Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 7 : Le défi du Koopa

13930 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 13/07/2026 11:31

- Imbéciles !


Les démons, affolés, sortaient en trombe les uns après les autres par la grande porte ou s'évanouissaient dans le néant, mais ceux qui ne furent pas assez rapides subirent de plein fouet les foudres d'Afraléfic : trépignant de rage, celle-ci les brisait d'un éclair ou crachait des nuages de gaz pourpres et verdâtres qui réduisaient leurs corps en poussière.


- Carbocroc vaincue, une Gemme volée, des bois qui se rebellent, vous n'avez donc que ça à m'apprendre ?! Disparaissez tous ! TOUS !


Et un instant plus tard, la salle du trône se retrouvait vide, en exceptant la Reine des Ténèbres dont l'aura semblait maintenant avoir englouti tout l'espace. Une aura de colère, mais aussi d'une extrême inquiétude.


- Il me faut ce corps... Je perds tout contrôle ! Mais qu'est-ce que Marjolène fabrique ?


Ses immenses mains qui flottaient nonchalamment dans l'air figé se serrèrent.


- Des héros... Car ils sont plusieurs, en fin de compte ! Très bien, puisque je ne peux plus compter sur personne, je vais m'en occuper moi-même... J'attends de les voir en face ! Et à ce moment-là... le monde sera enfin à moi !!! Ha... Ha, ha ha ha ha !!! HA HA HA HA HA !


***


Était-ce des flots qu'émanait ce rire glacial et lointain ? Ou était-il juste en train de devenir fou à force de solitude, sur son radeau à voile unique, sillonnant la mer Farald depuis d'interminables heures ? Une année dans la nature, à pourfendre les créatures les plus hostiles et répugnantes avait-elle fini par trop déteindre sur lui et à lui faire perdre toute retenue, jusqu’à pratiquement devenir un fauve lui-même, aux aguets de toute menace, à imaginer le prochain danger résonner dans ses oreilles comme s’il était en manque ? Mais ne pouvant recevoir une réponse que de lui-même, le Koopa apprenti matelot se fit une moue résignée à lui-même, dans le début de soirée suspendu entre l'eau et l'air.


Koopignon n'avait jamais vraiment aimé la mer. Trop salée, trop agitée, trop vaste, trop plate, trop vide. Mais aujourd’hui, il la détestait. C’était devenu le terrain de tant de choses négatives dans sa vie, en particulier sa plus cruelle déception, sa plus terrible frustration dans sa vie d’explorateur. Des semaines à poursuivre de nouveau Cortese en fendant les flots, dont le trésor atteignait, dit-on, des proportions légendaires ces jours-ci. Mais ce maudit pirate semblait sans cesse lui filer entre les doigts. Sillonnant et pillant les villages côtiers et les bateaux marchands, il laissait à chaque fois Koopignon arriver quand les vestiges des chaumières étaient encore fumantes, quand les carcasses de navires gisaient encore en flammes sur un récif. Bien sûr, retarder ses départs pour aider les autochtones à se reconstruire ou secourir les marchands dépouillés à chaque fois n’avait pas aidé, comme d’habitude. Mais il n’aurait pas supporté de poursuivre un trésor en négligeant ceux qui, eux, avaient tout perdu.


Bien sûr, maintenant, c’était lui qui se sentait dépouillé. De sa fierté, de son but, de sa chance de faire taire Ehpicia une bonne fois pour toutes, elle qui ne manquait jamais de se moquer de lui chaque fois qu’il rentrait les mains vides. Chaque fois, il partait en promettant de mettre la main sur quelque chose de plus grand encore que lors de sa dernière tentative ; et chaque fois, l’accueil était plus cinglant et sarcastique à son retour. Parfois, il se demandait ce que Fhelisc faisait avec elle. Elle qui ne connaissait rien à l’exploration et qui n’avait sans doute pas mis les pieds hors de Byosis depuis qu’elle y était entrée il y a presque vingt ans ans, c’était piquant de l’entendre le narguer à coup de « Quel beau trésor imaginaire, vraiment ! » ou « Tu as tout perdu en chemin ? Comme c’est dommage ! ». C’était en partie pour ça qu’il repartait vite à chaque fois, dans l’espoir pressant de mettre la main sur une merveille archéologique perdue à l’autre bout du monde. Et à chaque fois, il arrivait et repartait par la mer. Ça non plus, ça n’avait pas aidé à moins la détester.


Mais un bon explorateur n'avait que faire des obstacles qui se dressaient devant lui, y compris des dégoûts personnels, pour aller où il le désirait. Et Koopignon était un bon explorateur, c'était donc à contrecœur qu'il s'était de nouveau engagé au-delà de la terre ferme depuis trois jours. Trois jours entiers à ruminer sa défaite face à ce pirate insaisissable, à parler au vent et à être chatouillé par les vagues pendant son sommeil, allongé sur des planches dures et humides, son gros sac dur et informe faisant office de coussin ! Mais ces efforts paieraient bientôt d'un vrai lit et d'un authentique foyer, la terre était déjà en vue… et bientôt, le désir de se défouler sur le moindre monstre un tant soit peu féroce pour combler sa frustration disparaîtrait, effacé par Byosis. La ville de son enfance était de plus en plus salvatrice à la fin de chaque nouvelle expédition.


Rongé dès son enfance par ses rêves d'évasion, il n'avait cessé depuis de parcourir le monde, de plus en plus loin et longtemps, en quête d'aventures... et de légendes qui couraient sur des trésors de toutes sortes. Cortese avait été un cas spécial dès le début, mais les récits de sa férocité en combat étaient si glaçants que Koopignon n’avait tenté sa chance que durant ces dernières années. Cela devait arriver. Il avait toujours ignoré la prudence et faisait plutôt confiance à ses instincts - en témoignaient ses bras et ses jambes musclés et à la peau métallisée, son teint basané, et les nombreuses cicatrices striant sa carapace rouge bordeaux, un peu plus grande que la moyenne pour un Koopa de quarante ans. Tous progressivement acquis durant ces années de solitude et d'affrontements quotidiens avec les colères du temps, les obstacles de la nature, les pièges fourbes et les monstres antiques. Bref, le physique et le mental tout désigné pour ce Koopa amateur de sensations fortes, qui le faisaient repousser à chaque fois les limites de l'exploration dans l'espace et dans le temps. Sauf que, une fois de plus, ça ne lui avait pas servi à grand-chose.


Il aurait bien persévéré, mais si la misère de pauvres innocents qu’il rencontrait le ralentissait toujours dans ses parcours erratiques, c’était le temps qui y mettait un terme, quand ressurgissait la nostalgie de sa ville natale, Byosis. Et avec elle les merveilleux souvenirs de Mavila et de Fhelisc, deux des personnes les plus extraordinaires qu'il eût jamais rencontrées. Même les disputes particulièrement musclées avec Ehpicia lui manquaient, et il se sentait prêt à reprendre à zéro avec elle tellement il était impatient de rentrer. Jusqu’à laisser glisser ses railleries sur lui, même admettre que les on-dit qui l’avaient remis sur les rails de l’aventure n’étaient que ça, des on-dit. Des rêves sans preuves ni fondements. 


Enfin... si on ne comptait pas Mavila qui avait en quelque sorte vu ces trésors aussi, à chaque fois qu’il l’avait consultée. Mais Koopignon ne croyait pas qu’ils parlaient des mêmes « trésors » tous les deux, connaissant son refus de mettre à disposition ses pouvoirs pour des quêtes égoïstes. Ce n’était sans doute pas un hasard s’il se retrouvait à aider de pauvres gens à rebâtir leurs maisons sur son chemin. Il avait alors passé des moments merveilleux, mais avait refusé de s’attarder plus que nécessaire. S’attacher à un autre endroit que Byosis, à une autre âme que l’un de ses habitants, aurait été insupportable. Cette ville devait rester le seul endroit où il eût envie de retourner, et cette envie devenait intenable par moments. Il se tourna d'un air exaspéré vers la seule voile du radeau comme pour la blâmer de son inefficacité - elle était pourtant tendue à craquer.


Koopignon n'avait pas vraiment de raison de se plaindre. Dès la première nuit, le vent s'était levé et son embarcation de fortune avait fendu la surface presque plus vite qu'il ne l'aurait souhaité. Mais il n'avait pas eu peur de chavirer, ce qui ne lui était d'ailleurs jamais arrivé. Non, ce qui l'avait inquiété surtout, c'était l'aspect qu'avaient revêtu, à son réveil d’il y a deux nuits, le ciel et la mer. De sombres remous agitaient l'eau avec force, sous un couche de nuages tourmentés et menaçants, presque vivants... Cette morne météo l'avait poursuivi jusqu'à maintenant et lui avait paru de mauvais augure.


Il longeait à présent une falaise lisse et rocheuse, limite naturelle de la crique que bordait Byosis. Elle stoppait les vagues et elle était large et profonde, cernée par les falaises sur laquelle la majeure partie de la ville était juchée. Idéale pour abriter la flotte qui avait contribué à la grandeur de Byosis (mais dans laquelle Koopignon avait toujours refusé de s’enrôler pour faciliter ses voyages maritimes, malgré les demandes incessantes de Bombonneau - il préférait se débrouiller seul). Et décisive vingt ans plus tôt, lorsqu’elle lui avait permis de devenir la seule ville côtière à tenir tête à Cortese qui, après un siège haletant de trois jours, avait finalement dû capituler et repartir bredouille. 


C’étaient les solides enceintes, l’ingéniosité du Komte Koopa, mais surtout cette falaise escarpée de Byosis qui leur avait évité le pire. Il les revoyait souvent en rêve, comme première et dernière image de ses périples. Comment elles épousaient la forme de l'enceinte sud, avec un escalier en pierre sculpté dedans pour permettre aux visiteurs de rejoindre la cité intramuros. L'escalier partait d'une plate-forme de marbre semi-circulaire qui, elle, entourait à quelques mètres au-dessus de l’eau l’entrée du magnifique palais aux murs sertis de vitraux pourpres et à l'architecture insolite, à demi-encastrée dans la roche. 


Koopignon, avec tous les habitants de Byosis, n'avait jamais vu de palais aussi grand, aussi somptueux, malgré les nombreuses contrées qu’il avait visitées. Le Komte Koopa l’y avait accueilli depuis sa naissance. Sa grande générosité et surtout sa bienveillance en avaient fait une des personnalités préférées des environs, au même titre que Mavila. Et un sacré grain de folie : neuf ans avant sa naissance, il avait contribué à la fondation et au prestige de la ville en mettant à contribution sa large fortune de sa ville d’origine. Mais ayant oublié de construire sa propre résidence à l'intérieur des enceintes, à l’époque où la ville s’était dressée sous sa supervision, il n'avait eu d'autre choix que de le faire en contrebas des falaises. Le Komte avait alors dû payer une somme folle pour un chantier qui devint vite aussi loufoque qu'astronomique, rien que pour l’armée de Bob-Ombs et de Topi Taupes domestiquées qu’il a fallu pour creuser dans la roche. Koopignon était le mieux placé pour en témoigner. Il avait passé les vingt premières années de sa vie avec lui dans ce Palais, des années trop sages, mais magnifiques, jusqu’à ce que…


Il secoua la tête. Non, il ne repenserait pas à cette conversation qui changerait le reste de sa vie, il y a des lustres. C’était déjà assez douloureux comme ça, il en rêvait suffisamment les nuits pour se retrouver systématiquement avec les joues humides au réveil. Il n’avait pas besoin de ressasser les tristes circonstances des prémisses de sa vie d’explorateur. Mais c’était plus fort que lui. Comme à chaque fois qu’il était à l’approche de Byosis…


- Plus qu’un point de suture… Ne bouge pas, Koopignon, c’est bientôt terminé.

- Oh, Koopignon, pourquoi, mais pourquoi a-t-il encore fallu que tu escalades l’enceinte ? Tousso T a bien assez de travail comme ça avec nos blessés et nos malades… Un jour, tu vas te briser la carapace et il ne pourra rien pour toi.

- Père, pourquoi tu ne veux pas que je sorte ? demanda brusquement Koopignon.


Le silence se fit dans la chambre de Koopignon, lui assis sur son lit, Tousso T debout en face de lui avec une aiguille dans la main et un bandage dans l’autre, et le Komte juste derrière le docteur, l’air aussi anxieux que si chaque mouvement de l’aiguille devait décider de la vie de son fils. Mais la question de Koopignon figea l’atmosphère. Il l’avait déjà posée maintes fois, mais pas avec cette colère sourde dans les yeux ni cet aplomb final qui laissait clairement entendre qu’il ne se satisferait pas d’une réponse vague repoussée dans le futur indéterminé du sempiternel « quand tu seras plus grand ».


- Tousso T, tu peux nous laisser s’il te plaît ?

- Oui, Komte. J’ai fini de toute façon. Je passerai plus tard pour vérifier qu’il n’y a pas de traumatisme crânien… Et s’il te plaît Koopignon, la prochaine fois, use au moins d’une corde plutôt que d’escalader quinze mètres de blocs à mains nues. Je me suis déjà plus occupé de toi que la moitié de mes autres patients réunis.


Il sortit promptement, laissant le Komte à l’air embarrassé par le regard inquisiteur de Koopignon qui, il le savait, ne répèterait pas sa question.


- Je te l’ai déjà dit, mon fils… Le monde extérieur est dangereux. Tu es trop jeune...

- J’ai quatorze ans, répliqua Koopignon avec fougue. Je suis bien assez grand. J’en ai marre de rester dans ce palais. J’étouffe ici !

- Tu ne t’y plais plus ? répliqua le Komte avec un sourire triste.

- Ce n’est pas ce que je voulais dire…

- C’est quand même ici que tu vis, pratiquement depuis que tu es sorti de l’œuf.

- Pas tout à fait. Je me souviens de choses quand j’ai éclos. Je crois même que mon premier souvenir, c’était qu’on me portait, et qu’on s’approchait de l’enceinte nord.

- Ne dis pas de bêtise. Ce n’est pas parce que tu as vécu les premières minutes de ta vie dehors que tu y as vécu tout court… Je t’ai toujours élevé ici, et jusqu’à aujourd’hui, tu m’as toujours donné l’impression d’être heureux de ton sort.

- Dans ce cas, où est ma mère ? Pourquoi tu ne m’as jamais parlé d’elle ? Tous les copains ont leurs parents…

- Fhelisc n’a que sept ans, et Mavila l’élève seule, sans son père. Ça ne le dérange pas le moins du monde de ne pas savoir qui il est ni où il est. 

- Mais moi, ça me dérange, d’accord ?

- Si c’est ne pas avoir deux parents qui te dérange, il y a toujours Bombonneau...

- Père, je n’ai pas envie de rire. Je sens que tu me caches quelque chose. Pourquoi tu ne me punis jamais, tout en m’interdisant catégoriquement de sortir de la ville ? Est-ce qu’il y a quelque chose, dehors, que tu ne veux pas que je voie… ou que je sache ?


Le Komte soupira et, après un long moment d’hésitation, avoua enfin :


- Koopignon, je… je pense que tu es prêt. Je dois te dire quelque chose. À propos de tes parents.

- Tu… tu vas donc me dire pour ma mère ? s’exclama Koopignon, tout à coup surexcité. Tu sais où elle se trouve ? Tu sais ce que…

- Pas ta mère. Tes parents. Tes DEUX parents.

- Mes deux… Mais ?


Koopignon resta tout à coup bec bé, les yeux écarquillés fixés sur son père, comme s’il le voyait pour la première fois. Le Komte Koopa, lui, évitait soigneusement son regard.


- Tu… tu n’es pas mon… ?

- Je ne suis pas ton vrai père, non. En tout cas, pas celui qui a participé à ta conception. (Il y eut un autre long silence, qui força le Komte à regarder son fils, par crainte qu’il eut quitté la pièce sans bruit comme tant de fois avant aujourd’hui.) Allons, Koopignon, ne fais pas cette tête. Je sais bien que tu t’en es toujours douté. Tu es un Koopa intelligent, quelque part, tu t’attendais forcément à cette annonce.

- Je… Peut-être bien… (Ses sourcils se froncèrent tandis que son regard se perdait vers sa gauche.) Je trouvais ça bizarre, par exemple, que nos carapaces ne soient pas de la même couleur. J’ai essayé de me convaincre que c’étaient les joies de l’hérédité… Et aussi, ce que les autres sous-entendaient mais que je ne comprenais qu’à moitié, que je t’étais tombé dessus sans crier gare, sur toi qui n’avais jamais voulu entamer une relation ou fonder une famille de ta vie. Maintenant que tu le dis, je pense que je l’ai toujours su mais que je ne me l’avouais pas. Mais… qui sont mes vrais parents, alors ?

- Tes parents… étaient un couple d’humbles pêcheurs qui habitaient un village côtier, à une journée de marche à l’ouest. Ils vivaient heureux et insouciants - c’est en tout cas ce que ton père m’a raconté avant de mourir.

- Avant de mourir ? T-tu le connaissais ?

- Pas vraiment. 


Tout à coup, sa voix d’habitude grave et soyeuse était devenue légèrement tremblante et rauque. Les coins de son sourire triste de d’habitude s’affaissèrent sous ses longs favoris argentés et soyeux, et ses épais sourcils gris firent de même. Il tortillait ses doigts sous ses longues manches de sa toge de soie beige aux reflets d’or, l’air si inconfortable que Koopignon en fut alarmé.


- Lorsque j’ai rencontré ton père, ta mère était déjà morte depuis plusieurs heures. Elle s’était écroulée de fatigue et de ses blessures sur le chemin de Byosis. Ton père était à peine en meilleur état, et il ne tenait pratiquement plus debout lorsqu’il s’est présenté à l’entrée de la ville, alors que l’œuf qu’il tenait dans ses bras s’était déjà fendillé depuis plusieurs minutes.

- Que leur est-il arrivé ? demanda Koopignon d’une voix blanche.


Le souffle lui manquait, à un tel point qu’il s’étonna d’avoir même pu produire ce filet de voix.


- Ils se sont fait attaquer...

- Par qui ?

- Par... par des pirates. Après des années de paix sur les Quatre Mers, ils ont débarqué par surprise et ont pillé et saccagé leur village. Tes parents se sont échappés de justesse, mais pas sans dommage. Ils ont fui vers Byosis, sans rien d’autre sur eux que leurs vêtements brûlés et déchirés, leurs carapaces… et toi. Tu allais naître. Mais ils n’avaient aucune provision, ni argent, leur maison était partie en fumée avec les autres, et ils étaient gravement blessés. Lorsque ton père est arrivé seul à Byosis, avec toi encore couvert de morceaux de coquille d'œuf, j’en ai été immédiatement averti. Je suis allé le voir pendant que nos soigneurs s’occupaient de lui. 


Sa voix était chevrotante, à présent. Sa large mâchoire inférieure tremblait et son corps bien fourni, si imposant d’habitude, donnait l’impression de ployer sous le poids de la culpabilité. Il avait l’air de raconter un vieux cauchemar qu’il avait mis des années à enfouir dans l’oubli.


- Mais il… il a refusé les soins et la nourriture. Il tenait à ce qu’on s’occupe plutôt de son fils. Il s’éteignait sous mes yeux - de ses blessures ou de chagrin, je ne sais toujours pas dire aujourd’hui. Je… j’ai essayé de le raisonner, de l’encourager à vivre pour toi, vous installer ici, repartir de zéro. Mais ça aussi, il a refusé. Il était inconsolable. Il m’a déclaré qu’il ne pourrait pas convenablement s’occuper de toi après de tels traumatismes, toute la violence, leur vie partie en fumée sous leurs yeux, ainsi que ta mère... Et c’est là qu’il m’a demandé qui j’étais. Mon nom, mes responsabilités dans cette ville… si j’avais des enfants… Et quand je lui ai dit, il m’a demandé...

- ...de m’élever comme ton propre fils, acheva Koopignon.


Il ne se rendit pas tout de suite compte que des larmes coulaient sur ses joues, ni que c’était également le cas de son père. Elles brillaient à la lueur des vitraux qui éclairaient le palais de la vive lumière du jour grâce à la magie de Mavila, bien que le palais lui-même fût souterrain.


- Oui, répondit ce dernier en s’essuyant les joues avec une de ses longues manches. C’était sa dernière volonté. Je n’ai pas pu refuser. 


Koopignon pleurait toujours, mais bientôt, il se rendit compte que ses larmes avaient un autre goût. Le goût de la colère.


- Koopignon… Je suis désolé. Ton père a dû croire que tu ne manquerais de rien avec moi. Mais ce n’est pas vrai, je t’ai privé du plus important… la vérité. (Il s’essuya une autre larme et regarda Koopignon avec plus d’attention.) Tu m’en veux ? Oh, mais quelle sotte question, c’est sûr que tu m’en veux. Tu as toutes les raisons d’être en colère contre moi, mon fils.

- Non, répondit Koopignon dans un souffle. Enfin oui, je suis en colère, mais pas parce que tu m’as caché que j’étais adopté. C’est la façon dont mes parents sont morts. Tu avais mille occasions de me raconter la vérité ! Qu’il y a cette pègre qui a tué mes parents là-dehors et sans doute beaucoup d’autres !

- Je… Je voulais, Koopignon, je t’assure ! Mais tu avais l’air tellement heureux… Je n’avais pas envie de gâcher tous ces bons moments avec toi. Et de toute façon, qu’est-ce que tu aurais pu y faire ?

- Je pourrais peut-être y faire quelque chose, si tu ne me gardais pas enfermé ici ! 

- On parle de pirates, Koopignon ! répliqua le Komte, alarmé. Il y a tant de choses que tu ne sais pas…

- Tous ces blessés, par exemple ? Eh bien, c’est l’occasion ! lança Koopignon avec un féroce enthousiasme. As-tu d’autres choses à me révéler ? Parce que si tu as pu me cacher ça, qu’est-ce que tu as pu me dissimuler encore ? 

- Koopignon…

- Tu vas peut-être enfin m’expliquer pourquoi je ne peux pas sortir d’ici. C’est quoi, la raison ? Tu as peur que je connaisse le même sort que mes parents, c’est ça ? Parce que tu m’aimes trop ?

- C’est plus compliqué que ça ! protesta le vieux Komte, de plus en plus ébranlé. Je veux dire… Bien sûr que je t’aime, plus que tout au monde, mais l’amour consiste parfois à ne pas tout dire…

- Je veux savoir ! Père, si tu veux mon bien, dis-le moi… sinon, je vais imploser !


Le Komte serra les mâchoires comme des tenailles, l’air de livrer un violent combat à l’intérieur.


- Non ! finit-il par lâcher avec un profond regret. Tu es mon fils, par toutes les carapaces de ce monde, et je ne permettrai pas qu’il t’arrive du mal. Laisse-moi gérer ça. C’est ma responsabilité. Je dois protéger cette ville, et que la terre m’avale si je te pousse à agir impulsivement ! Tu es trop jeune. Peu importe combien tu vas me détester, c’est le prix que je suis prêt à payer, mais jusque-là, tu dois rester à Byosis, me promettre de rester sage, de ranger cette histoire dans un coin de ta tête, de trouver de quoi t’occuper et te distraire et de me laisser faire… Je t’assure que tu apprécierais pleinement cette ville, si tu la laissais t’offrir tout ce qu’elle a à te proposer. Il y a forcément quelque chose qui te passionnera ! S’il te plaît, Koopignon… C’est la seule chose que je te demande !


Koopignon le considéra avec une expression aussi dure que celle d’un Thwomp.


- Très bien, finit-il par répondre froidement. Je te le promets.

- Oh, loués soient les astres ! répondit le Komte en le prenant dans ses bras avec une expression d’immense soulagement et en versant de nouvelles larmes. Tu ne le regretteras pas, je te promets ! Qu’est-ce que tu voudrais faire pour te changer les idées ? Quoi que ce soit, je veillerai à ce que Byosis te le propose.

- Pas la peine. Je crois… (Un petit sourire malicieux se dessina sous ses joues encore mouillées par-dessus l’épaule de son père.) que je vais prendre des cours. Ce n’est pas ça qui manque, ici. Je pense que je trouverai ce que je cherche.

- C’est vrai, Koopignon. Ne l’oublie jamais, tu trouveras toujours ce que tu cherches à Byosis, même dans les temps les plus désespérés, même face aux plus grands dangers.


La dernière bribe de la conversation résonnait encore dans sa tête tandis qu'il achevait de longer la crête, et il ne vit… rien. Il n’y avait rien. Ni palais, ni plateforme, ni falaises, ni escalier, juste une pente douce dévastée, craquelée et stérile. Le seul élément notable était une énorme ouverture circulaire au centre de la pente, mais il n'y avait rien d'autre, ni aucun signe de vie, même pas un brin d’herbe.


Tout ce qu'impliquait cette vision était si incommensurable qu'il resta cloué sur place, horrifié. S’était-il trompé ? Non, il savait se repérer par le soleil et les étoiles et trouver son chemin, c’était bien ici. C’était fini. Ses pires angoisses étaient devenues réalité. Tous ses repères, oblitérés. Un sensation atroce et indescriptible montait en lui, comme si même ses organes avaient soudain perdu leur ancrage dans son corps et menaçaient de se disperser dans l’espace, faute de l’unique chose qui gardait tout son être en un seul morceau, qui déterminait qui il était et pourquoi il était en ce moment sur un radeau précaire. Il se sentait comme une fourmi qui regardait bouche bée sa colonie éradiquée pendant sa sortie par un géant indélicat. Il se sentait se liquéfier et glisser hors de l’espace et du temps.


Un brusque coup de vent le jeta presque à l'eau, et le radeau fila vers la côte en s'en rapprochant dangereusement vite. Toujours abasourdi, Koopignon se releva machinalement, prit son sac et en sortit une pioche qu'il abattit sur un des troncs sans vraiment se rendre compte de ce qu’il faisait. Le bois se fendit sur toute sa longueur et Koopignon en arracha une perche grossière mais solide. Il lui restait une seconde lorsqu'il refit face à la côte.


Le radeau heurta les gravats en basculant sur le côté et s'y brisa comme une fragile figurine. Koopignon, sac en dos, avait cependant planté la perche juste à temps et décrivit une large courbe, avant de se réceptionner gracieusement au milieu du bruit et de la pluie de bois fracassé. Il ne paraissait cependant ni ébranlé, ni soulagé. Frôler la mort et s'en sortir d'une manière aussi insolite était déjà trop banal et insignifiant en temps normal, mais en ce moment, il aurait tout aussi bien pu être mort. Byosis. Fhelisc. Mavila. Ehpicia. Bombonneau. Népé T. Vétuss T. Tousso T. Et tant d’autres. Tous disparus, emportés par la vague qu’il sentait arriver depuis vingt ans.


***


Les arbres ressemblaient de moins en moins à ceux qui lui avaient sauvé la vie il y a près d'une heure, et ils reprenaient les couleurs ordinaires de la végétation. À la lueur des derniers rayons de soleil derrière elle, Goombulle sortait peu à peu de l'enceinte des Bois Insolites en courant au triple galop, espérant rattraper Merlune avant qu'il n'atteigne Carafleur. De temps à autre, elle criait son nom dans les courbes que décrivaient le sentier.


Elle obtint bientôt la réponse : après un nouveau virage, un faible ricanement lui fut rendu d'un bouquet d'arbres, à sa droite. Goombulle stoppa net sa course et leva les yeux au ciel. Elle commençait à trouver ces parties de cache-cache végétales passablement agaçantes. Et effectivement, plusieurs Koopas Skelet et d'autres créatures qu'elle ne connaissait pas et qui ne touchaient pas le sol en surgirent en lui barrant la route.


- Merlune !


Il était entre les mains de ceux qui flottaient tranquillement dans les airs, et semblait à peine conscient. Tous éclatèrent de rire et un Koopa Skelet grinça :


- Tiens, tiens... La rebelle de tout à l'heure !


En reconnaissant le dernier antagoniste des Pounis avec qui elle avait joué l'effrontée, Goombulle sentit la haine lui brûler les entrailles. Mais elle se garda bien, cette fois, de s'emporter contre ce qui n'était plus une paire mais une bande de monstres.


- Relâchez-le tout de suite ! ordonna-t-elle sans conviction. Vous n’avez aucune raison de lui en vouloir. Relâchez-le, sinon...

- Sinon ? répliqua le Skelangoisse, goguenard. Tu n’es plus dans ton élément, juste une faible créature à la carrure à peine acceptable pour servir de repose-pieds... Une technique et une quantité d'armes quasi-nulles... Personne pour prendre des coups à ta place...

- Ça pourrait très bien changer. Je rejoignais précisément celui qui n'aurait aucun mal à vous donner une raclée.


En disant cela, elle jeta un coup d'œil derrière elle : le soleil allait disparaître d'un instant à l'autre derrière l'horizon.


- Qui ça ? Le « marmot » ? Oh, lui, ce n'est qu'une question de temps. Quand Afraléfic sera devenue assez puissante, elle le rayera de la surface de cette terre comme elle le voudra, et toi aussi, si Carbocroc ne lui inflige pas une sanglante revanche avant. Mais d'abord...


Il fit un pas en avant.


- ...je suis resté sur ma faim la dernière fois, alors avant le grand saut final, je vais enfin te donner ce que tu mérites. Tu es prête ?


Goombulle resta silencieuse en continuant à le fixer avec défi, son regard glissant imperceptiblement sur Merlune. Elle était la seule à avoir remarqué qu'il commençait à trembler, et que sa barbe grise fonçait imperceptiblement.


- À l'attaque !


Dans une cohue indescriptible, ses adversaires se précipitèrent sur la frêle Goomba. Elle donna une impulsion aussi soudaine que spectaculaire et décolla à l'instant précis où tous se jetèrent là où elle se trouvait il y a une seconde. Avant qu'ils ne comprennent ce qui se passait, Goombulle était entre eux et Merlune, à quelques mètres de ses deux geôliers et du Skelangoisse qui préférait observer la scène.


- Bande de lâches, murmura-t-elle avec tout le mépris dont elle était capable. Vous me sous-estimez sans arrêt mais vous avez quand même besoin de vous mettre à plusieurs contre moi. Et si on réglait ça juste entre toi et moi, espèce d’horrible fossile ?


Le Skelangoisse lui lança un regard assassin, mais il parut réfléchir à la question, et il leva enfin une main squelettique pour intimer aux autres de reculer. Il s’avança alors vers Goombulle, qui pâlit en le voyant arracher de son corps un os court et pointu comme un couteau d’une main, et un autre plus long et acéré comme une épée dans l’autre. Sans un mot, il commença à tenter de transpercer Goombulle, avec une telle énergie rageuse que la Goomba avait à peine le temps d’éviter ses attaques, effarée qu’il soit à ce point disposé à la mettre à mort aussi froidement et sans cérémonie. Elle commença à fatiguer et finit par se prendre un coup de pied qui la fit tomber à terre. Le Skellangoisse leva ses deux armes à la fois, prêt à l’embrocher.


- Fais tes prières, mycose insignifiante. Tu croyais vraiment pouvoir me battre ?


Par chance, il choisit le moment où les dernières lueurs du soleil s'évanouirent à l'horizon pour le lui faire payer : lorsqu’il fut à moins de dix centimètres pour lui briser le corps, le sien se figea en rayonnant d'un halo grisâtre, brillant dans la pénombre nocturne qui s'était brusquement abattue sur eux. Souriant sardoniquement, Goombulle lui répondit :


- Non, je gagnais juste du temps. La prochaine fois que vous vous en prenez à quelqu’un, vérifiez d’abord si sa force ne décuple pas dans l'obscurité.


Le Koopa mort-vivant décolla et alla percuter les autres en tombant en morceaux derrière Goombulle, qui eut d'abord une brève vision de Merlune, les bras levés, le corps ébranlé par son brusque surcroît de pouvoir, la barbe maintenant gris foncé. Elle se tourna ensuite vers les monstres qu'il soulevait l'un après l'autre. Certains se rentrèrent dedans, d'autres finirent compressés jusqu'à la taille d'une pomme et le reste finit désintégré en une fine poussière blanche et brillante. Merlune la dirigea alors sur le dernier Magymagy encore debout, dont le corps blanchit et se figea, pour s'effondrer et parachever le tas d'os et de ferraille qui jonchait à présent le sol.


Souriant de cette nouvelle victoire, Goombulle en avait presque oublié l'état réel dans lequel se trouvait le voyant, masqué par cette magie destructrice mais passagère. Un bruit de chute lui signifia que ses jambes venaient de se dérober et lui de tomber à terre. Rappelée à l'ordre, ignorant la tête du Skelangoisse qui lui criait des insanités en lui promettant une fin horrible, la Goomba se précipita et le remit avec grande peine en position assise.


- Je te remercie pour ce magnifique coup de théâtre. Pressons, maintenant, on n'est plus très loin de Carafleur. Tu as besoin de te...

- Non... l'interrompit faiblement Merlune. Nous devons nous rendre... à Byosis...


Goombulle s'immobilisa, stupéfaite.


- Mais... mais Byosis a été... Et le héros de Carafleur ? Tu disais que tu serais sans doute plus en sécurité si tu te rendais...

- Il n'est plus question de sécurité, Goombulle… Les choses ont encore changé, en bon et en mauvais. Nous le rencontrerons de toute façon, mais pour ça, il faut que nous nous rendions sur-le-champ à Byosis. Tu ne comprends pas... Tu es loin de t'imaginer à quelle vitesse des personnes sont en train de se mettre en danger. Il n'y a pas de temps à perdre. Écoute...


Ils se turent alors tous les deux, percevant quelque chose de bizarre, effrayant, au-delà de la cime des arbres. Un cri d’un autre monde, qui glaçait les sens, qui pétrifiait de terreur, et qu’elle avait déjà entendu avant, à chaque fois qu’une chose énorme et cadavérique avait survolé les Bois. Occicroc était de nouveau en chasse.


***


Et ce cri affreux, surnaturel, Koopignon l’entendait pour la première fois, lui, à des kilomètres de là. Il lui faisait mal. Pas aux oreilles, mais dans tout son corps, dont Koopignon sentait les os vibrer, les poumons se rétracter, les bras et les jambes trembler, comme si ce rugissement torturait son cerveau et inhibait ses gestes. Il ne se souvenait pas d'avoir entendu quelque chose d'aussi traumatisant : lui qui avait vu et entendu à peu près tout et n'importe quoi qui puisse lui causer un minimum de peur, cela faisait longtemps qu'il avait oublié ce que l'on éprouvait quand on la ressentait, et surtout à un tel degré.


Koopignon entendit alors un battement d'ailes lent et régulier, presque immédiatement suivi d'un souffle rauque et d'une vague d'air froid qui l'enveloppa. Ce froid non plus n'était pas ordinaire : il sentait son habituelle énergie d'explorateur, déjà sérieusement diminuée par le cri, s'évanouir complètement. Et lorsqu'il esquissa un geste incertain commandé par son cerveau à présent comme paralysé, sa vision devint légèrement floue et Koopignon tremblait plus que jamais.


Il avait perdu la notion du temps, car il se retrouva tout d'un coup caché derrière un gros morceau de roc, vestige de la falaise, sans savoir combien de secondes ou de minutes cela lui avait pris. Un vague coup d'œil jeté à ses pieds révéla la présence de quelques brins d'herbes. Il s'était beaucoup éloigné de la côte dévastée sans se souvenir de la distance parcourue. Essayant de rassembler un peu ses esprits, il se hissa lentement, précautionneusement, sur la pointe des pieds pour enfin voir en personne qui lui avait causé un trouble pareil.


Un dragon. C'était un dragon à l'aspect épouvantablement macabre, avec une peau gris sale et translucide qui collait presque à son squelette. Mais ses yeux à eux seuls en disaient suffisamment sur le genre de créature qu'elle était, outre les nombreux arbres rabougris ou gelés - la vague de froid trouva alors son explication - qu'il laissait dans le sillage de son souffle : ils étaient sombres et vides comme une nuit sans lune, et même de loin, il pouvait y voir tout au fond quelque chose de particulièrement malsain.


Le dragon planait presque sans bruit dans les airs, scrutant le feuillage. Koopignon l'avait surpris de profil alors qu'il décrivait une large courbe en s'éloignant. Mais, sans le moindre préavis, le dragon bifurqua vers le rocher derrière lequel il se cachait. Koopignon se baissa à toute vitesse, mais il n'était pas sûr de ne pas avoir été aperçu. Il était anéanti, à un tel point qu'il ne se souciait plus vraiment de savoir si l'affreuse créature allait piquer droit sur le rocher et ne faire qu'une bouchée du tout.


Son cerveau, encore embrumé, percevait des grattements et une respiration faible et précipitée, qui ne pouvaient être la signature d'une chose aussi massive. Peut-être quelqu'un ou quelque chose d'autre de plus petit. Koopignon doutait en effet que les ténèbres aient aussi peu d'effectifs... Les ténèbres. Ainsi, c'était vrai. Les quelques lapsus de Mavila et de Fhelisc n'étaient pas de simples paroles hasardeuses et distraites.


Un individu continuait à fureter près de lui, mais Koopignon ne pouvait le voir. Le froid s'étant un peu dissipé, il se remit debout avec l'idée de s'enfuir. Mais avant d’avoir pu faire un pas, une silhouette surgit alors de l'obscurité et enserra sa carapace par devant. Koopignon sursauta et gesticula pour se défaire de son étreinte, mais il s'aperçut en un éclair qu'elle ne lui voulait aucun mal. La silhouette était petite, féminine, et les tremblements qui l'agitaient étaient provoqués par des sanglots, à travers lesquels il perçut une voix familière.


- Ehpicia !

- Koopignon ! Oh, c'est toi, tu es enfin revenu ! Je suis tellement contente... J'avais si peur...


Ehpicia se dégagea enfin, en s'essuyant les yeux et les joues humidifiées par les larmes. Son visage était fin et pâle, ses traits magnifiés par une indéfinissable aura de grâce princière, qui contrastait fortement avec l'expression flamboyante de son regard encadré par de longs cheveux noirs et lisses. Mais en ce moment, elle semblait surtout sale et faible, comme si elle avait passé plusieurs jours dehors, et son air bouleversé, plus les sillons creusés par les larmes dans la saleté sur son visage, n'arrangeaient rien. Pourtant, après dix terribles minutes à croire toutes les personnes qu’il connaissait enterrées avec Byosis, l’apparition de la compagne de son meilleur ami, même effrayée et mal en point, était un coup de fouet et un regain d’espoir inestimables pour lui.


- Ehpicia, que s'est-il passé ? Qu'est-il arrivé à Byosis ?

- Si je savais... dit-elle d'une voix frémissante. Il... C'est... Tout ce ce que je sais, c'est que Fhelisc m'a dit il y a trois jours que je devais quitter Byosis au plus vite, que j'aille me réfugier loin des enceintes. Il avait l'air... tellement agité, j'ai essayé de lui poser des questions mais il m’a à peine répondu, comme d’habitude. Mais je suis sûre... C'était sans doute encore quelque chose en rapport avec Mavila... Bref, je n'ai pas discuté et je suis allée dans le bois voisin... Il y a quelques semaines, il avait construit une cabane à l’ouest au bord de l’eau, remplie de provisions, avec une petite jetée et un bateau amarré qu’il a obtenu je ne sais comment, mais il ne m'a jamais dit pourquoi... Puis... puis la terre a tremb... tremblé, et...


Son regard brun chaud était perdu sur le sol. Une main sur la bouche, elle laissa échapper un nouveau sanglot. Elle continua fébrilement :


- Je pouvais voir et entendre de loin. Les cris, puis un gigantesque cône de fumée, et une grande lumière suivie d'un terrible fracas... Puis B... Byosis a été engloutie... sous terre... avec tous leurs habitants... Mavila et... et Fhelisc... Il allait être papa... !


Elle se remit à sangloter pour de bon. Mais Koopignon regardait à présent ce qui était indubitablement la meilleure nouvelle, ou la pire, dont il ait jamais pris connaissance depuis qu'il était rentré. Sous le tissu bleu pâle couvert de tâches, le ventre d'Ehpicia était très rebondi...


- Tu attends un bébé ?!


Elle releva la tête, les joues humidifiées par de nouvelles larmes, et répondit par un faible sourire affirmatif. Koopignon s'enthousiasma :


- Mais c'est formidable ! Et quel nom allez-vous...


La joie et la surprise retombèrent aussitôt lorsqu’il dit « vous ». Il se tourna vers le trou béant et réfléchit un court instant. Depuis quelques secondes qu'enfin il savait ce qui se passait, Koopignon venait de trouver une raison de plus d'entreprendre ce qui avait déjà germé inconsciemment dans son esprit, au moment de son accostage mouvementé sur la terre ferme. Il ôta alors le sac de son dos pour y chercher une corde, sa pioche, des gants et une lampe à pétrole.


- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Ehpicia en reniflant.

- Je descends. Ils sont encore vivants, mon instinct me le dit.


Il n’était pas sûr d’y croire complètement, mais s’il existait une chance, si mince fût-elle, que Byosis et ses habitants aient survécu, il allait la saisir pour ne pas se laisser submerger par le chagrin. Koopignon s'attacha la corde autour de lui avec un ingénieux système de coulissement, alluma et y joignit la lampe, puis prit l'une des extrémités dans sa main. Il se retourna et se retrouva alors nez à nez avec Ehpicia. Ses joues étaient encore humides mais sans ça, rien dans son expression déterminée et têtue ne laissait deviner sa détresse d’il y a un instant.


- Je viens avec toi.

- Pas question, répliqua-t-il fermement. Tu restes ici.


Il regretta aussitôt d'avoir ouvert le bec. Dix-huit ans qu'il la connaissait par intermittence, dix-huit années au cours desquelles ses entrevues avec Ehpicia avaient été aussi rares que les souvenirs qu'il en avait gardé étaient nombreux et cuisants. Toutes ces années, et il n'était même pas fichu de se souvenir à quoi il jouait en prononçant cette phrase d'un ton aussi sec.


- Tu es en train de... Tu oses insinuer que ce qui se passe en bas me préoccupe moins que toi ? murmura-t-elle d'un ton chargé de menaces. Que je me fiche de ce qui a pu arriver à Fhelisc, et à tous les autres ? Je ne vais sûrement pas te regarder descendre là-dedans sans moi...

- C'est trop dangereux... Pense au...


Cette tentative d'apaisement était vaine, il le savait. L'explosion qui suivit lui donna raison :


- Au bébé que j'élèverais seule et à qui je raconterais plus tard comment je suis restée plantée là à ne rien faire pour essayer de retrouver son père ! Puis comment son meilleur ami l'a littéralement rejoint dans la tombe en croyant naïvement qu'il le sauverait tout seul ! Tu crois sérieusement que cette idée allait m'effleurer ? Je veux descendre au moins autant que toi, alors je te jure que je t'en colle une si tu t'avises encore...


Elle était déjà fulgurante en temps normal, alors quand il avait l'audace de l'énerver... Ça lui était arrivé certes souvent, mais il l'avait rarement fait intentionnellement. Néanmoins, l'éruption dévastatrice qui en résultait à chaque fois frôlait des sommets ce coup-ci. Car c'était un vrai volcan, et pourtant il en avait vu d'autres ! Son regard féroce et indigné rendait de surcroît le résultat encore plus inquiétant et spectaculaire, même si Koopignon était depuis longtemps habitué aux sautes d'humeur de la personne la plus incroyablement obstinée qu'il ait jamais connue.


- ...et tu crois que le bébé et moi courons moins de danger en nous abandonnant dans la jungle, avec cette bestiole tout droit sortie d’un cauchemar dans les parages ?! Je viens avec toi, acheva-t-elle d'un ton sans réplique.


Koopignon soupira. Il espérait que le bébé, quel que fût son nom, hériterait du calme tempérament de son père plutôt que de la véhémence et de la ténacité de sa mère. Il n'eut d'autre choix que de se résigner.


- C'est d'accord... Tu viens. Mais je n'ai qu'une corde, tu devras t'accrocher à mon dos.

- Très bien. Donne ça, je vais l'attacher.


Elle lui prit le bout de la corde des mains et la passa autour d'un gros rocher rond en faisant un solide nœud qui l’étonna, en se demandant où elle avait appris ça. Elle lui refit face, l'air déterminé, mais Koopignon crut déceler une trace d'inquiétude dans ses yeux. Il ne releva pas, cependant, et lui tourna le dos pour qu'elle s'accroche solidement à sa carapace.


- Tu es bien décidée ?

- Absolument, répliqua-t-elle avec défi. On y va ?

- Et si tu accouchais pendant notre expédition ?

- Relax, le bébé n’est pas prévu avant le mois prochain, répliqua-t-elle d’un ton péremptoire.

- Mais… mais s'il devait nous arriver malheur... hésita Koopignon en essayant de trouver les bons mots. S'il se passait quelque chose, là en-bas... promets-moi de t'enfuir et de te mettre à l'abri, veux-tu ? Ce ne sera pas sans danger, et Fhelisc n'aurait sans doute pas voulu que tu...

- On verra. De toute manière, ici ou en bas, je ne vois pas grande différence. Et ne joue pas les machos, je suis juste enceinte, pas en sucre. On y va ?

- Je ne suis pas un macho, Ehpicia, je voulais juste…

- On y va ou tu vas encore perdre du temps à parler pour rien ?

- Oui, ça va, ça va, on y va ! Mais je te préviens : à la première impasse, au premier danger, on remonte directement. C’est compris ?

- Marché conclu.


Koopignon jeta le reste de la corde dans le trou, chaussa ses gants et se pencha au-dessus du gouffre. Le fond était hors de vue. Lui tournant le dos, il tira du côté opposé au rocher qui eut l'air assez lourd pour supporter leurs poids - sans oublier celui du bébé, et cette pensée lui parut un peu étrange. Au moment où il posait un pied sur la paroi et commençait à descendre, Ehpicia, fermement agrippée à sa carapace, déclara à brûle-pourpoint :


- Pour le prénom, nous n'avions encore rien décidé, Fhelisc et moi. Lui s'en fiche si c'est un garçon ou une fille, mais je préfèrerais la seconde option. J'avais déjà quelques idées à ce sujet...


Tous deux partirent d'un rire nerveux, mais se reprirent aussitôt lorsque Koopignon, qui faisait prudemment glisser la corde entre ses gants, manqua de la lâcher.


- Aïe ! Attention, on n'a droit qu'à un essai.

- Désolée. Comment s'est passé ton voyage ?

- Moi ? Oh, très bien, répondit Koopignon, un peu surpris du choix de la question. Tout s'est très bien passé, j'ai connu pas mal de gens, j'ai exploré un peu partout... En un an, penses-tu !

- Tu as dû être aussi comblé que l'autre fois ?

- Et comment ! Je pourrais t'en trouver des bonnes. Tiens, un jour d'il y a huit mois par exemple, je me trouvais dans une forêt touffue et encore insondée, la Jungle Vert Verte. J'étais sur la trace du trésor de la tribu Koopaztek, quand j'ai croisé un voyant, errant au milieu des arbres, qui m'assurait que dans quelques années, quelques siècles tout au plus, un gigantesque désert occuperait cet espace. Il a ajouté que nos descendants le baptiseraient Désert Sec Sec, et qu'ils y feraient des courses avec des machines appelées « karts » ! J’ai un grand respect pour les voyants, leur sagesse, leurs pouvoirs et tout ce que tu veux, mais là c’était tellement invraisemblable et sorti de derrière les fagots...

- Tu l’as dit, plaisanta Ehpicia, légèrement ironique. Ça me rappelle vaguement quelqu'un que je connais... Un chasseur de trésors imaginaires, qui croit à des légendes farfelues...

- Ha-ha, j'ai compris le sous-entendu, maugréa Koopignon. 


Il avait commencé à trouver bizarre l’absence de sarcasme.


- Je n'ai peut-être pas trouvé celui-ci, mais en tout cas j'ai trouvé leurs pièges, et devine qui a réussi à les déjouer pour pouvoir te parler en cet instant...

- Et que protégeaient tes Koopastèques pour mériter tous ces pièges ? La toque du grand prêtre ?

- Koopaztek ! Enfin bref... Et toi, qu'est-ce que tu deviens ?


Ils descendirent ainsi, lentement et par à-coups, tandis que la luminosité du soir était progressivement remplacée par celle de la lampe. Les échanges se poursuivaient, chacun se racontant douze mois d'absence. Ehpicia lui relatait sa vie avec Fhelisc, mais restait évasive sur le thème de Mavila et du peu qu'elle savait de ses relations avec lui. Koopignon n'insista pas et eut même le tact de changer de sujet chaque fois que celui-ci menaçait d'être abordé, tout en refoulant le désir ardent de lui demander tout ce qu'elle en savait. Sa concentration pour éviter un faux-pas était telle qu'il en oubliait presque le puits sans fond et l'alpinisme.


Un détail de beaucoup moins lassant que l'interminable mur de pierre finit cependant par le ramener à la réalité. Il y eut un léger soubresaut lorsque la corde se bloqua entre ses doigts gantés.


- Eh ! protesta Ehpicia en se remuant sur sa carapace. Pourquoi tu t’arrêtes ?

- Regarde le pan de mur, là...


La roche sur laquelle les courtes jambes de Koopignon s'appuyaient était effectivement luisante d'un liquide, qui ne pouvait être que...


- De l'eau ? murmura Ehpicia.

- Salée, en plus, ajouta Koopignon qui venait d'en goûter d'un coup de langue. Apparemment, le tremblement de terre dont tu m'as parlé a ouvert une brèche et l'eau de la mer Farald s'est infiltrée jusqu'ici...

- Bon, d'accord, et puis ? Ce n'est que de l'eau après tout !

- Si la mer a pu s'infiltrer aussi loin, il y a peu de chance que ce qui reste de Byosis, si elle n'a pas été ensevelie sous les tonnes de décombres, soit resté à l'air libre. D'autre part, le mur paraît friable à certains endroits, nous pourrions nous prendre une voie d'eau à tout moment.

- Et alors ? coupa Ehpicia, manifestement peu intéressée par ce qu'il disait. Ça ne nous avance pas plus, alors continuons.

- J'essaie simplement de te faire comprendre, s'emporta Koopignon qui sentait monter en lui cette même exaspération précédant une dispute avec elle, que si une trombe d'eau ou un éboulis ne nous précipite pas au fond de l'abîme, au moment d'essayer de dégager Byosis qui se révèlerait être intacte, ce sera un sacré miracle. Et ça compte pour le bébé aussi.

- Alors le bon et courageux Koopa, meilleur ami du père de mon futur enfant, assez naïf pour croire en des trésors imaginaires qui vont l'occuper pendant vingt ans à travers terres et mers, ne va même pas s’accrocher à l’espoir, si mince soit-il, de pouvoir retrouver tout le monde en vie à cause d’un peu d’eau ? Tu ne choisis vraiment pas bien quand être défaitiste, Koopignon ! gronda Ehpicia d'un air féroce.

- Il ne s'agit pas de défaitisme, il s'agit de ta vie, de la mienne et, si possible, de celle de l'enfant à naître ! s'exclama Koopignon, ulcéré par tant d'agressivité.

- Il s'agit aussi de celle de tous les habitants de Byosis ! Y compris Mavila, et Fhelisc ! rugit-elle.

- Et comme il n’oserait pas dire un mot dans ce cas, je devrais demander pour lui de cesser de t'obstiner à refuser de voir la situation telle qu'elle est, catastrophique en l'occurrence !

- Et moi, je te reprocherais ce qu’il n’ose pas TE dire, ton indifférence et ton manque d'implication !

- D’implication ? répéta Koopignon qui paraissait ne pas en croire ses oreilles. Que faut-il comprendre, exactement ? Qu'au fond, je me fiche de l'exploration ? 

- Si tu t’y investissais suffisamment, tu aurais effectivement constaté que tes trésors n'existaient pas, au lieu d'en rester à l'hypothèse confortable qu'ils sont introuvables. Mais je ne parlais pas de ça… Je te parlais de ton implication avec nous !

- Avec... Quoi ? Comment ça, avec vous ?

- Tu es le meilleur ami de Fhelisc... Alors comment crois-tu qu'il vivait le fait que tu passes autant de temps aussi loin de lui ? Bien sûr, il comprenait et acceptait ce qui est... ta plus grande passion, celle de toute une vie, je n'en doute pas. Mais je voyais bien qu'il souhaitait au fond que votre amitié te pousse à te rapprocher davantage de nous... Et moi aussi, je refusais de l'admettre…


Koopignon ouvrit le bec, mais aucun son n’en sortit immédiatement, et c’est avec une voix blanche et étrangement chevrotante qu’il articula, les yeux soudain brillants dans l’obscurité :


- Ce n’est pas juste de ta part. Tu sais très bien pourquoi je repartais à chaque fois. Je sais que Fhelisc te l’a expliqué.


Mais Ehpicia s’était murée dans le silence et ne répondit que par un hochement de tête affirmatif. Koopignon, partagé entre la honte et la peine, n’y perçut pas la fureur volcanique habituelle, mais une tristesse silencieusement partagée à son insu depuis des années. Intrigué et vaguement ému par cette furtive ouverture, il voulut ajouter quelque chose, sans savoir quoi, lorsqu'un grondement soudain l'interrompit dans son élan.


Quelque chose de lourd fit trembler la paroi et Koopignon faillit lâcher la corde, mais par chance toutes deux tinrent le coup. L'ouverture devenue minuscule au-dessus d'eux s'effaça alors, ne laissant que la lueur vacillante de la lampe. Ils levèrent simultanément la tête et furent frappés d'horreur lorsqu'ils reconnurent la tête grise, énorme et hideuse qui s'était penchée au-dessus du gouffre.


- Le dragon ! s'écria Ehpicia.

- Il... il nous a retrouvés !

- Sans blague ? Qu’est-ce que tu attends ? FONCE !


Mais Koopignon n'eut que le temps de voir un gros galet qui leur tombait droit dessus. Il l'évita de justesse en donnant une impulsion contre la paroi qui les envoya contre le mur opposé. Pendant ce temps, des filets de poussière et de terre commencèrent à remplir le gouffre, au rythme de détonations et de coups rapprochés. Koopignon ne tarda pas à comprendre : c'était le dragon qui plongeait tête la première pour se frayer un chemin jusqu'à eux.


- Descends ! Descends, vite, il faut dégager d'ici ! s'égosilla Ehpicia.


Il ne se le fit pas dire deux fois et laissa coulisser la corde, sans à-coups cette fois-ci. Mais cela ne suffit pas à semer le dragon : celui-ci maintenait sans peine la même distance entre lui et eux. Pire, il gagnait même du terrain, en se tortillant férocement et en brisant la roche de ses griffes et ses crocs quand le passage rétrécissait un peu trop. Une ou deux fois, il faillit même trancher la corde qui les retenait dans leur chute, mais qu’il ne semblait heureusement pas avoir remarquée. Et pendant qu'ils descendaient, Koopignon, guidé par Ehpicia, ne cessait de changer de position pour éviter les pluies de débris qui menaçaient de les désarçonner.


La course-poursuite verticale se poursuivit ainsi pendant une minute, mais la corde n'était pas éternelle et le fond toujours hors de vue. Et alors, fond ou pas, Koopignon devrait s'attendre au pire. Qu'auraient-ils fait s'ils avaient atteint le bas du gouffre, de toute façon ? Et il avait laissé Ehpicia s'embarquer avec lui dans cette voie sans issue... Il était stupide. Il aurait dû préférer la prudence à l'instinct, pour une fois.


Et bientôt, le bout de la corde fut en vue. Koopignon la bloqua quelques mètres avant et s'immobilisa. Le dragon, devinant de toute évidence le dénouement du problème, ralentit son allure lui aussi. Il était à peine visible dans la quasi-obscurité faiblement percée par leur lampe, mais toujours aussi effrayant. Peu à peu, il se rapprochait de ses proies, centimètre par centimètre... C'était la fin, certaine et irrémédiable, lui et l’énorme bestiole le savaient.


Ehpicia, en revanche, ne semblait pas de cet avis. Aussi incroyable que cela pût paraître, elle recommença à s'impatienter et à s'agiter.


- Et maintenant, quoi ?

- Tu plaisantes ? articula faiblement Koopignon, incrédule. C'en est fini pour nous, Ehpicia. Il n'y a plus rien à faire.

- Tu m'as fait jurer de reculer face à un danger, répliqua-t-elle, dédaigneuse. Très bien, nous sommes en danger. Et maintenant, dis-moi un peu où je cours m’abriter ? Oublie donc cette promesse idiote et agis, tu ne trouveras pas mieux pour nous sauver tous les deux !

- Ehpicia, il n'y a plus de corde et nous serons bientôt à portée de la gueule de ce...

- Décidément, ce dernier voyage ne t'a pas réussi. Depuis quand tu fais attention à ce genre de détail ? Tu as TOUJOURS une solution, tu t'es toujours sorti de n'importe quelle situation, même la plus inextricable !

- Pas cette fois ! Cette situation n'a justement PAS de solution, si tu étais réaliste tu verrais que...

- Ça suffit maintenant ! s'exclama-t-elle avec colère. Tu n'as pas intérêt à anéantir ce que j'admire précisément chez toi, le Koopa qui ne baisse jamais les bras, c'est clair ? Tu as beau être naïf et indifférent, tu es quand même quelqu'un de bien, quelqu'un qui va toujours au bout de ce qu'il veut, alors trouve un moyen de nous sortir de là ! Et plus vite que ça ! 


Contrairement à son habitude, Koopignon renonça à poursuivre les hostilités avec elle, mais moins parce que ce n'était pas le moment que parce qu'elle avait raison. Le fait qu'elle lui lance presque le défi de les sauver lui rappela des évènements bien pires qui n'avaient jamais eu raison de lui. Et ça n'allait pas changer aujourd'hui : après tout, ce défi-là n'en était qu'un de plus dans sa longue vie chahutée d'aventurier. Il accepta donc de le relever en acquiesçant.


Il tourna la tête et inspecta la paroi en humant l'air, presque indifférent aux immenses yeux morts qui se rapprochaient de lui en le scrutant attentivement dans l'obscurité. Et il trouva enfin. L'air était lourd, humide, pourtant ses jambes étaient pliées sur du sec. Il lui donna un coup de pied : l'écho lui répondit que la roche était poreuse quelques mètres plus bas. Il prit alors la pioche dans sa main :


- Ehpicia ! Attrape ça et descends le long de la corde, le plus bas possible. Il a l'air d'y avoir une galerie de l'autre côté, et peut-être une sortie - le sol sur lequel a été bâti Byosis était très poreux - alors essaye de dégager un passage, vu ?

- Enfin, je retrouve le Koopignon que j'ai toujours connu ! Jamais à court d'idées... Et toi, que vas-tu faire ?

- Je vais retenir cette grosse bête à mon niveau, pour te laisser le temps de finir.

- ...et complètement timbré ! Effectivement, c'est bien toi !


Elle lui fit un sourire, que Koopignon lui rendit. La fierté et la reconnaissance se lisaient dans ses yeux, ce qui lui donna une nouvelle énergie et effaça tout le reste. Désormais, c'était de sa fierté d'explorateur dont il s'agissait et de rien d'autre. Bon, peut-être aussi sauver la vie d’une femme enceinte et de son bébé.


Tandis qu'Ehpicia, pioche en main, glissait le long de la corde, Koopignon desserra le nœud qui le retenait pour faire face au dragon. La tête de celui-ci arriva bientôt à sa hauteur, les griffes de ses pattes avant enfoncées dans la paroi, comme une araignée glauque et gigantesque. Tout en le fixant, Koopignon sortit lentement une épée d'entre son cou et sa carapace et la leva vers la tête de son adversaire. Tous deux se considérèrent quelques instants dans un silence absolu, jusqu'à ce que le bruit d'un objet pointu enfoncé dans la paroi se fasse entendre un peu plus bas.


Une patte démesurée fendit l'air, que Koopignon évita assez facilement. Il para un second coup de griffes avec l'épée, et s'en servit comme appui pour se projeter vers le dragon dont il toucha le cou avec la lame. Ce dernier poussa un tel hurlement qu'à nouveau, Koopignon sentit son corps torturé de l'intérieur. Même les coups de pioche répétés d'Ehpicia s'interrompirent un instant, mais ils ne purent reprendre immédiatement : elle fut écartée de la paroi, entraînée par Koopignon qui s'était brusquement jeté sur le côté opposé pour éviter un nouveau coup.


- Hé, attention là-haut ! protesta-t-elle.

- Désolé... Attends, je me replace...


Mais il lui fut beaucoup plus difficile de s'exécuter, car il avait mis le dragon en colère et celui-ci s'agitait tellement qu'il finit par heurter Koopignon avec sa patte. Déséquilibré, celui-ci ne renonça cependant pas et ramena pour de bon Ehpicia auprès de son labeur. Mais l'affreuse créature ne lui laissant le temps de placer qu'un seul coup de pic car elle inspira brusquement, semblant prendre la paroi presque vaincue pour cible. Koopignon réussit à les écarter, lui et Ehpicia, de la trajectoire du souffle glacé ; malheureusement, c'était eux ou la cavité fraîchement creusée qui disparut de nouveau sous une épaisse et solide couche de glace.


Désemparée pour la première fois, Ehpicia ne dit rien et attendit de voir comment Koopignon allait remédier à ce nouveau souci. Ce dernier avait également du mal à faire le point.


Complètement désorienté, il para au hasard une nouvelle attaque, mais fut impuissant face à la suivante : il se retrouva durement projeté contre la roche, loin de la glace... Ehpicia lui cria de réagir, mais il n'écoutait pas... Il gardait un œil vague sur la gueule qui s'ouvrit en grand. Le dragon allait le gober tout rond - s'il ne trouvait pas tout de suite une solution, mais cette éventualité ne l'inquiétait nullement, car il y avait TOUJOURS une solution... Ce n'était rien qu'un nouveau défi dans le défi : si son adversaire est la glace, il n'avait qu'à utiliser...


- KOOPIGNON !


La tête du dragon plongea, l'épée brilla à la lumière de la flamme, et un instant plus tard, Koopignon bloquait la rangée de dents luisantes en y appuyant la lame de toutes ses forces. Lâchant le manche d'une main, il saisit alors la lanterne et la lança de toutes ses forces sur la glace.


Dans le fracas du verre brisé, celle-ci s'embrasa aussitôt. Koopignon, tenant toujours l'épée qui l'empêchait de disparaître au fond du gosier béant, cria :


- Ehpicia, tu es prête ?

- Hein, quoi ? Prête à quoi ?

- Tu vas voir ! Attention...


Le Koopa fit alors glisser l'épée le long de la dentition du dragon en le faisant dévier et s'écraser contre la paroi, tandis qu'il basculait sur le côté, donnait une impulsion et fonçait de l'autre.


- Vas-y, enfonce ! lui cria-t-il.


Le coup de pic assené à la glace brûlante et ruisselante la fendilla, mais ne la transperça pas. Koopignon et Ehpicia repartirent dans l'autre sens, mais Koopignon se tenait prêt : il contourna le féroce claquement de mâchoire du dragon qu'il paya par une nouvelle entaille près des naseaux. Nouveaux hurlements et coup de griffes, mais Koopignon avait déjà donné une impulsion : quelques secondes plus tard, Ehpicia s'éloignait de la glace qui tombait en morceaux après un deuxième coup de pioche. Encore un, et elle pourrait passer au travers.


Ses attaques répétées avaient excédé le dragon dont Koopignon para encore une fois l'émail gris clair de ses crocs acérés. Il ne put en revanche empêcher ses griffes de fendre l'air en coupant net la corde au-dessus de lui. Koopignon sentit son ventre se retourner sous sa carapace lorsqu'il amorça sa chute dans l'infiniment profond. Heureusement, son élan le rapprocha de la paroi dans laquelle il planta son épée, stoppant sa chute, juste à côté de l'ouverture dégagée.


En face, le dragon s'était calmé et le scrutait à nouveau, ostensiblement satisfait de l'avoir enfin à sa merci. Koopignon ne semblait pas inquiet, cependant, et alors que le dragon avait commencé à se rapprocher de lui, il n'avait toujours pas esquissé le moindre geste. Son attitude ne changea pas plus lorsque la tête d'Ehpicia, qui avait brisé et traversé la glace juste avant que la corde ne se coupe, émergea de l'ouverture :


- Koopignon ! Tends ton bras et donne-moi la main, vas-y, je te rattraperai !


Il ne l'avait même pas entendue. Il se contenta d'afficher un sourire provocateur quand le dragon, à présent à une distance raisonnable, prit une nouvelle inspiration. Ni la créature ni Ehpicia n'avait entendu un craquement imperceptible provenant de la paroi rocheuse, ou aperçu le filet d'eau qui parcourait l'entaille faite par son épée. Koopignon entendit alors le bruit sourd et profond qui précédait le souffle glacial, par-dessus les hurlements d'Ehpicia, un autre craquement étouffé, puis...


Au-dessus de lui, la paroi se fractura verticalement sur plusieurs mètres, laissant échapper des trombes d'eau, au moment où le dragon soufflait son haleine mortellement glacée. Le jet d’eau toucha sa gueule grande ouverte au même moment et gela instantanément d'un bout à l'autre, stoppant le déluge. L'immense créature se retrouva coincée contre la paroi par un énorme bloc de glace qui traversait le puits de part en part. Exactement comme Koopignon l'avait prévu.


Ce dernier, du début à la fin, n'avait pas bougé ; quant à Ehpicia, elle en était resté bouche bée, du moins jusqu'à ce qu'elle glisse d'une voix timide :


- Heu... Koopignon ? Tu me rejoins maintenant ?


Mais le bonheur d'avoir triomphé du dragon était si intense qu'il resta encore quelques secondes à le contempler, en continuant à se tenir au manche de l'épée. Enfin, il saisit la main qu'Ehpicia lui tendait, arracha la lame de la roche et se laissa tomber. Elle le hissa au bord de la cavité qui leur avait sauvé la vie, et tous deux admirèrent quelques instants le dragon agitant furieusement la seule patte et la moitié de son énorme tête qui n'avaient pas été prises dans les glaces. Ils se regardèrent alors, aux lumignons des flammèches qui subsistaient de la lampe, et éclatèrent de rire, si fort qu'ils n'entendirent même pas son hurlement étouffé mais vain.


Ils finirent par s'en détourner et firent quelques pas en s'éloignant de l'ouverture, avant de se faire face, toujours hilares. Koopignon avait appris beaucoup de choses ces dernières minutes, en grande partie grâce à Ehpicia, et lorsque le rire fut passé, son envie de la remercier était si forte, et les mots paraissaient si incongrus, qu'il se contenta de la serrer dans ses bras, preuve d'affection qu'elle lui rendit avec un baiser sur la joue.


- Tu l'as fait... Tu nous as sauvés !


Oui, Koopignon avait réussi. Il avait réussi à remporter ce défi, et à ses yeux, malgré tout ce qu'il avait pu imaginer jusqu'à présent, sa foi en lui, qu’elle avait répugné à lui montrer depuis qu’ils se connaissaient, était la meilleure chose qu'elle pouvait lui offrir. C’est ce moment-là qu’elle choisit pour le frapper de son poing sur son épaule.


- Et ça, c’est pour être resté le combattre alors que rien ne t’y obligeait !


Koopignon la regarda d’un air hébété en se massant l’épaule, mais Ehpicia n’avait pas l’air trop sévère. Elle arborait même un petit sourire mi-exaspéré, mi-amusé en coin.


- J’y étais obligé, sinon il aurait continué à nous poursuivre, protesta-t-il. Mais dans tous les cas, merci de t’être obstinée… Si tu ne m'avais pas forcé à t'emmener avec moi, nous ne nous en serions pas sortis.

- Tout le plaisir est pour moi, cher ami.

- Mais tout de même... Le dragon, les chutes de pierres, la voie d'eau, ça commence à faire beaucoup tout ça. Je vais finir par regretter de t'avoir entraînée là-dedans ! J'aurais tout aussi bien pu décider de te tenir tête et de ne pas descendre...

- Et me faire croire qu'il n'y avait pas au moins une personne à qui tu aurais voulu porter secours là-dessous ? lança-t-elle d'un ton sarcastique. Dans ce cas, j'avoue que je ne me serais pas obstinée. Je t'aurais étranglé direct.


Koopignon pouffa à nouveau et Ehpicia l'imita, mais son rire se transforma bientôt en grimace. Il cessa de rire.


- Ehpicia, ça ne va pas ? Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta Koopignon en s'avança vers elle.

- Rien, rien, dit-elle en se détournant, une main sur son ventre rebondi. Je ris tellement que j'en ai mal au ventre, c'est tout.


Mais en voyant qu'elle fuyait discrètement son regard, Koopignon commença à avoir des soupçons. S'en rendant compte, Ehpicia changea de sujet.


- Une minute... Je te vois distinctement et pourtant, nous sommes censés avoir été plongés dans l'obscurité après avoir perdu la lampe.

- Oui... oui, c'est vrai, admit-t-il en constatant cette réalité. On dirait qu'elle vient du côté opposé au gouffre, là-bas... Allez, viens, continuons.


Tous deux se mirent alors à parcourir presque à tâtons ce qui n'était pas une simple cavité, mais bel et bien un passage souterrain. Comment avait-il pu se maintenir quand Byosis avait disparu, aucun des deux ne sut se l'expliquer, mais pour Koopignon cela ne présageait rien de bon. Selon la plus vraisemblable hypothèse, l'eau aurait dû les arrêter ou les tuer depuis longtemps dans leur progression, bien des mètres au-dessus de l'endroit où ils se trouvaient actuellement. Les chances d'échapper à un éboulis étaient également minces. Il détestait admettre cette idée, mais il avait l'impression que ce n'était pas seulement la chance ou l’habileté qui leur avait permis d'en arriver à ce stade. Comme si quelqu’un… leur ouvrait la voie.


Le passage ne cessait de faire des coudes et descendait en pente douce, les amenant à chaque fois un peu plus loin sous terre - et réduisant petit à petit la perspective d'un échec, car la source lumineuse croissait lentement, faiblement, tout en restant lointaine. Leur but se rapprochait sans doute. Koopignon marchait devant, mais se retournait de temps en temps pour s'assurer qu'Ehpicia le suivait bien, et accessoirement pour essayer de la surprendre dans une attitude qui la trahirait. En effet, elle restait courbée en avant, avec une légère moue de douleur tue, et un sifflement était perceptible dans sa respiration.


Au bout d'un moment, Koopignon en eut assez. Il lui fit face avec une telle brusquerie qu'elle sursauta légèrement, mais contrairement à son habitude, elle ne s'en indigna aucunement. Elle se contenta de planter ses yeux dans les siens avec une expression de défi.


- Tu es sûre que tu n'as rien à me dire ? interrogea Koopignon d'un ton sec et courroucé.


Aussitôt, Ehpicia détourna le regard en se renfrognant.


- Koopignon, tu crois sincèrement que je te cache quelque chose ?

- S'il ne se passait rien, tu n'aurais en tête que de retrouver Byosis, en refusant de perdre une seule seconde. Tu aurais donc logiquement dû me rabrouer chaque fois que j'essayais de te parler. Or, au lieu de ça, tu fuis mon regard et mes questions, tu ne dis plus rien, tu ne cherches même pas à te défendre... et ça ne te ressemble pas. Ce qui me porte tout naturellement à croire que oui, tu me caches quelque chose. Alors ?


Mais Ehpicia persistait à nier l'évidence. Sa grimace devenait de plus en plus marquée, sa respiration s’accélérait, et pourtant elle ne disait toujours rien. Refusant de lever à nouveau les yeux, son regard bloqua sur un point qui n'existait que pour elle, derrière Koopignon. Celui-ci perdit patience :


- Bon, tu vas m'avouer ce qui se passe, oui ? De toute façon, c'est le bébé, que tu le reconnaisses ou pas... c'est bien ça ? 


Son silence le rendit furieux, et tout à coup il se retourna et frappa violemment le mur de roche friable de son poing. Ehpicia tressaillit. La douleur lancinante lui transperça les jointures de sa main mais il donna encore deux ou trois coups, de plus en plus forts, en jurant à chaque fois, jusqu’à faire monter les larmes. La respiration saccadée, il lui refit face, les doigts entaillés et tuméfiés.


- Mais c'est pas vrai, pourquoi, POURQUOI donc tu ne m'as pas écouté, je savais que c'était de la folie de t'emmener ! Il ne... ce bébé ne peut PAS venir au monde ici, tu le sais bien !


Voyant qu'elle ne réagissait toujours pas, Koopignon commença à désespérer, mais il ne renonça pas pour autant. Il prit une grande respiration pour reprendre son calme, mais Ehpicia lui passa devant, le laissant bêtement planté là. Il écarquilla les yeux d’incrédulité et se retourna en l’interpellant :


- Ehpicia, mais où vas-tu, bon sens ?

- Koopignon, tu me fatigues, lui répondit-elle sans se retourner. Il faut dire les évidences à ta place. Comment expliques-tu que ce passage existe, que nous ne soyons pas dans le noir total, ou alors enterrés vivants sous une tonne de rochers ? Et la mer aurait dû nous stopper depuis longtemps. Tu n’es pas d’accord ?


Son silence embarrassé tint lieu de réponse. C’est exactement ce qu’il pensait.


- Ce qui veut dire…

- …que quelqu’un veut que nous nous en sortions, compléta-t-elle d’un ton docte.

- Mais qui ? Pourquoi ? Et comment ? Ça doit forcément être quelqu’un de puissant pour nous servir tout un passage souterrain sur mesure, et mon instinct me dit de me méfier de…

- Oublie ton instinct pour une fois et pense à notre survie ! l’interrompit-elle en lui jetant un regard de reproche par-dessus l’épaule, une main sur le ventre. Pour les deux premières questions, je n’en sais rien, et je m’en fiche pas mal à ce stade. Mais pour la troisième, je crois qu’on a la réponse.


Elle pointa ce qu'elle fixait depuis quelques secondes sans discontinuer. Koopignon suivit la direction de son doigt, et son regard tomba sur une surface lisse et miroitante, dont les reflets verdâtres faisaient onduler la paroi tout autour d'eux. Koopignon ne l'avait même pas remarquée.


- Ah, enfin ! Je me doutais bien que...

- Il n'y a pas que ça, l'interrompit à nouveau Ehpicia. Regarde...


Ils s'approchèrent et s'accroupirent, ce qui leur permit de mieux voir la mystérieuse lueur qui les avait accompagnés depuis le puits. Elle paraissait provenir de l'autre bout de ce qui ressemblait fort à un siphon. Les deux compères se regardèrent dans les yeux, mais les mots ne semblaient pas nécessaires pour comprendre ce qui suivrait dans les prochaines secondes. Koopignon, grand habitué de cavernes de toutes sortes et de siphons interminables, et qui n'ignorait rien de leur incroyable dangerosité, finit par murmurer :


- Bon... C'est ce que j'appellerais un danger.


Il y eut un court silence. Puis il reprit :


- Tu sais que rien ne t’oblige à me suivre.

- Je viens. Je ne vais pas rester ici toute seule dans le noir.

- Parce que soit Byosis se trouve de l'autre côté, et j'aurais alors du mal à y croire...

- Moi, non, coupa Ehpicia. Ça fait des lustres que tu crois à des choses insensées, tu ne vas pas me reprocher de le faire à mon tour, pour une fois. Ou bien ?

- Ou bien c'est une impasse et nous nous noyons là-dedans.

- Alors quoi qu'il y ait au bout de ce siphon, ça ne peut être que mieux pour nous tous.


Nouveau silence. Elle avait gardé sa main sur son ventre en disant cela. Puis, méprisant à nouveau ce qui lui faisait perdre du temps, Ehpicia rompit le regard et tendit un pied nu et sale avec lequel elle fit clapoter l'eau, avant de le plonger jusqu'au genou. Koopignon ne sut dire si elle avait tressailli à cause de la chute brutale de température ou d’autre chose, mais fidèle à son habitude, elle passa outre et immergea complètement sa jambe, que l'autre suivit.


Bientôt, le bas de son vêtement vaporeux flottait à la surface, et suivait les mouvements saccadés de son bassin qu'elle exécutait pour garder l'équilibre. Cela ne suffisait cependant pas à camoufler les frissons qui, eux, avaient commencé à traverser son corps tout entier. Koopignon la rejoignit, et lui présenta à nouveau sa solide carapace.


- C'est bon ? Tu t'en sens capable ?

- Je te fais confiance, répondit-elle (comme avant de descendre dans le puits, elle semblait légèrement inquiète mais Koopignon doutait que c'était cela qui faisait trembler sa voix). Préviens-moi simplement lorsque je dois retenir ma respiration.

- Tu sais, Ehpicia…

- Quoi encore ?

- Si être avec Fhelisc ne t’obligeait pas à rester à Byosis, et si on s’entendait mieux, tu aurais fait une superbe coéquipière.


Elle sourit. 


- Bon, tu comptes ou je le fais ?

- À trois... Un... Deux... Trois...


Et ils plongèrent dans l'eau qui, il ne servait à rien de le nier, était véritablement glacée. Koopignon n'en fut guère gêné, cependant. Ni le vent, ni le feu, ni la neige ne lui faisaient peur, et encore moins l'eau que tout Koopa digne de ce nom se devait de maîtriser. Il repensait juste à la tournure que les choses avaient prise en quelques heures à peine : au lieu de goûter au repos bien mérité de l'aventurier en compagnie de son meilleur ami, il se retrouvait à plonger dans une mer qu'il détestait mais qui semblait prendre un malin plaisir à le suivre partout, avec une femme sur le point d'accoucher accrochée à son dos, pour tenter de retrouver Byosis qui avait peu de chances de faire encore partie de ce monde. Et tout ça après avoir échappé, grâce à une voie d'eau qui aurait dû les tuer, à un dragon mortel dans un puits friable et sans fond. 


Il se rappela, au moment de commencer à battre des pieds avec vigueur, le défi lancé par Ehpicia. Trouve le moyen de nous sortir de là. Il eut la soudaine impression qu’Ehpicia avait bien plus en tête que le dragon qui les pourchassait à ce moment-là. Pensait-elle à tout le reste ? Si c’était le cas, le défi ne faisait que se prolonger dans le siphon, dans ce qui pouvait être des proportions vertigineuses que même lui n’avait jamais connues. Et il ne l’admettrait jamais, mais cela le terrifiait plus que ça ne l’excitait. Mais surtout, ça le touchait profondément qu’Ehpicia elle-même l’en pense capable. Car même s’il s’y était préparé depuis toujours, ce n’était absolument pas son cas.

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