Dans un fracas insoutenable et une pluie de débris tourbillonnante, le hurlement de la tornade s'intensifia. En son centre, une masse noire et informe naquit et grandit peu à peu. Elle se compacta pour former une silhouette difforme, dont la peau prit une couleur violâtre et luisante. En haut, une protubérance se sculpta en une tête longue et fine, et des cheveux rosâtres poussèrent, tandis qu'une énorme couronne en or apparaissait pour coiffer le tout. Sur les côtés, deux bourgeons se prolongèrent simultanément en bras énormes, pourvus chacun d'une main tout aussi disproportionnée.
Pendant que la tornade continuait à vriller et à creuser la roche, toujours plus profondément et régulièrement, descendait au même rythme le corps fraîchement constitué d'Afraléfic, dont le visage était à présent fendu d'un sourire diabolique. Sa voix s'éleva, si lugubre et effrayante qu'elle couvrait même le vacarme de la tornade.
- Enfin… C'est beaucoup trop facile, le monde semble me tendre les bras… Ça s'entend d'ici, ils sont tellement pitoyables, tous morts de peur ! (Son sourire s'élargit soudain.) Eh bien, autant en profiter…
Elle leva les bras et les yeux, dont on entrevoyait juste une lueur lourde de puissance sous sa couronne, et elle s'exclama :
- Sortez tous ! Allez hanter les ténèbres et dominer les alentours ! Qu'ils sachent bien qu'à présent, ils sont tous soumis à moi, leur nouvelle Reine ! Tous, sans exception ! Allez, sortez et terrorisez-les, qu'ils sachent qui je suis !
Des ombres se mêlèrent peu à peu aux volutes de fumées et remontèrent lentement le cône de la tornade, puis de plus en plus haut et de plus en plus vite, jusqu'à être hors de vue. Les unes après les autres, elles s'évanouirent, Afraléfic seule savait où.
Cette dernière, cependant, ne semblait plus accorder aucune importance à l'éparpillement de ses sbires ; elle continuait à flotter et à descendre au milieu du tube rocheux et fumeux, et semblait attendre que quelque chose se produise. Ce qu'elle avait en tête se produisit finalement quelques instants plus tard, lorsqu'elle s'exclama :
- Le moment est venu… Je l'attends depuis tellement longtemps… Le Palais des Ténèbres !
Au son de cette dernière phrase, la tornade s'effondra toute entière sur sa base et le fracas s'évanouit brusquement avec le hurlement du vent. Les résidus nuageux redevinrent noirs et commencèrent alors à imprégner puis à creuser la roche autour d'eux. Peu à peu, une cavité se forma autour de la Reine et prit la forme d'une pièce, aux murs et au sol noirs, lisses et droits. Une simple arcade sans battants apparut devant elle. Au-delà, la fumée formait déjà une nouvelle pièce, et au-dessus, elle effaçait l'ouverture béante laissée par la tornade. Tandis que les coins prenaient forme en dernier, Afraléfic glissa lentement dans les airs, vers la pièce voisine, une expression d’euphorie féroce accrochée à son visage pointu.
Le creusement de salles contiguës se fit ainsi progressivement : dès qu'une nouvelle pièce apparaissait, Afraléfic s'y rendait. Elle assista ainsi à la formation successive d'un hall sinistre, d'un escalier perché au-dessus d'un lac souterrain, de pièces hautes de plafond et de longs couloirs enchevêtrés d'innombrables volées de marches.
Puis ce fut le tour du jardin, où Afraléfic cessa enfin la visite du palais, car sachant déjà ce que lui réservait le reste de celui-ci. Au moment où elle y déboucha, l’expression de plus en plus extatique, le bassin rempli d'eau surgit de la fumée sombre, qui avait creusé si loin dans la roche que le plafond était hors de vue. Le sol en pierre gris sale s'étendait autour du bassin, lequel entourait lui-même la Tour Mystellaire, un haut bâtiment cylindrique qui allait lui permettre d'accroître encore sa puissance… À cette pensée, tout son corps frémit.
Quelque chose se mit à rayonner à l'intérieur même de son corps violacé. Des nuances de bleu, de rouge, d'orange, de jaune, de vert et de blanc en émanèrent, tandis qu'apparaissaient sept objets identiques, brillant tous d'une lumière blanchâtre. Sept pierres précieuses en forme d'étoile flottaient et tournaient à présent autour de leur propriétaire, comme autant de petits satellites. Le corps d'Afraléfic et les Gemmes Étoile fondirent brusquement en fumée noire qui disparut dans le sol.
Pendant un instant, le jardin des Ténèbres resta silencieux, à part l'eau qui émettait de petits clapotis réguliers. Puis un son étincelant monta peu à peu, jusqu'à couvrir celui du bassin. Un cliquetis s'y mêla, tandis qu'une faible lueur commençait à poindre, semblant provenir du centre même de la Tour Mystellaire. La lueur grandit et gagna toutes les ouvertures près du toit, l'une après l'autre, en fusant comme autant de rayons glacés dans la semi-obscurité de l'extérieur. Il en fut presque immédiatement de même pour les fenêtres situées près du sol, ainsi que par les interstices de la porte d'entrée.
Un immense éclat de rire s'éleva et la lumière s'intensifia à un tel point que pendant un instant, la Tour fut comme chauffée à blanc, complètement noyée dans une explosion de rayons aveuglants. Puis le son étincelant se tut, la lumière s'évanouit instantanément. En revanche, le cliquetis persista, et quelque chose s'éleva au-dessus du toit, en se dirigeant droit vers le plafond terreux. C'était les sept Gemmes Étoile, et de chacune émanait une lumière flamboyante de la couleur de la pierre.
Au-dehors, cette nuit-là, la surface de la mer profonde refléta pendant un bref instant une explosion de rayons multicolores, provenant de sept magnifiques étoiles filantes, qui fendirent la voûte céleste dans des directions différentes pour disparaître à l'horizon, avant que les ténèbres opaques n'engloutissent à nouveau le ciel et la terre.
Sous terre, Afraléfic était déjà revenue dans le Jardin. Elle regardait le bâtiment qui se dressait à l'autre bout, au fond duquel l'attendait la chambre réservée à sa personne. Connaissant le système de protection que seules la force et l'intelligence de rares personnes pourraient déjouer, elle aurait enfin dû être satisfaite de ce qu'elle venait d'achever. Cependant, sa voix lugubre résonna dans le vide sans s'adresser à personne en particulier :
- Quelqu'un au rapport dans la salle du trône ! Tout de suite !
À nouveau, son corps fondit en fumée et disparut, puis réapparut dans une pièce immense, au plus profond du palais. La salle du trône était haute de plafond, et un escalier de quelques marches, en face de l'entrée, était nécessaire pour accéder à sa partie surélevée. Le seul élément notable de la pièce était le trône lui-même, tout au fond. Le Komte Koopa lui avait vraiment prémâché le travail.
L'appel de la Reine des Ténèbres avait dû être entendu, car presque aussitôt, un Magymagy - une créature moitié organique, moitié robotique, de couleur violette, avec de grands yeux noirs et fous et des mains à trois doigts sans bras qui flottaient à quelques centimètres de son corps lisse - et un Feufollet - une flamme verte avec un regard démoniaque, qui brûlait de malfaisance - surgirent de nulle part. Pendant une fraction de seconde, ils parurent désarçonnés d'avoir été appelés ainsi, mais ils sursautèrent lorsqu'ils virent à qui ils avaient affaire. Le Magymagy parla en premier :
- Majesté ! C'est donc vous qui nous avez appelé… (Il fit un bref tour sur lui-même et parut surpris.) Ah, mais je vois que votre palais s’est déjà construit par-dessus celui du Komte Koopa ! Quelle merveille, vraiment, à la mesure de ce à quoi vous nous avez...
- Ça suffit, coupa-t-elle froidement. Je vous ai appelés pour un rapport, pas pour des éloges superflus. Où en est-on ?
- Tout a été fait selon vos ordres, répondit le Feufollet. Les Gemmes sont bien arrivées à destination. L'une d'elles est dans le château de la Plaine Dragée qui a tout de suite été investi. Et toutes ont commencé à produire ce qu'il faut de démons pour que la région soit entièrement soumise…
- Parfait, parfait… Et les réfractaires ?
- Certains ont immédiatement été faits captifs. Cela fait déjà beaucoup de monde, et même beaucoup trop… Ceux qui nous gênaient le plus ont été exécutés sur-le-champ, mais nous ne contiendrons pas les autres longtemps. Que voulez-vous qu’on fasse d’eux, Majesté ?
- Ne les tuez pas tout de suite, ordonna Afraléfic. Contentez-vous de les garder prisonniers, pour que leurs exécutions servent d’exemple. Attendez le matin, pour un calme plus propice que la panique à une soumission complète.
- Hum… Si je puis me permettre, Majesté, il serait peut-être préférable de s'en débarrasser tout de suite… déclara le Magymagy d'une voix timide. Sinon, il y a un risque que tous ceux qui restent ne soient pas assez terrorisés pour se tenir tranquille…
- J'ai dit plus tard ! déclara-t-elle d'un ton sans réplique. Convoquez-moi d'abord Villipand. Je dois lui parler. Il a du retard, il devait me retrouver dans les Jardins après la finition des Gemmes.
Cette fois, aucun des deux monstres ne répondit ni n'esquissa un geste. Ils semblaient inexplicablement effrayés, mais Afraléfic insista durement :
- Eh bien, qu'attendez-vous ? Allez me chercher Villipand tout de suite ! D'ailleurs, il aurait déjà dû être là ! Où est-il ?
- Il… il a disparu, ma Reine ! annonça le Magymagy d'une voix tendue, comme arrachée contre son gré. Juste avant l'engloutissement de Byosis… Nous sommes consternés, nous ne savons pas du tout où il…
- Villipand… disparu ? murmura Afraléfic qui parut soudain mortifiée. Et c'est TOI, misérable, qui me l'apprends ?
- Non, s'il vous plaît, Majesté, ne… NOOOOOOOONNNNNNNN !!!
Sous l'immense couronne dorée, les yeux d'Afraléfic brillèrent d'un bref éclat rouge vif. Le corps du Magymagy se tordit sur place, mais bientôt s'immobilisa et tomba sur le sol, recouvert d'une mince couche de givre fumant. Un autre éclat rouge, et un éclair brisa le corps en milliers de débris qui se désintégrèrent avant même de toucher le sol. À côté, le Feufollet écarquilla ses yeux jaunes de terreur, et la lumière qu'il dégageait vacilla lorsqu'Afraléfic s'adressa à lui :
- Quant à toi ! Retourne à ton poste et veille bien à ce que cette affaire ne s'ébruite plus qu'elle ne doit déjà l'être, si tu ne veux pas subir le même sort !
- Il… il n'y sera plus jamais fait allusion par personne, Majesté ! Je… je vous le promets !
Il disparut sans demander son reste, aussi simplement qu'il était venu. Afraléfic resta donc seule, fulminante. Son aura maléfique s'intensifia, rendant la salle du trône un peu plus glauque.
Mais au bout d'un moment, sa fureur retomba, alors que l'inquiétude la gagnait peu à peu. Elle resta longtemps immobile, apparemment rongée par une pensée préoccupante. Elle finit par se retourner face au trône légèrement surélevé et fit un geste de son immense main. Le trône se liquéfia, révélant un passage qui donnait sur un escalier. Elle s'y glissa et commença à descendre en flottant toujours, pendant que le trône se reconstituait derrière elle :
- Villipand disparu…Comment a-t-il pu ? Et le palais, les Gemmes… Y avait-il autre chose encore ? M'a-t-il vraiment tout dit… tout conseillé ? Et sinon… comment saurai-je ce qu'il me reste de crucial à accomplir ? Si seulement j'avais su…
Elle ne remarqua même pas qu'elle était arrivée au bas des marches, ni même les deux battants d'une lourde porte qui s'écartèrent tout seuls sur son passage. Elle pénétra dans une pièce octogonale, « éclairée » par d'innombrables bougies aux flammes noires, montées sur des candélabres, de part et d'autre d'un tapis terne. Celui-ci partait de la porte, et se perdait à l'autre bout dans une masse informe et ténébreuse qui déformait et noyait le fond de la chambre, du sol au plafond.
Afraléfic s'arrêta au centre de la pièce. Elle regarda ce qui était sa chambre mortuaire, mais au lieu de manifester un quelconque signe de joie, elle continua de soliloquer :
- En y repensant bien… Non, je n'aurais plus eu besoin de lui, j'ai déjà la Puissance Stellaire et le système de protection du palais… À ce moment-là, qui sait à quoi il m’aurait encore servi… Quant à tous ces idiots qui me servent de sbires… J'ai intérêt à prévoir quelque chose, ils pourraient faire tout rater. Je vais devoir… Mais j'y pense…
Pour la première fois, elle sembla vaguement prendre conscience de son corps. Elle leva ses mains devant elle.
- Gouverner le monde sous cet aspect ? Non, il va falloir trouver autre chose… Et je sais qui peut y remédier…
Elle leva la tête, et à nouveau cria sans s'adresser à personne :
- Marjolène !
Cette fois, l'apparition fut instantanée : la dénommée Marjolène surgit du sol, et ne sembla ni perplexe ni apeurée. Bien au contraire, son rictus avide et narquois en disait long sur sa relation avec Afraléfic. Marjolène avait, comme elle, un corps entièrement violet, mais beaucoup plus réduit que celui qui la dominait de toute sa hauteur. Elle portait des gants, et un chapeau à rayures blanches et bleu électrique qui coiffait ses cheveux gris sale. Il surplombait sa silhouette qui était si voûtée qu'il lui cachait les yeux, mais pas un nez particulièrement crochu. Aussitôt qu'elle était apparue, elle demanda d'une voix grinçante :
- Majesté… Tout va bien ? Malgré le succès de l’invasion, avez-vous besoin de mes services ?
- Marjolène… Ma plus fidèle servante… Oui, j'ai besoin de toi. Va convoquer mes dragons, et amène-les dans la première pièce du palais. Après, j'aurais encore un petit service à te demander…
- Hiar, hiar, hiar… Tout de suite, Majesté ! Accordez-moi simplement cinq minutes.
Et avec un nouveau rire sinistre, elle disparut dans le sol.