Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 16 : Les Pounis du Grand Arbre

6096 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 19/08/2026 22:19

Goombulle était épuisée, mais étrangement, ce n’était pas à cause de ce qui lui parut des heures pour regagner les Bois Insolites à pied. C’était plutôt ce vide lancinant au creux de son ventre qui était apparu après la défaite d’Afraléfic et qui semblait grandir à chacun de ses pas, et auquel s’ajoutait la douleur de la disparition de Merlune, et l’angoisse liée aux menaces de Marjolène. Même l’arrivée à la lisière des bois échoua de lui remonter le moral. Pourtant, depuis la dernière fois, la végétation semblait s’être légèrement relevée, l’air avait retrouvé une partie de son atmosphère perlée et de cette senteur si particulière et capiteuse des fleurs blanches qui jonchaient de nouveau le sol.


Pourtant, quelque chose n’allait pas. À mesure qu’elle s’enfonçait dans les bois, elle distingua des branches cassées, des parterres de fleurs piétinés, et même un arbre relativement jeune et robuste couché sur le sol. Mais ce n’était encore rien en comparaison des tas de déchets sombres et gluants qui semblaient avoir poussé comme d’énormes champignons répugnants pendant son absence. Elle ne croisa pas une seule des créatures endémiques des lieux - aucun Cleft, ni Zarack, ni ZzZt Pfff, ni Plante Piranha… Ils auraient dû reprendre leurs droits sur les bois depuis, et ils ne les auraient jamais mis dans cet état, ce n’était pas dans leur nature ni même leur capacité. Et cela ne pouvait signifier qu’une chose : Marjolène l’avait devancée et mis ses menaces à exécution. Goombulle n’osa pas se demander si les Pounis avaient trouvé le moyen de se défendre, pendant son absence. 


Puis quelque chose d’autre attira son attention. Pas dans les bois, cette fois, ni même au-dessus, mais loin, très loin au sud, au-delà de la limite des Bois Insolites. Elle pivota sur ses talons et plissa les yeux à travers les notes nacrées de l’atmosphère. À moitié effacée par la distance, une silhouette volante tombait doucement vers le sol. Elle n’arrivait pas à distinguer ce que c’était précisément, mais ce n’était certainement pas un animal. La silhouette était trop rigide et régulière dans sa progression, et sa forme faisait penser à un hochet, sauf que le « manche » était brillant comme une colonne de lumière solide. Et surtout, même à cette distance, elle émettait un souffle ondulant bien audible. Mais bientôt, l’objet non-identifié passa derrière les frondaisons et elle le perdit de vue. Elle resta immobile un instant, essayant de comprendre ce que ça signifiait.


Pouniu et Pounilon, accompagnés d’autres Pounis, surgirent alors d’un buisson, ramenant son attention aux bois.


- Goombulle ! Enfin te voilà ! Nous étions si inquiets quand on a entendu que tu avais… que c’était...

- Nous avons besoin de ton aide ! Ils sont beaucoup plus nombreux qu’avant, et ils ont capturé la plupart des nôtres…

- Nous avons pu leur échapper jusqu’à maintenant, mais ils ont commencé un nouveau passage au peigne fin de tous les bois, après avoir pu rassembler d’autres créatures auparavant éparpillées ! Ils ne vont pas tarder à nous tomber dessus ! On t’en prie, aide-nous !

- Attendez un peu, dit Goombulle d’une voix forte, car elle avait du mal à se faire entendre dans ce torrent de paroles. Qui ça, « ils » ?


Mais elle savait déjà qui bien sûr. L’angoisse s’insinuait de nouveau en elle comme du plomb dans ses veines.


- Ces horribles monstres ! répondit Pounilon, au bord des larmes. Nous avons cru qu’ils étaient partis pour de bon, et puis des nouvelles nous sont parvenues, comme quoi leur cheffe était tombée, mais à peine avons-nous pu pousser un soupir de soulagement qu’ils étaient sur nous ! Ils obéissaient aux ordres de ce squelette tout bleu et dégoûtant qui t’a menacée avant ton départ. 

- Moi, ils m’ont entourée et m’ont flanqué la peur de ma vie en incitant les Zaracks à agiter leurs sales pattes près de moi ! sanglota un Pouni femelle que Goombulle reconnut comme étant Pouniak. Sachant à quel point nous détestons ces araignées … Mais ce n’est pas tout, ils ont… ils ont englouti ma sœur devant moi !


L’angoisse de Goombulle qui bouillonnait comme l’eau d’un geyser avant une éruption jaillit soudain, transformée en horreur. Ce n’était pas seulement parce que la scène était atroce à imaginer. Les Pounis formaient une société matriarcale où les Pounis femelles étaient rares et où l’aînée pondait les œufs qui donneraient naissance à la nouvelle génération. Elle était la figure centrale du groupe sans laquelle les Pounis étaient incapables de se débrouiller. De leur survie dépendait non seulement leur organisation, mais également la survie de l’espèce toute entière. Se forçant à chasser la scène de sa tête, elle parvint à articuler :


- Mais comment avez-vous pu leur échapper pendant tout ce temps ?

- Grâce aux Picpics… L’un d’eux est venu nous trouver avec d’autres peu de temps avant la chute d’Afraléfic, et nous a promis d’oublier nos différends, de monter la garde à leur approche et de les combattre ensemble s’il le fallait. Ils avaient suivi tes conseils, ont-ils précisé, que nous ferions mieux de faire alliance... Mais d’autres n’étaient pas du tout d’accord. Juste avant que les créatures n’attaquent, le reste de leur tribu nous a retrouvés. Ils ont déclaré qu’ils ne nous aideraient pas, que les troupes éparpillées d’Afraléfic avaient déjà capturé quelques-uns des leurs. Et que s’ils rançonnaient leurs vies contre les nôtres, le choix serait vite fait.

- Là-dessus, une dispute a éclaté. Le ton est monté, et…

- ...vous vous êtes battus entre vous, acheva Goombulle. Alors que les monstres venaient pour vous.


Il n’y avait pas de mot pour décrire à quelle point ça l’anéantissait d’entendre tout ça. C’était à l’opposé de ce qu’elle avait espéré. Les Picpics, pris en étau avec la moitié d’entre eux obligés de passer dans le camp ennemi à cause d’une décision qu’elle ne pouvait même pas leur reprocher, vu la cruauté du faux choix que les soldats déchus d’Afraléfic leur avait laissé.


- Et ensuite ? ajouta-t-elle en tentant sans succès d’éviter que sa voix se brise.

- Nous avons pu les contenir avant qu’ils ne nous contiennent, mais tout juste. C’est terrible à dire, mais dans le feu de l’action et avec l’énergie du désespoir, nous avons trouvé la parade pour éviter qu’ils ne nous submergent, par l’esprit de ruche.

- Mais quelques-uns nous ont échappé, et ils sont allés prévenir les créatures des bois qui sont presque aussitôt arrivées, précédant les monstres. À partir de là, ça a été la débandade. Ils nous ont encerclés, surtout les Zaracks, parce qu’ils savaient qu’ils ne nous en faut pas plus pour nous pétrifier de peur, et peu d’entre nous avons pu nous échapper à temps, acheva d’expliquer Pounilon. Mais il n’y a rien à faire, ils sont trop nombreux et trop remontés. Quelques-uns criaient ton nom avec toute la rage dont ils étaient capables en promettant les pires choses à tes alliés quand ils les trouveraient, scandaient-ils. Pour te faire, heu... « payer et souffrir », conclut-il avec une forte et soudaine gêne à la vue de l’expression de Goombulle.

- Pour me faire payer et souffrir, répéta-t-elle en un écho presque fantomatique. Eh ben c’est réussi.

- Je… je suis désolé, bredouilla Pounilon. Je n’aurais pas dû te l’annoncer comme ça. Nous ne t’en voulons pas. Cela n’a jamais été de ta faute...

- En un sens, si. Je n’aurais pas dû m’interposer, cette fameuse fois. Il aurait mieux valu qu’ils fassent simplement « joujou avec vous » comme tu disais. Un sort peu enviable, irrecevable pour moi à l’époque, mais plus rien en comparaison de ce cauchemar. J’ai bêtement sous-estimé les extrêmes auxquels ils seraient prêts à recourir, surtout sans leader. Et maintenant, j’ai scellé votre perte, c’est moi qui ai enterré Afraléfic. Libérés de ses ordres, ils ne s’arrêteront pas. Sauf si, évidemment…

- NON ! s’écrièrent plusieurs Pounis.

- ...sauf si je me livre, ce que vous ne m’empêcherez bien évidemment pas de faire.

- Certainement pas ! protesta Pouniak avec véhémence. Goombulle, tu ne peux pas être sérieuse ! Tu es devenu un symbole d’espoir pour nous, après avoir vaincu Afraléfic, tu peux parfaitement les vaincre eux ! Si on s’y met tous ensemble…

- Il n’est pas question que vous perdiez un seul autre Pouni, répliqua Goombulle d’un ton féroce, tout en passant sous silence la véritable raison de cet apparent sacrifice. Les choses ont changé, j’ai bénéficié de plusieurs aides dans ce palais que je n’ai plus avec moi maintenant…

- Mais si tu…

- Rien du tout ! Une aide d’une ampleur similaire n’arrivera pas de nouveau. Que vous le vouliez ou non, je suis de retour comme la « plus faible parmi les faibles ». J’ai déjà failli y rester contre deux de ces saletés, qu’espérez-vous de moi contre une armée ? Ma cervelle ne vous aidera pas plus contre une bande de monstres sanguinaires et une faune manipulée que votre force commune, si elle est à peine suffisante contre les Picpics. Je vais aller à leur rencontre, endurer… (Les Pounis protestèrent de nouveau et elle dut presque hurler pour couvrir le boucan) endurer TOUT ce qu’il faudra si ça peut vous permettre de tous repartir sains et saufs, et avec un peu de chance et de bon sens, vous trouverez un autre bois où vous pourrez…

- Trop tard, claqua une voix sardonique derrière elle.


La chaleur de la brûlure se fit sentir avant même la douleur, lancinante, qui grimpa dans son dos comme un serpent ardent et explosa au sommet de sa tête. Goombulle put voir l’expression horrifiée des Pounis, avant de perdre silencieusement connaissance.


***


Quand elle revint à elle, Goombulle sentit qu’elle était solidement attachée à un tronc épais. Il régnait une vague ambiance de fête macabre autour d’elle, mais sa vue était encore trop floue à travers ses paupières entrouvertes et tuméfiées - ils avaient dû profiter de son évanouissement pour se défouler sur elle. En revanche, les élancements des brûlures qui lui labouraient le dos et le sommet de sa tête étaient cruellement nets, eux, et le contact de l’écorce, bien que lisse, n’aidait pas du tout.


Elle ouvrit les yeux, lentement, difficilement, et put voir l’essentiel de la scène comminatoire qui s’étalait sous ses yeux : des rangées et des rangées de squelettes, de mages robotiques, de flammes et de chauves-souris voraces, dans une clairière à peine assez large pour les contenir tous et qui lui parut curieusement familière. Les chauves-souris voletaient parmi une nuée de ZzZt Pfff qui recevaient un coup d’aile ou une morsure de temps en temps pour les forcer à rester en formation. Ils flottaient au-dessus du groupe de Pounis et de Picpics qui étaient coincés au sol par une haie de Zaracks et de Plantes Piranha. Ces monstres étaient allés jusqu’à monter des Clefts au bout de bâtons et de chaînes pour en faire des boules de piquants dévastatrices. Enfin, entre Goombulle et les Pounis, sur la pente douce qui partait de la base du large tronc, se tenait le pire de tous : le Skellangoisse bleu qu’elle avait déjà affronté et qui semblait à deux doigts de déborder d’extase vengeresse. Voyant que Goombulle était revenue à elle, il se tourna vers les autres et déclara dans un grincement sinistre :


- Mes amis, mes frères ! Avec la disparition de notre regrettée Reine, nous voilà enfin libres d’imposer nos ordres sans en recevoir de personne ! Plus de compte à rendre à qui que ce soit ! (La foule éclata en concert d’os entrechoqués, de battements d’ailes frénétiques et d’étincelles pétaradantes.) Nous referons ces bois à notre image ! (Nouvelles acclamations plus sonores encore.) Nous soumettrons toutes ses créatures à notre volonté ! (Les cris rauques d’outre-tombe devenaient à présent hystériques et ils se prolongèrent longtemps avant que leur leader put de nouveau se faire entendre). À commencer par ces petites choses…


Les Pounis tremblaient tellement que leurs petites boules duveteuses formaient comme un parterre de fleurs étranges secouées de chocs électriques. La voracité du regard que Skellangoisse leur jetait à tous atteignait des proportions obscènes.


- Cette terre sera à nous, la première d’une longue série ! Mais avant ça, devant vous tous, je vais marquer le début de ce règne par la fin de ce vieux fossile croulant qui se tient devant moi… Une pauvre loque d’un monde de héros révolus, qui s’est trop souvent mise en travers de notre route, et qui va nous rendre son dernier souffle, ici et maintenant !


Encore des acclamations assourdissantes. Le Skellangoisse leur tourna le dos pour fixer Goombulle, plus avide et machiavélique que jamais, sa main squelettique se caressant amoureusement les côtes. Puis d’un geste abrupt, il l’enfonça dans ses entrailles asséchées et tira de sa carcasse un long os plat et tranchant, qu’il fit tournoyer habilement comme un couteau entre ses phalanges. Il s’approcha, son affreux visage décati plus dément que jamais, promena la lame osseuse contre le cou de Goombulle, et dans un chuchotement parfaitement audible par elle malgré le vacarme de la foule de monstres surexcités et les cris d’horreur et de supplication des Pounis, il lui susurra à l’oreille :


- Un dernier mot avant de redevenir poussière, mycose déglinguée de mes tripes ? Tu fais peine à voir, tu sais, réduite comme ça à de la pulpe, alors vois ton trépas comme... disons, une délivrance ? Oh, mais me voilà magnanime... Si tu m’offres quelque chose à la gloire de notre empire imminent, je m’abstiendrai de prendre mon temps...


Pour toute réponse, Goombulle lui donna un coup de pied dans son thorax nu. Il n’était pas assez puissant pour le faire tomber en jonchement d’os, mais suffisamment pour le faire tituber d’un mètre à reculons, en semant au passage quelques côtes et l’avant-bras qui ne tenait pas l’os-couteau. Un instant déboussolé, le Skellangoisse arbora alors un sourire sanguinaire, psychotique. Mais Goombulle n’y prêta guère attention. Quelqu’un d’autre parlait, quelqu’un d’invisible dans une langue qu’elle ne comprenait pas, et qui l’empêcha d’entendre une partie de ce que lui disait son bourreau.


« zu ek jeb’tirej. »

- ...me dois une dernière parole, alors tu prononceras ta dernière parole… Jusque-là, ton silence sera synonyme d’une…

« zu ek jeb’tirej. »

- ...et lente torture, qui commencera à trois !

« zu ek jeb’tirej. zu ek jeb’tirej. »


Il s’avança, assez maladroitement à cause de l’asymétrie temporaire de son corps, l’os tranchant levé.


« C’est le grand arbre » pensa Goombulle, comprenant soudain son mystérieux et invisible interlocuteur, qui venait de derrière elle mais aussi de toute la clairière et d’en elle.

- UN...

« ri ed jeb’tirej. »

« Tu es le grand arbre » répéta Goombulle, comme dans un rêve.

- DEUX...

« mu en jeb’tirej ! »

« Nous sommes… »

- TR...

- ...LE GRAND ARBRE !


Le Skellangoisse s’arrêta net, aussi stupéfait que sa face putride pouvait laisser deviner, l’outil de son exécution stupidement brandi dans les airs. Puis il éclata d’un rire d’outre-tombe où s’entrechoquaient ses cordes vocales, et la foule de monstres le suivit, pendant que ses morceaux bondissaient du sol et se revissaient dans le reste de son squelette.


- Ah ! C’est donc ton choix de dernière parole ! Ça me convient, tu as largement dépassé les limites de ma patience !


Il frappa de son bras qui tenait l’os tranchant, mais il se prit dans une branche basse de l’arbre qu’il avait sans doute estimé trop haute. Se dégageant, non sans peine, il reprit son élan, mais l’un de ses pieds décharnés s’emmêla dans une racine noueuse qu’il n’avait pas vue, et cette fois, il perdit complètement l’équilibre et tomba lourdement sur le sol. Sa tête se détacha et roula sur la pente douce puis s’immobilisa tournée vers la foule, tandis que les os de son bras atterrirent juste à côté du pied de Goombulle. Véritablement enragé de s’être ridiculisé tout seul, il parvint cependant à faire bouger son bras à distance. Il y eut un bruit sec et mou, l’exclamation étouffée de Goombulle, et un bruit de liquide poisseux qui coulait.


- NOOON ! s’écrièrent la moitié des Pounis à l’unisson, avec Pouniu et Pouniak qui se distinguaient clairement par-dessus les autres.

- Si ! beugla la tête du Skellangoisse avec un éclat de rire démentiel à présent tandis que le peu de bon sens et de retenue qu’il lui restait se volatilisait. Votre précieuse héroïne est morte ! MORTE ! Votre vie sous notre empire commence maintenant ! Pas vrai les autres ?


Mais cette fois, aucun des monstres n’exulta. Aucun même ne bougea. Ils avaient l’air abasourdis, tremblant maintenant de la même peur paralysante que les Pounis. Même les créatures des bois étaient agitées par une frénésie mystérieuse. Quelque chose, derrière la tête du Skellangoisse que lui-même ne pouvait voir, semblait tous les hypnotiser.


- Ben alors ? demanda le Skellangoise, moyennement rassuré. Ce n’est pas la première fois qu’on exécute quelqu’un, qu’est-ce que vous avez à rester bêtement plantés là comme des…


La fin de sa phrase fut interrompue par un objet pointu qui transperça son crâne esseulé de bas en haut. Les autres monstres et les Pounis, totalement incrédules, virent l’objet émerger un peu plus de terre, élevant le crâne maintenant sans vie du Skellangoisse au-dessus de la foule et se tordre dans un grincement menaçant, comme un monstrueux ver qui s’apprêtait à leur bondir dessus. Puis il se détendit d’un coup tel un élastique et le crâne empalé s’envola au loin, hors de vue. Tous purent enfin voir de quoi il s’agissait.


C’était une racine, une énorme racine grise, partiellement recouverte de terre noire et de fleurs blanches, qui avait pris vie et qui s’abattit soudainement sur une rangée de ces robots violets à quatre bras. Ceux-ci restèrent à terre, immobiles, encastrés dans le sol, leurs faces sévèrement enfoncées. Les autres suivirent du regard le bourrelet fraîchement apparu à la surface de la terre et qui trahissait le reste de la racine. Il s’achevait à la base de l’énorme arbre auquel Goombulle avait été attachée.


Goombulle, elle, n’était plus en vue. Les cordes qui la retenaient s’étalaient sur le sol, tout autour du tronc, et à la base de l’arbre était planté l’os coupant du Skellangoisse, là où elle s’était trouvée un instant auparavant. Une quantité impressionnante de sève en coulait, donnant l’impression que l’arbre saignait. C’était sans doute l’une des raisons pour lesquelles l’impressionnant végétal semblait maintenant secoué de spasmes furieux (si les arbres pouvaient se comporter comme des créatures de chair et d’os), comme si cette blessure était l’agression de trop et que l’heure de châtier ses assaillants était venue. Ses branches se contorsionnaient en grinçant et en claquant sinistrement comme des fouets. D’autres racines surgirent de terre et se dressèrent comme des queues de scorpions à travers toute la clairière. Les plis du tronc s’étaient contractés en plusieurs endroits en des expressions mauvaises et impitoyables, mêlées les unes aux autres, qui fusillaient les créatures du regard.


Plusieurs monstres eurent assez de bon sens pour reculer et essayer de prendre la fuite, mais la clairière s’était transformée en piège mortel. Comme galvanisés par l’ire presque divine qu’exsudait maintenant le grand arbre qui avait jadis abrité la Goomba, ses congénères qui la bordaient s’étaient eux aussi mis à craquer et à grincer, mais d’une rage beaucoup plus sauvage et primitive. Des lianes, des ronces, des branches et du lierre s’étaient tissés entre eux pour devenir une haie compacte et impénétrable, scellant la clairière. Certains monstres tentèrent tout de même de s’y frayer un passage, mais ils ne réussirent, pour les squelettes et les robots, qu’à se démembrer un peu plus à chaque centimètre qu’ils forçaient vainement un passage dans ces entrailles sylvestres. Le fait qu’elles étaient imprégnées de fils de cette substance blanchâtre, poisseuse et douceâtre qui suintait de partout et que des Zaracks accourus précipitamment s’étaient mis à tisser frénétiquement n’aidait évidemment pas. Ceux, indécis, qui furent stoppés net par la vision de cette muraille meurtrière de troncs noirs et épais, étaient maintenant pris en étau entre elle et les pics des Clefts, dont certains s’élancèrent pour les empaler.


Les racines suivirent aussitôt et attaquèrent quasiment d’un seul mouvement. Plongeant et jaillissant du sol, elles s’abattaient une par une sur les monstres restants, les transperçaient ou s’enroulaient pour les écraser comme d’énormes serpents, et disparaissaient sous terre avec leurs carcasses. Les chauves-souris qui tentèrent de s’envoler n’eurent pas plus de chance et furent interceptées par les ZzZt Pfff qu’elles avaient martyrisés jusqu’à la soumission, et tombèrent électrocutées et grillées sur le sol, complétant le carnage qui y régnait. Elles et d’autres monstres encore intacts se faisaient happer dans les mâchoires des Plantes Piranha qui surgissaient sans prévenir et les entraînaient dans les profondeurs étouffantes de l’humus. 


Le désemparement de l’ennemi resta total un bon moment, submergé par cette nature déchaînée qui semblait agir comme une seule et même créature pensante. Au bout d’un moment, dans la confusion et avec l’énergie du désespoir, la moitié restante des monstres réagit et, s’inspirant du Skellangoisse pour les autres Koopas Skelets, entreprit de mettre la faune et la flore en pièces, avec l’aide des flammes qui devaient s’y mettre à plusieurs pour totalement consumer une seule racine. D’autres établirent un escadron qui alla s’écraser contre le tronc du Grand Arbre.


Cet assaut marqua un point final à cette bataille unilatérale, car le courroux des bois rompit ses digues. La terre se mit à vibrer, puis à trembler, dans toute la clairière. Les racines s’écartèrent et le sol entre elles se fendit en crevasses, précipitant les troupes restantes dans les abîmes jusqu’à ce qu’il ne reste presque que les Feufollets, relativement épargnés jusque-là par l’arsenal d’attaques végétales. Les racines s’agitaient à présent à l’air libre sur toute leur longueur comme les tentacules d’une pieuvre gargantuesque. Le long des entailles faites dans l’écorce, ou sur les zones brûlées par les flammes, de puissants jets de sève jaillirent et atteignirent le reste des monstres, un par un, éteignant instantanément les Feufollets et les débuts d’incendies qu’ils avaient provoqués. La sève durcit en une résine indestructible et inéchappable et se rétracta pour combler les blessures, amenant avec elle les cendres et les membres des derniers monstres, qui disparurent avalés dans son tronc et ses racines. Le dernier Feufollet disparut, et enfin, le calme retomba.


Les tribus des Pounis et des Picpics n'avaient pas bougé d’un pouce, épargnés par le massacre dans le cercle immaculé de quelques mètres de diamètre dans lequel ils étaient restés immobiles. Ils continuèrent de se tenir là, hébétés, pour voir les arbres bordant la clairière se détendre et s’immobiliser, et le grand arbre achever la phase finale de sa transformation. Ses racines se replièrent sous terre pendant que la faune se dispersait. Une fissure faite par les monstres, sur le côté gauche à la base du tronc, s’agrandit et laissa échapper la résine qui la comblait, pour former un passage en forme d’arcade menant à l’intérieur de l’arbre. La résine se répandit en une grande flaque, dans laquelle baignait Goombulle.


Pouniak fut la première à rompre l’immobilité de sa tribu, et, suivie peu après par Pouniu et Pounilon, elle s’approcha avec prudence de l’ouverture tout en jetant des regards en coin anxieux à Goombulle, comme si cette dernière allait de nouveau se transformer en une quelconque créature pendant que celle-ci se relevait en chancelant.


- Goombulle… ? s’enquit timidement Pounilon.

- Cet arbre… murmura Pouniu avec émerveillement. Il est magnifique.

- Il l’est, répondit Goombulle, essoufflée. C’est votre nouvelle demeure.

- Notre nouvelle… Qu’est-ce que tu as dit ?

- Tu as une mine épouvantable, lança Pouniak. Il te faut des soins immédiatement.

- Pas le temps. J’ai des choses à vous confier, mais d’abord… Donnez-moi juste un instant.


Elle interpella un Cleft qui s’était attardé dans la clairière, mais lorsqu’elle parla, et que le Cleft lui répondit, c’était d’une voix étrange, faite de sons ressemblant plus à ceux de la nature qu’à une voix parlée :


- kleft ! hor̤ge̋d hok’ël skām’kitöpj, nūmagdölōgi tepkec̄tő’ihië sej’gebkau’top ?

- nafiuÿel w̤ah̤se̋k hor̤ge̋n zu ? 

- ehna̋l w̤ar̤ge̋l zilw̤at̤w̤ül zu.

- ekr̤ gēkie, hor̤ge̋n. 


À la grande surprise des deux Pounis, le Cleft laissa Goombulle positionner la Gemme Étoile dorée entre ses pics pour ne pas qu’elle tombe, et il fila en ligne droite vers un coin des Bois Insolites très rocailleux, où dépassait un énorme rocher large et haut de plusieurs dizaines de mètres.


- fegdönzaliriek, kleft, esoel firi ! lui lança Goombulle tandis qu’il disparaissait entre les arbres.


Elle laissa son regard divaguer quelques secondes et reporta son attention sur les Pounis, qui l’observaient avec des yeux ronds.


- Tu… tu parles feuÿl ?

- Je parle quoi ?

- Tu viens de parler à ce Cleft. Tu t’en es fait comprendre et surtout, tu as fait en sorte qu’il accepte de te rendre service !

- Nous ne le parlons pas aussi bien, mais tu viens de lui dire de prendre cette pierre en forme d’étoile et de l’encastrer dans le gros rocher là-bas !

- Ça n'était pas si difficile. À vrai dire, maintenant que j’y pense, je devais déjà être capable de le comprendre même si je ne le parlais pas jusqu’à cet instant… Cela m’y a peut-être prédiposée, ou c’est Merlune qui… Bah, quelle importance ? Pouniak, viens par ici. Allons dans l’arbre, j’ai quelque chose à te dire.


Encore confus du récent dénouement de la situation, la tribu des Pounis regarda en silence Goombulle et Pouniak entrer par l’arcade en écorce sur le côté de l’arbre gigantesque, qui projetait des rais de lumière dorée à travers ses frondaisons en un tableau assez surréaliste. Plusieurs minutes se passèrent, un bruit scintillant sembla colorer brièvement les rayons de vert avant de revenir à la normale et, lorsque Pouniak ressortit devant la Goomba, elle semblait inexplicablement ferme et déterminée. Goombulle, elle, paraissait plus exsangue que jamais, encore plus maintenant que sa broche orangée n’était plus sur son chignon pour réhausser les tons de gris de son corps.


- Ne restez pas à grelotter ici à la merci de la première créature venue, dit Pouniak avec autorité au reste de sa tribu. Suivez-moi là-dedans, c’est somptueux. Ça semble impossible, et pourtant les étoiles nous ont enfin donné le meilleur abri dont nous pouvions rêver.


Et c’est ainsi que la centaine de petites créatures firent leur entrée dans leur nouvelle demeure. Ils s’y dirigèrent lentement, précautionneusement, comme s’ils craignaient que « leur Grand Arbre » ne fut qu’un mirage qui s’évaporerait quand ils seraient trop près. Goombulle, elle, s’était adossée à un rocher au bord de la clairière parcourue de profondes lézardes qui ajoutait à la protection de ce nouveau havre de paix. Elle ferma les yeux, appréciant d’entendre à nouveau certains Pounis chanter depuis plusieurs jours. Sa fatigue douloureuse était presque endormie par ce son si merveilleux et mystérieux, retardant autant que possible le moment où elle devrait les rouvrir. Ce qu’elle finit par faire, à contrecœur.


- Venez, tous les deux, je voudrais vous montrer quelque chose.


Pouniu et Pounilon, qui étaient restés auprès d’elle et avaient fait mine de rejoindre la queue du cortège, se regardèrent, puis la regardèrent.


- Euh… Goombulle… Tu es sûre que tu ne veux pas te reposer ? Après tout ce que tu as fait dans le dernier quart d’heure et surtout vu ta tête - on dirait que ta dernière heure est venue...


« Elle l’est, pensa Goombulle. Au train où vont les choses, je serai même la première de nous quatre à être partie. »


- Je vais très bien, ne vous en faites pas pour moi, mentit-elle d’un ton calme mais sans réplique. Maintenant, suivez-moi.


Et ils la suivirent à travers bois. Goombulle fit de son mieux pour paraître en forme suffisante. Sûre de la direction qu’elle avait prise, vers l’ouest, elle vit effectivement le tuyau gris sortir à une centaine de mètres devant elle - les deux Pounis ne l’avaient pas vu car les hautes herbes les empêchaient de voir au-delà de cinquante centimètres (ils se repéraient grâce à leur odorat développé, capté par leurs boules duveteuses, qui leur permettait notamment de se retrouver les uns les autres) mais la Goomba était suffisamment grande pour ne pas le manquer. Même parti, Merlune continuait de la suivre et de l’aider. Une fois le tuyau atteint, elle s’appuya innocemment dessus.


Brusquement, une grande partie du peu de forces qui lui restaient la quittèrent, et elle vacilla. Les Pounis couinèrent de peur et se précipitèrent, avec toutes les peines du monde pour la garder debout. 


- Goombulle ! couina Pounilon. Tu ne vas vraiment pas bien. Retournons au Grand Arbre et…

- Non… grogna-t-elle. Nous devons continuer. Je dois juste… trouver comment…


Elle était à bout de souffle, mais elle remarqua avec soulagement qu’une petite ouverture s’était aménagée à la base pour permettre aux Pounis de passer.


- Entrez là-dedans. Moi, je passe par-dessus…


Sachant qu’il était inutile d’attendre des explications, les Pounis s’exécutèrent, et Goombulle se laissa tournoyer. Lorsqu’ils refirent surface, ils se trouvaient dans une pièce faiblement éclairée par un marbre scintillant qui lui était étrangement familier. Puis elle comprit. Elle était de retour à Byosis. Mais elle était trop fatiguée pour tenter de reconnaître où.


- Où nous as-tu emmenés ?

- Quelque part où vous pourrez venir pour chercher de l’aide, quand les ennuis vous retomberont dessus.

- Quand ils nous retomberont dessus ?

- Et de qui tu parles ? Qui pourrait encore nous vouloir du mal, maintenant que tu as éliminé à peu près toutes les menaces, sauf les Picpics…


Goombulle hocha la tête d’un air agacé en fermant les yeux, puis elle déclara d’une voix lente et lasse :


- Il va falloir que vous appreniez à veiller sur vous-mêmes, à un moment ou un autre. Et ce moment est venu. J’ai eu tort d’avoir cherché à vous défendre en permanence, ces dernières années. Bien sûr, vous êtes des créatures vulnérables à d’autres plus fortes et malintentionnées que vous et ma maigre aide n’était pas de trop ces derniers jours. Mais je n’ai pas cherché à vous inciter à vous défendre par vous-mêmes sur le long terme. J’ai connu un fantôme qui m’a éclairée sur le pouvoir d’un esprit soudé. Et j’ai connu un Koopa qui se se tuait d’angoisse à ne pas pouvoir protéger tout le monde. Il a fini par comprendre qu’avec ou sans lui, beaucoup s’étaient dressés contre l’envahisseur sans son aide, même et surtout des gens ordinaires, sans talents particuliers. J’ai fait la même erreur avec vous. Je vous ai enfermés dans un état de passivité et d’attente, alors que vous êtes plus forts que vous ne le pensez, que JE ne le pensais. (Elle se tut un instant, hésitante, mais elle devait aller au bout de l’histoire, imperceptiblement encouragée par Maraboo et son goût pour la franchise brutale). Ce Grand Arbre que j’ai créé pour vous, je n’y suis pas arrivée seule. Il est alimentée en ses profondeurs par une source de pouvoir extraordinaire qui lui permettra de tenir des centaines d’années. Pouniak l’a vue, et elle comprend et accepte sa responsabilité. Vous vous doutez que tôt ou tard, il attirera l'œil d’autres créatures cupides. Il y en a qui ont commencé à chercher au moment où je vous parle. Vous devez me promettre…


Elle manqua de tomber dans les pommes. Le Cleft avait dû atteindre son objectif. Et elle prononçait les mots qui la délestait de la responsabilité de l’autre Gemme. La noirceur montait et l’enveloppait déjà, ce qui, vu sa petite taille, ne prit guère de temps.


- Goombulle !

- …quand le Grand Arbre et la force du groupe ne seront plus suffisants pour vous protéger, ça voudra dire qu’il vous faudra de nouveau demander de l’aide. Et vous aurez toutes les chances de rencontrer la bonne personne ici. Transmettez le message à la tribu, montrez-leur le chemin et le tuyau, et sans poser de questions. Promis ?

- Mais…

- Promettez-le moi !

- D’a… d’accord, c’est promis, Goombulle…

- Parfait… Alors retournez auprès des vôtres. Vous n’avez pas besoin de voir ce qui va suivre. Allez, partez !


Et ils obéirent, sans pouvoir retenir de minuscules sanglots semblables à ceux d’un chaton.


- Merlune, nous nous reverrons, même si je dois attendre mille ans… Et toi, n’abandonne pas… N’abandonne pas…


Les Pounis ne regardèrent pas en arrière tandis qu’ils passaient le tuyau, mais le silence total qui suivirent ces dernières paroles était éloquent.

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