Paper Mario : le Soleil Noir
Cela faisait une semaine que son père, Ténaci T, n’était pas rentré. Et cela faisait une semaine que les cauchemars de son enfance étaient revenus en force. Voir son père s’entraîner tous les jours comme si un monstre inconnu allait frapper demain y était pour quelque chose, mais c’était surtout cette lueur de crainte qu’il avait régulièrement surprise dans SES yeux qui le terrifiait. Pourquoi son père, le plus formidable héros qu’il connaissait, avait peur ? Pour lui, petit Toad longtemps chétif avant sa poussée fulgurante et peu gracieuse de son adolescence, cela n’avait aucun sens. Les enfants avaient le droit d’avoir peur et les parents les protégeaient de tout car eux n’avaient peur de rien, pas vrai ?
Et cette terrible nuit, tout était réuni pour revivre ses terribles angoisses. Son père absent. La tombée précoce d'une nuit plutôt sombre, sur le chemin du retour à la maison depuis le Fort Baroc. Où il avait eu une autre séance d’entraînement épouvantable avec les T Merrys, le club de sportifs d’élite fondé par son père, avec un Koopétard plus impitoyable que jamais avec lui. Les T Merrys s’entraînaient sans relâche au fort pour quand « les ténèbres viendraient ». Une formule que son père utilisait sans cesse, aux accents d’angoisse que personne n’avait compris autrement que comme motivation supplémentaire pour les entraînements - jusqu’à cette nuit.
Une nuit qui, en-dehors d’un vrombissement sourd qui avait commencé à poindre à l’heure du coucher, s’était passée comme d’habitude. Les courbatures encore vives tandis que Marmo T se retournait dans son lit pendant des heures, pas pressé qu’un sommeil qu’il redoutait lui vienne. Puis, quand il s’endormait enfin, le cauchemar infantile qui se répétait inlassablement : son père, qui apparaissait en premier au milieu de l’obscurité. Son regard qui s’aggravait en tombant sur lui, qui se teintait de déception quand Marmo T essayait de crier, épouvanté, mais sans réussir à produire aucun son. Et puis cette sensation de présence, dans son dos, tout autour de lui mais hors de vue, un monstre anonyme dont il ne distinguait ni la silhouette ni les traits, mais qui le paralysait sur place. Cette tension extrême d’attendre ses griffes se planter dans son dos, ou une mâchoire puissante lui arracher la tête, ou une trompe l’aspirer et l’avaler tout rond pour fondre lentement dans son estomac. Et inévitablement, la créature inconnue bondissait, mais au-dessus de lui. Et Marmo T, paralysé par la peur, dégoûté par sa lâcheté, détournait la tête juste avant qu’elle ne tombe sur son père, les yeux fermés comme des tenailles, les mains sur les oreilles. Mais en vain, car c’est alors la voix de sa mère qui résonnait, l’appelait, le suppliait de revenir à elle… et il se réveillait, en nage, hurlant et pleurant à chaudes larmes, pendant que sa mère, la vraie cette fois, essayait de le calmer. Son père serait alors resté comme à son habitude sur le pas de la porte de sa chambre, l’expression froide et abattue, les bras croisés, avant de repartir se coucher sans un mot de réconfort quand sa crise se terminait.
Mais à son réveil de cette nuit fatidique, son père n’était pas là. Et cette nuit, sa mère ne lui était pas apparue apaisante et rassurante, mais agitée et terrifiée, lui intimant de s’habiller et de sortir de la maison avec elle. Quelque chose se passait dehors. Ils s’y étaient retrouvés à une telle vitesse que Marmo T avait encore l’espoir puéril que tout cela n'était qu'un autre mauvais songe que son cerveau avait improvisé dans le prolongement du premier. Mais lorsqu’il se retrouva au milieu de la foule des villageois affolés, il dut admettre la réalité, pire encore que son rêve.
À l'extérieur, il faisait si noir que les quelques lampes allumées à la hâte avaient du mal à percer l'obscurité. Certains s'étaient armés de fourches et autres objets divers, totalement impuissants bien sûr contre le vrombissement continu qui s’était transformé en tremblement. Une partie des T Merrys étaient sans doute déjà partis au-devant, tandis que les autres se préparaient à évacuer les villageois au cas où ça tournerait mal. Au milieu des exclamations de peur et d'étonnement, se demandant ce qu’il se passait, la réponse lui était alors apparue. Quelque chose de bien pire qu'un séisme… Les ténèbres tant redoutées étaient arrivées.
Et maintenant qu’elles étaient là, ces ténèbres, comment diable lui, Marmo T, à l’âge d’à peine dix-huit ans, allait pouvoir y faire quoi que ce soit ? Sachant que la veille il avait déjà bien eu du mal à battre un Decleft, une lourde mais innocente bête de pierre lisse comme un galet ? Tremblant sous les rires de ses anciens bourreaux, il s’était demandé ce qui lui avait pris d’accepter d’intégrer ce club et de s’infliger une redite des moqueries de son enfance ?
- Les Chomps sont prêts ! On ne l'a pas retrouvé ?
- Non, il court toujours dans la nature… Mais on le retrouvera, et à ce moment-là, je te jure que je lui ferai payer chèrement chaque minute qu'il nous aura filé entre les doigts !
Actuellement caché derrière un arbre au tronc épais, il fut momentanément arraché à cet ensemble de souvenirs confus par les voix du petit groupe de monstres actuellement à sa recherche. Estime d’abord si tu peux te mesurer à tes ennemis et leurs armes sans aide extérieure, se répéta-t-il mentalement avec la voix de son père pour ne pas céder à la panique.
Sur ce point, cela n’avait pas été le moins du monde difficile d’estimer ses chances la nuit dernière, contre l’armée entière qui débarqua alors. Ces monstres avaient surgi un à un de la nuit, comme si les ténèbres elles-mêmes se matérialisaient. À partir de là, les souvenirs étaient plus confus encore : le combat effroyable qui s'était engagé, la férocité des attaques, les premiers prisonniers, les premières tueries sans cérémonie, l'énergie du désespoir avec laquelle chacun avait riposté et qui, par il ne savait quel miracle, avait momentanément réussi à maintenir l'envahisseur à distance, avec Koopétard qui chargeait comme un fou dans la mêlée en volant comme un faucon…
Pendant la confusion, des bribes d'informations avaient fusé à travers les villageois en furie : la prise du château abandonné par les démons, un peu plus loin à l'ouest, ce qui avait suscité l'indignation générale et les nombreuses et inutiles tentatives orales de le récupérer qui ont suivi ; ce nom, « Afraléfic », qui semblait inspirer la crainte même chez leur ennemi pendant le combat qui se poursuivait et se déplaçait jusqu’aux portes du village… et cette nouvelle effroyable qui lui avait glacé le sang, comme un poison rapide : Byosis disparue. Tombée. Perdue à jamais.
Jusque-là, il avait tant bien que mal suivi le mouvement de la foule (sans toutefois pouvoir revenir au niveau des T Merrys), faisant de son mieux pour contenir l'horreur de la vision des siens qui périssaient sous ses yeux, mais lorsque l'abominable vérité avait enfin atteint ses oreilles, il n'avait plus suivi. La crise d’angoisse avait été foudroyante, il n’en avait gardé aucun souvenir. Il savait seulement que lorsqu'il avait repris conscience, il s'était retrouvé seul, roulé en position fœtale sur un carré de gazon à la limite du village, faiblement éclairé par une lueur blafarde grandissant à l'est. Un couple de vieux Koopas était resté sur le seuil de leur porte, traumatisés mais encore suffisamment ronchons pour lui lancer un regard réprobateur, comme pour lui reprocher de ne pas être en train de combattre avec les autres… Ils avaient alors regagné leur demeure. Le danger serait bientôt passé, avaient-ils sans doute estimé. Raison pour laquelle ils avaient sans doute refusé de suivre les T Merrys restés en arrière pour évacuer les plus fragiles et les plus vulnérables. Les malheureux !
- Chercher un fugitif dans cette forêt touffue… Moi aussi, je lui en ferai voir. J'espère que Carbocroc va bientôt arriver, elle réglerait ça en deux sec… Attends ! Je crois avoir entendu un bruit, là, derrière cet arbre !
- Va jeter un coup d’œil.
Une retraite tactique n’est pas une défaite, ni une honte.
Il s'était alors remis debout et avait esquissé un pas tremblant en direction des bruits de lutte devenus lointains, à peine perceptibles, le rythme cardiaque encore élevé par sa crise de panique. Mais il n'avait jamais continué, car une plainte soudaine et simultanée avait retenti au loin, et il n'avait pas eu besoin de plus pour savoir que la bataille venait d'être perdue. Catastrophé, il s'était réfugié dans le recoin sombre coincé entre la maison des Koopas et celle d'un Toad célibataire.
Les minutes avaient passé, pendant lesquelles les bruits de pas d'une procession s'étaient rapprochés. L'aube n'avait pas encore réussi à dissiper complètement la nuit épaisse. Comptant sur ce dernier détail pour espérer ne jamais pouvoir être vu de sa cachette, il avait vécu une attente angoissante qui ne s'arrangea pas quelques instants plus tard.
Il avait d'abord entendu : « Sortez ceux qui restent de leurs maisons ! » puis des pas précipités, des portes fracassées, des coups sourds, des cris apeurés, et des plaintes de plus en plus proches, suppliantes, déchirantes… Deux choses flottantes, mi-créatures mi-machines, de couleur violette, étaient ressorties avec chacune un des deux vieux Koopas dans leurs quatre mains sans bras. Le pauvre couple, qui se débattait à peine, avait rejoint les premiers prisonniers de la file, guidés par des squelettes, qui ressemblaient à des Koopas, eux aussi…
Il avait reconnu, dans le reste de la file, tous les villageois qui avaient été faits prisonniers, partiellement cachés à sa vue par une colonne de flammes vertes et vivantes. Certains boitaient, d'autres, évanouis, étaient portés par ceux qui avaient été le moins égratignés. Un Koopa quinquagénaire s'appuyait sur la carapace de sa fille, parvenant à peine à marcher. Il avait fini par s'effondrer sur le sol, et sa fille s'était jetée sur son corps immobile en hurlant. Il l'avait vue en être séparée par deux des créatures enflammées au prix de sévères brûlures, tandis que le corps était écarté de la troupe d'un coup de pied, au son des ricanements de chauves-souris vertes ou grises qui voletaient au-dessus de la procession, pour pallier à une tentative de fugue.
- Quelque chose bouge ! Derrière l'arbre, je l'ai vu, IL EST LÀ !
- Reviens ici ! Tu te caches comme un rat, mais tu n'iras plus jamais nulle part, tu entends ? Tu es MORT !
Les menaces de l’ennemi sont du vent, se répéta fébrilement Marmo T pour ne pas se laisser gagner par le désespoir. Seules ses actions et les tiennes comptent.
Curieux et effrayé du sort qu'allait subir le village, et par souci d'éviter les délogements qui s'y poursuivaient un peu partout, il avait enfin bougé puis disparu derrière l'angle d'un mur, après que le dernier monstre de la file eût jeté un regard dans sa direction ; après avoir couru le long de quelques ruelles désertes, il s'était arrêté, hors d'haleine, à proximité d'une haie entourant une aire dépourvue de maisons. Son ombre, rendue particulièrement sinistre par le soleil glauque qui s'était levé derrière lui, s'étirait sur un jardin aux senteurs de Bub-ulbs, encerclé par un canal aménagé où coulait l'eau détournée d'une proche rivière.
La place était au-devant d'un pâté de maisons qui comprenait celle du patriarche, et dont la porte enfoncée ne pendait plus que par un seul gond. À en juger par la vitesse et la direction des monstres et des victimes, le jardin était sa destination finale mais il n'y serait pas avant plusieurs minutes. Pourtant, il entendait deux voix distinctes qui se rapprochaient. L'une d'elle était comme rouillée, artificielle, l'autre parlait en faisant s'entrechoquer les mots. Malgré la chair de poule, il avait tendu l'oreille, après avoir pris soin de s'accroupir derrière la haie.
Il apprit que tous les villageois survivants capturés seraient jugés sur la place. Ceux qui prêteraient serment à cette « Afraléfic » seraient épargnés et rejoindraient les rangs. Les autres seraient torturés à mort et jetés dans le canal sans aucune autre forme de procès, sous les yeux de ceux qui restaient à juger, mais il était sûr que personne ne changerait de camp. Et alors, ils seraient tous…
Malgré cette perspective horrifiante, il ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'ils avaient l'air inquiet. Écoutant encore plus attentivement, il avait alors ressenti l'effet d'une bombe en apprenant la suite. Il y avait une autre raison pour laquelle les démons se livreraient à pareille barbarie… Le château avait été vidé de ses assaillants, et son accès en avait été condamné ! Personne parmi ces monstres, apparemment, n'avait été capable d'y rétablir résidence, et dans les circonstances, les soupçons s'étaient tout naturellement portés sur chacun des prisonniers présumés coupables. Ce qui ne ferait que rendre le châtiment encore plus féroce, tout au moins jusqu'à ce que le coupable se dénonce de son plein gré.
Sur ce dernier point, une folle angoisse avait repris le dessus. Qu'allait-il donc faire pour empêcher le massacre, s'était-il demandé ? Que pouvait-il faire, alors qu'il n'était pas de taille à affronter qui que ce soit ? Il avait alors à peine entendu qu'un messager avait déjà été envoyé avertir Afraléfic… N’essaye pas de protéger les autres si tu ne peux pas d’abord te protéger toi-même. Encore une leçon de son père, mais fort peu glorieuse.
- Il s'échappe ! Apportez les Chomps, par ici ! On l'a retrouvé, lâchez-les, lâchez-les TOUS !
- Mettez-le en pièces, allez, poursuivez-le, rattrapez-le ! Ne te fais pas d'illusions dans la prochaine minute, petit morveux ! Espère seulement qu'ils ne feront de toi qu'une bouchée ! Tu es le prochain !
S’il était actuellement en train de courir dans la nature, avec une partie des monstres à ses trousses, c’est parce qu’il avait fini par laisser échapper un hoquet de terreur sonore, toujours caché derrière la haie. Mais qui donc aurait pu rester silencieux en entendant froidement affirmer qu'une femme Toad subirait des choses innommables si elle ne révélait pas où se cachait son fils, dont elle avait trahi l'existence en criant son nom dans la cohue, ou son mari, figure de la résistance qui leur avait tant donné de mal ? Le sprint vers le champ qui s'étendait derrière lui avait été tel que c'était comme si ses jambes avaient relâché d'un coup toute la tension accumulée jusque-là. Puis les hautes herbes l'avaient englouti à la vue et aux bruits du reste du monde. Marmo T s'était alors retrouvé seul, une fois de plus… Seul…
Marmo T avait toujours été seul, toute sa vie. Pas un instant il ne s'était vraiment lié à une quelconque personne du village, pas une seule fois on ne lui en avait laissé l'occasion. Son physique ingrat et son introversion maladive n’y étaient pas étrangers bien sûr, mais c’était surtout que pendant très longtemps, au moindre mot qu'il esquissait, les hurlements de rire fusaient, les railleries cinglaient, les bourreaux se multipliaient. Malgré tout, Marmo T continuait, essayait de se faire entendre avec sa voix fluette et aiguë, mais les sons se rentraient dedans, les syllabes s'échangeaient leurs places, les phrases se tordaient en tous sens jusqu'à devenir incohérentes. Les esclaffements redoublaient, et il bloquait dans un silence bouillonnant de douleur et d'humiliation, avant de courir s'enfermer chez lui, les larmes aux yeux. Depuis qu’il était en âge de parler, son sévère bégaiement lui avait toujours gâché la vie.
Son père se contentait de le regarder passer sans un mot, l’expression de déception habituelle sur son visage, avant qu’il ne se jette sur son lit. Sa mère le rejoignait alors et le consolait. Et c'était ce seul moment agréable de la journée qui lui redonnait suffisamment confiance pour être de nouveau prêt à affronter demain, sous le regard silencieux et désapprobateur de Ténaci T. Silence qui se transformait à chaque fois en querelle parentale animée sur la meilleure approche pour le faire grandir, juste à côté de la porte de sa chambre. L’une d’elles lui revenait en mémoire en particulier, le jour de ses quatorze ans, quand sa mère lui avait offert sa flûte dont elle se servait comme garde forestière, après que son père l’avait littéralement traîné à ses premières séances d’entraînement « pour que tu y prennes peut-être goût et que tu t’endurcisses un peu ». Et dont Marmo T, bien sûr, en avait détesté chaque seconde.
- Qu’est-ce que tu espères accomplir, en lui donnant ce jouet ?
- Je suis convaincue que ça l’aidera à améliorer sa diction. Il a déjà fait des progrès avec Mavila, mais il la voit trop peu. Si seulement tu te comportais un peu plus comme son père que comme son coach…
- Il n’a pas besoin de mieux parler, il a besoin de mieux se défendre ! Ma famille s’entraîne et protège les autres depuis des générations. On a ça dans le sang, il ne fera pas exception. Pas question que ce soit à lui d’être protégé comme un petit être sans défense. Ce n’est pas en jouant de la musique qu’il pourra affronter le monde réel !
- Et dans MA famille, on m’a élevée au dialogue et à la bienveillance, à la pédagogie et à l’harmonie avec tout ce qui nous entoure. Tu m’as épousée pour ça, comme je t’ai épousé par admiration pour ta force et ta bravoure. Mais dès qu’il s’agit de notre enfant, tout à coup cela devient un problème ? Il ne peut tenir que de toi ?
Et, probablement pour la première fois de sa vie, Marmo T, qui s’était discrètement levé pour les observer quelques secondes auparavant, avait surpris par l’entrebâillement de sa porte un léger recul au niveau de la nuque de son père, le regard fixé sur le visage de sa mère. Elle tournait le dos à l’entrée de sa chambre, il ne voyait donc pas son expression, mais vu comment elle avait placé les mains sur ses hanches, sa tête à elle penchée vers lui, ça avait dû être quelque chose pour qu’il lise de la prudence dans le regard de son père.
- Ne juge pas sur les apparences. Cette flûte pourrait très bien lui servir, même si ce n’est pas de la manière dont tu penses. Notre fils est plus fort que tu ne le crois. Il faut juste que nous soyons là pour lui !
- Les ténèbres arrivent, Humili T ! Et ce jour-là, il devra être prêt !
Il avait dû sentir qu’il s’était légèrement emporté car il se calma en poussant un long et profond soupir.
- Un jour nous ne serons plus là pour lui, chérie… Et ce jour-là, il en sera réduit à dépendre des autres et à toujours devoir leur demander de l’aide si aucun de nous deux n’accepte le mauvais rôle de la fermeté !
- Parce que tu ne veux pas lui donner sa chance ! Il a besoin d’aide, c’est vrai, mais tu te refuses à trop lui en donner, et lui n’ose pas te la demander, parce que tu vois l’excès de l’un ou de l’autre comme une faiblesse. Tu en attends trop de lui, trop vite, trop tôt ! Je trouve qu’il devrait venir à l’entraînement de son plein gré et que tu oublies trop facilement qu’il est ton fils, avant d’être un autre de tes élèves qui devra te succéder un jour. Il m’a raconté, tu sais, cette pression permanente avec laquelle il vit et c’est ça, j’en suis persuadée, qui le tire vers l’arrière. Je tiens à lui apprendre qu’il y a plus important que faire parler ses poings pour gagner face à l’adversité !
- Très bien, si tu y tiens. Tu continueras donc à le dorloter avec tes cours de musique. Puisque tu lui as fait un cadeau pour son anniversaire, moi aussi, je vais lui en faire un : lui inculquer la force en muscle et en caractère pour qu’il puisse se débrouiller plus tard. Et ce jour-là, bègue ou pas, il n’aura plus besoin de personne, et plus personne ne rira de lui !
Il s’était alors tourné vers son fils, qui avait silencieusement passé la porte, les mains maladroitement crispées sur sa flûte comme s’il avait peur que son père la lui prenne. Il se figea, et Ténaci T avait alors prononcé la sentence redoutée :
- Demain, ton entraînement commence pour de bon. Debout aux aurores !
Marmo T n’avait même pas eu le cran ni le temps de lui expliquer que s’il s’était levé, c’était pour annoncer de lui-même qu’il acceptait de venir à l’entraînement à plein temps désormais. Même pour ça, le courage lui manquait. Son père, se méprenant sur son expression à ce moment-là, avait alors ajouté d’une voix qui se voulait apaisante :
- Et ne fais pas cette tête-là, Marmo T. C’est pour ton bien !
C’est pour ton bien. Un leitmotiv qu’il entendrait un nombre incalculable de fois pour les quatre années à venir.
Il avait, depuis ce jour, précieusement gardé cette flûte, dormant même avec. Cela ne réglait pas ses problèmes avec les autres T Merrys ni le reste du village, mais cela apportait un certain réconfort. Il apprit vite les airs que lui joua sa mère, pour se faire entendre et comprendre des oiseaux et autres petits animaux, mais il avait peu à peu développé ses propres mélodies, des enchaînements simples de notes, pour exprimer les idées ou les sentiments adéquats. Ces fuites loin de l’humeur austère de son père étaient devenues des moments bénis de liberté devenus brusquement rares, sans entraînement, sans T Merry et sans les sévères sermons silencieux à supporter dans le regard paternel. Marmo T avait même commencé à inventer des sons plus brefs, assez stridents et désagréables à l’oreille, pour répondre aux T Merrys et leurs commentaires malveillants à la place de mots qu’il n’aurait jamais osé dire autrement, même en bégayant. Cela leur arrachait une grimace et un regard d’incompréhension, dont il tirait une grande satisfaction car seul lui savait ce qu’il avait voulu leur dire. Même si les moqueries ne cessèrent pas plus que son bégaiement, Humili T avait ainsi contribué à rendre ses entraînements un tout petit peu moins pénibles, et donc plus efficaces, avec les progrès les plus rapides de tous les T Merrys.
Mais outre sa mère, il n'y avait qu'une personne, la seule qu'il connaissait en-dehors du village, qui jusque-là lui avait apporté un indicible réconfort, en la personne de Mavila, la voyante. Le jeune Toad venait déjà la voir petit, pendant que son père rendait visite à sa sœur aînée Népé T. La vénérable Toad, bien plus âgée que lui, avait entraîné à Carafleur ceux qui deviendraient les premiers T Merrys, dont son frère qui reprit le flambeau et fonda le groupe à son départ pour venir s’installer dans cette cité alors toute jeune, Byosis. Son air marin pur et sain, ses couleurs, sa grandeur, la courtoisie de ses habitants… Marmo T prenait un immense plaisir à chaque fois, à suivre le sentier qui le menait un peu plus près du murmure des vagues, passer les hauts remparts est, descendre la rue en pente douce jusqu'à la place centrale et frapper à la porte décorée d'un soleil. Mavila ouvrait à chaque fois et l'invitait chaleureusement à prendre ses aises et boire un délicieux Thé Koopa, dans la petite maison au mobilier insolite.
Ils parlaient beaucoup, mais c'était surtout elle qui écoutait (avec une patience quasi-angélique, étant donné que Marmo T nécessitait environ trois fois plus de temps que les autres pour formuler les phrases les plus simples). Mavila avait toujours été une très bonne auditrice, et elle l’avait même aidé à améliorer son élocution, bien qu'elle eût toujours refusé aimablement, mais catégoriquement, de le faire par magie. Elle lui avait plus d'une fois rappelé que ses pouvoirs ne devaient pas contribuer au bien-être de chacun, mais à la capacité de contribuer à celui d'autrui… Cela ne l’avait pas empêché de revenir la voir régulièrement. Mais jusqu'à une date récente, il avait eu tendance à espacer ses visites, car Mavila, à cause d'une mystérieuse maladie dont elle refusait de lui parler, présentait un aspect de plus en plus émacié et désolant. Si bien qu'un jour, son état s'étant brusquement aggravé, il cessa de se rendre à Byosis.
Cela remontait à moins d’un mois à peine… Le mois le plus long de sa vie, pendant lequel Marmo T avait espéré de toutes ses forces qu'elle se rétablirait bientôt. Une impression qui s’était amenuisée puis définitivement éteinte il y a une semaine, quand son père annonça qu’il se rendait en urgence à Byosis, avec interdiction pour Marmo T de le suivre et un refus net de lui expliquer pourquoi. Mais il avait pris également soin de réunir les T Merrys et de leur annoncer gravement qu’il partait pour une mission dangereuse, et que s’il ne revenait pas, la relève devait être assurée. Chaque T Merry, dont certains avaient attendu cette annonce depuis des années, avait alors explosé en un concert de suppliques pour être désigné, tous surenchérissant de leurs performances et autres exploits pendant l’entraînement pour recevoir cet honneur. Tous, sauf Marmo T, évidemment, qui n’aurait pas pu donner un seul fait remarquable dans sa vie de T Merry même s’il avait pu l’articuler correctement et se faire entendre. Fébrilement, il attendait enfin la cruelle délivrance d’être déclaré indigne de succéder à son père, et de pouvoir enfin s’ôter cette charge mentale de ses épaules.
Ténaci T avait alors exigé le calme d’un geste, sans même dire un mot. Koopétard, qui avait été au premier rang et le plus verbeux d’entre eux, qui s’était tu en dernier, avait lancé un sourire venimeux au fils avant de s’élever imperceptiblement davantage au-dessus de la foule (c’était le seul Paratroopa des T Merrys, et il ne manquait pas une occasion de le rappeler) pour s’accrocher aux lèvres du père. Et ce fût d’une voix grave et claire qu’il annonça le nom… de Marmo T.
Pendant quelques secondes, la foule de T Merrys s’était bloquée dans un silence aussi lourd et douloureux que celui dans lequel Marmo T s’enfermait habituellement devant une situation difficile. Puis les protestations fusèrent, plus véhémentes encore que la première fois, avec la moitié qui regardaient avec incrédulité un Marmo T pétrifié, pendant que l’autre moitié osait questionner la décision de leur coach, qui s’était replié sur lui-même d’une exaspération toutefois dénuée de surprise. Un rire tonitruant avait alors percé et englouti tout le reste, tandis que les T Merrys se tournaient cette fois vers Koopétard, qui était pris d’un fou rire en se tenant les côtes, pendant qu’il effectuait des tonneaux dans les airs sans retenue. Il dut s’y reprendre à quatre fois avant de pouvoir articuler :
- Elle est bien bonne, coach. Alors c’est qui, le véritable successeur ?
Il resta alors figé pendant cinq trop longues secondes, avec le bec ouvert en un grand sourire ingénu, avec pour toute réponse de Ténaci T un regard d’une telle dureté qu’ils se demandèrent tous comment Koopétard ne bascula pas vers l’arrière au son d’un choc métallique. Le Paratroopa laissa échapper un dernier rire jaune, bref et sec, et explosa aussitôt, toute hilarité disparue de son visage :
- Ça fait plus de dix ans que je m’entraîne, coach. Levé tous les matins aux aurores, voire même avant, à soulever des Bouldepics comme des haltères jusqu’à bien après le coucher du soleil. Je n’ai pas raté une seule séance avec vous. J’ai fait tout ce qui m’était demandé. J’ai des ailes. Et cet avorton avec à peine quatre ans au compteur et la moitié de ses efforts employés à rester debout me passe devant ?
- J’ai très bien en mémoire chacune de tes séances avec moi, Koopétard. Tu es d’une forme toadlympique indéniable, tu suis les consignes sans broncher, et tu as de la ressource, tu es parfaitement adapté pour cette guerre qui s’annonce…
- Alors nommez-moi coach en votre absence, chef !
- Certainement pas. Tu n’as pas ce qu’il faut pour en être un.
- Pourquoi ? Pour quelles raisons, exactement ?
- Une multitude. Si tu discutes les ordres de ton coach, alors tu n’es pas disposé à en être un. Cela voudrait dire que tu pourrais donner des ordres dont tu doutes toi-même. De plus, tu es trop belliqueux. Le rôle de leader te monterait à la tête. Tu risquerais de te laisser griser en situation critique et de commencer à donner les mauvais ordres pour les mauvaises raisons. Tu es trop enclin à partir en guerre, alors qu’elle devrait être abordée de manière contrainte et finale. J’ai besoin de quelqu’un qui saura garder la tête froide et avec un sens développé de l’humilité, et ça, il t’en manque trop également. Ah, et j’ai besoin de quelqu’un qui portera le leadership comme un fardeau, et pas une récompense. Je continue ?
Un imperceptible ricanement se fit entendre dans l’assemblée. Koopétard tressaillit. L’humiliation l’empêcha toutefois de se taire et il tenta de repartir à la charge.
- Mais coach, je…
- J’en ai assez entendu.
- Mais si vous…
- J’ai dit SILENCE ! tonna Ténaci T.
Koopétard se tut enfin, sidéré. Il en oublia de voler, et ses pieds touchèrent terre avec un frémissement.
- L’heure est grave. Je dois veiller à ce que le combat continue sans moi et quelqu’un doit être prêt à le faire le moment venu. Vous avez le droit d’en douter, mais ma décision est mûrement réfléchie… et sans appel.
Sur ce, il avait enlevé son gilet noir, l’avait mis dans les bras de son fils d’un geste brusque, fait volte-face et était parti, sans au revoir ni même un dernier regard, sur le chemin de Byosis. Économise ton temps et tes efforts, s’était alors rappelé Marmo T. Même lorsqu’il s’agissait de dire adieu à sa propre famille et à son propre village.
Perdre successivement Mavila, Byosis et maintenant la présence certes sévère mais au fond rassurante de son père avait été un long coup dur étalé sur les dernières semaines, mais l’annonce de Ténaci T, passée la surprise, avait propulsé la pénibilité de la situation de Marmo T à un tout autre niveau. Les entraînements suivants se firent dans un concert silencieux de regards dégoûtés et de gestes d’efforts qui auraient semblé anodins en temps normal, mais qui étaient clairement dirigés dans sa direction et en devenaient presque menaçants. Bien entendu, personne ne lui accorda le moindre respect, et les séances se firent comme d’habitude, dans un mutisme total - sauf Koopétard qui orientait de manière voilée la suite des exercices avec des regards entendus à Marmo T comme s’il le mettait silencieusement au défi de le contredire.
Marmo T, lui, essayait de se faire le plus petit possible dans un coin du Fort Baroc, et n’avait pas essayé une seule seconde d’envisager de porter le gilet noir de son père. Les T Merrys ne l’auraient pas toléré. Pour couronner le tout, Koopétard, le soir précédant l’invasion, l’avait rattrapé et coincé dans une ruelle pour lui signifier avec un sourire sinistre que si la situation devait dégénérer par une cause extérieure, il ne se ferait pas prier pour prendre aussitôt la succession, si Marmo T venait à y laisser la vie, ou pire, s’il renonçait publiquement au gilet. Marmo T avait alors sorti la flûte de sa poche, avait soufflé une note si stridente que Koopétard, surpris, le lâcha pour se boucher les ouïes, et il en avait profité pour s’enfuir chez lui sans demander son reste.
Mais à présent, après ce qu'il avait appris cette terrible nuit, et avec la situation dans laquelle il était actuellement empêtré, il n'arrivait même plus à espérer que, d'une manière ou d'une autre, Mavila et son père auraient peut-être survécu à la chute de Byosis, ainsi que tous les habitants de la cité maritime… et d'après ce qu'il avait entendu, sa mère allait bientôt connaître le même sort.
Si hier encore Marmo T avait su ce qui allait arriver… Il aurait été prêt à rester le Toad bizarrement proportionné, mal grandi et qui souffrait de la comparaison avec son père, malgré ses entraînements rigoureux avec les T Merrys. Ténaci T, lui, possédait une carrure assez singulière. Un peu plus grand et plus épais que le Toad moyen, il était également né doté d’une force peu commune pour leur espèce, renforcée et embellie par des années d’exercice. Charismatique, avec sa voix grave et autoritaire, sa moustache noire et fournie et son regard un rien sévère et hautain, il n’avait eu aucun mal à gagner le respect du village et à motiver les plus chevronnés à le rejoindre à ses entraînements.
Longtemps petit de taille et plutôt chétif, Marmo T n’avait hérité que partiellement de la carrure et de la force paternelles à l’adolescence, et rien du reste. Là où son père avait la démarche ferme et assurée, la sienne était hésitante et maladroite ; il peinait à garder un maintien droit et solide, sa carrure était nettement moins harmonieuse, ses muscles peu soulignés, malgré des heures à soulever deux fois plus de poids que les autres. Car s’il y a une personne du village qui n’avait pas bénéficié d’avoir un leader comme Ténaci T, c’était bien son propre fils, qui avait dû vivre toute sa vie avec la pression de tout faire pour être digne de lui et de reprendre le flambeau du club un jour, même avant que son père ne le choisisse. Et tout le monde avait bien tâché de lui faire savoir par des ricanements à quel point l’idée était saugrenue, et que n’importe qui parmi eux était un choix plus indiqué que lui. Notamment Koopétard, qui l’avait martyrisé par tous les moyens quand il en avait l’occasion.
Mais le pire, c’était le chapeau à pois gris foncé en forme d’étoiles argentées de son père, trait rare là encore, qui contrastait gravement avec le sien, fait de pois rouges, ternes et trop petits. Son chapeau rachitique, sa voix ridiculement grêle et hachée, sa silhouette dénuée de grâce, sa gestuelle fébrile : tout lui avait valu, toute sa vie, de souffrir de la comparaison et de ne jamais être pris au sérieux, en particulier quand il se retrouvait à courir à en perdre haleine sous les rires des autres lors des entraînements. Quelle ironie que, la première fois qu’il se retrouve à courir dans un silence bienfaisant et non pas au rythme des moqueries, c’était au milieu d'un champ, le long d'une colline dont la rosée luisait faiblement sous la lumière blafarde, une bande de monstres sanguinaires à ses trousses.
Il jeta un bref coup d'œil en arrière, tandis que le bruit de chaîne qui cliquetait bruyamment se rapprochait. Le Chomp qui la traînait bondissait sur l'herbe, une lueur affamée dans son regard vide, ses mâchoires rondes grandes ouvertes, révélant deux rangées de pointes blanches et aiguisées. Dans une dernière impulsion, il se propulsa et Marmo T sentit sa gueule se refermer sur son bras droit. Il poussa un hurlement tout en s'agitant sur place, tant et si bien que le Chomp finit par lâcher prise en roulant comme un ballon. Profitant de la confusion de son adversaire, Marmo T se remit à courir, du sang coulant de son bras et se mêlant aux gouttes d'eau qui s'accrochaient aux plantes et aux herbes. Un regard en arrière lui apprit que le Chomp avait coincé sa chaîne dans un arbuste, lui donnant un répit.
Il finit par atteindre un bouquet d'arbre épais, à l'ombre d'une haute colline. Au moment où il allait s'y engouffrer, un grondement sourd fit vibrer l'air. Regardant autour de lui pour essayer d'en voir l'origine, il ne distingua rien d'autre que le Chomp qui furetait à présent çà et là, à une centaine de mètres, sans le voir. Il fut alors plongé brièvement dans une ombre gigantesque, une ombre avec des ailes et une queue. Marmo T leva lentement la tête et écarquilla les yeux à la vue de leur propriétaire.
Un dragon, rouge comme le sang écarlate qui gouttait encore de son bras, planait au-dessus de lui. Vu du sol, il paraissait petit, mais sa taille devait être considérable. L'avait-il vu ? Non, la créature glissait lentement dans les airs, semblant suivre une direction précise… Un peu trop, peut-être : visiblement, elle se dirigeait vers le seul endroit dont il avait été question ces dernières heures. Qu'allait faire un dragon inconnu dans le château abandonné, Marmo T n'en savait rien, et ce n'était certainement pas le moment pour essayer de le deviner.
Un os bleu fendit l'air en sifflant, passa tout près de sa joue et se planta avec une raideur menaçante dans l'écorce d'un arbre, creusant une profonde entaille. Il se retourna juste à temps pour voir l'horrible squelette bleu qui venait de lancer l'os, et l’une des créatures étranges qui avaient capturé le vieux couple de Koopas. Au milieu du nuage de poussière que produisaient trois Chomps, Marmo T entrevit un mouvement rapide de ses quatre mains et un rayon vert partir dans sa direction.
Ni une, ni deux, il s'enfonça dans les arbres, le rayon creusant un trou fumant là où il s'était trouvé un instant auparavant. Il avait maintenant une chance de les semer. La Plaine Dragée était parcourue par une dizaine de courts d'eau qui coulaient et se rejoignaient au milieu de petites collines et de bouquets d'arbres. Ces derniers avaient l'avantage d'être denses et il comptait bien dessus pour se débarrasser du danger. Si tu ne peux pas te protéger, utilise ton environnement pour le faire à ta place.
Mais sa blessure le ralentissait. Les crocs du Chomp avaient formé de profondes entailles, et la douleur irradiait dans tout son corps. De plus, le sang qui en coulait allait trahir son chemin. Sa main gauche était crispée sur les plaies et il était déséquilibré par les branches basses et par sa démarche. Il sentait déjà le manque de sang lui monter à la tête, avec l’impression de perdre le contrôle de ses jambes, voire même de sa volonté, alors qu’il s’enfonçait au milieu d’un bouquet d’arbres assez compact.
À cause de l’éclairage médiocre, il faisait très sombre entre les arbres. Comme hypnotisé à présent, n’étant plus sûr de prendre lui-même ses décisions, Marmo T se rapprocha d’un arbre à l’aspect étrange, noir, raccorni, avec de multiples branches au bout desquelles pendaient des fruits étranges et grisâtres qu’il n’avait jamais vus. Éreinté par cette nuit affreuse et cette matinée à fendre la végétation, submergé par les événements, il vacilla puis tomba évanoui contre le tronc.
***
Il cligna des yeux. Encore ce cauchemar. Son père se tenait devant lui. Les ténèbres alentours guettaient, s'agrippaient pour l’immobiliser, les encerclaient comme une meute de loups dans une nuit d’hiver, prêtes à bondir pour les déchiqueter. Comme d’habitude, Marmo T ferma d’instinct les yeux en détournant la tête.
- Fils…
Étrange. Son père l’appelait. Il ne faisait pas ça d’habitude. Marmo T se garda cependant de rouvrir les yeux.
- Marmo T, insista son père. Regarde-moi.
Marmo T hocha la tête.
- Regarde-moi.
Lentement, très lentement, Marmo T détordit son cou, entrouvrit les yeux, progressivement, presque douloureusement, comme le matin quand la lumière fait mal aux yeux lors des premières secondes du réveil.
Son père se trouvait toujours là. Toujours vivant, débout, en un seul morceau. Les ténèbres ne dansaient plus de manière macabre autour d’eux, ne le saisissaient plus par les poignets ni les chevilles. Elles étaient retombées, mortes, inertes, comme les feuilles d’automne après un coup de vent. Son père arborait un léger sourire en coin, sec et strict.
- Eh bien voilà… Ce n’était pas si difficile, n’est-ce pas ?
- J’avais peur que tu sois…
Il se rendit compte qu’il ne bégayait pas.
- …mort ? acheva son père. Mais en gardant les yeux fermés, tu n’avais aucun moyen de le savoir, n’est-ce pas ?
Marmo T le regarda plus attentivement, et se sentit froncer des sourcils, si c’était possible dans un rêve. Maintenant qu’il avait osé le regarder, quelque chose l’interpellait, lui faisant presque oublier l’obscurité alentour. Son père ne lui souriait jamais comme ça, même légèrement. Cela faisait à la fois naturel et troublant d’étrangeté.
- C’est vraiment toi ? Tu fais tellement vrai.
- Je ne suis qu’un reflet de ton esprit, fils. Une création onirique. Je n’importe pas en ce moment. La vraie question, c’est plutôt : que vas-tu faire, maintenant ?
Marmo T réfléchit aussi calmement qu’il le put. Les ténèbres recommencèrent à enfler et à s’agiter sinistrement.
- Je suis blessé, seul et sans arme. Et ils arrivent.
- Et donc ?
- Je suis fichu.
- Tu es fichu, ou tu abandonnes ? Ta peur de l’inconnu, de ce que tu ne vois pas donc, qui dans ta tête me taillade chaque fois que tu détournes les yeux, elle n’a aucun sens ici ni maintenant. Je ne suis pas réel. Le vrai Ténaci T est ailleurs. Peut-être mort, peut-être pas, quelle importance ? Tu es encore vivant. Le danger est là, mais tu sais à quoi ressemblent tes ennemis. Tu sais te méfier des flammes, des couteaux et des crocs depuis même avant le début de ton entraînement avec moi. Alors, pourquoi as-tu toujours peur ? De quoi as-tu encore peur ?
Marmo T eut une sensation de vertige devant la vastitude de la question. Tout autour de lui, la noirceur se redressa davantage encore, en recommençant à danser avec une frénésie mortifère.
- J’ai peur des autres T Merrys. Ils m’ont déjà fait du mal…
- Parce que tu as progressé plus vite qu’eux. C’est TOI qui leur faisais peur. De les dépasser, de les ridiculiser. Pourquoi crois-tu que je ne te défendais pas contre eux ? Tu venais aux entraînements malgré ta crainte d’eux. C’est déjà en soi de la bravoure. Tout le contraire d’eux, et leurs complexes idiots !
Et Marmo T, vu comme ça, fut forcé de l’admettre. Mais il avait d’autres réponses en réserve.
- J’ai peur d’être ridicule…
- Le jour où tu devras te défendre pour de vrai, ce n’est pas le ridicule qui risquera de te tuer.
- J’ai peur de me faire mal…
- Raison de plus pour souffrir à l’entraînement et t’habituer aux blessures !
- J’ai peur de… de te décevoir !
Marmo T fut forcé de constater que plus il tentait des réponses, plus celles-ci paraissaient dérisoires, dites à haute voix. Il sentit de nouveau l’angoisse menacer de lui percer la gorge, les formes sombres prêtes à se refermer sur eux comme une plante carnivore géante. Mais pour toute réaction, Ténaci T soupira, et elles frémirent.
- J’ai échoué à protéger Byosis. Aurais-je dû m’abstenir d’y aller et d’essayer quand même ? Marmo T, fils, c’est NORMAL d’avoir peur. C’est naturel… mais ne laisse pas la peur TE contrôler ! On ne choisit pas les racines de notre peur, tu as les tiennes, certes nombreuses… Elles se défendent comme n’importe quelle autre, au moins en partie… mais il y a un moment où il faut savoir passer outre et faire face. (À ce mot, il abattit son poing sur la paume de son autre main en un claquement sonore qui fit sursauter Marmo T, tandis que les ténèbres se courbaient vers l’extérieur en tremblant, telles des rideaux fouettés par une rafale de vent). Il n’y a que comme ça qu’on avance ! Dans ton cas, avoir peur de tout pourrait même être un avantage…
- Comment ?
- Parce que ça te rend conscient de tout. Et ça te prépare donc à tout. Ne te perds donc pas en analyses fébriles de la situation en essayant de prédire les mille manières horrifiques dont elle pourrait se terminer. Ça te paralyse l’esprit et donc le corps. Fais plutôt confiance à tes instincts. Ne crains pas ces mille manières de perdre, esquive-les l’une après l’autre. Fraye-toi le chemin vers la victoire. Laisse-toi guider !
Ses traits se détendirent. Les ténèbres solidifiées firent de même et retombèrent en lambeaux, ne laissant qu’une obscurité homogène, silencieuse et vide derrière elles. Son père eut tout à coup l’air plus vieux, plus fatigué ; ses muscles s’étaient un peu avachis, le rendant moins intimidant.
- Je t’avais dit qu’un jour, ta mère et moi ne serions plus là pour te protéger. Ce jour-là, tu ne pourras plus nous déléguer ta protection, fils. J’ai vieilli. Tu ne l’avais même pas remarqué, mais tu es devenu plus fort que les autres, tu es même devenu plus fort que moi.
- Mais tu n’as peur de rien ! Et moi de tout… Je n’ai rien d’un meneur ni d’un brave comme toi. Nous ne nous ressemblons absolument pas. Comment tu peux persister à me choisir comme ton successeur ?
- Tu crois que je n’ai peur de rien ? Je suis ton père. Depuis ta naissance, je vis avec la crainte qu’il t’arrive quelque chose. Comme n’importe quel père pour son fils qu’il aime.
- Drôle de façon de me montrer que tu tenais à moi, lança Marmo T d’un ton accusateur. Tous ces efforts pour m’endurcir, me laisser me débrouiller tout seul, voir ton fils en baver à cause des autres, c’est ça, ta conception de l’amour ?
- Si tu voulais l’étreinte affectueuse de bras protecteurs, tu avais ta mère pour ça, répliqua Ténaci T qui, pour la première fois, parut ébranlé. Je mourais d’envie de faire de même, mais ça ne t’aurait pas rendu service, mon fils. Il y a une somme d’équilibres à respecter, sans quoi la vie est bancale. Ta mère avait le rôle de te cajoler, et quelqu’un devait nécessairement prendre le contrepied de la fermeté et du détachement. Je comprends si tu me gardes du ressentiment pour ça. Et si je t’ai fait du mal ainsi… j’en suis désolé.
Marmo T essuya une larme au coin de l'œil et il aurait juré avoir surpris son père faire de même pendant une fraction de seconde. Mais lorsqu’il reprit la parole, Ténaci T était plus sec, plus ferme, plus coach que jamais.
- Quoi qu’il en soit, nous nous ressemblons plus que tu ne le penses. La peur, je la ressens aussi. À chaque fois que je respire depuis que tu es né. Je la vois dans tout ce qui m’entoure. Mais aurais-je dû m’arrêter de respirer pour autant ? Fermer les yeux comme tu le fais, en fuyant mes responsabilités, me barricader du monde extérieur avec toi ? Non, dès que je t’ai eu, j’ai respiré de plus belle, et j’ai fait de cette peur la mienne, je l’ai inscrite dans mon cerveau, dans ma chair. Je l’ai projetée sur toi, sur ta mère, sur eux, sur tout Carafleur et Byosis, pour qu’elle guide chacun de mes pas, de mes efforts, chaque jour pour vous entraîner. Mais tu ne peux pas absorber mes peurs pour les garder en toi éternellement, en t’accrochant désespérément à moi comme une bouée de sauvetage pour le restant de tes jours. Tu ne peux pas persister à trouver ton courage à travers moi, parce que je te disais quoi faire. Cela te donnait l’énergie d’agir tant que j’étais encore là. Mais pas le courage. Ce n’est pas ça, le courage. Ce n’est pas d’obéir sans réfléchir, ou d’agir sans peur. C’est d’agir en dépit de ta peur. D’oser enfin lâcher la bouée que je t’ai lancée pour nager. De la lancer à ton tour, non pas sur moi, mais sur eux. Nous survivons en nous transmettant non pas notre amour seul, mais aussi notre peur.
» Ce moment est venu. Je ne suis plus là. En dépit de mes consignes, l’ennemi vous a submergés, mais tu t’es échappé. Finie donc la certitude rassurante de mes ordres. C’est entre tes mains, maintenant, et il va falloir mettre un pied devant l’autre, tu n’as pas le choix.
- Je… je ne sais pas quoi faire. Je ne vois pas comment faire.
- Alors laisse-moi te donner un dernier conseil en reformulant. Si tu veux enfin devenir fort comme moi, ce n’est pas l’absence de peur qui t’y aidera, mais ce n’est pas avoir peur de tout qui t’y aidera non plus. C’est avoir peur POUR tout.
- C’est quoi la différence ?
- Oh, crois-moi, fils… Le moment viendra, où tu comprendras la différence.
Et l’impensable se produisit. La noirceur reprit vie tout autour de lui, mais cette fois, elle ne l’encercla pas, ne le paralysa pas. Elle restait à distance respectueuse, un peu provocante, toujours menaçante, mais elle ne le contrôlait plus. Marmo T la laissa imprégner son corps et son esprit, exalter ses réflexes, affûter ses sens, organiser ses efforts, prêt à claquer comme un élastique tendu au maximum pour frapper avec une force et une précision dosées comme il fallait. La peur était toujours présente. Mais en cessant d’avoir peur de sa peur, elle n’était plus son ennemie : elle était maintenant son alliée.
Son père lui refit son sourire en coin. Un bruit lointain se fit entendre, comme un grondement à travers une cascade.
- Il est temps, fils. J’ai foi en toi. Fais-leur payer de s’en être pris à notre famille !
Son père lui tourna alors le dos, avec un dernier regard solennel. Et l’obscurité autour d’eux n’en fit rien.