Paper Mario : le Soleil Noir
Depuis quelques jours, la mer Farald était déchaînée, et les sombres remous lançaient de hautes vagues qui venaient lécher la côte comme si elles cherchaient à la dévorer. Depuis quelques jours, le ciel habituellement bleu était couvert de nuages noirs et menaçants, dont les volutes ténébreuses semblaient abriter un danger sournois. Depuis quelques jours enfin, la ville située au bord de la mer s'était assombrie et avait commencé à trembler, au sens propre comme au figuré.
Mais avant d'être frappée par le mal, cette grande cité, Byosis, avait toujours été magnifique. Les hauts remparts de son enceinte délimitaient les successions de maisons aux murs vert émeraude, rouge vif, bleu pâle ou ocres, entre lesquelles couraient les rues pavées de pierre de marbre blanc, où ses habitants s'y promenaient habituellement par centaines, heureux et insouciants. Toutes ces rues convergeaient vers une grande place, qui ouvrait elle-même sur le port, derrière les remparts sud. Au milieu de cette place se dressait une belle fontaine aux eaux claires, et tout autour se mêlaient les façades des boutiques et des maisons. Un morceau de bois, peinte d’un soleil, surplombait l’une d’elles. C’était la demeure de Mavila, la voyante.
Ce jour-là, un jeune homme d'une trentaine d'années s'y rendait, sous le plafond nuageux aussi sombre et lourd que du plomb, au milieu de la place vide, ses pas se répercutant sur le marbre et les murs colorés tout autour. Sa démarche était précipitée, et on lisait dans ces yeux une certaine inquiétude, mais qui ne semblait guère avoir de rapport avec l’atmosphère cauchemardesque et obscure. Il arriva enfin devant la porte et frappa trois fois. Mavila vint lui ouvrir quelques secondes plus tard. En la dévisageant, il vit qu'elle semblait encore plus mal en point que la dernière fois. De grands cernes soulignaient ses yeux sombres et mystérieux, et elle s'appuyait sur l'encadrement de la porte, manifestement épuisée.
- Fhelisc, dit-elle d'une voix brisée. Enfin, te voilà. Entre vite, ajouta-t-elle en le laissant pénétrer dans la maison.
- Je suis désolé, Mavila. J’ai fait aussi vite que j’ai pu, mais j’ai eu du mal à convaincre Ehpicia de se mettre à l’abri. Elle ne comptait pas me laisser partir sans quelques réponses à ses questions, mais je ne lui ai rien dit, comme je t’en ai fait la promesse. Qu'y a-t-il ?
Elle referma la porte derrière lui, puis lui fit face dans le petit salon ; c’était une pièce confortable, décorée de meubles fantaisistes et d'objets colorés et un peu étranges. L'aisance avec laquelle Fhelisc se déplaça dans la pièce parmi le mobilier montrait qu'il était déjà venu ici de nombreuses fois. Mavila reprit enfin la parole :
- Fhelisc, c'est à propos de Villipand. C'est une catastrophe… Il a enfin compris nos intentions, et il a juré d'y mettre un point final…
- Villipand comprend enfin ce que nous faisons ? J’avais un pressentiment, toutes ces années à lui mettre des bâtons dans les roues, il devait forcément finir par s’en apercevoir. Tu as encore eu une de ces crises ? Tu as aperçu ce qu’il faisait ?
- Oui. Je l'ai vu… Il était avec Grach. Ils ont réussi à faire croire à Afraléfic qu'elle pouvait enfin envahir Byosis…
- Mais… Qu'est-ce qu'il lui prend ? C'est beaucoup trop tôt, ils n'ont trouvé personne encore qui puisse la...
- Ce n'est pas cela le problème, dit fermement la voyante. Comprendre exactement les intentions d'un personnage tel que Villipand est voué à l'échec. Et puis il y a des détails… qu'il ne vaut mieux pas savoir…
Elle fut saisie d'un frisson, comme à la pensée d'un cauchemar familier.
- Mais ce n'est pas ça le plus grave. Il veut créer une ultime prophétie…
- Encore ? Les Sept Puissances ne lui ont donc pas…
- …suite à quoi il va me tuer.
- QUOI ?
Le puissant éclat d'un éclair fourchu illumina les rues plongées dans l'obscurité jusque dans les moindres recoins de la maison, et le sol commença à trembler, mais ce n'était certainement pas ce qui horrifia tout à coup le jeune homme.
- Nous n'avons pas beaucoup de temps, déclara la voyante. Écoute-moi, Fhelisc, c'est très important. S'il annonce cette prophétie jusqu'au bout, tous nos efforts n'auront servi à rien, Byosis et le monde seront perdus pour de bon, sans parler de l’Univers.
- Tu… mais… qu'est-ce que… mais qu'est ce qu'on va faire ?
- Eh bien, il ne nous reste qu'une seule solution, et elle te concerne…
Pendant ce temps, un tumulte annonçait que les gens sortaient un par un de leurs maisons, affolés. Des dizaines d'éclairs déchiraient maintenant le ciel et le sol tremblait de plus en plus violemment… Dans la maison de Mavila, cependant, on n'y prêtait guère attention. Fhelisc était à présent à genoux devant la voyante, la tête inclinée. Des larmes coulaient de ses yeux et s'écrasaient sur le parquet, mais Mavila, elle, restait de marbre, légèrement courbée en avant.
- Il… il n'y a vraiment… rien d'autre à faire, n'est-ce pas ? demanda Fhelisc dont les épaules étaient secouées de tremblements presque aussi forts que ceux qui agitaient les meubles.
- Non, Fhelisc, il n'y a rien d'autre à faire. Malgré les terribles conséquences que cela engendre, c'est le seul moyen qu’il nous reste de contrer une prophétie. Tu devras me tuer pendant que je l'annoncerai.
- Je… je ne peux pas faire ça, bredouilla Fhelisc entre deux sanglots. Comment pourrais-je te dire adieu de la sorte, après trente-trois ans passés à veiller sur moi ?
- Tu n'as pas le choix ! déclara Mavila d'une voix sonore teintée d'une nuance de désespoir. Je vais mourir de toutes manières, mais si c'est toi qui y contribues… Aaarghhhhh !!!
Au terrible hurlement qu'elle poussa, Fhelisc comprit tout de suite ce qui arrivait. Il releva la tête et, comme il s'y attendait, il vit son corps commencer à trembler, sa silhouette se voûter davantage ; ses cheveux s'agitèrent, son visage s'émacia, se creusa et pâlit à vue d'œil. Plus terrible que tout, ses yeux reprirent la couleur violet éclatant que Fhelisc connaissait si bien, et qui comme à chaque fois augurait quelque chose de terrible.
Le jeune homme se releva et se précipita aux côtés de la voyante. Il leva les mains mais ne la toucha pas, comme si elle était chauffée à blanc.
- Mavila ! Tu le vois ? Qu'est-ce qu'il fait ?
- F… Fhelisc ! Il… il va t'obliger à… Ne le laisse… surtout pas…
- Quoi ? Il va m'obliger à quoi ? Dis-le moi, vite ! Dis-moi, Mavila !
- Sur le… sur la place… Au-dehors… N'oublie pas… Ne le laisse pas…
- Qu'est-ce qu'il veut m'obliger à faire ? demanda le jeune homme qui avait l'air terrifié. Mavila ?
Mais seul un cri déchirant de souffrance lui tint lieu de réponse. Ses longs cheveux bruns se tortillaient furieusement autour d'elle comme des serpents enragés. Il sentait peu à peu une aura maléfique emplir la pièce. La crise n'allait pas tarder à éclater.
Courbée en avant, Mavila se dressa soudain de toute sa hauteur. Fhelisc se sentit projeté au même moment par une puissante onde de choc et il s'écrasa contre un meuble qui servait à ranger la vaisselle. Il eut à peine le temps d’apercevoir un pan de la cape de Mavila remuer près de la porte ouverte avant qu'elle ne disparaisse dans l'obscurité surnaturelle de l'extérieur. Il s'écroula sur le sol au milieu des débris de verre, légèrement assommé, une coupure qui saignait sur le menton, le regard vide. L'âme de Mavila avait totalement cédé à celle de Villipand une fois de plus. Désormais, plus rien ne pouvait l'empêcher de réciter la prophétie.
Fhelisc se releva en chancelant et écouta quelques instants les passants au-dehors qui, en cinq minutes, avaient formé une foule hystérique et incontrôlable. Il ramassa alors un long couteau à la lame ondulée et tranchante tombé sur le sol, et sortit en trombe de la maison de la voyante.
À l’extérieur, l'effervescence était telle qu'il eut beaucoup de mal à ne pas planter le couteau dans la chair de quelqu’un par accident. Il se fraya un passage avec difficulté au milieu de la foule qui criait à la fin du monde et à l'apocalypse, cherchant des yeux une silhouette fine et légèrement courbée, une silhouette de petite taille et aux longs cheveux noirs… Au-dessus de lui, la couverture nuageuse était encore plus sombre et épaisse que tout à l'heure. C'était tout juste s'il pouvait distinguer les visages déformés par la terreur qui passaient à quelques centimètres de lui.
Il s'arrêta soudain, le regard figé dans les airs. Un cône nuageux s'était formé et s'allongeait peu à peu. Il plongeait lentement vers Byosis et, à l'endroit où la tornade allait frapper, le marbre blanc virait déjà peu à peu au gris, puis à l'ébène, formant un cercle obscur sur le sol. Quelques mètres plus loin, une personne s'avançait dans cette direction, hagarde, indifférente à ceux qui lui rentraient dedans…
- Mavila ! hurla-t-il.
Il se précipita, poussant, renversant tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Elle était déjà presque au bord du cercle de marbre noirci. Fhelisc accéléra et courut comme jamais il n'avait couru dans sa vie, sur le sol qui tremblait avec plus de violence à chaque seconde. Puis il brandit son couteau…
Il s'arrêta net, juste derrière elle, son dos à portée d'un coup qui lui eût été mortel. Mais il bloqua son geste : elle avait commencé à réciter la huitième prophétie. Au moment où elle prononça la première phrase d'une voix rauque et durcie, la tornade toucha le marbre, qui fut transpercé comme du beurre :
- « Une fois entamé le soleil possédé… »
Certains passants, désorientés, s'y dirigèrent par mégarde et tombèrent dans un abîme sans fin. Les premières victimes…
- « Le prendra sottement une indigne royauté … »
Fhelisc avait toujours le bras droit levé, le manche du couteau serré dans son poing prêt à lui transpercer le cœur. Mais quelque chose l'en empêchait, il ne savait quoi…
- « Maîtres et Divines en tant que tels établis… »
La tornade arrachait peu à peu le sol marbré autour d'elle et commençait à se colorer : des nuances de vert, de rouge, de blanc, de jaune et de bleu dansaient parmi les volutes noires déchaînées de la colonne de fumée.
- « De cette dernière et à son insu recevront alors les fruits… »
Fhelisc serra les dents. Il allait la tuer. Il devait le faire. Si elle allait jusqu'au bout, il n'y aurait plus aucun espoir. Il fit encore un pas vers elle, et inspira profondément...
- « Dont le vrai fléau se nourrira de la chair… »
Il abaissa légèrement son bras. Ses lèvres tremblaient, et une larme coula sur sa joue. Il venait de comprendre qu'il ne pouvait pas, qu'il ne pourrait jamais tuer Mavila.
- « Et également de celle des héros téméraires… »
Son bras décrivit un large cercle dans les airs. Le couteau brilla d'un bref éclat et se planta entre deux dalles de marbre.
- « Seul s'en détachera un, et les fruits s'étioleront… »
Il tomba à genoux, soumis à son impuissance, attendant la dernière phrase, et la fin de tout.
Mais il n'entendit alors plus que le tumulte de la panique et un fracas épouvantable. Il leva à nouveau le regard et vit de nombreux éclairs partir du nuage et descendre le long de la tornade qui se mit à briller intensément. Il plissa alors les yeux et regarda les contours de Mavila floués par l'éclat gigantesque.
Son corps était à nouveau agité de tremblements, mais cette fois ils semblaient venir de l'intérieur même de son corps, comme si quelque chose essayait de s'en échapper. Mavila rejeta soudain sa tête en arrière et poussa un hurlement tellement inhumain qu'il pensa que même Villipand ne pouvait en être l'origine.
Sous ses yeux horrifiés, le corps de la voyante commença à se ratatiner. Ses doigts d'abord se flétrirent et rétrécirent comme s'ils brûlaient vifs, puis ils se désintégrèrent. Ses mains et ses pieds subirent le même sort, puis ses bras et ses jambes, sa tête, son bassin et sa poitrine. La région du cœur disparut la dernière, et il n'en resta plus qu'un objet à sept longues branches, noir comme du charbon, qui flottait dans les airs comme une plume. De Mavila ne subsistait plus, devant ses yeux, qu'un soleil noir.
Fhelisc leva un bras, celui qui ne tenait plus le couteau, l'avança… et ses doigts se refermèrent sur l'objet. Il était tellement chaud qu’il faillit le relâcher. Mais la gravité de la situation ne lui laissa même pas le temps de décider quoi que soit. Situation qui d'ailleurs empira brusquement.
Le tremblement incessant fut soudain si violent qu'il fut jeté à terre et, peu à peu, il eut l'impression que le sol marbré, toute la ville et ses habitants qu'il supportait, s'enfonçaient lentement dans les entrailles de la terre, tandis que la tornade blanche brillait avec plus d'éclat que jamais. Fhelisc se recroquevilla sur lui-même, le soleil noir serré contre lui, ses yeux fermés comme des tenailles. Enfin, il se sentit soufflé par une présence extraordinairement puissante et maléfique, loin de la tornade illuminée, enveloppé par les ténèbres grandissantes…
Afraléfic était là.