Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 17 : Cortese, terrible pirate

Par misterseven

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Une fois le Tenace et le Magnifique partis, Koopignon (qui avait choisi de monter sur le premier) avait presque aussitôt senti une fatigue écrasante lui tomber dessus, qui lui donna envie de dormir. N’importe qui y aurait vu un contrecoup évident des heures, des jours passés à renvoyer la pire armée ennemie que ce monde ait jamais connue au fond de son trou, sans vrai temps mort. Mais avant même d’embarquer, Koopignon avait senti cette curieuse et désagréable sensation au creux de son estomac, comme une petite flamme sombre qui ne s’éteindrait pas. Pouvoir goûter à un repos bien mérité aurait dû le soulager, mais cela paraissait dérisoire avec sa fin si proche. Néanmoins, quelques minutes à peine après leur départ, Koopignon tomba dans un profond sommeil, gris et sans rêves.


Il ne dura pas longtemps, cependant, et lorsqu’il se réveilla, la nuit était encore complète. Les étoiles brillaient dans le ciel lorsqu’il sortit de la cabine pour prendre l’air. Il appuya ses deux bras musclés sur la rambarde et respira longuement, profondément, les yeux fermés. Cette maudite odeur de sel et d’iode n’allait donc pas le lâcher, même dans la mort. En même temps, cela fait vingt ans qu’il savait que ça finirait ainsi. Peut-être cette pensée était la raison pour laquelle une petite partie de lui appréciait malgré tout cette senteur qui, toute sa vie, n’avait signifié que le malheur pour lui.


- Oh ho, matelot, tu es déjà levé ?


Koopignon tourna la tête. Mercus se tenait au milieu du pont. Dépi T, le Toad cartographe, était juste derrière, penché sur une carte aux trois quarts remplie, la mine soucieuse. Ils avaient dû discuter à voix très basse, car Koopignon n’avait rien entendu de leur conversation depuis le moment où il était sorti à l’air libre jusqu’à maintenant.


- N’arrivais pas à dormir, répondit-il sobrement. Et toi, capitaine ?

- Heu… Capitaine Mercus ? s’enquit timidement le Toad derrière lui. Je dois vous montrer quelque chose.

- Moi ? répondit Mercus qui ne semblait pas vraiment avoir entendu le Toad. Le besoin de sommeil est si futile alors que je pourrais faire quelque chose de bien plus utile, comme me préparer à nos découvertes. Continue comme ça, mon p’tit, ajouta-t-il en parlant par-dessus son épaule. Il ne s’agirait pas de nous égarer sur notre chemin vers la fortune.

- Heu… C’est que...


Koopignon se hâta d’enchaîner :


- Dis-moi, Mercus !

- Oui mon brave ?

- Je me posais une question, j’ai toujours été curieux de savoir… Comment vivais-tu le fait de… disons… t’enrichir… par des moyens aussi peu orthodoxes que les tiens ?

- Je ne vois pas ce que tu veux dire, répondit Mercus avec une moue offensée.

- Allons, ne fais pas celui qui ne sait pas. Tu vois très bien ce que je veux dire. Je ne te juge pas. Mais bâtir des choses grandioses avec un financement aussi… litigieux… Personne n’est dupe, tu le sais bien. Tu as visité quantité d’endroits. N’as-tu pas le sentiment de t’être fait des ennemis dans bien des villes pour le bien d’une seule ? Et tout ça...

- ...pour de l’argent ? C’est ce qui a précédé la civilisation, ou qui est né avec, selon le point de vue. Tant de sociétés au sommet de leur gloire, pour finir corrompues par les pots-de-vin, le soudoiement, le crime organisé, les guerres intestines pour les richesses et les ressources. Combien de bandits, de voyous, de criminels sans scrupules ni état d’âme ai-je rencontré qui pervertissaient la plus grande invention de la créature intelligente ? Ce sont des ennemis mortels, mais pas de moi seul : de toutes les honnêtes gens qui cherchent à vivre décemment dans ce monde. Pourquoi devrais-je moi-même m’encombrer d’états d’âme quand je remets cette institution plurimillénaire dans le droit chemin ? En dépouillant la vermine, je les laisse sans armes ni moyens d’infliger encore leur brigandage tout en transférant leur richesse si mal acquise là où elle a sa place légitime. L’argent a un pouvoir. Même contre des circonstances exceptionnelles comme une invasion. Comment payer une armée sinon ?

- Je suis sans doute naïf, mais je crois intensément que tout ce que nous bâtissons peut se passer d’argent. C’est ce que m’a appris mon père.

- Alors tu es effectivement naïf, Koopignon, désolé. Tu crois que ton père, le plus riche de Byosis avant sa mort (juste devant moi !), l’a érigée et protégée purement par la bonté de son cœur ? Comment crois-tu qu’il a maintenu la paix pendant presque trente ans avec les gangs mafieux des villages voisins, ou que sa famille a amassé sa fortune avant qu’il ne quitte Picaly Hills ? En distribuant des sourires et des fleurs ?

- D’accord, mais l’argent ne fait pas tout quand même. Nous n’avons pas renvoyé Afraléfic d’où elle venait avec une rafale de pièces.

- Mais l’argent a permis de t’y préparer, non ? Aurais-tu pu réaliser tes prouesses sans des pièces pour payer tes professeurs et tes leçons ? Et Cortese… L’argent ne l’a-t-il pas tenu en respect il y a vingt ans - littéralement ?


Koopignon lui aurait fait remarquer que si l’argent avait bien évidemment un rôle central pour les échanges commerciaux à l’extérieur de Byosis, la ville elle-même avait toujours plutôt fonctionné sur la base du troc. Ses professeurs avait gagné leurs maisons et leurs repas en éduquant la moitié de la ville, sans rémunération. Il marquait cependant un point pour Cortese et préféra assentir silencieusement et laisser Mercus poursuivre. D’autres matelots s’étaient levés, à présent, et écoutaient la conversation en grignotant des morceaux de pain et de prêles.


- Alors nous sommes d’accord sur l’argent : celui qui en a, est puissant. Et si je peux me l’approprier en escroquant des escrocs, où est le mal ?

- C’est présomptueux, Mercus. Un brigand dépouillé reste un brigand. Son obsession pour l’argent peut se transformer en obsession de tuer ou de faire du mal. Tu peux les priver de fortune, mais pas de la rage ni de la vengeance. S’ils t’attrapent, qu’ils savent ce que tu en as fait et qu’en plus, ils découvrent que tous tes investissements ont littéralement été enterrés, que crois-tu qu’il arrivera ?

- TOI, tu arriveras, répondit Mercus avec un grand sourire. Toi, ou un héros du même bois. Ce n’est pas ça qui manque. Le monde n’est-il pas bien fait ? Je le rend meilleur en redistribuant les richesses aux innocents qui n’ont rien, et toi, tu les protèges de ceux qui leur veulent du mal. Car tu as cela ancré en toi, n’est-ce pas ? Tu sauves les innocents. Tu n’en laisserais aucun derrière !


Koopignon rougit et se détourna, ses mains tout à coup crispées sur la rambarde. Ce dernier commentaire que Mercus avait innocemment glissé était particulièrement douloureux.


- Je ne suis pas un héros, marmonna-t-il. Un vrai héros sauve tous ceux qui lui sont chers.

- Un vrai héros sauve qui il peut, corrigea Mercus en s’approchant pour lui donner une grande tape amicale sur la carapace. Tu as fait ce que tu pouvais, là en bas, n’est-ce pas ?


Koopignon lui lança un regard noir. Il n’aimait pas qu’on tape sur sa carapace, ni même qu’on la touche.


- Je suppose, répondit-il après un long silence d’hésitation.

- Et je ne parle même pas de tes escapades. Le peu de récits que tu as daigné nous raconter au retour de tes aventures en dit long. 

- Oui, renchérit un des Bob-Ombs qui avait capté la conversation en cours de route, tu sacrifiais même ta quête initiale pour sauver les victimes de Cortese !

- Je ne les... sauvais pas. Je les aidais simplement à se reconstruire.

- Koopignon, dit Mercus d’un ton à présent très sérieux, qui contrastait avec son attitude joviale et canaille de d’habitude. Regarde autour de toi. Regarde, insista-t-il devant l’absence résolue de réaction de Koopignon.


Il ne voyait pas en quoi se tourner vers l’équipage allait changer quelque chose, mais la honte lui collait tellement à la peau, il en avait tellement assez de culpabiliser, qu’il finit par céder, une partie de lui espérant se voir donner tort.


Presque tout l’équipage l’observait avec attention. Son regard se promena sur les deux Maskass, qui avaient dormi dans des hamacs de feuilles tressées. Il ne se souvenait ni de leur nom, ni de leur métier, ni de comment il les connaissait. L’un d’eux sortit de sous le bas de son masque un collier de feuilles et de lianes séchées mais très résistantes et solidement tissées en des motifs en triangle. En le voyant, Koopignon sentit sa main se porter à son propre cou presque toute seule et sortir de l’espace entre sa nuque et sa carapace le même collier. 


La mémoire lui revint. Ces deux Maskass de la forêt avaient vu toute leur tribu dévorée et leurs demeures détruites par une meute de bêtes féroces. Eux-mêmes avaient bien failli connaître le même sort, si Koopignon ne les avait pas aidés à les repousser en ajoutant son épée à leurs lances avant de prendre la fuite ensemble. Ils n’avaient pas proféré un mot, mais lui avaient en remerciement tissé ce collier qu’il avait mis autour de son cou puis oublié, il y a des années. Comme ils avaient tout perdu, les deux Maskass l’avaient suivi, toujours en silence. La nuit, ils avaient tenu à patrouiller et à monter la garde pour le protéger pendant qu’il dormait, en autre signe de gratitude. Ils avaient continué ainsi jusqu’à son retour à Byosis, où ils avaient pu établir résidence et se rendre utile pour divers travaux manuels comme le tissage, la chasse et la cueillette de baies pour nourrir la ville. Tout ça pour voir leur demeure, leur monde détruits une seconde fois par cette maudite Afraléfic… 


Son expression avait dû le trahir car Mercus sauta aussitôt sur l’occasion :


- Tu vois ? Pour certains, se faire raser et piller leurs demeures équivalait à la mort. Tu leur as donné plus qu’un nouveau foyer, tu leur redonnais une raison de vivre, de l’espoir. Pourquoi tu crois que ces deux-là ont tenu à venir avec toi dans une expédition périlleuse? Tu en as sauvé beaucoup sans le vouloir, et c’est ça qui te démarque de l’aventurier fort et débrouillard qui protège le faible sans défense parce qu’il n’a pas d’autre choix, à moins de passer pour un monstre. Tu sauves les autres EN PLUS de faire ce qui est juste et non pas parce que c’est ton seul but. Protéger les innocentes victimes ne sert pas à grand-chose si on laisse la racine de leurs maux croître encore et encore pour finir par les étrangler. (Plusieurs personnes acquiescèrent vigoureusement, y compris les deux Maskass.) Et te mesurer aux pires maux de ce monde, les trouver et les détruire, c’est une seconde nature pour toi.

- Oui… quand je les prends par surprise ou qu’ils font l’erreur de m’attendre sagement au fond de leur tanière, et encore. Si je suis fait pour l’héroïsme, alors pourquoi j’ai été incapable de mettre un terme aux maraudages de Cortese ? En plus, si j’avais pu lui mettre la main dessus, c'eût été plus pour l’appât du gain qu’autre chose… On pourrait même dire que je ne vaux pas mieux que lui sur ce point !

- Mais TOI, tu n’aurais pas gardé son trésor pour toi, n’est-ce-pas ?

- Peut-être pas, admit Koopignon (il se rendit compte qu’il ne s’était jamais posé la question jusqu’à maintenant, n’ayant jamais eu à résoudre ce cas de figure). Mais ça aurait quand même été égoïste, d’un côté, pour prouver aux autres que je ne courais pas après des trésors imaginaires...

- ...pour les redistribuer à leurs propriétaires et aux démunis dans la foulée, parce que c’est ça que tu veux faire plus qu’autre chose.

- Mais ça n’arriverait pas avec toi, n’est-ce pas ? ajouta Koopignon avec un sourire raide. Pas à soixante-dix pour cent de son trésor, en tout cas.

- Sans quelques riches, tout le monde serait pauvre, affirma Mercus qui sourit largement comme s’il ne pouvait pas rêver d’une meilleure conclusion.

- Logique imparable.


Koopignon se tourna vers l’horizon, perdu dans ses réflexions.


- En tout cas, je te répète que tu ne verras sans doute pas l’ombre d’un trésor.

- C’est égal. Au moins nous aurons le frisson de l’aventure, dit le corsaire en frétillant d’excitation. Mais… tu feras l’impossible pour nous glaner quelques richesses n’est-ce pas ? Oh, ne me regarde pas comme ça, ajouta-t-il avec une irritation amusante en voyant le regard que Koopignon lui lança. Je suis sûr que tu en as envie aussi, au fond. Ne serait-ce que pour permettre à Byosis de se relever. Avoue que les choses sont bien faites ! Je mets à ta disposition des moyens d’aller beaucoup plus loin dans tes aventures, je décuple la satisfaction qu’elles te procurent… et moi, je récupère des trésors qui ne servent à personne pour rebâtir Byosis. Construire une nouvelle ville par-dessus l’ancienne, même ! Soyons fous !


Là, il s’égarait, pensa Koopignon. Aucune ville n'égalera jamais le panache et la magnificence de Byosis, non par manque de moyens (ce gredin était capable de faire l’impossible pour se reconstruire un empire, sans la politique de Byosis pour mettre le holà sur ses manières discutables cette fois), mais parce que les circonstances de sa construction ne seraient jamais idéales comme elles l’ont été pour Byosis. Trois marginaux à l’influence dédaignée, qui ont rallié les autres parias de ce monde derrière l’idée d’une ville et d’une vie à l’opposé des épreuves et injustices que chacun et chacune avait subies. Trois brillantes personnes qui avaient sorti la ville idéale de terre, tout comme la ville avait sorti le meilleur de chacune des personnes y élisant résidence, pour qu’elle se fasse ensevelir quarante-neuf ans plus tard… La plus cruelle injustice de toutes qu’aucune somme ni aucune volonté ne pourrait complètement réparer. Et ses fondateurs étaient à présent partis, chaque fois par un conflit absurde et violent… Mais maintenant qu’il y pensait…


Mavila avait dû prédire que Byosis était condamnée. Peut-être même avant que la première pierre soit posée. Elle y avait presque fait allusion dans la dernière partie de la prophétie, vingt-six ans plus tôt. Dans ce cas, pourquoi avait-elle laissé tout ceci arriver ? Pourquoi n’avait-elle pas prévenu la population ? Des morts auraient été évitées. Puis il se souvint que Fhelisc était dans la confidence. Il savait aussi que ça allait se produire. Il avait du mal à présent à cerner la voyante, avec sa froide bienveillance contrastant avec de sombres pouvoirs qui avaient servi à mettre sur pied un plan aussi nébuleux, mais Fhelisc était la personne la plus pure qu’il connaissait. Koopignon préféra conclure qu’il devait en être ainsi, que Byosis, même enterrée, avait trouvé le moyen de repousser les armées d’Afraléfic, et qu’elle aurait sans doute un grand rôle à jouer dans mille ans, quand un héros digne de ce nom se présenterait devant la porte…


Peu importait, au fond. Et peu importait s’il trouvait un trésor ou pas, puisqu’il n’en avait plus pour longtemps. Pour Koopignon, les montagnes de pierres précieuses et de pièces d’or scintillantes n’étaient plus qu’un rêve lointain et puéril, du temps où il était un casse-cou insouciant et sans discernement. Qu’importait-il de vivre sur ou sous terre, dans une ville magnifique ou dans ses restes, du moment que ses idéaux subsistaient ? Que tous ses habitants vivaient à présent tranquilles et survivants d’une guerre qui devait selon tous les pronostics les avoir enterrés vivants ou réduits en cadavres ? La situation était maintenant rétroactivement beaucoup plus grave que la disparition de sa ville natale, de ses plus grandes personnalités et de son meilleur ami. Un jour Afraléfic reviendrait d’entre les morts, se dresserait de son tombeau, et ce jour-là, celui ou celle qui pourra la vaincre définitivement devra être capable de s’y mesurer, de la battre… et de s’occuper de ce qui viendrait après, quoi que ce fût. Il ne s’agissait plus de gagner ou de perdre, de réussir ou d’échouer à une quête. Maintenant qu’il comprenait que le monde pourrait très bien se passer de lui comme il se passera de Mavila, de Merlune et de Fhelisc, maintenant qu’il avait conscience d’être maître de bien peu de choses, Koopignon mettait un point d’honneur à employer les derniers jours qui lui restaient à tout faire pour influencer ce monde un minimum pour les mille prochaines années.


Et pour ça, il était officiellement en route pour une quête superficielle, la même que celles qui lui avaient gâché des années d’explorations, qui l’avaient aveuglé aux plaisirs durables de la vie pour se complaire dans des moments d’extase égoïstes et éphémères ! C’était sa seconde et dernière opportunité de faire quelque chose de vraiment utile dans sa vie et cette fois, il n’allait pas la réussir à moitié. Il en avait d’autant plus la certitude qu’il anticipait presque sa fin avec impatience… Ne plus avoir à supporter la douleur de la perte de son meilleur ami… Ne pas être obligé de se disputer avec Ehpicia devant sa fille… Ne plus souffrir de ne pouvoir être le bouclier de tous ceux qu’il aime… Et surtout mourir comme il aurait voulu le faire pour que son ami vive, mourir pour que le reste des matelots de ce bateau vivent s’il le fallait. Il imaginait la rage d’Ehpicia si elle apprenait qu’il pensait ça - mais peu importait, pensa Koopignon en hocha furieusement la tête, presque avec défi. Ehpicia était à des kilomètres, il ne la reverrait pas, et ce sentiment ne regardait que lui. Pas elle, ni Nuyajah, ni même Maraboo, Marmo T ou Goombulle et certainement pas le petit personnage avide qui énumérait maintenant devant lui toutes les richesses perdues de ce monde comme s’il les possédaient déjà.


- ...si c’est de l’or, on en gardera la plupart, pour établir des fonds pour ériger cette nouvelle ville - je sais que tes parents se sont retrouvés avec une maison à moitié détruite là-bas sous terre, Goombêche, mais il sera plus facile de leur construire une nouvelle maison à la surface… Non, vraiment, sois réaliste, en plus de ne pas savoir comment on acheminerait des matériaux par ce tuyau, la plupart finiront par vouloir habiter à la surface. Et si ce sont des pierres précieuses, il vaudra mieux aller les vendre à Picaly Hills, c’est la seule ville assez riche de la région pour en avoir l’usage, mais il faudra marchander dur, ils vont sûrement profiter de leur nouvelle position de force maintenant que Byosis n’est plus que la ruine d’elle-même…

- Tu délires, Mercus… CAPITAINE Mercus, corrigea Bombonneau en levant des yeux agacés vers le ciel étoilé lorsque le marchand lui lança un regard d’avertissement. Personne ne voudra habiter sur ces ruines, les gens ne vont pas abandonner leur maison comme ça, même si elle est à un kilomètre sous terre. Et qui manquerait de tact pour s’approprier comme ça d’un vestige de la destruction que nous avons subie ! Ce serait comme se mettre à bronzer sur la tombe de quelqu’un ou...

- Chut ! l’interrompit tout à coup Mercus. Vous avez entendu ?


Tous les autres se turent, mais on n’entendait que le bruit des vagues contre la coque et le vent qui était certes un peu plus strident que tout à l’heure.


- Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Bombonneau, apparemment agacé qu’il interrompe une conversation cruciale pour l’avenir de Byosis.

- Il y a comme… comme un bruit de caisse remplie… Vous n’entendez pas ?


Koopignon l’entendait très bien, mais c’était à se demander si les autres étaient sourds. Son cœur se mit à battre plus fort malgré lui. Car Koopignon, lui, avait déjà entendu ce son avant.


- Oui ! s’écria Mercus, brusquement surexcité. J’entends comme… un coffre rempli de pièces et de joyaux qui glisse et résonne d’un côté et de l’autre d’un bateau au rythme du tangage et du roulis ! Je peux même (il se mit sur la pointe des pieds et huma l’air dans une pose théâtrale) presque les sentir de loin… Ils nous appellent !


Mais quelque chose le coupa net dans sa fièvre de l’or. Le vent était brusquement tombé, les vagues avaient disparu. Les étoiles et la Lune s’étaient éteintes. Un silence glacial s’était abattu, et une épaisse nappe de brouillard ne tarda pas à suivre. L’autre navire ne fut bientôt plus en vue.


- Qu’est-ce qui se passe ? demanda Dépi T, pâle comme un linge.


***


Des pirates. Ça ne faisait aucun doute. Il n’y avait pas besoin de la voile noire et à moitié déchirée marquée d’une sinistre tête de mort blanche pour le deviner, avec son ampleur presque surnaturelle, les filets de brumes qui léchaient les planches sombres et vermoulues et les canons qui dépassaient de leurs sabords. En revanche, pas un de ses occupants n’était visible sur le pont, mais déjà, un des bateaux de Byosis, amarré du côté droit en sortant du palais, était en miettes et à moitié coulé.


Pour la première fois de sa vie, Koopignon céda à la panique. Pas à un de ces sursauts d’adrénaline éphémères provoqués par la blague d’un proche qui se cache derrière une porte pour crier « Bouh ! ». C’était une véritable terreur, qui paralysait ses sens, qui faisait naître cette horrible sensation que la moindre poussière, la moindre particule d’air tout autour de lui devenait partie d’un décor de carnage à venir, sous la menace d’un danger insondable. Il prit tout à coup conscience de ce qu’il avait poursuivi, sans la moindre crainte il y a encore quelques jours, tant qu’il se persuadait qu’aussi longtemps qu’il allait vers l’inconnu plutôt que l’inverse, il serait imperméable à la peur. Mais maintenant que les rôles étaient inversés, par sa faute qui plus est, Koopignon fut forcé d’admettre qu’il n’avait été qu’un gamin bravache et imprudent, maintenant vidé du courage illusoire dont il s’était gavé pendant ces quelques années à agiter ridiculement son épée en bois ou exécuter des saltos arrières lors de ses leçons. Maintenant qu’il était confronté à la réalité du terrain, il ne se sentait pas plus d’aplomb pour l’affronter que s’il venait de sortir de son œuf. 


Le Komte garda son calme, cependant, et tira d’une alcôve à côté de l’entrée une sorte de cornet dans lequel il cria d’une voix qui se fit entendre dans tout le palais : 


- Ils sont ici ! Sortez tous et gagnez les hauteurs de la ville. Et surtout, restez calmes !

- Calmes ? s’exclama Koopignon, incrédule et mortifié. Père, les pirates sont là ! Il n’y a plus qu’à fuir à l’intérieur des terres !

- Nous n’aurons pas besoin d’en arriver là.


Une femme avait parlé à sa gauche. Et effectivement, les deux Koopas virent Mavila, immobile au milieu du flot de domestiques, de secrétaires et des autres personnes employées dans le palais par le Komte qui remontaient maintenant les escaliers. Derrière elle, il y avait Népé T, qui tenait un long objet étroit sous son bras ; Bob el Gomb, avec sa carrure impressionnante... et encore derrière...


- Fhelisc ?


Ce dernier se faufila pour se jeter dans ses bras, aussi soulagé que le Komte quelques minutes plus tôt.


- Qu’est-ce que tu fais ici, alors que nous sommes maintenant à portée de canon des pirates ? demande Koopignon, trop abasourdi pour lui rendre son étreinte. Qu’est-ce que NOUS faisons encore tous ici, d’ailleurs ?

- Ce qu’il faut pour protéger notre ville, répondit le Komte qui ne parut guère étonné de les voir. Bob, tout le monde est à son poste là-haut ?

- À son poste ? répéta Koopignon, plus éberlué que jamais.

- Oui, Komte, il n’y a plus qu’à attendre la suite.

- Ceci est votre dernier avertissement ! retentit la voix au milieu de la crique. Votre minute est écoulée. Si vous ne nous adressez pas un message en réponse pour vous rendre - peu importe les moyens que vous emploierez - nous commencerons à faire feu !

- Mavila, je t’en prie...


Mavila répondit au Komte par un hochement de tête, puis s’avança jusqu’au bord de la plateforme de marbre en demi-cercle dont l’entrée du palais était le centre. Se demandant comment elle allait faire pour se faire entendre jusque là-bas, Koopignon se souvint tout à coup à qui il avait affaire lorsque le col qui encadrait l’ouverture étroite et sombre où brillaient les yeux de la voyante s’étira en s’écartant vers le bas. Là où ils auraient dû voir son corps, il n’y avait qu’une ouverture noire et béante qui descendait maintenant jusqu’à ses pieds. Lorsqu’elle parla, ce fut avec un timbre d’une puissance comparable à celui d’un coup de tonnerre, plus harmonieux et moins strident à l’oreille, mais certainement pas moins profond ni menaçant.


- Ici Mavila, voyante de Byosis. Je parle en mon nom et celui du Komte Koopa. Nous vous avons entendus. Nous refusons de ployer. Nous ne répondons ni au chantage, ni aux menaces et nous ne négocions pas avec les pirates. Byosis est un havre de paix, toujours libre et jamais soumise. Nous ne souhaitons pas nous abaisser à de la violence inutile. Mais si vous persistez à vouloir nous attaquer, nous n’hésiterons pas à répondre, nous nous défendrons jusqu’au bout. Faites demi-tour et partez !

- Vous avez choisi de nous résister. Vous l’aurez voulu ! 


BOUM ! Au moment où le coup de canon retentit, le Komte leva les yeux au-dessus de sa tête. Là-haut, un grand bruit se fit entendre, et Koopignon vit d’énormes masses basculer et tomber dans le vide et s’enfoncer dans les flots juste devant la plateforme semi-circulaire, entraînant un long filet rectangulaire d’un métal rouge cuivré de plusieurs mètres de large, qui vint se positionner juste devant eux, du ras des flots jusque devant l’enceinte sud une centaine de mètres plus haut. Koopignon aperçut alors le câble tendu entre les deux falaises qui encadraient la crique à l’est et à l’ouest et qui courait à quelques mètres devant l’enceinte. Le sifflement menaçant se termina par l’impact d’un boulet de canon au moins aussi gros que la carapace d’un Koopa. Le filet absorba son énergie sur deux bons mètres environ avant que sa trajectoire ne fléchisse avant de couler à pic. Koopignon eut à peine le temps de revenir de sa surprise que deux nouveaux filets se déployèrent de part et d’autre du premier, et ainsi de suite vers les deux extrémités du câble.


- Ça a marché ! s’exclama Népé T. Les forgerons ont bien travaillé, Komte !

- D’où sortent ces filets ? demanda Koopignon, impressionné. Ils ressemblent à… Père, tu ne t’es quand même pas servi des pièces rouges de ta trésorerie ? Elles valaient une fortune !

- Elles sont légères, rigides et ultra-résistantes, plus une petite touche de magie. Inestimables, oui, mais pas autant que de sauver notre ville.


BOUM !


- Mais comment as-tu su que…

- Je t’expliquerai plus tard, Koopignon. En attendant, regarde plutôt ce que Bob a aidé à forger avec ce qui restait.


Koopignon observa alors plus attentivement l’objet que Népé T tenait sous son bras, entendant à peine les coups de canon et les nouveaux poids qui étaient jetés dans le vide et venaient compléter les filets déjà tendus en face d’eux, sur toute la longueur de la crique.


- Une épée ?


BOUM !


- Oui, une épée. Une des meilleures qui soient, si j’en crois Népé T et les forgerons. Ta professeure m’a raconté que c’est ce que tu voulais, alors… Je souhaite qu’elle te serve pour tes aventures - j’ose espérer cependant que son premier usage ne sera pas contre des pirates, ni son dernier d’ailleurs.

- Je… heu… Merci, père, répondit Koopignon, déconcerté et rougissant. Même si ce ne sont pas des circonstances idéales…

- Tu me remercieras plus tard, fils. Maintenant, montons tous ensemble. Je te dois des explications…


***


- Cortese, murmura Koopignon.


Tout le monde se tourna vers lui.


- Comment tu le sais ? demanda un des Bob-Ombs.

- Parce que je reconnais ce bruit de caisse. C’est celui qui résonnait à mes oreilles chaque fois que je le poursuivais, mais qu’il me filait entre les doigts.


Un long silence suivit.


- Mais… Mais c’est extraordinaire ! s’exclama alors Mercus, extatique. On ne pouvait pas rêver mieux ! 

- Pourquoi tu dis ça ? s’exclama Bombonneau, furieux. Personne n’a jamais vu Cortese, pas même moi. Nous ne savons pas où il est, et il pourrait nous tomber dessus d’une seconde à l’autre, alors que nous sommes encalminés et très vulnérables. Ces vaisseaux ne sont pas équipés pour un affrontement. Alors en supposant qu’on lui tombe dessus - ou l’inverse, plus vraisemblablement - nous ne serons pas de taille à nous mesurer à lui. Nous avons à peine quelques armes !

- Nous avons beaucoup mieux, répondit Mercus avec une lueur dorée au fond (Koopignon voyait presque une pluie de pièces d’or au fond de ses pupilles). Nous devons essayer, c’est là même le but de cette expédition ! Qui me suit ?


L’un après l’autre, les matelots approuvèrent, mais avec réticence et avec un regard autrement beaucoup moins confiant que celui de Mercus lorsqu’ils se tournèrent vers Koopignon, l’air sceptique. Le Koopa se rappela la fatigue qui lui écrasait de plus en plus la poitrine, sa respiration légèrement sifflante, un voûtement nouveau et les cernes qui lui barraient le visage - le piètre tableau qu’il devait offrir, en bref. Il les soupçonnaient d’accepter faute d’alternative, immobilisés qu’ils étaient à présent sur cette mer d’huile.


- Et donc, Koopignon… Qu’as-tu à nous apprendre dans ce genre de situation ? Comment peut-on le rattraper en pleine mer, sans vague ni vent ?

- Je n’ai rien à vous apprendre. Nous allons devoir ramer, il n’y a rien d’autre à faire pour l’instant. Nous allons tenter d’accoster la terre la plus proche, voir s’il s’y trouve. Sinon, nous referons le plein de vivres avec ce qu’une île voudra bien nous fournir, et nous repartirons dans une autre direction, après avoir vérifié qu’il n’y a rien laissé.

- Je veux bien ramer, objecta un des matelots, mais si nous ignorons la direction…

- Je crains que ce ne soit le cas, répondit Dépi T en sortant une carte des côtes autour de Byosis en jetant un regard de reproche à Koopignon et Mercus. C’est ce que j’ai essayé de vous dire tout à l’heure. Nous sommes sortis de la limite de la Mer Farald et il n’y a pas d’îles indiquées au sud. Nous devons nous trouver dans la Mer Lohopald, qui est très peu répertoriée. Et maintenant, les étoiles ont disparu…

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

- Ça veut dire qu’à moins que Koopignon ne nous fasse montre de ses célèbres instincts d’aventurier et nous guide avec ce bruit de caisse, nous nageons désormais dans l’inconnu et le Grand Champi seul sait quand nous en ressortirons.


Tout le monde fixait Koopignon. Jamais des regards n’avaient pesé aussi lourd que du plomb, même si c’était celui de Mercus qui le mettait le plus mal à l’aise.


Ils se mirent donc à ramer pendant deux jours, lentement, précautionneusement, pour ne pas risquer de se prendre un récif que la vigie apercevrait trop tard s’ils allaient plus vite, mais ils auraient tout aussi bien pu faire du surplace. La mer et le brouillard restaient parfaitement uniformes (si ce n’est que ce dernier s’éclaircissait avec le jour). Et surtout, le bruit de caisse remplie à ras bord gardait le même volume sonore, et son rythme n’accélérait ni ne ralentissait. C’était terriblement oppressant.


Ce n’était pas cela qui angoissait Koopignon, cependant, mais les bribes de conversations à voix basse qui entrecoupaient les grognements et les regards exaspérés en direction de Mercus et de la sienne.


- Ce n’est vraiment pas ça que j’avais en tête. 

- Koopignon a raison, nous ne sommes absolument pas préparés à l’éventualité de pirates.

- Tu crois qu’il est en position de nous protéger ?

- J’aurais peut-être dû prendre des cours de combat, comme lui. Mais qui aurait imaginé que j’en aurais besoin un jour ? Je comptais finir ma vie dans Byosis, pas être obligée de quitter ce qu’il en reste pour soigner mon père malade !

- La fuite n’est pas une option. Même en abandonnant le navire, ces eaux doivent grouiller de Pirahgnards. 

- En tout cas, une chose est sûre, je ne veux pas y laisser ma peau. Je voulais un nouveau départ, trouver un coin tranquille pour m’installer avec mon meilleur ami, qui a perdu toute sa famille. Pas me frotter à la première racaille venue... Je le retiens, Mercus et ses idées ! Et si Cortese finit effectivement par nous trouver ?

- Nous n’avons rien qui l’intéresse. C’est sans doute une coïncidence, ou pour nous faire peur...

- Et s’il nous trouve, il nous laisserait repartir, non ? Même Cortese ne s’abaisserait pas à massacrer gratuitement comme ça…

- Je ne compte pas me battre s’ils attaquent. Après tout, nous n’en avons pas eu besoin il y a vingt ans. Je n’hésiterai pas à les supplier s’il le faut. Ce n’est pas ma dignité qui va nourrir ma famille. Je leur expliquerai pour mes quatre enfants… Ils ne peuvent pas manquer de cœur à ce point, surtout que nous n’avons rien et qu’ils n’ont pas de raison de nous en vouloir… Et si le pire doit arriver, je suis sûr que Koopignon trouvera un moyen de nous... Mais ? Koopignon, qu’est-ce que tu fais ?


Koopignon ne put en supporter davantage. Abandonnant là sa rame, il se remit debout et se planta au milieu du pont, tous les regards interloqués de nouveau fixés sur lui.


- Arrêtez ! Arrêtez tous de ramer. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas vous laisser prendre ce risque !

- Qu’est-ce que tu racontes ? répliqua Bombonneau en le regardant comme s’il était devenu fou. Nous sommes peut-être à deux brasses de trouver le trésor légendaire de Cortese ! Et tu choisis maintenant de te montrer prudent ?

- Écoute, il y a des choses que tu ne sais pas. J’ai des raisons de croire que Cor...

- De croire ! (Il eut un petit rire sans joie en donnant un nouveau vigoureux coup de rame.) Et à quoi tes croyances sont bonnes ? À chaque fois que tu as cru pouvoir revenir avec un VRAI trésor, tes mains vides ont dit non...

- Je ne vous laisserai pas vous mettre en danger ainsi ! Il y a littéralement des milliers d’autres façons de repartir de zéro que de prendre des risques inutiles comme ça !

- Maintenant, ça suffit ! répliqua Bombonneau avec colère en cessant brusquement de ramer et en se levant d’un bond. Par moments, on dirait vraiment que tu veux que j’allume une mèche ! C’est toi qui dis ça ? Ce n’est pas toi qui nous disais de rester à l’abri dans Byosis parce que le monde extérieur était trop dangereux, pendant que tu te donnais le droit d’ignorer ça et d’y aller toi-même ? Mais nous n’avions déjà guère de raisons de nous croire en sécurité après la mort du Komte, et nous n’en avons plus du tout aujourd’hui avec ce qui est arrivé à Byosis. Ce voyage, c’est ce que nous désirons tous et nous n’y arriverons pas sans toi. Nous VOULONS aller à l’encontre du danger si ça nous donne une chance, sinon cette expédition n’a aucun sens. Pas si tu te rétractes au moindre risque maintenant que ça devient sérieux ! Où est-il, l’explorateur aguerri que rien ne fait ciller, le trompe-la-mort dont nous avons besoin ? Comment ferions-nous sans lui, maintenant que nous avons une réelle possibilité de mettre la main sur le plus fabuleux trésor de tous les temps ? Tu devrais le vouloir plus que nous tous réunis, toi qui as échoué je ne sais combien de fois par le passé, qui replongeais dans des dangers chaque fois plus grands sans jamais te laisser effrayer par...

- C’est faux, coupa Koopignon. C’était simplement un genre que je me donnais, mais je n’en menais pas large, et nous fonçons droit vers ce que je redoute le plus depuis tout ce temps. Je ne suis pas le Koopa courageux que je m’imaginais ou que vous choisissez de voir. Je ne rattrapais pas Cortese parce qu’il était trop rapide pour moi, mais parce que j’étais terrifié à l’idée de lui faire face. Quant à son trésor, il ne m’intéresse pas... Il y a des choses plus importantes, Bombonneau.

- Comme quoi ? Oh, après tout, peu importe, je veux bien te croire mais ce n’est pas ce pourquoi nous sommes en mer aujourd’hui. Nous nous en tiendrons au plan initial. Contrairement à d’habitude, tu n’es pas seul à décider et c’est ce que nous voulons.

- Ce sera peut-être moins sûr si je suis complètement franc avec vous…

- Pas complètement franc avec nous, c’est-à-dire ? J’aimerais éviter de vivre une nouvelle tragédie faute d’informations complètes, Koopignon !


L’intéressé sentit une vieille détresse lui percer la voix, qu’il n’avait pas entendue depuis des lustres, quand le Komte était mort. Et il la sentit vibrer douloureusement au fond de lui-même également.


- Je crois que je sais pourquoi je n’ai rien trouvé durant mes expéditions ces vingt dernières années, finit-il par admettre à contrecœur. 

- Qu’est-ce que ça a à voir avec notre situation actuelle ?

- Je m’en doutais depuis un moment mais vous-même pouvez faire le rapprochement. D’après vous, comment expliquer les rumeurs selon lesquelles le trésor de Cortese grandissait jusqu’à des proportions légendaires ?


Il y eut un silence pendant lequel ils se creusaient tous manifestement la cervelle.


- Tu nous as raconté que tu avais essayé de nombreuses fois de rattraper Cortese, mais sans succès, c’est ça ?

- Ça voudrait donc dire qu’il pouvait te précéder là où tu voulais te rendre. Peut-être même quand tu ne le suivais pas du tout. Et rafler l’intégralité de ce que tu aurais pu y trouver toi-même…

- ...si je ne traînais pas derrière pour réparer les dégâts qu’il a causés.

- Attends un peu ! Ça voudrait dire qu’il te surveillait, d’une certaine manière, non ? Peut-être t’avait-il même vu de loin, il y a vingt ans, pendant le siège de Byosis ! 

- Ce qui voudrait dire… que ce n’est pas un hasard, si on l’entend maintenant ?

- Dans ce cas, pourquoi ne nous est-il pas déjà tombé dessus ?

- J’ai quelques idées, mais ce ne sont que des hypothèses. On parle quand même de Cortese, je ne vais pas prétendre être dans sa tête.

- Alors admettons qu’il nous ait suivis depuis la surface des ruines de Byosis. Il nous aura vus sortir de terre, il aura peut-être reconnu certains d’entre nous, voire vu de loin comment Byosis s’est fait engloutir sous terre. Il n’était pas difficile de deviner que nous ne partions de rien et donc qu’il n’y avait rien à piller en nous attaquant. Alors pourquoi nous traquer ? À moins que l’un de nous n’ait sur lui un objet de valeur dont nous n’aurions pas connaissance…

- C’est… peut-être bien mon cas, avoua Koopignon d’une voix hésitante.


Cet aveu fut accueilli par un tollé d’indignations.


- Tu savais et tu as quand même permis que ça arrive ?

- Comme je vous ai dit, il y a des choses plus importantes qu’un bête trésor, et garder ça pour moi en fait partie. 

- Si ce que tu dis est vrai, alors nous sommes littéralement comme un ver au bout d’un hameçon !

- Et si tu commençais par nous dire ce que tu as sur toi ?

- Écoutez-moi ! cria Koopignon en essayant de couvrir leurs protestations. J’ai un plan, alors il faudra me faire confiance. Je ne peux malheureusement pas vous dire de quoi il s’agit, ni ce que je porte sur moi. Moins vous en savez, mieux c’est et plus vous aurez de chance de vous en sortir, croyez-moi ! Vous vouliez l’explorateur. Le voici. Quand je suis dans le brouillard, je fais les choses à l’instinct. Vous allez vous y fier ou pas ?


L’équipage ne trouva rien à répondre. L’un des matelots finit par glisser timidement, avec une note d’espoir :


- Ça veut dire que… que nous nous dirigeons vers un endroit où nous serons saufs, c’est ça ? 

- Pas exactement, répliqua Koopignon d’une voix calme. Nous nous dirigeons vers l’île qui constitue le repaire de Cortese. J’y suis passé avant de rentrer il y a quelques jours, quand Byosis avait été engloutie.

- Et c’est censé nous rassurer ? hurla un autre matelot avec affolement. Nous emmener au seul endroit où nous aurons le plus de chances, et de loin, de nous faire pincer par le Roi des Pirates ?

- Laissez-le parler ! tonna Mercus, plus surexcité que jamais. C’est parce que tu as trouvé des preuves qu’il y cache son trésor mais tu ne pouvais rien faire tout seul lors d’un précédent voyage, c’est ça ? D’où le fait d’avoir finalement accepté que l’on t’accompagne ?!

- Non, répondit abruptement Koopignon. J’ai fouillé l’île de fond en comble. Il n’y a aucun doute que c’est son repaire, mais je n’y ai pas trouvé le moindre début de trésor. Tout ce que j’y ai déniché, ce sont des créatures affreuses, desquelles j’ai à peine réchappé.


Plusieurs des matelots, dont Bombonneau, le fusillèrent du regard sans dire un mot, puis le Bob-Omb se tourna vers Mercus en déclarant d’un ton sans réplique :


- Nous faisons demi-tour. Maintenant !

- Certainement pas ! répliqua Mercus avec colère. C’est MOI qui donne les ordres sur ce bateau, c’est moi le capitaine ! Vous avez accepté le risque, nous n’allons pas rétropédaler maintenant. C’est pour ça que je vous paye ! 

- Au diable ta capitainerie, Mercus ! explosa Bombonneau. Tu comptes nous payer en quoi ? En bandages ou en cercueils ? Nous devons repartir tant que nous en avons encore l’occasion ! 

- Je suis d’accord ! protesta Dépi T, plus en colère qu’effrayé. Ma sœur est sur l’autre bateau, qui est en tête et que toi et Koopignon, avec ses petits secrets, avez envoyé à sa perte ! Je ne repartirai pas sans elle !

- Elle ne risque pas grand-chose, lui assura amèrement Koopignon. 

- Parce que c’est après toi qu’il en a, c’est ça ? Devenu spécial à ses yeux d’une certaine façon, depuis le siège de Byosis ?

- Enfin, peu importe ! Si tu savais que si nous trouvions l’île de Cortese, c’était soit pour faire chou blanc soit pour périr avant de mettre la main sur la moindre de ses pièces, alors pourquoi nous as-tu entraîné là-dedans ? renchérit férocement Bombonneau.

- C’est toi qui disais que vous vouliez le frisson du danger ! protesta Koopignon.

- Oui, quand il était improbable avec quelque chose à y gagner ! Pas la mortelle certitude de nous jeter dans la gueule du pirate le plus sanguinaire de tous les temps ! Le meurtrier d’innombrables victimes, et pas des moindres, surtout pour nous ! 

- Eh bien c’est une bonne leçon pour vous tous, répliqua froidement Koopignon. Si vous voulez goûter au doux frisson du risque, il faut d’abord s’entraîner et s’y préparer, ce que vous n’avez pas daigné faire. Et surtout, il faut avoir une bonne raison de le faire.

- Parce que tu as jamais eu une bonne raison de le faire ? Surtout aujourd’hui ?


Koopignon aurait bien aimé lui lancer d’un ton cinglant que oui, mais qu’il ne pouvait pas divulguer la véritable raison de leur expédition et qu’il avait tout de même besoin d’y arriver avec un équipage pour espérer que son plan se déroule comme prévu. Mais un détail lui épargna de faire cette désagréable révélation supplémentaire.


Le bruit de coffre rempli avait disparu, rendant le silence si pesant que tout le monde se figea. Puis il y eut un énorme choc, causé par quelque chose d’invisible et lancé à grande vitesse contre la poupe du navire. Tout l’équipage se retrouva à terre sous la brusque accélération. Le navire gagna en vitesse, si bien que très vite, les embruns leur fouettaient le visage. 


Pendant près d’une minute, ils foncèrent ainsi à travers le brouillard, sans aucun contrôle sur le bateau. Le teint de Mercus avait pris une teinte si bleuâtre que c’en était presque comique.


- Oh papa ! hurla-t-il, apeuré. Mais qu’adviendra-t-il de nous ? Je ne veux pas mourir pauuuuuuuuuuuvre !


Koopignon se releva tant bien que mal, chancela et se pencha au-dessus du bastingage au niveau de la proue vers l’arrière, pour essayer d’y voir quelque chose. Mais à peine esquissa-t-il le mouvement que le brouillard se dissipa d’un coup. Il faisait un soleil si éclatant que pendant un instant, ses yeux se mouillèrent de larmes. Une fois habitués, ils s’écarquillèrent alors d’horreur à la vue d’une île qui se rapprochait dangereusement vite, surtout qu’ils se dirigeaient droit vers une falaise assez basse, sur laquelle était perchée une végétation luxuriante et un peu trop familière.


- Terre ! cria le Goomba qui faisait la vigie en haut du mât.

- Non, sans blague ! cria Bombonneau.

- Accrochez-vous ! cria Koopignon par-dessus son épaule.


Mais le bateau pivota sur lui-même d’un quart de tour tout en conservant la même direction, leur faisant de nouveau perdre l’équilibre, sauf Koopignon qui s’était agrippé juste à temps au bastingage. Puis ce fut le choc contre l’île. À part lui, tout l’équipage fut catapulté hors du pont et directement sur le sol qui, fort heureusement, était à peu près à la même hauteur et était tapi d’une herbe épaisse qui amortit leur chute. Le mât se brisa, éjectant également la vigie. Tous se remirent debout dans les quelques secondes qui suivirent.


Koopignon se prépara à sauter de ce qui restait du Tenace (il le sentait commencer à prendre l’eau sous ses pieds) directement sur la terre ferme, mais ce dernier, légèrement penché vers l’île jusque-là, se remit droit en basculant du côté opposé, l’éloignant des autres. Bombonneau accourut, Mercus sur ses talons. Le Bob-Omb s’arrêta juste au bord, et Mercus grimpa sur lui en tendant la main vers le Koopa.


- Koopignon ! Donne ta main !


Koopignon la tendit, mais il hésita soudain, repliant suffisamment son bras pour rester hors de portée.


- Qu’est-ce que tu fabriques ? beugla Bombonneau. Le bateau est éventré et va couler en pleine mer ! Tu vas te faire dévorer par les Pirahgnards, si les pirates ne te trouvent pas avant !

- C’est moi qu’ils veulent ! répliqua Koopignon. Partez, cachez-vous sur l’île ! Retrouver les autres si vous le pouvez, en espérant que leur bateau soit encore intact…

- Tu vas faire comme il y a vingt ans ? Te croire capable de les affronter à toi tout seul ? Je ne t’ai donc vraiment rien appris ! Tu es complètement cinglé ! 

- Cinglé, peut-être, mais j’ai beaucoup appris au contraire ! C’est toi qui m’as dit un jour que je pouvais tant faire pour les autres, sans prendre de risques inutiles. Fais-moi confiance !


Il avait dit cela d’une voix calme et avec un sourire triste, que le regard horrifié et incrédule de Bombonneau n’éteignit pas. Le bateau s’éloignait déjà, et Koopignon sentit tout de suite que son mouvement n’était pas dû aux courants. Quelque chose, ou quelqu’un, le dirigeait d’il ne savait où, et le secouait de haut en bas pour faire ressortir l’eau qui s’engouffrait là où il avait été éventré en se fracassant contre la falaise. Mercus et Bombonneau couraient pour tenter de rester à son niveau, mais le bateau contourna un pan très accidenté et impraticable de la falaise. Bombonneau cria quelque chose, et il crut voir Mercus le forcer à se retourner vers lui et lui dire quelque chose à laquelle Bombonneau répondit par des cris de protestation, mais il était trop loin pour entendre ce qu’ils disaient et ils disparurent de son champ de vision dans les secondes qui suivirent.


En sentant que ce serait la dernière fois, Koopignon tira l’épée d’entre son cou et sa carapace et la tint en joue, debout au milieu du pont, sous le soleil tropical éclatant. À l’affût du moindre bruit, le Koopa pivota sur lui-même, mais il n’entendit rien, hormis sa respiration légèrement haletante et les grincements réguliers de l’épave à la dérive. Son regard porta sur un morceau encore intact du bastingage, derrière laquelle il vit une silhouette très sombre, avec des mèches de cheveux noirs et hérissés sur une tête dont le voile, noir aussi, ne laissait voir que des yeux énormes, perçants et menaçants, aux couleurs psychédéliques. Le reste du corps était caché par la structure en bois.


Koopignon s’approcha prudemment, mais à peine deux pas plus tard, la silhouette disparut comme un animal farouche dans son terrier, et presque aussitôt, une explosion sourde força le bateau à s’arrêter. Koopignon fut projeté contre la partie encore intacte de la rambarde, manquant de le faire tomber à l’eau ou de s’empaler contre les échardes pointues au niveau de la fracture dans le bois. L’épée lui échappa des mains sous le choc. Un peu sonné (sa tête avait cogné assez fort), Koopignon sut que ce qui restait du bateau avait dû s’écraser contre une sorte de récif ou sur une côte rocheuse. Mais il eut à peine le temps de se relever en titubant et d’agripper son épée miraculeusement restée sur le pont qu’un coup sur le dos de sa main droite lui fit de nouveau lâcher son arme. Une voix aiguë retentit alors :


- Oooh ! Une tortue de mer ! Miam miam, j’adore les fruits de mer qui craquent sous la dent !


Koopignon, toujours désorienté, se reprit à temps et fit face à son assaillant.




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