Nous arrivons à un moment clé de l’histoire, peut-être celui qui déterminera la suite des événements. Un véritable point culminant, si j’ose dire.
Chapitre 16 - Sentiments
Kamek rapportait d’excellentes nouvelles à son roi. Impatient de les lui annoncer, certain qu’il serait ravi de les entendre, le Magikoopa accéléra sur son balai bambou à travers les couloirs du château. Il slaloma avec agilité entre les Koopas et les Goombas qui croisaient sa route, frôlant parfois leurs carapaces et leurs silhouettes maladroites, avant d’entamer la descente vers les sous-sols. Là où il était presque certain de trouver Bowser. Après tout, ce dernier passait désormais la majeure partie de son temps à s’entraîner avec Solfège, depuis qu’elle était devenue sa conseillère. Une habitude qui, au grand agacement de Kamek, lui faisait parfois oublier ses responsabilités royales. La conquête des mondes ne se ferait certainement pas toute seule ! Irrité, Kamek se pencha davantage sur son balai en amorçant la descente des escaliers en colimaçon. Le vent soulevait légèrement le tissu de sa robe tandis qu’il accélérait encore, pressé d’en finir. Lorsqu’il déboucha dans le couloir inférieur il freina brusquement, restant suspendu dans les airs. Un son étrange venait de lui parvenir.
Kamek plissa les yeux derrière ses lunettes rondes, tendant l’oreille. C’était… Inhabituel. Il resta immobile un instant, intrigué, tentant de reconnaître cette étrange résonance qui semblait se répercuter le long des murs. Non… Il était certain de ne jamais avoir entendu quelque chose de semblable auparavant. Ce son n’était pas désagréable, constata-t-il avec une pointe d’incompréhension alors qu’il s’avançait prudemment vers la porte fermée au bout du couloir. Apparemment, il provenait de la salle d’entraînement, car à mesure qu’il avançait, il s’amplifiait. Mais de quoi s’agissait-il ? Perturbé, mais néanmoins curieux, le magicien en robe bleue fit disparaître son balai magique avant de pousser discrètement la porte pour l’entrouvrir et jeter un œil à l’intérieur. Ses yeux se plissèrent derrière ses lunettes pendant qu’il cherchait l’origine de ce son. Passant la salle au crible, il finit par apercevoir deux personnages. À droite de la pièce, assis sur de grandes caisses en bois. Face à face, Bowser regardait Solfège, qui riait aux éclats… C’était donc un rire qu’il avait entendu dans le couloir. Le son était à la fois mélodieux et chaleureux, tandis que le roi souriait maladroitement en passant une griffe dans ses cheveux flamboyants.
Était-il à l’origine de ce rire ? Était-ce possible ?
Abasourdi par ce qu’il voyait, les sourcils de Kamek se froncèrent. Restant immobile, il observait le duo à travers l’étroite ouverture de la porte. Solfège riait, et Bowser ne semblait même pas en colère. Au contraire, il avait plutôt l’air ravi… Un léger sourire jouait sur son grand museau, lui qui d’ordinaire ne l’ouvrait que pour gronder, ordonner ou menacer. Cette simple expression suffisait à rendre la scène irréelle. De quelle magie cela venait-il ? Dorénavant fasciné par le pouvoir de l’humaine, le Magikoopa décida de continuer de les observer dans l’ombre afin de comprendre comment elle s’y prenait pour faire cet effet-là sur son maître. Comment elle parvenait à survivre, tout simplement. Le pouvoir de cette humaine l’intriguait autant qu’il l’inquiétait. Mais maintenant qu’il y pensait, Bowser n’avait plus manifesté de colère excessive depuis plusieurs jours. Pas de cris, pas de flammes, pas de menaces tonitruantes. Un phénomène véritablement déconcertant, surtout quand on le connaissait depuis l’enfance.
«Qu’est-ce que j’ai dit ?» Demanda Bowser avec un haussement d’épaules faussement détaché, incapable d’empêcher son sourire de s’élargir face à l’expression rayonnante de l’humaine. Il ne se souvenait pas avoir prononcé quoi que ce soit de particulièrement drôle… Et pourtant, le rire de Solfège avait quelque chose de contagieux. Il lui réchauffait le cœur, dissipant instantanément toute trace d’agacement, comme si ce simple éclat suffisait à apaiser son humeur.
«Pardonnez-moi… Mais vous me faites rire lorsque vous vous mettez à rimer sur les cheveux de la princesse. Vous avez un véritable don pour la poésie, c’est certain !» Acquiesça cette dernière, un doigt posé sur ses lèvres pour tenter de calmer son hilarité. Ses yeux brillaient d’une joie sincère, et chaque sourire qu’elle lui adressait semblait renforcer un peu plus celui du roi.
«Je suis un poète dans l’âme. J’exprime mes sentiments à travers la poésie !» Rétorqua-t-il avec emphase, une main posée sur son cœur, l’autre esquissant un geste vague dans les airs. Il ne faisait que répéter les mots de Kamek, en espérant que lui aussi pouvait provoquer cet effet si particulier.
«Il y a un grand romantique en vous.» Accorda Solfège d’un hochement de tête. Mais lorsque le sourire de Bowser se fit plus assuré, presque fier, elle se racla doucement la gorge avant d’ajouter ; «C’est une très grande qualité que la princesse adorera, j’en suis persuadée.»
«Oui, une de mes innombrables qualités… Il n’existe pas plus séduisant que moi !» Fanfaronna le roi en observant ses griffes acérées avec satisfaction. Une étrange pression monta dans sa poitrine lorsque l’humaine hocha à nouveau la tête, un sourire aux lèvres.
«Vous avez un sacré pouvoir de séduction, je dois bien le reconnaître. Mais encore faut-il savoir l’utiliser au bon moment. Lorsque vous ferez de nouveau face à la princesse, vous devrez lui dire ce que vous ressentez réellement. Mais ne brûlons pas les étapes ! Il est essentiel d’avancer lentement… De lui laisser le temps de vous découvrir, de vous comprendre. L’amour ne se force pas. Il s’apprivoise, il grandit… Il fleurit avec le temps.» Sur ces mots, Solfège se pencha légèrement en avant et vint prendre les mains imposantes de Bowser dans les siennes, infiniment plus petites. Le contraste était frappant. Ce geste surpris le roi qui ne chercha pas à s’éloigner alors qu’elle reprenait la parole d’un chuchotement.
«Je vais vous dire un secret. Toutes les filles aiment le romantisme… Même la princesse ! J’en suis sûre. Nous avons toutes cette petite faiblesse. Il suffit de trouver la bonne mélodie… Celle qui fera battre son cœur un peu plus vite. Le tempo qui la fera craquer pour vous. Montrez-lui de la douceur, accordez-lui de l’attention. Même si ce n’est pas dans vos habitudes, vous verrez, vos efforts seront récompensés !» Assura la jeune femme tout en resserrant ses mains autour des doigts de la tortue, attentive à ses propres conseils.
La soudaine proximité avec Solfège perturba Bowser, qui faillit ne pas entendre ce qu’elle avait à lui dire s’il n’avait pas fait un effort de concentration. Ses mains étaient plus chaudes que d’habitude. Le contact de sa peau douce contre ses écailles fit naître une multitude de picotements étranges et électriques, qui remontèrent le long de ses bras jusqu’à sa poitrine, accélérant brutalement les battements de son cœur. Sous son plastron jaune, celui-ci s’emballa, résonnant avec force dans tout son être. Déconcerté, le Koopa géant baissa lentement les yeux vers leurs mains. Les siennes, imposantes, étaient retenues par celles de Solfège si petites en comparaison. Ses doigts vinrent s’entrelacer autour de ses index, dans un geste spontané. Elle n’avait pas hésité une seule seconde à faire ce contact. Sans qu’il puisse l’en empêcher, une image traversa son esprit embrouillé. Son regard terrifié… Celui qu’elle lui avait lancé le jour où, furieux, il avait voulu la jeter dans la lave pour avoir refusé de chanter. Cette peur, si vive, si palpable… Enfermée dans ses yeux verts si tendre. Une peur qui n’était désormais plus qu’un lointain souvenir.
«Mon charme naturel et ma voix font craquer toutes les filles ! Je n’ai pas besoin d’apprendre à la connaître pour qu’elle tombe follement amoureuse de moi. Il suffit qu’elle réalise que je suis le meilleur choix et, bim, elle sera directement à mes pieds !» S’exclama le roi en ponctuant ses paroles d’un haussement séduisant de ses sourcils rouges. En revanche, Solfège n’était pas du même avis, son expression se faisant plus sérieuse.
Avec un tel excès de confiance, comment était-elle censée lui expliquer que, si, apprendre à connaître l’autre jouait un rôle fondamental dans toute entreprise de séduction ?
«Alors, dans ce cas, je demande à voir un exemple. Chantez pour moi !» Encouragea vivement Solfège, ce qui fit aussitôt retomber toute la confiance du Koopa. Ses yeux s’écarquillèrent.
«Je… Je ne me suis pas échauffé la voix ! Et je ne chante pas sur commande. Inutile d’insister.» Précisa Bowser en levant brusquement la main, coupant court aux protestations de l’humaine avant même qu’elle ne puisse parler. Il croisa les bras sur son torse en affichant une petite moue puis détourna la tête, tandis que la déception se lisait sur le visage de Solfège.
«Dommage.» Soupira-t-elle. Après tout, elle aussi avait refusé de chanter pour lui… Il ne faisait que lui renvoyer l’ascenseur.
Une légère tristesse s’empara de Solfège à ce refus. Gênée par le silence qui venait de s’installer entre eux, elle passa doucement ses mains sur les plis de sa robe rouge, cherchant à dissiper le malaise qui flottait dans l’air. Ses doigts jouèrent distraitement avec le tissu, jusqu’à ce qu’elle sente un regard insistant posé sur elle. Celui de Bowser. Timidement, Solfège redressa la tête pour établir un contact visuel avec ce dernier, qui faisait mine d’être vexé. Mais derrière cette façade, quelque chose d’indéchiffrable brillait dans ses yeux. Elle ne parvenait pas à lire ses intentions… D’autant plus qu’il se penchait à nouveau vers elle, sa présence envahissante l’enveloppant tout entière. Puis soudain, une idée germa dans l’esprit du roi. Déterminé à progresser, il voulait mettre toutes les chances de son côté lorsqu’il reverrait la princesse. Et, dans cet objectif, il voulait que tout soit parfait. Adoptant une attitude très sérieuse, la tortue épineuse toussota dans son poing, avant de reprendre la main droite de Solfège dans la sienne pour commencer sa déclaration.
«Princesse, ma passion pour vous dépasse la grandeur de l’univers. Tout chez vous est synonyme de perfection. Vos yeux…» S’égara-t-il quand il croisa à nouveau le regard de de la jeune femme assise devant lui. Comme absorbé par elle, par sa beauté, il perdit tout à coup le fil de ses pensées tandis que sa bouche s’entrouvrait légèrement. Son front se plissa, le temps s’arrêta. Une sensation nouvelle naquit dans sa poitrine, chaude et envahissante, faisant battre son cœur avec une intensité qu’il ne connaissait pas. Elle lui donnait l’impression de flotter sur un nuage alors qu’il plongeait dans ses grands yeux brillants, rempli d’espoir. Instinctivement, il captura son autre main dans la sienne avant de se pencher légèrement pour reprendre sa phrase en suspens. Dans cette même voix passionnée.
«Vos yeux… Je me perds dans leur innocence à chaque fois que je pose mon regard sur vous. Ils ont le pouvoir d’apaiser les âmes les plus coriaces. Votre regard attise la flamme qui est en moi. Il me fait me sentir plus fort, plus vivant ! Lorsque je vous vois, mon cœur s’emballe sans retenue ! Vous êtes mon ancre dans la tempête, celle qui me sauvera de la noyade. Celle qui fera de moi un roi comblé. Votre beauté n’a d’égal que votre charme, et votre amour… Sera ma bénédiction.» Finit-il d’une pointe de mélancolie qui laissa Solfège sans voix.
La sincérité qui imprégnait chacun de ses mots… La profondeur de son regard… Tout en lui venait toucher Solfège en plein cœur. C’était ce qu’il était. Derrière sa puissance et son apparente rudesse se cachait quelqu’un de profondément authentique, capable d’un amour intense, presque débordant. Et, à cet instant précis, elle eut l’étrange sensation que ces mots ne s’adressaient pas à une princesse absente… Mais à elle. Alors qu’il soutenait son regard elle osa espérer, un bref instant, que ces mots lui étaient vraiment destinés. Touchée par sa déclaration, elle resserra doucement ses doigts autour des siens, caressant légèrement sa peau écailleuse du bout des pouces. Elle aimait beaucoup la sensation de sa peau rugueuse. Un sourire ému étira ses lèvres tandis qu’une douce chaleur imprégnait ses joues sous la façon dont il la regardait. Son regard était aussi tendre que son sourire était sincère, cependant vulnérable. Elle n’avait encore jamais vu cette expression chez lui, mais elle l’appréciait. Énormément. Après quelques instants de silence, son propre sourire s’agrandit pour imiter celui du grand Koopa, à l’apparence féroce mais au cœur insoupçonné.
«Quoi ?» S’irrita-t-il en constatant que l’expression de l’humaine avait changé. D’un sourcil arqué, il s’attendait à un reproche, mais certainement pas à cette réponse.
«Vous avez un merveilleux sourire…» Avoua-t-elle doucement. Un petit reniflement amusé lui échappa en voyant le visage de Bowser se figer, puis se transformer sous l’effet de la surprise. Il avait un talent certain pour afficher des expressions involontairement comiques ! Toutefois le roi ne dit rien face à ce compliment qui était, selon lui, le plus beau qu’on lui ait jamais fait. Sur le point de reprendre la parole pour ne pas laisser échapper ce moment, il ne put malheureusement pas partager ce qu’il avait en tête…
Car Kamek décida d’intervenir pile à ce moment-là.
«Votre Méchanceté ! J’apporte des nouvelles qui devraient vous ravir !» S’exclama ce dernier en surgissant dans la pièce, brandissant fièrement sa baguette dans les airs. Alors qu’il s’avançait vers les deux, bien trop proches à son goût, il jeta un regard noir à Solfège avant de revenir à son roi adoré. Satisfait lorsqu’ils se séparèrent enfin.
«De quoi s’agit-il ?» Soupira Bowser tout en se frottant les yeux avec lassitude. Curieusement, cette interruption le contrariait.
«Notre informateur sur le terrain m’a rapporté que la princesse Peach prévoit de se rendre au Royaume de Végésia pour rencontrer la reine dans deux jours. Voilà une occasion idéale pour l’aborder et lui faire part de vos sentiments ! C’est une excellente nouvelle, vous ne trouvez pas ?» Insista Kamek avec un rapide hochement de tête, son sourire à pleines dents encourageant son roi à se réjouir.
«Formidable ! Nous allons pouvoir entamer les préparatifs de mon futur mariage. Mais avant ça, il faut que j’arrive à parler à Peach en tête à tête… Sans ces trouble-fête.» Grogna-t-il en repensant à son rival rouge et bleu, toujours prêt à s’interposer entre lui et la princesse.
Solfège aurait dû se sentir heureuse, car elle n’avait jamais été aussi proche de la liberté. Pourtant, ce n’était pas le cas. Étonnamment, elle ressentait plutôt du désespoir… Une profonde mélancolie, tandis qu’elle détaillait silencieusement le visage rayonnant de Bowser qui venait de se lever pour commencer à discuter des préparatifs avec Kamek. Son sourire disparut lentement de son visage, et la jeune femme sentit un poids énorme se former dans son ventre. Son cœur lui faisait mal. Elle devrait être soulagée. Après tout, le roi suivait ses conseils à la lettre. Il ne cherchait plus à imposer quoi que ce soit. Il essayait, à sa manière, de bien faire. Et même si son approche restait imparfaite… C’était déjà un progrès considérable. Alors pourquoi… Ce malaise persistait-il ? Pourquoi cette déception, sourde et inexplicable, refusait-elle de disparaître ? Chaque fois que ses pensées dérivaient vers Peach, vers la réaction qu’elle aurait face à ce “nouveau” Bowser… Une douleur diffuse lui nouait l’estomac.
Pourquoi ressentait-elle ce genre de choses ?
Cherchant à fuir ce tourbillon d’émotions qu’elle ne comprenait pas, Solfège préféra s’éloigner sans un bruit, laissant les deux Koopas plongés dans leurs discussions. À priori, ils n’avaient plus besoin d’elle. Elle décida d’aller retrouver Junior, espérant que sa présence lui apporterait un peu de réconfort. Ces deux derniers jours, elle n’avait pas souvent eu l’occasion de jouer avec lui, et sa joie de vivre contagieuse commençait à lui manquer. Comme elle l’espérait, elle trouva le jeune prince dans sa chambre, au milieu de ses jouets. Sa réaction lorsqu’il la vit lui réchauffa le cœur et chassa toutes ses sombres pensées en un instant. Dès qu’il posa les yeux sur elle, il se précipita à ses pieds pour lui prendre la main et l’entraîner vers son château en cours de construction. Il lui expliqua en quelques mots ce qu’il comptait faire tout en s’asseyant sur son tapis, au centre de la pièce, afin de lui montrer son armée. Des Goombas, des Maskass et des Koopas ailés en bois entouraient un château qui ressemblait fortement à celui de la princesse Peach. Prêt à l’assaillir de tous les côtés.
Prenant part au jeu sans poser de questions, la jeune femme retrouva le sourire face à l’enthousiasme de Bowser Jr, qui s’amusait à imiter les voix graves des petits personnages. Brandissant l’une d’elles dans sa main droite, il la faisait avancer avec autorité tandis que son autre main venait abattre sans pitié l’une des tours du château. Dans un geste théâtral. De son côté, Solfège devait incarner la princesse en détresse. C’était le rôle qu’il lui avait attribué aujourd’hui. Elle avait bien tenté de se défendre, mais Junior lui avait formellement interdit de jouer les rebelles. Pourquoi ? Elle n’en avait aucune idée… Mais au fond, cela n’avait pas d’importance. Ce n’était qu’un jeu, et elle aimait ces moments de partage. Tant qu’ils riaient ensemble, tout le reste comptait peu. Rapidement, elle s’allongea sur le ventre pour s’immerger davantage dans l’univers qu’il construisait, posant son visage entre ses mains avec les coudes ancrés dans le tapis pour l’observer. Il avait déjà l’étoffe d’un vrai chef ! Il savait employer les bons mots pour motiver les troupes.
«Mon armée, nous n’avons jamais connu l’échec… Et ce n’est certainement pas aujourd’hui que nous allons échouer ! Nous avons une mission à accomplir. Je veux que vous récupériez tous les bonbons du Royaume Champignon, et que vous me les rapportiez !» Dressé sur sa petite pile de cubes, il gonfla le torse, adoptant la posture d’un véritable chef de guerre.
«Mais, mon Seigneur, si les Toads ont déjà tout mangé ? Que faisons-nous ?» Répondit Solfège d’une petite voix volontairement déformée en agitant son Koopa comme s’il tremblait d’inquiétude. Un court silence dramatique s’installa. Puis les yeux de Bowser Junior s’illuminèrent.
«Dans ce cas-là… PAS DE QUARTIER !» Rugit-il avec ferveur.
Sur le point de faire avancer les personnages pour assaillir le château, ils furent soudainement dérangés par l’apparition de Kamek dans la chambre. Pris de court, Solfège et Junior sursautèrent en même temps à ce pop, leurs regards se tournant vers l’origine du bruit. Kamek venait d’apparaître au beau milieu de la pièce, comme à son habitude sans prévenir ni même prendre la peine de frapper. Il préférait utiliser son pouvoir, c’était plus pratique et surtout moins fastidieux… Passant sa langue sur son bec, il redressa ses lunettes de travers pour regarder le jeune prince devant sa construction. Aussitôt, le visage de Bowser Jr se ferma. Visiblement contrarié, il se redressa avec les poings posés sur ses hanches, lançant au Magikoopa un regard qu’il voulait dur et autoritaire. Toutefois l’effet tombait à plat. Il était, malgré lui, bien trop adorable et mignon pour inspirer la moindre crainte ! Ouvrant la bouche pour ordonner au magicien à lunettes de sortir de sa chambre, ce dernier lui coupa rapidement la parole.
«Sa Méchanceté veut vous voir. Immédiatement.» Précisa-t-il d’un ton las, tout en fronçant les sourcils à l’attention de Solfège qui le regardait avec perplexité. Ce qui entraîna une vive réaction chez le jeune prince.
«Oh non ! Non non non non ! C’était à mon tour de passer du temps avec Solfège ! Papa n’a pas le droit ! C’est de la triche !» Protesta-t-il en tapant du pied avec insistance, laissant éclater sa frustration.
«Votre Altesse, je vous en prie… Ce sont les ordres du roi. Nous ne pouvons pas nous y opposer.» Tenta d’expliquer Kamek mais le petit Koopa était déjà hors de lui à l’idée d’interrompre son jeu, à seulement une heure du coucher.
«M’en fiche !» Cria-t-il avant de lancer violemment sa figurine en direction du Magikoopa.
Ce dernier s’évanouit dans un nuage rose, disparaissant avant même que le jouet ne vienne s’écraser contre la porte dans un bruit sec. Ne le voyant pas réapparaître, Solfège se décida à intervenir, avant que Bowser Jr ne s’attire de nouveaux ennuis.
«Je vais essayer de faire vite. En attendant, attrape le plus de bonbons possible pour moi, tu veux bien ?» Sollicita-t-elle d’une voix douce après avoir caressé la joue de l’enfant qui faisait la moue sur le tapis. Elle masquait son inquiétude derrière ses sourires.
«D’accord.» Grommela la petite tortue, les bras croisés et le menton appuyé contre son plastron.
Solfège se dépêcha de rejoindre le couloir en direction de l’aile ouest, sans être certaine de la direction à prendre. Encore une fois. Kamek avait-il fait exprès de ne pas lui indiquer le lieu de rendez-vous ? Elle se le demandait tandis qu’elle avançait à l’instinct dans les couloirs silencieux du château. Il n’était pas loin de vingt et une heures, ce qui l’amena à penser qu’il devait se trouver soit dans la bibliothèque, soit dans ses appartements. Priant pour ne pas se tromper, la jeune femme accéléra le pas, avant d’entendre finalement la voix familière de Kamek provenir d’une pièce à sa droite, suivie de la voix grave de Bowser.
«Bowser le tout-puissant !» S’écria tout à coup la grande tortue à épines.
«Bowser l’indétrônable !» Ajouta le Magikoopa.
«Bowser le conquérant !» Trouva encore Bowser, la fierté suintant dans son ton enjôlé. Amusée, Solfège décida de prendre part au jeu pile au moment où elle entra dans la pièce.
«Bowser le séducteur ?» Proposa-t-elle avec un haussement d’épaules lorsque les deux Koopas se tournèrent vers elle, surpris par sa proposition. Ce qui sembla ravir Kamek, car il enchaîna aussitôt.
«Bowser le magnifique !»
«Bowser le romantique !»
«Bowser le prince charmant ?»
«Le sentimental !» Entre les deux, la tête de Bowser se décomposa.
«Je crois qu’on a compris !» S’exaspéra-t-il dans un soupir, fusillant du regard ses deux conseillers qui semblaient avoir trouvé un terrain d’entente… À son plus grand malheur.
«Pardon.» S’excusa Solfège dans un murmure, grimaçant face à l’expression ennuyée du roi. Mais très vite, son attention fut captée par autre chose. Elle remarqua avec étonnement qu’il était vêtu d’une tenue élégante. Un costume de mariage aux teintes blanches et violettes, parfaitement ajusté à sa carrure imposante. Un haut-de-forme immaculé trônait sur sa chevelure rouge, impeccablement coiffée pour l’occasion. Face à son grand miroir, il était en train de s’admirer avant qu’elle ne fasse irruption dans la pièce.
Solfège resta un instant silencieuse, impressionnée par le résultat. Il était très charmant. Elle prit aussi quelques secondes pour observer la pièce plus en détail, n’ayant encore jamais mis les pieds ici. C’était effectivement une grande chambre, bien plus vaste que les autres du château, mais également beaucoup plus luxueuse. De l’or était incrusté dans le bois richement sculpté. Face au lit se dévoilait une immense fenêtre, laissant deviner l’extérieur tandis qu’un gigantesque lit à baldaquin, habillé de lourds rideaux rouges et or, dominait la pièce avec prestance. La pièce était magnifique, à couper le souffle ! À proximité du miroir sur pied se dressait une grande armoire et plusieurs chandeliers en fer noir, chargés de bougies, diffusant une lumière douce qui venait réchauffer l’atmosphère. La pierre sombre faisait davantage ressortir le mélange de couleurs utilisées, et Solfège était subjuguée par la beauté des meubles anciens. Les mains posées à plat sur sa robe de servante, elle attendit les prochaines instructions de Bowser.
«Que puis-je faire pour vous ?» Finit-elle par demander en remarquant l’incertitude dans les yeux du roi. Il hésita, puis redressa son haut-de-forme avec un sourire nerveux.
«J’aimerais savoir… Est-ce que mon costume me boudine ?» Les coins du museau de Bowser s’étirèrent davantage en une grimace embarrassée, dans l’attente de la réaction de l’humaine. Près de la commode, Kamek croisa les bras avec exaspération.
«Mais Sire, je vous ai déjà dit qu’il vous allait à merveille ! Ce n’était pas nécessaire de la faire venir pour ça. Vous êtes parfait ! Comme toujours.» Insista-t-il, vexé que son roi ressente encore le besoin de solliciter l’avis de l’humaine sur un sujet qui, pour lui, ne faisait aucun doute.
Mais son maître n’avait d’yeux que pour elle, attendant impatiemment sa réponse en jouant avec deux de ses griffes. Un geste trahissant l’importance qu’il accordait à son avis. Solfège, de son côté, plissa les yeux puis pencha la tête sur le côté pendant qu’elle examinait l’apparence de la grande tortue tourmentée par le doute. Il avait besoin de ses conseils, alors elle allait les lui donner sans discuter… Même si cela avait le don d’énerver le Magikoopa. Plaçant son index sous son menton, la jeune femme s’approcha de Bowser pour l’examiner sous toutes les coutures. Son costume était beau, il lui allait bien ! Il avait même assorti ses anneaux à sa tenue. Elle n’avait pas l’habitude de le voir vêtu ainsi, mais elle se demandait comment il avait réussi à enfiler un tel costume avec sa carapace… C’était sûrement de la magie. En revanche, la tenue ne semblait pas très confortable, notamment au niveau des chaussures qui paraissaient trop serrées. S’arrêtant de nouveau face à lui pour croiser son regard soucieux, elle lui offrit un sourire resplendissant avant de hocher la tête avec satisfaction.
«Vous êtes très élégant. Ce costume est fait pour vous.» Rassura Solfège avec douceur en levant les mains pour inconsciemment redresser le joli nœud violet à son cou.
Le geste était simple. Mais cette proximité, elle, ne l’était pas. Bowser se raidit à ce rapprochement soudain. Son cœur manqua un douloureux battement… En baissant les yeux vers elle, il pouvait sentir son parfum délicat et enivrant alors qu’elle ajustait son nœud. Un mélange de fleurs et de souffre, remarqua-t-il. Elle était si proche de lui qu’il percevait son souffle chatouiller son menton, lui laissant une sensation de picotement qui remontait jusque dans sa nuque. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ni pourquoi il avait tout à coup envie de se pencher pour humer son parfum. C’était comme s’il n’était plus maître de lui-même. Plus maître de ses émotions. Ses yeux glissèrent vers ses cheveux rouges ondulés, et il se retint de lever la main pour les effleurer. La situation avait quelque chose d’ensorcelant, si bien qu’il se contenta de la regarder en silence, ne voulant pas rompre cet instant par des paroles qui pourraient briser cette proximité. Non… Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait.
Les papillons étaient de retour dans son estomac, mêlés à cette émotion vive et troublante.
«Voilà, parfait…» Murmura Solfège une fois satisfaite de la position du nœud. D’un sourire évasif, elle laissa ensuite retomber ses mains sur la chemise rayée violette pour en caresser pensivement le tissu. C’était soyeux… Une chaleur subtile, provenant du plastron, se diffusa sous ses doigts. Sous ses paumes, elle pouvait sentir des battements irréguliers. Le cœur de Bowser martelait dans sa poitrine avec une intensité à laquelle elle ne s’attendait pas. Figée un instant, elle releva lentement son regard et s’aperçut qu’il la fixait. Au moment où ses yeux verts rencontrèrent les siens, ardents, une chaleur se propagea dans ses joues.
«Hum, hum ! Je crois que nous n’avons plus besoin de vous maintenant. Son Altesse a eu sa réponse ! Allez, du balai.» Lança Kamek derrière Solfège, spectateur de cet échange depuis bientôt deux longues minutes. D’un rictus, il posa ses mains sur ses hanches tandis que l’humaine s’éloignait enfin de Bowser pour lui laisser de l’espace.
«Le costume est parfait, surtout ne changez rien. Vous êtes très beau comme ça, vous êtes prêt pour votre futur mariage.» Indiqua Solfège, embarrassée, en remettant une mèche de cheveux derrière son oreille, le regard dirigé vers le sol. Reculant de quelques pas jusqu’à la porte, elle finit par quitter la pièce en trombe.
Bowser conserva son petit sourire satisfait, ajustant distraitement les bords de sa veste tout en contemplant la silhouette de Solfège disparaître dans le couloir. Il n’avait même pas bougé, il était comme perdu dans ses pensées. Un détail qui n’échappa pas à Kamek et qui ne lui plaisait pas du tout. D’un regard critique à l’expression rêveuse de son roi, il dévia un instant les yeux vers une étrange boîte posée sur le guéridon, à côté du lit, soigneusement emballée avec un nœud rouge. Il se figera. Se pourrait-il… ? Sa bouche s’entrouvrit de stupéfaction, alors que ses sourcils se fronçaient derrière ses épaisses lunettes. Cela ne fit qu’aggraver les soupçons de Kamek. Non, impossible ! Il n’avait quand même pas osé… Jetant un regard suspicieux en direction du Koopa géant qui continuait de fixer le couloir d’un air absent, le Magikoopa se déplaça pour se placer devant lui, bien décidé à le sortir de sa rêverie passagère. Mais lorsque Bowser posa enfin sur lui un regard vide, presque naïf… Ce fut la goutte de trop. Kamek explosa.
«Vous vous êtes procuré… Une boîte de chocolats ? Et en forme d’étoiles, en plus !» S’exclama-t-il en pointant du doigt la fameuse boîte posée là, innocemment, sur le meuble. L’indignation perçait clairement dans sa voix.
«C’est un cadeau pour Peach !» Rétorqua aussitôt Bowser, sur la défensive. Mais l’hésitation dans son ton ne passa pas inaperçue, et elle ne fit qu’attiser davantage l’agacement du Magikoopa.
«Elle n’aime peut-être pas les étoiles, y avez-vous pensé ? Des chocolats en forme de cœur auraient été bien plus appropriés si c’était pour la princesse !» Remarqua le Magikoopa en croisant les bras, avant de lancer un regard sceptique au roi qui cherchait d’autres excuses.
«Évidemment que c’est pour la princesse ! Pour qui d’autre ? Et si elle ne les aime pas, alors je les mangerai moi-même !» Tonna ce dernier avec férocité, les poings serrés sous l’effet de la colère qui commençait à monter. Il n’aimait pas le ton accusateur dans la voix de son conseiller, ni cette manière qu’il avait de le regarder… Comme s’il ne le croyait pas.
«Pourquoi l’avez-vous fait venir ? Ce n’était pourtant pas nécessaire, étant donné que ce costume avait été fait sur mesure, souvenez-vous. C’était il y a deux ans et quatre mois. Jour pour jour. Il vous va comme un gant, votre costume.» Releva ensuite Kamek en plissant suspicieusement les yeux à la recherche d’une réaction bien précise. Posant les mains sur ses hanches, il analysa attentivement l’expression de Bowser qui devenait agité.
«Serais-tu en train d’insinuer que je le fais exprès pour passer plus de temps avec elle ?! C’est ridicule ! Pourquoi ferais-je une chose pareille…» S’emporta-t-il, frustré. Il imita la posture du magicien, mais ne s’attendait pas à son prochain cri consterné, qui eut l’effet d’une tornade sur lui.
«Oh non… Je le savais ! Vous êtes tombé amoureux de la servante !» Accusa Kamek en portant ses mains à sa capuche, complètement effaré. La révélation sembla le frapper de plein fouet. Non… Ce n’était pas bon du tout. Son roi était en train de commettre une erreur !
Une terrible erreur.
«Je ne suis pas amoureux d’elle ! Peach est et sera toujours mon seul et unique amour ! La couronne et sa main sont tout ce qui m’importe !» Hurla Bowser. Cependant, il manquait de conviction dans ses mots, et cette réalisation lui fit peur. Au point de perdre son expression menaçante pour cligner des yeux, interloqué. Il serra les poings avec force, ses griffes s’enfonçant dans ses paumes, tandis que son corps tout entier se mit à trembler sous l’effet de la rage.
«Ne perdez pas l’objectif de vue ! Vous devez vous concentrer sur la princesse et son royaume. Eux seuls comptent !» Paniqua le magicien, ne croyant pas du tout son monarque. Inquiet à l’idée de perdre tout ce pour quoi ils se battaient, il poursuivit sur le même ton affolé ; «Nous ne pouvons pas tout abandonner si près du but ! Majesté, c’est votre plus grand rêve ! Vous êtes à deux doigts de le réaliser ! Alors ne laissez pas cette humaine tout ruiner à la dernière minute… Nous ne pouvons pas nous permettre une telle distraction !»
«Pour la dernière fois, je ne suis pas amoureux d’elle !» Rugit Bowser tout en fracassant son poing dans le miroir. Dans un craquement brutal, la surface éclata en une multitude d’éclats qui chutèrent en cascade à ses pieds. Son chapeau bascula de sa tête sans qu’il ne s’en rende compte. Le bruit, aigu et déchirant, résonna dans toute la pièce. Puis le silence retomba d’un coup. Kamek fixait avec appréhension le Koopa, immobile face à son reflet fragmenté dans les derniers éclats de verre encore accrochés au cadre. Son expression était affligée, douloureuse. Du sang glissait lentement le long de ses doigts, s’égouttant sur le sol parmi les débris de verre. Cette image… Fit disparaître toute irritation chez Kamek. Avec précaution, il s’avança vers lui, l’inquiétude prenant le pas sur tout le reste.
«Sire-» Débuta-t-il, sauf que Bowser se tourna brusquement dans sa direction d’un regard enragé.
«Hors de ma vue !» Ordonna-t-il sèchement en pointant du doigt la porte ouverte. Son visage se contractait sous l’effet de la colère alors que le Magikoopa s’exécutait, disparaissant dans son nuage rose de magie. Juste à temps pour éviter une râclée monumentale.
Les épaules se soulevant et s’abaissant sous l’effet de la rage intense qu’il éprouvait, le roi des Koopas fixa le couloir d’un regard noir, laissant échapper plusieurs grognements. Une mèche de ses cheveux rouges, autrefois parfaitement coiffés, était retombée sur le côté de son visage, accentuant encore l’intensité de son expression. Il ne savait pas d’où venait cette colère. Il ne comprenait pas les sentiments qui se bousculaient en lui… Ni pourquoi cette accusation l’affectait autant. Mais derrière cette fureur… Il y avait autre chose. Ses poings se serrèrent plus fortement, ignorant la douleur de sa blessure tandis que la tension atteignait son paroxysme. Puis, sans pouvoir se contenir plus longtemps, il libéra un rugissement bestial et déchirant qui se propagea à travers tout le château.
À suivre…
Évidemment, la prise de conscience est assez brutale 😊 La réaction devient donc prévisible. Mais est-ce aussi un signe que Kamek ne se trompe pas ? Qu’en pensez-vous ? Nous aurons sans doute plus d’éléments dans la suite !
VP