’est ce qu’il s’était dit. Mais en contemplant cette silhouette vêtue de rose, quelque chose d’autre se mêlait à cette satisfaction. Une sensation plus difficile à définir. Peut-être cherchait-il simplement à apaiser ce vide tenace que Peach avait laissé derrière elle… Oui, peut-être.
Il n’en était pas encore certain lui-même.
«Parfait.» Répéta Bowser d’une voix bien moins agressive.
Ce simple «parfait» pinça le cœur de Solfège. Bowser ne la regardait plus comme une prisonnière, mais comme une idée. Elle ne voyait plus la moindre trace de haine dans son regard habituellement aigri. À la place, quelque chose de bien plus troublant s’y était installé. Une forme d’admiration mêlée à une étrange mélancolie, donnant l’impression qu’un souvenir douloureux venait de refaire surface. Ce changement était frappant. Elle était devenue une autre personne à ses yeux, et cette personne semblait compter bien davantage qu’elle ne l’aurait imaginé. Il ne dit rien de plus tandis qu’il se retournait pour rejoindre les escaliers, sans lui accorder un dernier regard.
Immobilisée sur le rebord, Solfège sursauta lorsqu’une corde apparut soudainement devant elle avant que ses poignets ne soient étroitement liés dans un nœud serré. Elle grimaça d’inconfort face à ce manque évident de délicatesse. Son cœur manqua un battement douloureux lorsque Kamek la tira à sa suite pour rejoindre son maître en haut des marches, prenant bien soin de ne pas éprouver davantage sa patience déjà entamée. La jeune femme déguisée lui obéit sans résistance pendant qu’ils la conduisaient vers une autre partie du château. Une musique commença bientôt à parvenir à ses oreilles, accompagnée de voix lointaines et d’éclats de rire qui résonnaient dans les couloirs.
Ils célébraient quelque chose ?
Le plus grand des Koopas poussa les lourdes portes menant à une immense plateforme flottante au milieu de la lave, où de nombreuses tortues faisaient la fête. On y voyait également des créatures brunes sans bras, des petites bombes, ainsi que des êtres vêtus de rouge portant un masque blanc effrayant… Au centre, une troupe de musiciens se déchaînait sur leurs instruments, martelant une musique métal assourdissante destinée à enflammer la foule en liesse. Les flammes alentours pulsaient au rythme des basses, projetant des reflets rougeoyants sur les carapaces brillantes. La fête battait son plein. Des Koopas à la carapace verte, rouge et bleue trinquaient alors que leur impressionnant roi se dirigeait vers son trône se trouvant en haut des marches flottantes.
Une statue menaçante de Bowser y était représentée à l’arrière. Le Magikoopa tira légèrement sur la corde pour faire avancer la prisonnière parmi les invités qui se mirent rapidement à chuchoter à propos de son apparence trompeuse. Son arrivée ne passa pas inaperçue. Certains pensaient qu’il s’agissait de la véritable Peach, d’autres percevaient la supercherie grâce à ses yeux verts. Les invités ne cessaient de l’observer à la dérobée, leurs murmures circulant de groupe en groupe à travers la plateforme, la perplexité se lisant sur bien des visages. Il était évident que personne ne s’attendait à la voir aux côtés de Bowser.
«Avance !» S’agaça Kamek lorsque Solfège s’arrêta pour regarder autour d’elle à tout ce monde qui la jugeait. Elle grimaça de douleur au mouvement brusque mais ne chercha pas à se défendre pour plutôt admirer les statuettes impressionnantes qui décoraient cette vaste plateforme. Force était de constater que ce Bowser était un vrai narcissique... Se retrouvant au centre des musiciens qui avaient brutalement cessé de jouer pour la regarder avec stupéfaction, elle se figea au moment où leur chef s’exprima.
«Aujourd’hui, nous célébrons notre nouvelle victoire ! Nous avons réussi à repousser les forces ennemies pour reprendre ce qui nous appartenait de droit ! Une fois que j’aurai récupéré le plateau Stella, notre royaume s’étendra au-delà de ses limites et plus personne ne pourra m’empêcher d’étendre mon territoire jusqu’au Royaume Champignon !» Hurla Bowser à la foule, sa voix résonnant avec puissance, couverte par les acclamations tonitruantes de ses soldats galvanisés par ce nouvel exploit.
«Et elle, c’est qui ?» Interrogea soudainement un Koopa rouge avec lassitude tout en levant sa main vers l’humaine attachée.
«Pourquoi elle est déguisée ?» Demanda un autre avec exaspération.
«Ça n’a aucune importance ! Elle est là pour nous divertir et nous offrir une chanson digne de ce nom en récompense de notre triomphe. Qu’elle nous montre ses capacités si elle veut vivre.» Bowser s’assit lourdement sur son trône, un sourire carnassier étirant son museau, ce qui envoya des frissons le long de l’échine de Solfège.
«Ouais vas-y, chante !» Cria un Koopa tout en brandissant son poing en l’air, des Goombas sautillants d’impatience pendant que l’humaine, désemparée, regardait confusément autour d’elle à tout ce monde agglutiné.
Son cœur s’emballait dans sa poitrine, cognant si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait éclater alors que ses yeux, écarquillés de terreur, cherchaient frénétiquement une échappatoire. Elle avait envie de fuir. Tous ces encouragements, toutes ces voix qui lui ordonnaient de chanter lui donnaient le tournis… Un bourdonnement oppressant qui envahissait son esprit, brouillant ses pensées. En plus de raviver des souvenirs douloureux. Des dizaines de regards étaient braqués sur elle. Ils attendaient tous quelque chose, et elle se sentait incapable de leur donner. Qu’était-elle censée faire, maintenant ? Elle n’aimait pas recevoir autant d’attention, encore moins dans cet accoutrement ridicule qui ne lui appartenait pas.
Non, ce n’était pas elle… Ce n’était pas son identité ! Elle ne pouvait pas chanter ainsi. Pas sous leurs yeux. Pas comme ça. Affolée, la jeune femme tourna sur elle-même en cherchant un espace entre les soldats où s’échapper, essayant désespérément de défaire les liens qui la retenaient. Le nœud était si serré qu’il lui cisaillait les poignets, arrachant de brèves grimaces à chaque tentative. Sa respiration devenait de plus en plus irrégulière. Les Koopas autour d’elle cessèrent leurs acclamations pour se mettre à la huer lorsqu’ils comprirent qu’elle ne leur offrirait pas ce pour quoi elle avait été amenée, la considérant désormais comme une simple trouble-fête.
«Chante !» Exigea rudement Bowser tout en frappant son poing sur l’accoudoir de son trône, les dents serrées. Cependant, l’humaine recula de plusieurs pas sous l’effet de la peur, ses grands yeux rivés sur lui brisant son dernier brin de patience.
D’un effroyable rugissement capable de faire trembler la terre, la tortue cracheuse de feu bondit de son siège pour atterrir sur la plateforme, manquant de peu d’écraser un Goomba. Le sol vibra sous l’impact, faisant taire une partie de la foule et les musiciens en une fraction de seconde. Même les conversations les plus éloignées s’éteignirent. Ses yeux rouges fixaient sauvagement l’humaine qui s’était une fois de plus montrée désobéissante. Bowser s’approcha rapidement d’elle, l’attrapa de sa grande main puis la souleva jusqu’à son visage déformé par la colère, faisant tomber sa perruque blonde dans le mouvement. De la fumée brûlante s’échappait de ses narines tandis qu’il resserrait graduellement son emprise sur elle, ses doigts semblables à un étau.
La chaleur de son souffle frappait son visage à intervalles irréguliers. Il la serrait au point de lui arracher un petit cri de douleur, ses yeux rouges rétrécis ne la quittant jamais. Maintenue au-dessus du sol, Solfège avait l’impression de n’être qu’un jouet fragile entre les griffes d’un prédateur dont le moindre mouvement pouvait lui briser les os. Il était tout simplement hors de lui. En à peine quelques secondes, cette humaine avait réussi à le faire sortir de ses gonds ! Autour de lui, ses Koopas prirent la fuite pendant que d’autres se réfugiaient dans leur carapace, cherchant à se protéger de la menace imminente. Même les plus téméraires préféraient garder leurs distances, conscients qu’il valait mieux ne pas attirer l’attention du roi lorsqu’il atteignait un tel degré de colère.
Quand Bowser était fou furieux, absolument personne ne voulait s’y frotter !
«Aie, vous me faites mal !» Se lamenta Solfège coincée entre les griffes de la tortue géante. Elle ne pouvait ni se débattre, ni tenter de se libérer… Sa force l’en empêchait totalement.
«Tu crois que je ne savais pas ce qui se passait dans mon dos depuis tout ce temps ?! Que j’ignorais qu’un de mes prisonniers se promenait librement dans mon château ? Me prends-tu à ce point pour un idiot ? Tu as peut-être réussi à amadouer mon fils, mais ton petit jeu ne marchera pas avec moi !» Tonitrua Bowser, sa voix grave résonnant comme un coup de tonnerre. Il leva son autre main, dévoilant ses griffes acérées dans un grognement menaçant… Puis s’arrêta net. Quelque chose venait de se briser dans son élan. Dans son emprise, Solfège lui rappelait soudain Peach. Cette fragilité… Ces grands yeux terrifiés, cette expression figée de peur. L’espace d’un instant, ce n’était plus une prisonnière qu’il tenait, mais l’image de la princesse qu’il n’avait jamais réussi à oublier. Il eut la sensation que c’était elle qui le dévisageait… Et cette pensée le frappa de plein fouet. C’en était de trop pour lui.
«Si tu ne chantes pas pour moi, alors dans ce cas, tu ne chanteras plus jamais pour personne !» Assura le grand Koopa avec fermeté tout en se rapprochant du bord de la plateforme avec l’humaine en main. La laissant glisser jusqu’à n’être retenue que par la corde, il tendit ensuite son bras au-dessus de la lave.
Terrassée à l’idée de mourir de cette façon, Solfège tenta d’attraper la main de Bowser qui tenait la corde, laissant échapper un hurlement de terreur lorsqu’elle aperçut les bulles de lave éclater sous elle dans des gerbes brûlantes prêtes à l’engloutir. Son estomac se tordit violemment au moment où elle croisa de nouveau le regard enragé du souverain, qui arborait désormais un sourire cruel. C’était donc ainsi que tout se terminait… Après tout ce qu’elle avait traversé ? Le vertige la saisit. Le rugissement de la foule, la musique et même le crépitement de la lave semblèrent s’éloigner peu à peu, comme étouffés par la panique qui envahissait son esprit.
Le temps paraissait ralentir autour d’elle, suspendu à cet instant fatidique. Inévitablement, dans une situation aussi dramatique, des larmes emplirent ses yeux alors qu’elle se préparait à accueillir la douce délivrance de la mort. Au moins, elle n’aurait pas à retourner d’où elle venait… D’une certaine façon, ce Bowser la libérait. Une pensée aussi absurde qu’apaisante. Ses doigts se crispèrent dans le vide, incapables d’atteindre la main qui détenait pourtant son destin. Toutefois, elle ne parvint pas à détacher son regard apeuré de celui, haineux, de la créature, jusqu’à ce qu’une petite voix familière ne s’élève parmi les Koopas spectateurs de cet acte de cruauté.
«Papa, non !» Bowser Junior se faufila entre les soldats pour atteindre son père et Solfège au bord du précipice. Angoissé à l’idée de voir mourir sa seule amie, la jeune tortue joignit les mains pour supplier son paternel de faire une exception.
«S’il te plaît, ne fais pas ça…» Plaida ce dernier en alternant son regard entre Bowser et la captive suspendue au-dessus du vide. La tension était à son comble. Plus personne ne parlait dans les rangs, tous figés dans un silence stupéfait, entièrement accaparés par la scène. Mais finalement après un court moment de réflexion, le roi ferma les yeux d’un profond grognement… Avant de se détourner du vide pour se mettre à rire.
«On dirait que c’est ton jour de chance, petit oiseau. Tu as un bon ange gardien. Mais ne crois pas que ça te sauvera à chaque fois. Mon fils ne sera pas toujours là pour te tirer d’affaire…» Avertit-il avec beaucoup moins d’agressivité cette fois-ci, une griffe tendue vers elle et un sourcil arqué pendant qu’il la toisait sévèrement. Il relâcha alors sa prise sur la corde, laissant Solfège retomber comme une poupée de chiffon sur le sol dur. Il reprit d’un ton menaçant.
«Ne t’avise plus de tester ma patience si tu espères rester en vie.» Agenouillé à côté d’elle, il eut soudainement une idée en regardant Junior qui n’osait pas bouger entre les deux Koopas armés.
«Mais puisque tu tiens tant à jouer les nounous, à partir de maintenant tu seras la servante de Junior. Tu lui devras obéissance, tu exauceras tous ses souhaits. Tu feras en sorte qu’il ne manque jamais de rien ! Et si par malheur j’apprenais que tu n’es pas à la hauteur de ses attentes, alors je te ferai faire le plongeon de la mort !» Déclara-t-il en pointant sa griffe vers le bord de la plateforme pour lui faire comprendre qu’il ne plaisantait pas. Il se redressa ensuite, certain d’avoir instillé la peur dans le cœur de l’humaine toujours pétrifiée sur place.
«À présent disparais de ma vue avant que je ne change d’avis ! Et qu’on lui donne d’autres vêtements ! j’en ai assez de la voir dans cet accoutrement ridicule !» Réclama le roi des Koopas d’un balayage de sa main pour activer ses troupes.
Kamek réapparut aussitôt à côté de Solfège. D’un tour de baguette, il ôta la corde ainsi que tout le maquillage susceptible de rappeler de mauvais souvenirs à son maître. Même si, à l’origine, c’était lui qui avait eu l’idée de la déguiser en la princesse Peach… Était-ce simplement parce qu’elle portait sa robe, ou espérait-il secrètement qu’elle adopte un comportement différent ? Une question qui n’aurait sans doute jamais de réponse, étant donné que cette tentative s’était soldée par un échec. Le Magikoopa ordonna ensuite à des gardes de reconduire l’humaine aux cachots en attendant de nouvelles directives.
Un Koopa à la carapace rouge s’approcha de Solfège et la poussa rudement avec sa lance lorsqu’elle ne réagit pas immédiatement, la faisant chuter une nouvelle fois sur le sol, la pierre froide heurtant durement son corps déjà éprouvé. Ses jambes refusaient encore de lui obéir correctement après la peur qu’elle venait de ressentir. Un souffle tremblant lui échappa alors qu’elle restait immobile, peinant à réaliser qu’elle venait d’échapper à la mort. Sa vilaine chute fit glisser sa montre à gousset hors de sa poche. Elle roula sur la pierre dans un léger tintement métallique, s’éloignant lentement jusqu’à s’immobiliser à deux mètres de là, hors de portée. Le son cristallin qu’elle produisit en heurtant le sol attira plusieurs regards.
«Non, attendez, s’il vous plaît !» Supplia Solfège au moment où un autre garde l’attrapa par les bras pour l’entraîner avec lui.
Elle tendit désespérément la main vers sa précieuse montre à gousset, les yeux embués de larmes, mais le Koopa l’empêcha de s’en approcher. Il n’en avait que faire de ses protestations et la força à poursuivre sa route sans même la regarder. Bowser, lui, ne prêta aucune attention aux supplications de l’humaine. Son regard était entièrement rivé sur son fils, qu’il fusillait du regard pour avoir osé intervenir dans sa condamnation devant toute son armée. Les mains sur les hanches, il observa comment Junior s’enfonçait toujours plus loin dans sa carapace avec un petit rire nerveux. Quel petit garnement… Mais comment pouvait-il rester fâché contre lui ?
Junior était la prunelle de ses yeux ! Jamais il ne pourrait lui faire volontairement du mal, et c’était pour cette unique raison qu’il avait épargné l’humaine. Oui, uniquement pour cette raison. Il se répéta cette justification avec une conviction presque forcée. Son regard n’avait absolument rien à voir avec sa décision. Ni ses larmes, ni cette panique qu’il avait lue dans ses yeux lorsqu’elle se balançait au-dessus de la lave. Car si cela ne tenait qu’à lui, il s’en serait débarrassé sans aucune hésitation, juste pour rappeler à tous qui commandait ici. Personne ne lui tenait tête. Rien ni personne ! Pas même les jeunes filles sans défense.
«Que ça ne se reproduise plus.» Menaça calmement Bowser après s’être détourné de son fils pour rejoindre la tranquillité de ses quartiers privatifs.
À suivre…
Ça se complique. En revanche, nous pouvons noter l’influence qu’a Junior sur son père, ce qui est une très bonne chose pour Solfège. Pour le moment, c’est ce qui la sauve de sa colère.
VP