Paper Mario : le Soleil Noir
Cela faisait des heures maintenant que l’ennemi avait débarqué à Byosis. Les soldats d’Afraléfic ne disposaient guère d’esprit stratégique et se contentaient de se lancer tête baissée (pour ceux qui en avaient une), et les habitants de Byosis parvenaient à les repousser sans cesse, non sans peine cependant. Et s’ils avaient l’énergie et la cohésion, et l’expérience pour une partie menée par une Népé T redoutable qui frappait avec la justesse d’un aigle, les armées de l’ombre avaient le nombre, s’enchaînant en des vagues incessantes, qui certes étaient défaites les unes après les autres, mais parvenaient à faire quelques victimes de leur côté à chaque fois, diminuant les forces déjà trop modestes des habitants de la ville ensevelie. Et s’ils continuaient à ce régime d’usure, Byosis ne tarderait pas à tomber.
Merlune faisait de son mieux pour les aider. Ces ombres, il les connaissait d’une certaine manière, il y était né, et l’aura sombre d’Afraléfic à laquelle s’ajoutait le manque de lumière naturelle des lieux souterrains le rendait particulièrement puissant ici. Mais c’était sans compter Ehpicia qui ne restait jamais loin de lui et qui, bien que dépourvue de pouvoirs particuliers, combattait avec une fougue impressionnante et même un peu effrayante pour une mère qui venait d’accoucher.
Ils formaient même un tandem très efficace tous les deux : il condensait la pénombre autour de leurs ennemis, si densément que même les flammes vertes n’arrivaient pas à briller au-delà. Ehpicia en profitait pour les achever de son ombrelle (rendue beaucoup plus résistante grâce à la magie de Merlune) qui fracassait l’obscurité solidifiée en mille cristaux et eux avec. Ou elle ouvrait l’ombrelle pour se protéger de rafales de feu ou de lasers, puis se baissait instinctivement pour éviter l’énorme quartier de lune bleu-gris que Merlune avait généré autour de lui et lancé en tournoyant comme un énorme boomerang sur la rangée de monstres qui suivait derrière.
- Bien joué, Ehpicia ! lui cria-t-il après un nouveau succès. Prête pour la prochaine…
Mais quelque chose l’avait interrompu. Il sentait une nouvelle vague venir du fond. Mais une vague qui ne ressemblait à aucune autre. Beaucoup plus rapide, puissante, et d’une autre nature que la noirceur infecte qui infestait le monde et s’écrasait sans relâche sur Byosis comme les vagues d’une tempête. Avant qu’il ait eu le temps de s’habituer, elle passa au-dessus d’eux comme l’ombre menaçante d’un vautour et se logea quelque part dans Byosis. Dans la maison de Mavila, plus précisément. Où se trouvait Nuyajah, en compagnie de Tousso T.
Ehpicia croisa le regard de Merlune et blêmit. D’une manière ou d’une autre, elle l’avait senti aussi, ou lu dans son regard, ou les deux. Sans un mot, elle laissa là le champ de bataille et fonça vers la maison, en passant devant Népé T qui repoussait un cercle de squelettes avec un tourbillon de pieds et de poings en pivotant sur son chapeau à pois orange. Entrant en trombe dans le salon, elle se fraya un chemin entre les blessés de la bataille qui s’accumulaient et dont les autres soigneurs s’occupaient fébrilement, monta les marches quatre à quatre en ignorant les exclamations de surprise, ouvrit la porte de la chambre et… effectivement, Grach se trouvait là, le dos tourné, contemplant tranquillement le berceau où Nuyajah dormait paisiblement, entouré d’un cercle protecteur de petites étoiles bleues et blanches que Merlune avait érigé pour sa protection. Tousso T gisait évanoui dans un coin de la pièce.
- Remarquable enfant, dit-il de sa voix grave et traînante. Comme l’a sous-entendu ton ami le voyant, elle et ses descendantes sont promises à un grand avenir. Il est juste dommage qu’il se trompe complètement au sujet de cette grandeur. Les voyantes et voyants ont tort sur beaucoup de sujets en règle générale, de toute façon. Ça va de pair avec leur conviction intime et profondément erronée qu’ils œuvrent pour le bien de ce monde. Mavila, Merlune, et surtout ton cher Fhelisc, tous ont essayé de nous mettre des bâtons dans les roues. Mais bien sûr, tous échoueront quand le moment ultime sera venu. Et aucun ne pouvait prévoir que ta chère fille me serait utile pour ça, naturellement.
- Je te préviens… Touche à un seul de ses cheveux, et je te tue ! gronda Ehpicia.
À ces mots, Grach lui fit face, son visage grisâtre fendu d’un sourire argenté.
- La toucher ? Par tous les astres, pourquoi ferais-je une chose pareille ? Quel genre d’oncle serais-je dans ce cas ?
Les yeux d’Ehpicia s’écarquillèrent d’incrédulité. Pendant un instant, les dernières paroles de Grach gâchèrent quelque peu les airs menaçants qu’elle tentait de se donner.
- Son oncle ? Mais…
- Étrange, comme les choses se passent, n’est-ce pas ? Fhelisc et moi sommes même jumeaux, pour tout te dire. Bien que nous n’ayons pas consommé d’amour fraternel l’un pour l’autre, je te l’accorde...
- Il n’a pas… Il ne… Tu mens ! babutia Ehpicia. Je le saurais, s’il avait un frère !
- Vraiment ? répliqua Grach d’une voix doucereuse. Il t’aurait caché son lien de parenté avec moi ? Tout à fait inimaginable ! Sérieusement, sois réaliste, très chère. Nous savons parfaitement tous les deux qu’il y a certaines choses qu’il ne te disait pas. En fait, il ne te disait pas grand-chose. Sois tranquille, cependant, ajouta-t-il en lui tournant de nouveau le dos. Il ne pouvait te prévenir de mes plans pour ma douce nièce, vu qu’il les ignorait. Ne t’en fais pas, je ne serai pas long.
- Même pas en rêve !
Revenue de sa surprise, Ehpicia agrippa un vase de verre bleuté sur l’étagère de bibelots la plus proche et le fracassa de toutes ses forces contre le crâne chauve de Grach, qui vacilla et tomba de côté contre une autre étagère au milieu des débris. Ehpicia en profita pour se mettre entre le berceau et lui, l’expression flamboyante de défi, son ombrelle rose levée comme une épée.
Loin de paraître sonné par le choc, Grach se passait tranquillement la main sur le crâne, à l’endroit où le vase l’avait coupé. Il contempla le sang sombre qui tâchait ses doigts aux longs ongles noirs, et sans se départir de son calme, murmura comme s’il s’adressait à sa main :
- Ah… L’amour maternel, la jeune mère prête à tout pour sauver sa progéniture, l’entrave aux menaces extérieures par excellence. Fhelisc et moi en avons autant été privés par la volonté de cette insupportable fauteuse de trouble, Mavila. Curieusement, nous nous en sommes bien passés tous les deux, et je m’en passerai également aujourd’hui car elle ne sera pas une entrave pour moi, que tu le veuilles ou non.
- Tu ne m’intimideras pas, monstre ! Ne t’approche pas d’elle ! Qu’est-ce que tu veux à ma fille ?
Grach perdit brusquement son sourire. Il avait maintenant un regard qui ressemblait à de la triste surprise pour elle, comme si elle avait été une amie qui l’aurait trahi et heurté en le frappant avec ce vase.
- Tu es à ce point convaincue que je lui veux du mal ? Ce n’est pas le cas. Je vois qu’il est vain et futile de tenter de te convaincre. Tes sens et ton intelligence que l’Univers t’a donnés sont depuis longtemps corrompus, diminués, pourris (il fronça le nez d’un air dégoûté, comme s’il avait senti un bref instant une odeur pestilentielle) par ton infortunée rencontre avec mon frère dans une ville à son image, écœurante de nobles sentiments fourvoyeurs... Alors tu me pardonneras ma brusquerie mais...
Des nuages de fumée grise et noire se matérialisèrent dans les airs et à ses pieds, et des racines et des feuilles noires en sortirent. Elles se tortillèrent et happèrent Ehpicia qui lâcha l’ombrelle et se retrouva plaquée et clouée contre le mur, loin du berceau.
- ...je n’ai pas de temps à perdre avec toi. J’ai une affaire imminente qui m’attend en bas et comme je t’ai dit, ni l’amour maternel ni aucune autre mièvrerie ne jouera le rôle de bâton dans mes roues.
- Pas si vite, tu as un autre bâton qui arrive, dit une voix derrière lui.
Merlune était apparu sur le seuil de la porte. Grach se désintéressa complètement d’Ehpicia et il sourit de nouveau, mais un sourire franchement mauvais cette fois, carnassier même, marquée par le même dégoût que tout à l’heure.
- Tiens, le voyant a abandonné son poste ! Tout ça pour venir protéger une enfant dont nous sommes d’accord sur le potentiel et la destinée, la protéger d’un danger que je ne suis pas. Tu vois, voyant, c’est une des raisons pour lesquelles je vous méprise tant, vous n’êtes pas fichus de pousser votre idéal du bien et de la noblesse jusqu’au bout. Vous ne vous rendez simplement pas compte que, plus encore que les liens familiaux, vos dons sont une offense à la neutralité et au libre-arbitre. Ils transforment le quidam en loque veule, incapable de se débrouiller seul et de chercher son chemin par ses propres moyens. Au lieu de les laisser évoluer sans aide extérieure, de se durcir et de se passer d’un besoin artificiel de tisser des liens qui les empêchent de vivre l’individualité absolue, la richesse extrême de sa vierge nature. Rassurez-vous, ça n’a rien de personnel… Vous tuer ou pas m’est indifférent, mais si vous opposez une résistance, j’y serai d’autant plus décidé. RIEN n’empêchera mes plans de se dérouler… et vous le savez, comme moi et tous ceux de votre espèce, vous l’avez vu dans l’Hyperplan.
- Me tuer pourrait avoir de fâcheuses conséquence pour toi, l’avertit Merlune. Et ça aussi, nous l’avons vu tous les deux !
- Alors qu’il en soit ainsi ! Il n’y aura qu’une fin possible, inexorable… et la fin sera comme le début !
Sa main droite disparut et fut remplacée par une volée de branches dangereusement pointues. Merlune se retourna gracieusement et fit apparaître un croissant de lune de sa nuque à ses talons similaire à celui de tout à l’heure, laissant les pointes des branches se planter dedans. Il fit un autre demi-tour et brisa le croissant dans le sens de la longueur, écartant les branches. Mais déjà, Grach était en train d’arracher sans les toucher les pages d’un livre sur une bibliothèque et les lança à Merlune comme une rafale de lames de rasoir.
Le voyant comprima à distance les feuilles en boules qui s’imbibèrent d’une substance noire ressemblant à de l’encre, et elles s’écrasèrent contre l’étagère derrière lui avec des bruits mous. Il envoya les deux morceaux de quartier de lune sur Grach qui les évita aisément en crachant un torrent de matière entre le gris et la nacre, sous les yeux et les cris angoissés d’Ehpicia, toujours clouée au mur. Merlune le bloqua avec un bouclier d’étoiles irisées, grimaçant de douleur à l’impact, et s’efforça d’enfermer la puissance du jet en une sphère qu’il fit imploser. Il se remit sur ses gardes, mais Grach attaquait déjà de nouveau avec une dextérité et une aisance effrayantes. Merlune sentit le désespoir monter en lui. Pas parce qu’il savait qu’il allait perdre et le payer de sa vie, mais parce qu’il avait l’horrible et vertigineuse impression de perdre avec mille ans d’avance.
***
C’était comme les feux d’artifice des Fu-Fuz, cette espèce cousine des Bob-Ombs que Koopignon avait rencontrée très loin en Orient... mais à des proportions décuplées, légendaires même. Ce n’étaient pas des boules de lumières qui explosaient innocemment et se dissipaient l’instant d’après ; c’étaient des déflagrations, des gerbes, des éclairs de tous les éléments de ce monde, qui se multipliaient, se téléscopaient et rebondissaient sur les murs d’un espace dont l'exiguïté rajoutait encore au chaos et à la confusion. Même Maraboo, qui pourtant était la plus puissante et la plus surnaturelle des quatre, n’avait jamais contemplé, encore moins contrôlé, un tel niveau des forces de la nature qu’ils déchaînaient contre leur ennemie. Le plus étrange, c’était que leur manipulation était tout à fait instinctive, et semblait obéir à leurs esprits plutôt qu’à leurs gestes. Comme ils étaient quatre avec leurs esprits littéralement soudés, ils se protégeaient et s’alertaient mutuellement entre chaque attaque, souvent de justesse.
Malheureusement, Afraléfic leur opposait une résistance féroce et parfaitement réciproque. Avec ses deux visages (le sien et celui de Fhelisc) toujours tordus de rage de voir de simples mortels lui tenir tête, elle bloquait leurs attaques de ses immenses mains ou les annulait avec un élément opposé, et ajoutait les siennes propres que le groupe pouvait tout juste éviter avant de repartir à la charge. Elle ne leur laissait aucun répit, ce qui les contraignait à concentrer autant leurs attaques sur ses mains que sur son corps, et quand ces dernières étaient détruites, elle les faisait invariablement repousser peu de temps après, ou les remplaçait par cet horrible parterre de mains plus petites qui essayaient de leur attraper les pieds et de les étrangler sous terre.
Les Gemmes Étoile, elles, changeaient sans cesse de camp, ne s’attardant ni dans l’un ni dans l’autre et jamais toutes en même temps. Elles ne faisaient pas mine de changer de comportement, en bien ou en mal. Depuis des heures (ou des jours, le temps qui s’allongeait perdait toute signification ici) que cet échange de coups durait, si les quatre héros et héroïnes accomplissaient l’exploit légendaire de se défendre contre le démon le plus puissant et hostile que leur monde ait jamais connu, prendre l’avantage semblait en revanche impossible, ne parvenant pas à lui infliger suffisamment de dommage pour la faire ployer (car les Gemmes lui redonnaient continuellement de l’énergie à elle aussi). Tant qu’elle possèderait Fhelisc, auquel elle s’agrippait comme un parasite à sa victime derrière sa cage thoracique démesurée, la situation resterait dans l’impasse. Et plus les coups pleuvaient, plus une subtile tension s’insinuait dans leurs corps, leur faisant craindre que l’afflux d’énergie finirait par les briser comme du bois sec sous un coup de hache. Mais le pire, c’est que son influence maligne continuait de se déployer au-dehors, et si le groupe n’en finissait pas au plus vite, il ne resterait bientôt plus rien ni personne à sauver.
« Qu’est-ce qu’on fait ? finit par demander Marmo T d’une voix plaintive en lançant une rafale typhonienne qui plaqua le démon contre un mur mais qu’il ne put maintenir très longtemps . Nous avons tout essayé, mais impossible d’en finir avec elle. »
« Nous devons continuer ! cria Koopignon, les mâchoires serrées aussi bien dans sa tête qu’en vrai, pendant qu’il générait une énorme vague d’un mouvement de son épée pour noyer les nuages toxiques que leur envoyait Afraléfic. Il y a forcément quelque chose qui nous échappe, un angle d’attaque que l’on n’a pas encore testé ! »
« Koopignon, tu sais d’expérience que nous avons tout essayé, trancha froidement Maraboo, pendant que ses yeux crachaient une fournaise rose sur une des mains de son ex-Reine. Cela ne sert à rien. Je crains que nous soyons coincés ici jusqu’à la fin des temps… »
« Et pourtant, ça ne peut PAS continuer ainsi jusqu’à la fin des temps, interjecta Goombulle, tout aussi catégorique, entre deux énormes rochers qu’elle expédiait contre à cage thoracique de l’ennemie. Reculons d’un pas et réfléchissons. Depuis le début, nous nous évertuons à la détruire, et cela ne donne rien. »
« Et alors ? »
« Alors, il est clair que ce n’est pas un pouvoir que les Gemmes peuvent nous conférer, sinon, la question aurait été statistiquement déjà réglée depuis longtemps avec la bonne stratégie. Afraléfic est autant déterminée que nous à rester en vie que nous à l’écourter. »
« Où veux-tu en venir, Goombulle ? »
« Et si… déclara-t-elle d’une voix hésitante. Si, plutôt que de la tuer, nous essayions… autre chose ? »
Un silence mental accueillit cette proposition, pendant laquelle Maraboo condensa la vapeur de la salle devenue moite par tant d’efforts et de mouvements et généra une nuée de gros flocons glacées et pointus comme des étoiles de Ninji qu’elle projeta sur le démon.
« Qu’est-ce que tu suggères ? s’enquit Koopignon, à mi-chemin entre le sarcasme et l’agacement. Négocier avec elle ? Je vois ça d’ici : Dis donc, Afraléfic, ce n’est pas très correct de vouloir faire main basse sur tout sans demander la permission de personne, alors promis, tu en auras la moitié, mais attention, tu ne tues plus personne et tu traites bien tes esclaves, hein ? Et tu nous laisses les fins de semaine, faut bien se reposer quand même ! »
« Ne dis pas de bêtise, Koopignon. (Ce dernier pouvait cependant voir son sourire en coin en plus de le sentir dans sa tête.) Ce que je voulais dire, c’est que la mort n’est pas la seule chose qui peut empêcher quelqu’un de continuer à tout détruire. N’ai-je pas chassé Maryline des Bois Insolites sans la tuer ? »
À ce moment-là, une nuée de débris rocheux arrachés à un mur ratèrent Afraléfic de peu et heurtèrent le trône jusque-là miraculeusement épargné et resté debout au fond de la salle. Il tomba sur le côté, révélant une ouverture rectangulaire dans le mur, à peine assez grande pour permettre à Marmo T de passer. Et aussitôt, un souffle malsain qui n’avait rien à voir avec le combat actuel s’en échappa et les frappa comme une gifle.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Marmo T en écarquillant les yeux.
« Ça, répondit calmement Maraboo, c’est la réponse des Gemmes à la suggestion de Goombulle. »
« Quelle puanteur ! s’écria Koopignon avec une grimace. On dirait que le monde lui-même est en train de pourrir là-derrière. »
« À peu de choses près, c’est ça. »
« Attends… dit soudainement Marmo T qui parut se souvenir de quelque chose. Est-ce que c’est là où… où Mavila… ? »
Afraléfic profita de cette distraction pour le gifler d’une de ses énormes mains en l’envoyant valser d’un bout à l’autre de la salle du trône comme on lance un bout de bois. Il ralentit le choc avec le mur d’un coussin d’air et rejoignit vite le reste de l’équipe.
« Tu nous expliques à quoi tu penses, Marmo T ? » lui demanda Koopignon.
« Goombulle et moi savons déjà ce qu’il veut dire, Koopignon. Je l’ai senti il y a quarante-neuf ans et Merlune leur a déjà raconté les conséquences à tous les deux avant de venir à Byosis. »
« Il y a quarante-neuf ans… Quand Mavila est née, donc. »
« Exactement, c’est ce qu’il y a là en-bas qui a provoqué ça, et c’est peut-être ce qui va nous permettre d’en finir. »
« Mais comment ? »
« On n’a pas le temps de discuter, cria Marmo T. Allons-y ! »
« Marmo T ? NON, pas encore ! Nous devons travailler de concert ! »
« Et quoi que tu veuilles tenter, nous ne savons pas si ça va marcher ! »
« Douter, c’est déjà se rendre à moitié… et hésiter, c’est déjà mourir à moitié ! Alors moi, je n’hésite pas et je tente quelque chose ! »
Le Toad herculéen, les trois autres le sentaient, était trop pressé d’éviter le sort de sa mère à d’autres innocents. Incrédules, ils le virent foncer vers la démone qui arborait maintenant un rictus narquois, comme si elle avait deviné la lente mais inexorable issue d’un combat prolongé. Il plongea, sauta, évita ses attaques mais, étrangement, ne se servait pas des Gemmes qui revenaient vers lui, et laissait celles-ci retourner auprès de l’ennemie. Lorsqu’il fut à son niveau, à l’étonnement général, il tenta de pousser le corps immense d’Afraléfic vers l’ouverture secrète. Cette dernière éclata de rire sans bouger d’un centimètre, le repoussa et fit tournoyer les Gemmes autour de lui en un tourbillon d’énergie noire, en y ajoutant des nuages de fumées toxiques. Marmo T garda une expression de défi, mais il ne put retenir un long hurlement de douleur quand les éléments combinés commencèrent à lui arracher des morceaux de chair de son corps.
« MARMO T ! »
Le fantôme, le Koopa et la Goomba virent avec horreur comment le si solide Toad était en train de se désintégrer sous leurs yeux. Lorsqu’il fut à moitié réduit à l’état de squelette, il tomba, genou à terre… mais les Gemmes avaient épuisé leur inclination passagère vers Afraléfic, et le tourbillon élémentaire s’estompa. Déjà, elles réparaient grossièrement les horribles plaies du Toad, qui se remit debout, et lâcha à son tour la puissance combinée de toutes les Gemmes qui étaient maintenant de son côté. Un énorme faisceau d’une couleur dorée heurta Afraléfic de plein fouet et, enfin, la fit reculer de plusieurs mètres, en direction de l’entrée du passage. De nouveau, les Gemmes basculaient, et Marmo T, encore couverts de plaies à moitié guéries seulement, allait sans doute succomber au tourbillon dévastateur qui se formait autour de lui cette fois-ci…
Koopignon le poussa de côté juste à temps et endura à son tour cette atroce agonie mais, comme Marmo T, tint bon et retourna les Gemmes contre le démon en la faisant s’engouffrer dans l’espace réduit dans lequel ils se précipitèrent - non sans tituber pour Koopignon et Marmo T. Pendant que Maraboo endurait le tourbillon à son tour, Koopignon vit qu’ils se trouvaient dans un escalier exigu, tellement long et actuellement encombré qu’ils n’en voyaient pas la fin. Et chaque fois que l’un ou l’une des quatre protégeait les trois autres, Afraléfic reculait de plusieurs mètres. Peut-être était-ce un effet de leur imagination, mais plus ils descendaient, plus l’espace-temps paraissait trembler et se tordre, et l’expression d’Afraléfic semblait davantage se partager entre une rage intense et une terreur indicible.
Goombulle… Marmo T… Koopignon… Maraboo… et de nouveau Goombulle… Cette dernière leur faisait retenir leur souffle, car menue comme elle était, les trois autres craignaient de la voir se vaporiser sous leurs yeux. Mais elle tint bon autant qu’eux et tout à coup, le sol redevint plat sous leurs pieds. Ils avaient atteint le bas de l’escalier. Derrière Afraléfic, une autre porte. Et derrière cette porte, quoi que ce fût, c’était la fin.
***
Dans la maison de Mavila, Merlune et Grach continuaient de s’affronter. Le voyant était sur la défensive et n’osait pas livrer toute la puissance de ses pouvoirs, de peur de toucher le berceau de Nuyajah ou sa mère, toujours immobilisée. Grach, lui, semblait s’en moquer, vu le sourire narquois qu’il exhibait en déchaînant les attaques. Le voyant peinait à les bloquer, n’ayant jamais vu de tels pouvoirs, et avait encore moins le temps de contre-attaquer. La pièce était maintenant sens dessus dessous, en grande partie à cause des livres que Grach déchirait par la pensée et dont il expédiait les pages à intervalles réguliers pour tenter de mettre Merlune en pièce. Étrangement, le reste de la maisonnée, avec les blessés et leurs garde-malades au rez-de-chaussée, n’entendirent ni ne remarquèrent rien - la magie des attaques était telle que le boucan qu’elles provoquaient se cantonnait à la chambre.
- Dis-moi, voyant… demanda Grach à brûle-pourpoint. Aimes-tu les livres ?
Le démon fit voler le livre blanc incrusté d’un soleil noir que Merlune avait vu tout à l’heure. Ce dernier blêmit lorsqu’il s’ouvrit et que la première page fit mine de se déchirer.
- Noooooooon !
Il bondit en avant à une vitesse surnaturelle, et un instant plus tard, il tenait le livre des deux mains, le regard baissé vers la branche tordue et grisâtre qui lui transperçait la poitrine de part en part.
- Mourir pour un livre… souffla Grach avec un sourire féroce, son visage à trois centimètres de celui de Merlune. Seuls les voyants peuvent tomber aussi bas !
La branche se retira en se métamorphosant abruptement en son bras et sa manche vaporeuse d'origine, et Merlune retomba à terre avec un bruit sourd. Une flaque de liquide pailleté recouvrait déjà le plancher en grandissant.
- NON !
Le hurlement d’Ehpicia, toujours clouée au mur, précéda les larmes de chagrin et de rage à l’adresse de Grach. Celui-ci éclata de rire.
- Pourquoi pleurer ainsi ? C’est un voyant, il sera réincarné en plusieurs autres à partir de maintenant ! Bon, ce n’est pas tout ça, mais j’ai assez perdu mon temps ici, et j’ai une affaire urgente qui m’attend ailleurs. Vient le temps pour moi de dire au revoir à ma nièce.
Malgré les protestations de sa mère, Nuyajah fut soulevée de son berceau avec une délicatesse inattendue de la part de Grach, qui lui posa un regard étrangement tendre tandis qu’il lui chantonnait un air inaudible. Il se pencha alors et, traversant sans difficulté la ceinture d’étoiles protectrice autour du nourrisson, il lui déposa un baiser silencieux sur le front. Il la reposa avec précaution dans son lit. Nuyajah n’avait pas bronché une seule fois.
- Belle vie à vous, princesses !
Et trois secondes plus tard, Grach s’était volatilisé, ainsi que les feuilles noires et pointues qui retenaient Ehpicia clouée au mur. Elle s’agenouilla maladroitement auprès du voyant qu’elle retourna sur le dos, contre ses genoux, le regard mouillé de larmes fixé sur l’ouverture béante de sa poitrine.
- Ehpicia… Avant de partir, je dois te dire quelque chose. Ta fille…
Il toussa bruyamment, puis se reprit.
- Nous allons gagner cette bataille aujourd’hui, mais l’issue des guerres à venir dépendra de ce que je m’apprête à te dire. Il est crucial que tu saches, pour que tu fasses ce qu’il faut le moment venu…
- Je… D’accord Merlune, je vous écoute, répondit Ehpicia en reniflant.
- Il viendra un jour où ta fille… te demandera d’où est-ce que vous venez, elle et toi. Et ce jour-là, tu devras lui dire la vérité - toute la vérité. Tu sais comment ne rien dire peut faire des dégâts. Et surtout, ce jour-là, tu devras l’encourager dans sa décision, quelle qu’elle soit.
Malgré le chagrin et les larmes, Ehpicia fronça légèrement les sourcils. Mais bientôt, elle vit que le corps de Merlune brillait légèrement et s’évaporait rapidement à ses pieds. Sa fin approchait. Elle ne put s’empêcher de faire part de ses objections, cependant :
- Si elle décide de repartir là-bas… Je ne sais pas si j’en serais capable. C’est beaucoup trop dangereux, Merlune… Ma sœur l’attendra de pied ferme et...
- C’est précisément ce que j’attends d’elle, avec des parents pareils, répondit Merlune (sa voix se perdait en échos, et son corps était déjà à moitié transparent).
- Et... si elle en meurt ? Ou si elle décide de rester ici avec moi ?
- Je n’ai aucun doute que son cœur prendra le bon chemin et lui donnera la force nécessaire. Après tout, elle est l’héritière légitime du royaume… et mes prédictions se vérifient toujours… toujours… toujours…
Le dernier mot se répéta en écho, s’amplifia, puis s’évanouit, et Merlune acheva de disparaître dans le néant, laissant Ehpicia seule, toujours agenouillée, effondrée au milieu des décombres et des pages arrachées. Mais avant que le voyant ne la quitte, elle aurait juré le voir regarder par-dessus son épaule et tendre un bras, comme si une personne invisible derrière elle allait lui tendre le sien pour l’aider à se relever. Elle resta silencieuse pendant que Tousso T reprenait connaissance, ne se rendant pas immédiatement compte que malgré tout le fracas, le berceau avait été complètement épargné et que Nuyajah dormait profondément.
***
Ce qu’ils voyaient défiait les sens et la raison. Derrière la porte qui s’ouvrit en trombe, ne logeait rien de palpable. Rien qu’une sorte d’éther violet sombre d’une taille indéfinissable, à une distance incalculable, sur lequel poser les yeux était douloureusement tortueux pour le cerveau. Et pourtant, ils surent aussitôt qu’ils se trouvaient devant la brèche dans l’Hyperplan, qui s’était ouverte il y a quarante-neuf ans à la naissance de Mavila. La brèche par laquelle Afraléfic, à force de recherche et d’étude de la puissance des étoiles, avait trouvé le moyen de se faufiler pour envahir leur monde avec son armée, telle la reine d’une colonie d’insecte qu’elle avait pondue sous une plaie incurable.
Et la voilà qui se trouvait au milieu de cette brèche au-delà de l’espace et du temps, en équilibre entre la réalité physique et l’inconnu quantique. Les quatre camarades sentirent les bords immatériels de la brèche frémir au rythme des Gemmes Étoile qui tournoyaient maintenant furieusement en un cercle parfait, avec eux d’un côté et Afraléfic de l’autre. Koopignon, qui venait d’endurer la dernière déflagration dévastatrice, était tombé à genoux après avoir frôlé l’oblitération pour la dixième ou trentième fois, les trois autres légèrement en retrait. Relevant la tête, il vit que les Gemmes étaient comme saisies de spasmes, tandis qu’elles essayaient frénétiquement d'agripper les bords de la brèche. Il eut la vision fugitive de doigts qui titillaient le bord d’un vieux papier peint dont les bords ne demandaient qu’à être arrachés.
- Insolente vermine ! vociféra Afraléfic.
Aucun des quatre n’y prêta attention.
« C’est le moment ! Tous en même temps… MAINTENANT ! »
À leur humble commandement, les Gemmes ne se firent pas prier et le rayon doré emplit aussitôt la salle, mais en plus de repousser Afraléfic vers l’arrière, il colmata le bord de la brèche, qui se mit à rétrécir. Les mains gigantesques de la reine s'agrippèrent frénétiquement à leur tour, mais c’était comme essayer de saisir de la fumée. Au moment où le cercle semblait se rapetisser suffisamment pour la faire basculer complètement de l’autre côté, cependant, quelque chose d’invisible bloqua le processus. C’était le corps de Fhelisc, à moitié sorti de l’enveloppe d’Afraléfic. Elle s’y accrochait encore fermement comme une méduse à sa proie, pendant que lui restait plaqué contre la frontière invisible entre les deux mondes.
- Vous ne pouvez pas m’enfermer… souffla l’affreux faciès pointu d’Afraléfic, derrière le visage angélique de Fhelisc. Son âme me rattache... à ce monde... Si tu veux sceller la mienne... tu devras le tuer.
« Qu’est-ce qu’on fait, camarades ? »
C’était Koopignon qui avait posé la question, mais un sentiment d’horreur l’avait glacé. Il sentait ce qu’ils devraient faire, aussi bien dans la voix d’Afraléfic qu’au fond de leurs esprits partagés. Il sentit malgré lui dégainer son épée et la pointer droit vers le cœur de Fhelisc, mais il n’esquissa aucun mouvement après ça.
« Non… non. Certainement pas ! »
« Tu sais que c’est le seul moyen ! Tu n’as pas le choix… Fais-le, ou tous nos efforts auront été vains ! »
Fhelisc le fixait. Il avait encore une fois cette étrange expression. Koopignon essaya de la déchiffrer. Il n’y lisait aucune frayeur, ni angoisse, ni surprise, ni déception pour son ami. Pas de douleur ou d’effroi d’avoir été possédé, aucun soulagement d’en être quasiment libéré. Il semblait plutôt dans un état d’attente polie et paisible. Une larme coula sur leur joue, en même temps.
« Ai-je le choix, Fhelisc ? »
« Un grand ami m’a assuré autrefois… On a toujours le choix. »
« Koopignon ! Le rayon s’affaiblit, nous n’aurons pas de seconde chance ! »
En effet, le cercle d’or commençait à vaciller, les Gemmes à tourner bizarrement comme pour hocher la tête. Mais Koopignon était comme hypnotisé par les yeux de Fhelisc. Il détacha alors son regard et contempla son épée comme si c’était la première fois qu’il la voyait.
« C’est tout ce que je suis ? Un outil froid et mortel, comme cette épée, capable de tuer son meilleur ami ? Qu’est-ce que je vaux, sans elle ? »
« Toi seul sais. Avec, tu es le parfait aventurier. Mais sans… »
Fhelisc ne termina pas sa phrase. Il se contenta de sourire en silence. Koopignon l’observait de nouveau comme s’il n’en croyait pas ses oreilles. Brusquement, il jeta son arme par terre.
« Qu’est-ce que tu fais ?? »
« ...je ne suis qu’un Koopa ordinaire… un… »
« ...un héros, Koopignon. Pas besoin d’être extraordinaire. Un héros ne transperce pas son meilleur ami, même pour sauver le monde. Il lui laisse… »
L’épée se mit à vibrer sur le sol. Fhelisc souriait toujours. Puis brusquement, il ferma les yeux et pencha la tête vers l’arrière en ouvrant grand la bouche, et au même instant, comme si elle avait soudainement acquis une volonté propre, l’épée bondit du sol et se logea en plein cœur, le transperçant de part en part.
« ...le faire lui-même. »
Derrière Fhelisc, Afraléfic hurla. Ou était-ce lui ? Ou Koopignon ? Ou quelqu’un d’autre, à des centaines de kilomètres ou d’années de là ? Fhelisc souriait toujours. En fait, être transpercé semblait provoquer chez lui un bien-être divin, qu’il conserva lorsque son corps se vaporisa brusquement. Privée de son dernier grappin, la forme démoniaque d’Afraléfic fut aspirée dans la déchirure béante de l’espace-temps et, une fraction de seconde plus tard, elle se refermait comme un piège à loup avec les Gemmes à son bord, pour ne laisser qu’un sarcophage de pierre étroitement scellé derrière elle.
La fermeture dégagea le souffle d’une explosion dorée et indolore qui les repoussa à travers le palais, sans même toucher terre, accompagnés des Gemmes. Toutes les pièces et escaliers défilèrent à une vitesse vertigineuse, en un film qui lui était trop familier.
- Koopignon, je te dois des excuses. J’ai eu tort de te décourager de sortir. J’ai tant voulu te garder à l’abri du danger que je t’y ai poussé sans le vouloir... Je comprends maintenant. Parler à tes professeurs m’a ouvert les yeux. Tu es fait pour suivre ton propre chemin, pour ne suivre aucun autre ordre que les tiens. Pardonne-moi, Koopignon… Ton vrai père aurait sans doute compris…
- C’est TOI, mon vrai père ! protesta Koopignon avec toute l’énergie de son indignation. Pas celui qui s’est laissé mourir en te demandant de le remplacer pour des responsabilités que tu n’avais pas demandées !
- Tu es trop indulgent, Koopignon. C’est peut-être le signe que j’ai réussi en tant que père, après tout… J’aurais juste voulu comprendre que je te protégeais trop...
- Écoute… Tu n’as peut-être pas été parfait, c’est sûr. Tu es tellement angoissé qu’il m’arrive quelque chose que tu fais comme si je n’avais pas grandi, tu étais trop pris par tes responsabilités dans Byosis pour me discipliner correctement au point de reléguer ça à Bombonneau, tu t’excusais même de me gronder parce que… parce que quoi, tu ne te sentais pas légitime ? Mais je suis loin d’être un fils parfait moi aussi. Je t’ai désobéi, j’ai menti, je te blâmais pour la simple raison que tu me demandais de respecter les lois de la ville pour notre sécurité. Et pourtant, tu m’as donné tout ce dont j’avais besoin, sauf une chose…
- Laquelle, mon fils ?
- Tu viens de me la donner à l’instant. Ta bénédiction pour parcourir le monde comme ça me chante.
Le Komte parut sur le point d’éclater en sanglot encore une fois et étreignit soudainement son fils dans les bras.
- Oui, tu l’as. Merci, mon fils, merci. Merci de m’avoir fait comprendre que j’ai été un bon père. C’était mon vœu le plus cher. Ça fait vingt ans que je me posais la question… que j’en perdais le sommeil…
Koopignon se sépara doucement de lui avec un sourire gêné.
- Tu as simplement fait ce qu’il fallait. Tu as voulu me protéger comme un père digne de ce nom. J’aurais voulu comprendre ça plus tôt moi aussi. Mais tu ne t’es pas contenté de ça, tu as fait pareil avec le reste de la ville. Et s’il y a bien une autre preuve que tu as réussi, c’est que tu m’as donné l’envie de suivre tes traces, et je l’espère un jour, devenir un aussi bon protecteur de notre ville que toi tu l’as été. Tant pis pour l’exploration.
- Ah… Après ça, je n’ai besoin de rien entendre d’autre. Mais je ne veux pas que tu te sentes obligé de rester ici, simplement parce que tu es mon fils. Le reste du monde t’attend. Tu peux perpétuer mes valeurs sans avoir besoin d’hériter de mes responsabilités. J’ai le sentiment que tu peux faire pour bien plus que pour une simple ville. Promets-moi juste de ne pas prendre plus de risques que nécessaire.
- C’est promis. Mais tu t’en fais trop. Tu vois, nous n’avons finalement pas été suivis, et…
BOUM ! Une explosion lointaine, suivie d’un fracas qui fit trembler les murs et tomber des filets de poussière, retentit au loin. Koopignon, affolé, quitta les jardins de son père pour traverser le palais, le Komte sur ses talons. À son grand étonnement, ce dernier paraissait plutôt animé par une détermination triste et solennelle. Lorsqu’ils passèrent les portes pour déboucher sur le quai à l’entrée du palais, ils furent accueillis par la vision terrifiante d’un bateau à l’aspect sinistre, posté en plein milieu de la crique, duquel sortit une grosse voix qui résonna en des échos lugubres :
- Ce message est pour vous tous ! Nous sommes là, prêts à piller votre ville. Vous croyez que nous sommes sanguinaires et sauvages, mais si vous vous rendez et vous écartez, personne ne sera blessé tant que vous nous laisserez prendre ce que nous voulons. Tentez de faire opposition, en revanche, et aucun de ceux qui se trouveront sur notre chemin ne sera épargné. Personne ne nous a jamais arrêtés. Si, au bout d’une minute, vous ne vous êtes pas manifestés, vous goûterez à nos boulets de canon !
Mais l’enchaînement des événements dans le présent coupa court à ce terrifiant souvenir. Sa sortie en trombe du palais d’il y a vingt ans redevint celle du moment présent, avec Koopignon, Marmo T et Goombulle qui touchèrent durement terre (Maraboo fut plutôt éjectée telle un ballon tournoyant dans une tempête). Relevant leurs têtes, ils virent les Gemmes se positionner à l’intérieur de l’arcade et briller d’une solide lumière uniforme qui éclaira chaque recoin du hall. Elle se figea et se solidifia au niveau de l’arcade en formant les deux battants d’une lourde porte, scellant le palais. La lumière s’évanouit, le bruit scintillant s’interrompit, et les Gemmes tombèrent par terre, simples pierres désormais inutiles.