Les formes, les couleurs, les saveurs, les sons, les odeurs. Perçus de toutes les manières, en de multiples dimensions, alliés en d’infinies combinaisons. Tous en même temps, ils dansaient devant elle et en elle, sortaient d’elle, revenaient en elle. Être tout et sa spectatrice, d’un spectacle sans début ni fin, répétitif mais inlassable. Et tout à coup, une main violette, laide, hideuse, tranchant avec la singularité de l’Hyperplan. Qui se faisait arracher d’infimes morceaux pour être réorganisés en une conscience, mais pas vraiment une âme ; une existence, mais pas vraiment un corps. Les siennes.
Voilà comment Maraboo avait été créée.
Éblouie par l’obscurité de ce monde inconnu comme par les images indéfinissables qui s’évanouissent juste avant un réveil brutal, Maraboo était née ainsi. Ses premières secondes dans le plan physique, après ce simulacre sordide d’accouchement. Et presque aussitôt, sa voix qui résonnait :
- Qu’est-ce que… où suis-je ? Qui êtes-vous ? (Elle marqua une pause, sortit de son corps, contemplant la boule de plasma émeraude qu’elle était devenue.) Qui suis-je, moi ?
- Quelle importance ? lui lança la figure couronnée aux cheveux rosâtres. Le temps presse et il y a du travail, alors au travail !
Et voici comment elle s’était retrouvée à travailler pour Afraléfic, sans cérémonie ni instructions. Mais naturellement taillée pour se projeter à travers l’Hyperplan, sans plus jamais pouvoir y revenir. Chaque expérience ou mission extracorporelle était un cruel rappel de ce qu’elle avait été, et qu’elle n’était plus, ce à quoi elle avait été réduite. Chaque fois qu’elle passait d’un plan à l’autre, d’une dimension à l’autre, c’était la même douleur mentale que lors des premières secondes de son existence, lorsqu’elle est devenue finie. Mais toujours éternelle, comme l’Hyperplan. Ce qui rajoutait à la cruauté de ne plus jamais y retourner, pour l’éternité.
Et depuis qu’Afraléfic l’avait sortie de l’Hyperplan, personne ne savait dire ce que Maraboo était vraiment. Ses rares connaissances et rencontres lui accordaient par défaut le titre de fantôme. Mais un fantôme est l’empreinte qu’un mort laisse dans le monde des vivants, pour achever une sorte de tâche inaccomplie de son vivant - ou tout au moins les contes ridicules le laissaient entendre. Maraboo, cependant, n’avait jamais été techniquement « vivante », de chair et d’os. Séparée de l’Hyperplan sans espoir de retour, elle n’avait pas eu le choix de se résigner et d’obéir sans éveiller les soupçons. Ce qui ne voulait pas dire qu’elle avait renoncé à obtenir des réponses d’Afraléfic.
- Qui suis-je ?
- Tu es mon sujet, car je suis ta Reine. Contente-toi de ça. Nous avons un empire à bâtir.
- Mais qui serai-je dans ce monde que tu veux bâtir ?
Afraléfic avait éclaté d’un rire encore léger à cette époque, quand elle n’était pas encore complètement corrompue par le pouvoir des Gemmes. Cela ne l’avait pas empêchée de se sentir passablement heurtée, et la réponse qui suivit n’arrangea rien :
- Maraboo, je suis le seul visage que notre futur monde aura besoin de connaître. Pourquoi t’encombrer d’une identité inutile ? J’ai même pris la peine de te donner un nom. Tu as déjà ta raison de vivre par ma volonté : récolter pour moi des informations à travers l’Hyperplan. Ce que tu fais très bien, je t’ai conçue spécialement pour ça, alors tu n’as pas besoin de plus. Pas besoin de montrer ton visage. Tu as même tout intérêt à rester discrète. Personne n’a besoin de te connaître, ni de te rencontrer. Ni même de te voir !
Et comme tout le reste, ceci était resté gravé dans sa mémoire. Car Maraboo, ayant été extraite de l’Hyperplan, revivait chaque instant hors de lui en simultané avec tous les autres. Mais la honte de se montrer, cela, elle l’avait progressivement intégrée, fini par le croire, en devenant plus soucieuse que jamais de passer inaperçue lors de ses escapades interdimensionnelles. Ne montrer son visage à personne dans l’autre monde, être fière des services rendus à sa Reine, et donc logiquement avoir honte du reste. Mais plus elle voyait le reste, plus elle se surprenait à observer ses habitants plus longtemps que nécessaire. Et bientôt, elle glana çà et là quelques mimiques qu’elle s’amusait à interpréter à sa manière. Le sourire faible et gêné d’un amour transi. Les petits soupirs résignés face aux mille contradictions de la vie quotidienne. Les yeux écarquillés de peur d’une âme en peine exposée au danger, la manière dont ils se mouillaient de soulagement lorsqu’elle était sauvée… Tant de choses qu’elle enviait, faute de pouvoir s’y identifier ou de comprendre leur signification. Qu’elle enviait. Une nouveauté pour elle. Elle avait développé, au fil du temps, un désir propre, et elle finit par comprendre quoi par elle-même : elle voulait ressentir quelque chose, n’importe quoi. Mais plus encore, elle voulait inspirer quelque chose aux autres, se définir par rapport à d’autres.
- Sommes-nous une famille, Afraléfic ?
- Je t’ai créée, et je suis ta Reine, alors c’est tout comme. C’est pour ça que tu m’obéis.
- Je n’ai pas eu le choix de naître donc je n’ai pas d’autre choix que de t'obéir ?
- C’est ça. Et maintenant, retourne au travail. Je ne veux plus que tu me reparles de ça.
- Mais… Si j’ai un choix, un jour, ça veut dire que l’on peut choisir sa famille ?
- Choisir ta famille ! Quelle absurdité ! Tu n’en as ni l’usage, ni la possibilité, ni le besoin ! Qui voudrait de toi de toute façon ? Puisque tu as insisté, je vais être claire : cherche à me remplacer, à être autre chose que ce que tu es aujourd’hui, et je te détruirai.
Et Maraboo comprit ce jour-là que ce visage hideux qu’elle lui avait montré, c’est celui qu’elle comptait montrer au reste du monde. Incapable de verbaliser une émotion, Maraboo prit la menace impassiblement, mais une part d’elle émit une sensation sourde, et peu agréable. La partie qui se remémorait le désespoir d’un enfant qui se recroquevillait de peur dans un coin devant un parent mal-aimant. Désespoir qui devait se transformer en la certitude que la personne sur qui on comptait venait de se volatiliser, laissant place à un vide à combler à tout prix. Mais tout cela, Maraboo avait alors été incapable de le comprendre.
Et un jour, elle était tombée sur un certain Koopa armé d’une épée, qui tentait de sauver une jeune femme bannie de son village dans une toundra glacée, encerclés tous les deux d’une horde de nuages de neige agressifs et de Plantes Piranha gelées. Entretemps, Afraléfic avait rencontré Villipand, et avait fini de basculer dans la folie depuis lors. Ses escapades devinrent des îlots d’espoirs vitaux. Et ce jour-là, sans aucune anticipation, Maraboo avait voulu revoir cette fameuse lueur de gratitude dans les yeux du Koopa. Être vue comme providentielle par lui.
Elle avait insufflé un soupçon de sa magie dans son épée pour que le Koopa repousse plus facilement les bourrasques de neige de ses ennemis. Et pour ne pas réveiller les soupçons, Maraboo avait brièvement pris possession de la jeune femme en la faisant passer pour une magicienne afin de lui expliquer en toute innocence ce que son arme lui permettrait désormais de faire. Du début à la fin, c’était un sentiment impérieux qui lui avait dicté de faire tout cela, et elle avait aimé ça. Pour une fois qu’elle appréciait faire quelque chose, par envie propre plutôt que par devoir.
C’est à peu près à cette période que Maraboo fut poussée à ne plus seulement espionner les futures victimes d’Afraléfic. En plus de vouloir de nouvelles choses, il y en a d’anciennes qu’elle ne voulait plus faire ou ressentir. Notamment son sentiment d’inadéquation. C’est pour ça qu’elle n’avait pas pu tromper Koopignon, pourquoi elle se sentait si liée à lui. Lui aussi connaissait ce décalage avec les autres depuis qu’il était né, mais lui avait réussi à passer outre car il n’était pas seul, ne l’avait jamais été, malgré ses efforts pour s’isoler. Jusqu’à leur rencontre, Maraboo, elle, n’avait eu qu’Afraléfic. Cela lui avait toujours semblé incongru, ce qu’elle avait naïvement balayé de l’espoir qu’elle ferait une bonne reine, qu’elle lui donnerait une raison, une légitimité d’exister.
Elle pensait savoir, maintenant. Tout comme Il leur avait donné Mavila, Merlune et Grach pour des raisons précises mais insaisissables pour l’esprit des mortels, l’Hyperplan l’avait matérialisée près d’Afraléfic pour rétablir l’équilibre qu’elle s’évertuait déjà à bafouer, que Maraboo elle-même avait aidé à bafouer dans son déni. Afraléfic avait bâclé sa « naissance ». Pendant longtemps, Maraboo n’en avait que plus ressenti de la honte. Au point d’avoir ce réflexe maladif mais idiot de se recroqueviller devant le moindre regard qu’on lui adressait. Mais aujourd’hui, elle n’avait plus rien à cacher. Et certainement pas si près de la cessation de son existence. En ne maîtrisant pas son extraction de l’Hyperplan, Afraléfic s’était assurée que Maraboo finirait par la trahir en ne gommant pas la plus petite trace de curiosité en elle pour le monde qui l’entourait et qu’elle l’avait obligée à espionner.
Mais maintenant qu’Afraléfic ne reviendrait pas pour les mille prochaines années, Maraboo se retrouvait dans une position singulière et inédite : d’espionner le monde, elle devait maintenant trouver comment y cacher l’ancien trophée de son ex-Reine. Voilà des heures, des jours qu’elle arpentait les contrées voisines des vestiges de Byosis et qu’elle ne trouvait rien qui soit digne de constituer une cachette efficace pour les deux Gemmes qui baignaient sereinement dans le plasma qui constituait son corps. Elle avait toute confiance en Koopignon, Marmo T et Goombulle pour user de leurs natures singulières pour cacher leurs Gemmes de manières tout aussi singulières. Revisiter l’antre d’une créature mythique affrontée par le passé, user des forces de la nature étudiée pendant des années, passer de force des barrières qu’aucune autre personne ne pourrait même frôler. Elle avait même des raisons de croire que Goombulle et Koopignon avaient déjà réussi, car elle ne parvenait plus à sentir la moindre parcelle de l’une ni de l’autre dans cette dimension, ni dans aucune autre. À croire que leurs âmes s’étaient fait avaler. Elle se souvint qu’elle leur avait demandé s’ils étaient une famille. Devait-elle éprouver de la tristesse ? Peut-être, mais elle ne savait pas comment faire.
Enfin si, d’une certaine façon. Ses adieux à Koopignon, la fusion de leurs âmes en mille sensations fourmillantes, lui avait rappelé l’Hyperplan. Une fraction infinitésimale de la sensation enivrante de faire partie de tout, passé, présent et futur. Mais avec Koopignon, elle avait aussi perdu la notion du temps. Avec Koopignon aussi, elle avait l’impression d’être quelque chose de plus grand qu’elle-même. Et surtout, ç’avait été beaucoup plus précis, ciblé que dans l’Hyperplan. Leur séparation n’en avait été que plus douloureuse. La nostalgie n’en avait été que renforcée. C’était peut-être ça, la tristesse. Et maintenant, elle était plus seule que jamais. Quoique, ce n’était peut-être pas une fatalité, dans la courte fin de vie qu’il lui restait.
La magie de Maraboo, si indispensable dans leur croisade contre Afraléfic, était ironiquement inutile à présent. Les Gemmes refusaient de se plier à sa magie, car c’était la même mais en des proportions gigantesques, bien supérieures à ce qu’elle pouvait produire, surtout maintenant que la malédiction affaiblissait lentement mais inexorablement ses pouvoirs. Et le val assombri qu’elle visitait en ce moment n’avait guère de chance de lui offrir satisfaction, semblait-il. Pendant ses derniers moments partagés avec Koopignon, quand leurs âmes avaient fusionné, elle avait revu l’intégralité de ses aventures de ses vingt dernières années, y compris son escapade par ici. Et l’envie impérieuse de visiter l’endroit s’était emparée d’elle. Par respect pour le Koopa parti trop tôt ? Par affection pour lui ? Par intérêt pour sa vie passée ? Elle ne sut le dire, encore une fois.
Elle s’approchait d’un village, mais elle craignait que la malédiction ne l’emportât avant que le moindre villageois surmonte sa peur pour lui parler. Elle les voyait de loin, autour des dernières maisons avant la forêt d’arbres morts qui le bordaient. Ils avaient une mine aussi sombre que leur environnement, et semblaient affairés à la préparation d’une procession. Ils enfilaient des sortes de toges violet sombre, et montaient des lanternes faiblement éclairées au bout de longues perches, qui évoquaient des planètes pâles et blanchâtres, comme l’énorme pleine lune au-dessus de leur tête et sa lumière blafarde. Elle s’approcha, et l’un des villageois la remarqua.
- Oh ! Un fantôme ? Êtes-vous venue nous hanter vous aussi ? Est-ce elle qui vous envoie ?
- Pourquoi dites-vous cela ? demanda froidement Maraboo en détournant machinalement le regard. Que s’est-il passé ici ? Pourquoi il ne fait pas jour ?
- Cela fait des années que cet endroit s’est considérablement assombri. Vous voyez cette chose dans le ciel ?
Maraboo leva les yeux. Tout ce qu’elle vit était la pleine lune, ou cela y ressemblait. Et tout à coup elle comprit.
- Ça peut être beaucoup de choses, mais la Lune, certainement pas.
- Je ne vous le fais pas dire. Du jour au lendemain, cette chose est apparue en s’interposant entre notre ville et le Soleil. Il continue d’illuminer le ciel autour d’elle, comme lors d’une éclipse, mais avec un air de crépuscule… Et chose plus étrange encore, contrairement à ce qu’on observe lors d’une éclipse de soleil, la Lune apparaît pleine ici, pas nouvelle. Comment est-ce possible ? Qu’est-ce qui l’illumine ainsi ?
Un silence s’installa entre eux, pendant lequel le villageois considéra cette fausse lune d’un air perplexe, puis la lampe sphérique dans laquelle brillait déjà une bougie qu’il avait mise pour tester. Il se reprit soudain.
- Mais quel impoli je fais, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Algie.
- Maraboo. (Elle le considéra un bref instant, un brin intriguée.) Vous ne semblez pas plus affecté que ça.
- Pas vraiment, répondit Algie avec un haussement d’épaule. Après tout, l’obscurité rythme la moitié de nos vies, pas vrai ? Entre le moment où le jour tombe, et celui où il se lève. Quand la nature, ou une sorte de dieu ou appelez ça comme vous voulez, a décidé il y a plus de vingt ans de transformer ce cycle jour-nuit en un mélange des deux, un éternel crépuscule, cela ne nous a pas paru aberrant. Que pouvions-nous y faire, de toute façon ? Aucun de nous n’avait envie de quitter notre village, alors nous sommes restés et nous nous sommes adaptés. Même nos physionomies n’ont plus jamais été les mêmes, mais nous sommes tous restés les mêmes. Avec quelques évolutions ici et là bien sûr. Ce n’est pas facile de faire sécher son linge à Penocta, à présent.
Maraboo ne fit pas le moindre sourire. Algie parut soudain embarrassé.
- Je m’excuse pour tout à l’heure. Je ne voulais pas vous offenser, en vous appelant fantôme. Je n’y voyais rien de négatif, juste une constatation, une continuité logique des choses. Qui d’ailleurs s’accorde à merveille avec nos nouvelles frimousses.
- À quoi faites-vous référence ? (Elle continuait de fixer la fausse lune d’un air feint de curiosité, pour se donner une excuse de ne pas croiser son regard.)
- À quelques kilomètres de là, se trouve une église. Aussi resplendissante qu’une église puisse l’être, jusqu’à ce que ce crépuscule nous tombe dessus. Elle a été peu à peu abandonnée, et a fini complètement désaffectée. Et en plus, le chemin pour y parvenir est devenu trop dangereux et effrayant. Alors depuis, nous n’osons pas trop nous en approcher. En vous voyant arriver, je pensais que c’était peut-être elle qui vous envoyait…
- Qui ça ?
- Une femme étrange, il y a des années. Quand le jour et la nuit fonctionnaient encore normalement ici. Une voyante, je crois, d’une grande ville dont je ne me souviens plus le nom. Puis il y a eu cette traînée rouge dans le ciel, venant de l’est, il y a plus d’une semaine, quand l’obscurité s’est accentuée. Elle a fondu sur l’église, et nous avons pensé que c’était la prochaine étape. Que cet endroit deviendrait un repaire de monstres et d’esprits de toutes sortes, ou quelque chose comme ça… Je vous avoue que sur le moment, nous nous attendions au pire. Des histoires horribles nous sont parvenues jusqu’ici… des meurtres en pagaille partout dans le monde… Un sorte d’entité démoniaque qui a envahi le pays, avec des armées de monstres gigantesques et invincibles, constamment renouvelées, inépuisables, disaient même certains. Et cette obscurité malsaine qui s’ajoutait à celle d’ici… et pourtant, nous avons été épargnés. Il ne s’est rien passé. Et trois nuits plus tard, cette même traînée rouge réapparaissait et filait de là où elle était venue. Que voulait dire tout ça ? Mystère. Et nous ne saurons probablement jamais. Peut-être la nature a voulu un peu rééquilibrer cette sombre période partout où elle a frappé...
Maraboo, elle, comprenait. Les Gemmes tirent leur puissance des étoiles. Le Soleil est la plus proche, donc sans source de pouvoir directe, celle-là n’allait pas servir à grand-chose. Mais il aurait été inutile de raconter ça aux villageois. À terme, peut-être qu’elle se résoudrait à laisser une Gemme ici. Peut-être qu’elle passerait inaperçue.
- Nous allons bientôt tenir notre cérémonie, reprit Algie. Souhaitez-vous participer ?
- Quelle sorte de cérémonie ?
- Disons religieuse, mais c’est quelque chose de très… local. Depuis que le Soleil nous a abandonnés, nous vénérons cette fausse lune en priant sa lumière. Puisque nous n’avons plus la chaleur de son frère, nous pouvons montrer notre gratitude qu’elle nous accorde au moins sa clarté. Les étrangers sont les bienvenus. Mais ils se font rares. Et ceux qui viennent ici pour le frisson d’une région hantée sont presque déçus de ne pas voir de fantômes. Ils trouvent que sans, l’endroit est juste déprimant.
- Vous le faites ici, au village ?
- Non, dans cette église décrépite dont je vous ai parlé, un peu plus loin. Elle est perdue au milieu de la forêt.
- Si elle est décrépite, pourquoi ne pas en reconstruire une, au lieu de vous enfoncer dans cette forêt ? Je croyais qu’elle vous faisait peur et que vous ne vous aventuriez plus près d’elle.
- C’est le but de la cérémonie. Demander à notre Lune de nous éclairer le chemin et de nous donner le courage nécessaire pour traverser. Les premiers jours sans Soleil ont été très chaotiques, notre village vivait dans l’incertitude et l’anxiété, et les bois alentour sont devenus moribonds et effrayants… Cette escapade était un moyen pour nous de reprendre le contrôle de nos vies et de nos angoisses.
- Très poétique, répondit Maraboo avec une expression de marbre. Mais…
Elle l’avait noté. Une Gemme était en train de revenir à la tombe de Byosis. Et elle sentait autre chose, également, autre chose loin au-dessus de sa tête, au-delà de la fausse lune… Pendant un instant, sa curiosité fut piquée, mais elle devait faire un choix.
- …je ne peux pas rester. Mais je reviendrai peut-être.
- Dans ce cas, bonne chance dans votre entreprise, répondit Algie avec un sourire triste. Et que la Lune vous ouvre la voie.
***
La terre craquelée et en pente douce fut de nouveau en vue, avec le trou béant au centre. Maraboo resta aux aguets, car elle sentait les deux présences, l’une perdue en pleine mer, et l’autre au-dessus de sa tête dans l’espace, qui se rapprochaient toutes les deux avec la désagréable impression qu’elles convergeaient vers le même point, précisément où elle se trouvait. Mais qu’est-ce que cela voulait dire, elle n’en savait rien pour l’instant.
Elle nota autre chose également. Une troisième présence familière, déplaisante, qui venait du nord, accompagnée d’une autre, inconnue celle-ci. Elle hésita, puis se résolut à étendre son esprit dans toutes les directions avec une expression de douleur sourde - ses pouvoirs se fragilisaient de minute en minute - et elle finit par tomber dessus, mais avec un son assez moyen et une image trop brouillée. Elle devina cependant à qui appartenait la voix aigre et nasillarde et la silhouette menue et violette qui glissait à côté d’une autre silhouette bien plus imposante.
- …vas me dire ce que tu sais, oui ou non ? Le Grand Cruxinistre est en chemin et il n’appréciera pas si tu restes vague comme ça.
- Patience, Cruxéroce. Il ne regrettera pas d’avoir fait le chemin, je te le garantis.
- Patience ? Je t’ai suivie jusqu’à ce stupide arbre pendant toute une journée, pour constater qu’il n’y a plus aucune trace des abominations à tes ordres, et que l’un de tes Trucs Étoile, là, est hors d’atteinte ? Et comment peut-on être sûrs qu’il y a un rapport avec ce sursaut plasma que nous avons détecté il y a plusieurs rotations ?
- Tu poses trop de questions, tu me fatigues. Ce détour m’a permis de confirmer mon hypothèse. Ces gêneurs dont je t’ai parlé, ceux qui ont scellé le trésor qui vous permettra de dominer le monde, sont en train de cacher les Gemmes qui permettent d’y parvenir par des moyens que même votre technologie ne pourra pas contourner. C’est de la magie, vous n’y pourrez rien. Mais si vous vous y prenez à temps, avec vos ressources, vous pourrez peut-être les coincer et leur en arracher une partie. Je vous en dirai plus quand nous serons au point de rendez-vous.
- Ou sinon, on peut planter une bombe dans cet arbre et récupérer le Machin Étoile sous la sciure !
- Surtout pas ! brailla Marjolène et elle se retourna pour lui asséner une gifle glacée, ce qui le stoppa dans un état d’hébétude. Tes méthodes bourrines n’arriveront qu’à mettre définitivement la Gemme physiquement hors d’atteinte ! Tu vas jouer selon les règles de ce jeu, autant que te le permet ta médiocrité intellectuelle, tu m’as comprise ? Maintenant, tu te tais et tu me suis ! J’espère que votre leader est plus sensé que ça !
- Ohé, moussaillons ! Terre en vue ! Abaissez les voiles et préparez-vous à jeter l’ancre, nous sommes bientôt de retour chez nous !
Les particules d’esprit que Maraboo avaient disséminées à des kilomètres à la ronde autour d’elle fondirent et regagnèrent son corps physique en une bouffée de panique. Du nord, Marjolène revenait vers les vestiges de Byosis avec un nouvel allié, et à égale distance au sud, en pleine mer, elle venait d’entendre l’équipage avec lequel Koopignon était parti en train de revenir. On ne pouvait pas faire pire comme timing.
Enfin, pas tout à fait. Fort heureusement, le bateau allait plus vite sur l’eau que Marjolène et ce mystérieux Cruxéroce sur la terre ferme. Mais comme elle n’avait pas le temps d’aller chercher du renfort, elle fut forcée d’attendre sur place, avec la résolution anxieuse de ne pas rater le court créneau pendant lequel elle devrait agir sur les deux fronts.
Et quelques minutes plus tard, le seul bateau de Mercus qui avait survécu à la traversée toucha terre en douceur, mais personne à bord ne se pressa pour en sortir, excepté Mercus lui-même. Il toucha la terre craquelée et aride en caquetant d’excitation, sous le regard noir et abattu de son ex-équipage pendant qu’il se dirigeait d’un pas gaillard vers le tuyau vert qui plongeait vers les ruines de Byosis. Maraboo se rendit invisible et se rapprocha.
- Je n’arrive pas à croire qu’ils soient morts.
- Ils se sont sacrifiés pour nous. Nous raconterons leur légende. Personne ne doit l’oublier !
- Tu parles, personne ne nous croira.
- Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? Je ne veux pas retourner là-dessous…
Maraboo se matérialisa devant Mercus sans prévenir en lui barrant la route. Mercus sursauta, et blêmit. Un instant plus tard, il s’égosillait à genoux sous le regard hébété de son équipage :
- Ils nous ont suivi jusqu’ici ! Hiiiiii, sauvez-vous ! Chacun pour soi !
- Calmez-vous ! Baissez d’un ton… répliqua Maraboo, agacée. Ce n’est pas le moment de faire du grabuge ! Je suis une amie de Koopignon !
Mercu s’arrêta aussitôt de crier, et se releva avec un rire gêné.
- Jolie pierre que vous avez là.
Il sortit le crâne en rubis de sa veste et le caressa amoureusement.
- N’est-ce pas ? Je sens qu’elle va m’ouvrir des portes à Picaly Hills. Quand ils sauront que je l’ai arrachée à Cortese, personne n’osera me…
- Je ne parlais pas de cette pierre-là, répliqua froidement Maraboo.
Mercus fit la grimace et prit son air faussement offusqué de d’habitude quand on lui posait une question fâcheuse.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Ni en quoi ça vous regarde, d’ailleurs. Je vous connais ? ajouta-t-il en plissant les yeux tout en restant à bonne distance de Maraboo.
- Mercus, c’est bien ça ?
- Lui-même, et alors ?
- Nous ne nous connaissons pas, mais je connaissais Koopignon. Il vous a légué la pierre dont je parle pour une bonne raison. Il comptait sur vous pour la cacher en lieu sûr, grâce à vos moyens.
- Ah… Peut-être bien, oui…
- « Peut-être bien » ? Si vous voulez, je peux vous rafraîchir la mémoire pour être sûr que vous n’oubliiez pas votre…
Mais Maraboo s’interrompit. Cette menace indéfinissable, qui rôdait à une distance incalculable, loin de la Terre, se rapprochait à une vitesse alarmante et ne tarderait pas à venir ici. Mais surtout, Marjolène se rapprochait elle aussi.
- Toi, là, je peux te dire un mot ?
C’est à Dépi T qu’elle s’adressait, par-dessus l’épaule de Mercus. Il s’était figé sans un mot quand Maraboo était apparue. Il se mit à trembler.
- O… Oui ?
- Je peux voir ta carte, s’il te plaît ?
- Ma… ma carte ? répéta le Toad sans comprendre.
- Oui, ta carte, confirma Maraboo avec une pointe d’agacement. Le morceau de papier avec des noms de villes et d’autres choses comme ça écrites dessus. Tu en as complété une lors de votre voyage avec Koopignon, n’est-ce pas ?
La mention du nom de Koopignon sembla calmer un peu le Toad.
- Ah oui, c’était toi, l’espèce de fantôme qui est parti avec lui combattre Afraléfic ! Mais comment tu sais pour…
- Nous n’avons pas le temps pour ça, l’interrompit Maraboo. Il faut faire vite. Si vous ne voulez pas qu’Afraléfic revienne, il va me falloir cette carte. Donne, s’il te plaît.
Sous le regard perplexe de Mercus et des autres corsaires, Dépi T sortit la carte et la donna à Maraboo. Celle-ci la prit entre ses petits bras sans la toucher et fit mine de déchirer la carte en deux. Mais finalement, ce sont deux morceaux de papier entiers et identiques à l’original qui se décollèrent l’un de l’autre, et elle en rendit un à Dépi T. Gardant l’autre, Maraboo usa de sa magie et la carte se roula en boule, avec une exclamation de surprise de l’assistance. Sous leurs yeux, le papier se dépliait et se repliait sous des formes différentes au centre, puis dans les coins, puis de nouveau au centre, avec un petit flash de lumière à chaque fois.
- Que… qu’est-ce que vous faites ?
- Silence. Je dois me concentrer et indépendamment de ça, mieux vaut pour vous que vous ne sachiez pas.
Après le septième flash, un nuage gris commença à envelopper la carte lorsqu’une voix grinçante leur parvint dans le dos du fantôme :
- Je vous avais dit que leur stupide sens de la noblesse nous faciliteraient les choses. Maintenant, retourne-toi sans gestes brusques et donne-moi cette carte, traîtresse, ou ça va chauffer.
Maraboo sentit l’air froid les envelopper. Des stalagmites surgirent de terre et les entourèrent (à l’exception du fantôme) dans un enclos glacé parfaitement circulaire. Dépi T hoqueta de terreur. Sa sœur Calami T, qui était restée à côté de lui, l’imita. Mercus recula pour éviter qu’une pointe de glace ne lui rentre dans le cou, son regard dépassant Maraboo pour se poser sur la petite silhouette voûtée et chapeautée qui se tenait à la limite entre la terre stérile et les premiers brins d’herbe. Maraboo s’exécuta lentement à la demande de Marjolène, la carte flottant toujours entre ses deux bras dans un nuage de fumée grise, et fit face aux nouveaux venus, en se faisant violence pour ne pas se couvrir le visage.
La plupart des créatures qui accompagnaient la harpie (dont les mains gantées étaient brandies pour conjurer et maintenir la prison glacée) étaient petites et courtes sur pattes. Leurs corps étaient entièrement recouverts de vêtements, avec une capuche pointue sur les côtés, une collerette dentelée, des gants et des chaussures d’une matière blanche, lisse et brillante. Ces dernières avaient des semelles rouges dont la couleur jurait avec leur costume barré d’un X noir et tranchaient avec le sol terne par leur aspect neuf. Leurs corps tout entiers étaient cachés sous leurs vêtements. Ils portaient même des lunettes opaques comme un miroir et cerclées de jaune là où leurs yeux auraient dû se trouver.
- Qui êtes-vous ? demanda Maraboo d’une voix impérieuse. Que nous voulez-vous ?
- On veut ce que tu as sur toi, répondit la plus grande des créatures qui se tenait bêtement plantée à côté de Marjolène. Le grand Cruxinistre le veut, et on ne refuse rien au grand Cruxinistre ! Et n’essaye pas de t’enfuir… ajouta-t-il en ponctuant sa phrase d’un geste de la main.
Cruxéroce était plus grand et épais que les autres, avec une allure similaire mais avec des couleurs où prédominaient le violet, le rouge et le noir. Sa capuche comportait deux cornes semblables à celles d’une vache, et sa collerette était du même rouge écarlate que la cape ridicule qui traînait dans son dos. À son geste, des créatures en forme de croix, vertes pour une partie et grises pour l’autre, avaient surgi de la foule de ses soldats pour enfermer toute l’assistance un dôme de X. Elles clignotèrent brièvement une par une en produisant de petits triangles de la même couleur qu’eux, les entourèrent tels de petits satellites, en produisant des champs de force sphériques verts. Les champs de force fusionnèrent les uns avec les autres, jusqu’à former une barrière impénétrable, même pour Maraboo qui n’essaya même pas de se déphaser.
Un des troufions de Cruxéroce, qui se démarquait des autres par sa blouse blanche et un costume bleu plutôt que rouge, s’avança devant lui en tendant son bras droit. Sa main gantée était surmontée d’une machine très étrange, en forme de boule métallique dotée d’une antenne, et dont certaines parties clignotaient toutes seules. Maraboo comprit qu’elle avait affaire à une civilisation très avancée, qui semblait se fier à cet appareil pour détecter quelque chose. Et en ce moment, il pointait sa machine droit sur elle, puis sur Mercus, puis de nouveau sur elle. Et à chaque fois, le ronronnement qu’elle émettait devenait plus aigu et plus fort.
- Pas de doute, lança-t-il au dénommé Cruxéroce. Ce gugusse et le fantôme portent bien la même signature électromagnétique que dans le Grand Arbre et que cette grande porte, dans le sous-sol.
- Parfait, répondit Cruxéroce d’un air satisfait. Le Grand Cruxinistre sera bientôt là. Dis-lui déjà que l’on a trouvé trois de ces Germes Étoile.
Marjolène leva les yeux au ciel devant la stupidité de son partenaire, et réafficha juste à temps son rictus habituel quand il se tourna vers elle.
- Vous êtes convaincus maintenant ? leur lança-t-elle. Et non seulement ces idiots se sont arrangés pour rassembler trois Gemmes au même endroit pour que nous les cueillions à toute aise, mais nous avons le moyen tout désigné de trouver rapidement les quatre autres.
Elle avait regardé Maraboo - ou plutôt la carte - en disant cela.
- Parfait. Prenez-leur. Puis faites-les prisonniers, on leur extorquera ce qu’ils nous cachent au sujet de ce trésor.
- Cette harpie vous mène en bateau, intervint Maraboo. Elle n’a aucune intention de vous aider à ouvrir cette porte pour dominer le monde. Elle ne le fait que pour elle !
- Ne te fatigue pas, répliqua Marjolène. J’ai déjà expliqué à leur chef que notre Reine n’attend que d’être ressuscitée et de servir son sauveteur en guise de gratitude.
- Ouais ! Quel que soit le pouvoir qui dort derrière cette porte, nous sommes capables de le contrôler, renchérit Cruxéroce avec bravacherie. Maintenant, la carte.
- Si je vous la donne… vous promettez de relâcher l’équipage ?
- Tu n’es pas en position de marchander, le fantôme.
- Je crois bien que si. Relâchez-les ou je la déchire.
- Fais-le, et nous extrairons leurs cerveaux primitifs pour en faire des cartes de substitution ! Et ça vaut aussi pour ces microbes des bois desquels nous revenons !
Il régna un instant de terrible tension, mais ce n’était pas l’épuisement des leviers de négociation qui fit hésiter Maraboo. Elle savait que c’était le seul moyen pour les futurs héros de trouver les Gemmes avant que le sceau de la porte ne se brise tout seul.
Un souffle d’air ondulatoire et anormalement chaud la tira de sa réflexion. Il venait du dessus, la foule leva donc tout naturellement la tête et tout le monde, à part Marjolène et les Mégacruxis, resta bouche bée ou émit des exclamations mi-admiratives, mi-effrayés à la vue d’une énorme machine de métal arrondie qui baissait lentement vers la terre craquelée. Elle flottait grâce à deux colonnes de flammes bleues qui sortaient du dessous, du centre d’un X barré sur un cercle d’environ dix mètres de diamètre. La partie du dessus était une hémisphère de métal percée de deux hublots. La collerette pointue assortie qui coulissait à la base de l’hémisphère rappelait celle des Mégacruxis, et les hublots leurs yeux.
Lorsque la machine fut à environ deux mètres du dôme, les créatures en forme de croix s’écartèrent pour créer une ouverture et refermèrent derrière. Quatre pattes métalliques sortirent de chaque branche du X de la machine volante et se déployèrent vers l’extérieur, suite à quoi la machine se posa en douceur sur le sol. Les pattes s’arquèrent telles celles d’une araignée Mégacruxis monstrueuse.
Les flammes bleues synthétiques s’estompèrent en une colonne de lumière blanchâtre et ondulante, et à sa base, sur le sol, de nouveaux venus se matérialisèrent. D’autres Mégacruxis. Sauf que ceux-ci étaient habillés de manière similaires aux deux premiers, mais avec de petites différences, vêtus de noir là où les autres étaient en blanc ; leurs lunettes étaient orange, et les verres teintés d’un rouge sang. Si l’on ne comptait pas le plus grand de tous, qui se distinguait nettement de tout le reste. À sa vue, Cruxéroce et ses troufions croisèrent aussitôt leurs bras courtauds devant leur poitrine en un réflexe militaire pour former un X.
Car même sans ce salut unanime, Maraboo vit tout de suite à son accoutrement que c’était leur chef. Il était deux fois plus grand et trois fois plus large que tous les autres. Son X était gravé rouge sur blanc sur un large plastron qui descendait jusqu’à ses pieds, devant une sorte de robe arachnéenne noire et violette, occultée en haut par des épaulettes démesurément grandes et sinistres desquelles partaient un large col. Comme les autres, la seule partie de sa physionomie que l’on pouvait deviner était ses lunettes cerclés d’un jaune or qui soulignait aussi le bord du col et des épaulettes. Il tenait un long objet qui ressemblait à un sceptre, avec montée au bout une boule de verre dans laquelle clignotaient d’autres points de lumière. Mais le plus impressionnant, c’était le haut de son crâne (si on pouvait appeler ça un crâne), une sorte de cerveau mécanique avec des circuits visibles. À sa vue, l’assistance murmura d’effroi.
- Je suis le Grand Cruxinistre, déclara-t-il, conscient de l’effet intimidant de son aspect.
Sa voix était douce, affable et posée, mais elle avait quelque chose d’étrange. Une sorte de grésillement qu’aucune corde vocale organique ne pourrait espérer produire. Maraboo ne répondit rien, l’expression parfaitement inscrutable.
- Alors, c’est toi qui as des informations pour nous en dire plus sur ce que nos appareils ont détecté depuis l’espace ?
- Même si c’était le cas, que compteriez-vous en faire ?
- Ça ne te regarde pas… Maraboo, c’est bien cela ? Sache juste que ça fait longtemps que notre civilisation surveille votre planète et tous les objets puissants qu’elle recèle. Nous cherchons les plus puissants de tous, pour conquérir votre monde - avant de la tourner vers le reste de la galaxie.
« Ca, j’avoue que je ne l’avais pas vu venir, pensa Maraboo. Marmo T, tu es notre dernier espoir. Où que tu sois, si tu m’entends… »
- Il y a quelques rotations - sous-entendu, quelques-uns de vos jours, poursuivit Cruxinistre, un signal d’une puissance même trop grande pour nos appareils s’est répandu dans l’univers, et votre planète en était l’épicentre. Mais exactement inverse à un autre, que nous avons mesuré il y a quarante-neuf de vos années. Et d’après mes chercheurs ici présents, tu portes une trace de la signature électromagnétique associée.
- Si vous le dites, répondit Maraboo d’un ton monocorde. Je ne comprends rien à votre langage.
- Ne joue pas les insolentes avec nous et ne te fais pas plus bête que tu ne l’es, rétorqua Cruxinistre d’une voix toujours aussi douce tout en lui plaçant le bout de son sceptre à dix centimètres d’elle. Les Mégacruxis ne sont ni très patients, ni portés sur la délicatesse. Marjolène nous a tout raconté à ton sujet, et celui de tes amis. Ta désertion, tes ambitions, ton complot avec les trois autres. Vous avez été en contact avec cette incroyable puissance. Et mieux encore, vous avez été capables de la contenir momentanément. Tu vas donc nous dire toi-même ce que nous devons encore apprendre à son sujet.
- Cette « puissance », comme vous dites, c’est l’âme d’une reine démoniaque, et n’a rien à faire dans les mains de quiconque. Mieux vaut la laisser dormir derrière cette porte, dans l’intérêt de tous, y compris le vôtre. Sinon elle vous détruira autant qu’elle a failli détruire le reste.
- Parce que vous n’aviez pas les moyens ni la connaissance pour la contenir efficacement. Quelque chose a mal tourné, elle a commencé à échapper à votre contrôle, et vous l’avez scellée sous terre, pour que personne ne puisse en profiter. Malheureusement pour toi, nous nous tenions prêts. Et te voici à notre merci. Notre technologie réussira à la dominer, là où tu as échoué. Et elle peut détruire TON monde par désir de revanche, du moment que nous puissions l’utiliser sur d’autres, ça nous est égal. Nous reconstruirons par-dessus. Rien ne résiste à l’intelligence supérieure des Mégacruxis. Ceci dit, détruire cette carte serait … une certaine entrave pour nous, et surtout signifierait une triste fin pour tes amis.
Maraboo resta de marbre, mais l’équipage de corsaires frémit, tremblant de froid et de peur au milieu des stalagmites penchés vers eux.
- Ce ne sont pas mes amis, répondit froidement Maraboo.
- Quoi ?! cria Mercus avec un regard indigné dans sa direction.
- Allons, allons, Maraboo. Tu ne vas pas me faire croire que tu n’as pas déserté par pur altruisme ? Je crois même que tu t’es entiché de l’un d’eux, pas vrai ?
- Vous auriez dû les voir, Cruxinistre, ricana Marjolène. Elle et le Koopa qui est parti avec eux par la mer, sans jamais revenir. Et tout ça pour quoi ? Pour enterrer les clés d’une puissance dont ils avaient trop peur.
Maraboo surmonta un instant sa gêne d’être devant tant de monde pour la fusiller du regard.
- La jalousie ne t’a jamais fait de bien, Marjolène. La seule relation que tu as eu de ta vie, c’est avec Afraléfic.
- Et je ferai n’importe quoi pour la retrouver et terminer ce qu’elle a commencé, même servir un autre, traîtresse, gronda Marjolène en un murmure que seule Maraboo put entendre, et avec un regard si féroce que Maraboo se recroquevilla malgré elle sous la force du ton accusateur.
- On se calme, intervint Cruxinistre. Marjolène, tu régleras tes litiges personnels plus tard. Dans l’immédiat, c’est la carte, et les Gemmes. Vous deux, les rayons anti-plasma, maintenant. On verra qui de vous deux (avec un geste de son sceptre en direction de Mercus et de Maraboo) craquera en premier.
Deux Mégacruxis se postèrent de part et d’autre de Maraboo, dégainant des sortes de pistolets en métal gris et vert qu’ils pointèrent sur le fantôme sans cérémonie. Ils appuyèrent sur la gâchette en même temps, et aussitôt, un éther imperceptible toucha Maraboo de plein fouet, tout en la maintenant sur place. C’était comme être prise en étau de deux vents violents et contraires, mais le pire, c’est qu’elle se sentait se liquéfier physiquement.
Le but était simple à deviner : qu’elle s’évapore pour laisser les Gemmes et la carte derrière elle, le tout en étant forcée de regarder l’équipage de Koopignon finir empalé. Marjolène, les mains toujours levées pour maintenir les stalagmites de glace, les tourna l’une vers l’autre en rapprochant et en pliant lentement les doigts, resserrant le mur inéchappable vers l’équipage, qui se mit à gémir de terreur en se serrant comme il pouvait vers le centre, pour retarder le moment où ils termineraient embrochés. Le rictus de la harpie, encore plus tordu que d’habitude, contrastait de manière choquante avec l’immobilité froide et inexpressive des Mégacruxis… sauf de l’un d’eux.
- Heu… Grand Cruxinistre ? demanda timidement un des scientifiques de la troupe, qui tapotait un appareil collé sur sa capuche dans la région de l’oreille.
Maraboo entendait d’ici des éclats de voix déformés par des grésillements, mais on y percevait quand même une certaine détresse.
- Ce n’est pas le moment, grinça Cruxinistre sans même lui accorder un regard.
- Mais votre X-cellence… La troupe chargée d’investiguer la Grande Porte semble avoir des problèmes - et elle dit avoir transmis un autre signal provenant des Gemmes là-dessous !
« Marmo T ? » interrogea mentalement Maraboo, mais il semblait hors de portée pour l’instant (ses pouvoirs diminuaient de seconde en seconde, mais elle parvint quand même, en s’aidant du tuyau vert, à tomber sur la poche d’air dans laquelle Byosis était enfermée).
- Quoi ? s’exclama Cruxinistre en lui accordant enfin une pleine attention. Mets-les sur haut-parleur, ils vont m’entendre de ne pas pouvoir accomplir une mission aussi simple ! Marjolène, équipe anti-plasma, ne vous arrêtez pour rien au monde !
Le scientifique s’exécuta frénétiquement, et tout le monde put entendre les bruits étouffés et irréguliers de ce qui s’apparentait à une bagarre.
- Équipe XP, répondez ! Quel est votre statut ? exigea Cruxinistre en direction de l’appareil. Équipe XP, au rapport !
Les bruits de bagarre continuèrent, mais tout à coup une voix retentit, hachée mais si forte qu’ils sursautèrent tous à chaque fois qu’elle revenait :
- …Repli !! rep… colosse nous est tombé dess… bitants hostiles… pouvons plus les cont… devons remonter !! …aaargh, il arri-i-i… !!
Puis la communication se coupa définitivement, et presque aussitôt, un, puis deux, puis trois troufions, dont un scientifique, surgirent du tuyau à une dizaine de mètres, l’air passablement amochés, mais surtout terrifiés, malgré leur accoutrement qui masquait toute expression. L’un d’eux était à moitié aplati de haut en bas. Ils titubèrent vers le dôme à travers lequel ils se frayèrent un chemin (les créatures en forme de X s’étaient de nouveau écartées à leur approche et refermèrent le passage derrière eux).
- Expliquez-vous ! tonna Cruxinistre.
- Nous… nous effectuions des mesures quand une chose énorme nous a attaqués, bredouilla l’un des soldats.
- Une… une masse de muscles, avec un chapeau à pois.
« Marmo T, tu m’entends ? »
- Et quand nous avons dû revenir au tuyau, il a fallu passer par la ville souterraine que nous avions fouillée au préalable. À la vue de notre assaillant, ils sont devenus fous de rage, particulièrement une créature inconnue aux cheveux noirs. Et ils nous ont…
- …humiliés, vous pouvez le dire, acheva Cruxinistre avec un intense mépris dans la voix. Quelle piètre image vous donnez des Mégacruxis, soldats. Nous sommes censés être supérieurs et ILS sont censés être nos futurs sujets ! Pas étonnant que notre Xod natale soit tombée aux mains de pareils incompétents !
- Vous savez, une civilisation n’est efficace qu’avec des dirigeants compétents, remarqua Maraboo avec le plus grand calme, malgré la sensation d’être déjà à moitié partie en fumée.
« Maraboo ! Quel soulagement. Tout va bien ? »
- Xod ne pouvait plus contenir notre civilisation toujours plus florissante, insolente. En fait, elle est maintenant tellement avancée que toute autre en est encore à inventer la roue par comparaison. La nôtre est appelée à dominer puis absorber toutes les autres, et leurs sujets à nous servir.
- (« Pas vraiment, les créatures que tu as dégagées, il y en a cent fois plus à la surface et ils nous tiennent, moi et l’équipage de Koopignon. Ton intervention ne serait pas de trop… ») Oui, de toute évidence, vous nous êtes supérieurs, répliqua Maraboo, glaciale et blasée, malgré les deux tiers de sa substance qui s’était à présent envolée. Vous avez « juste » besoin d’une source magique pour dominer les autres…
« L’équipage de… (Marmo T marqua une pause teintée de chagrin.) Donc Goombulle aussi. Je ne voulais pas l’analyser, mais j’ai eu cette sensation de cassure deux fois en moi et… (Maraboo lui laissa cinq secondes de douloureuse réalisation avant de le rappeler silencieusement à l’ordre.) Oui, pardon, s’occuper du moment présent, pleurer ses morts plus tard, se dit-il plus à lui-même qu’à Maraboo. Tiens bon encore quelques secondes, je remonte. »
- …mais j’accepte. Prenez déjà cette Gemme.
- Marjolène, tu peux arrêter… pour l’instant. Pareil pour les rayons plasmiques.
Cette dernière émit un grognement sourd de frustration à travers son nez, mais elle s’exécuta, au moment où les rayons antiplasmiques s’interrompirent. Maraboo réapparut presque d’un coup, lorsque son plasma éparpillé refondit sur elle, mais sa teinte émeraude avait nettement pâli. Elle consentit à sortir d’elle la Gemme en cristal, et la fit léviter en direction de Cruxinistre, qui l’enferma dans un champ de force pour expédier le tout dans son vaisseau.
« Mais au fait, qu’est-ce que tu faisais là-dessous ? Tu étais censé t’éloigner et trouver un endroit où cacher la Gemme… »
« J’étais parti pour, peu après notre départ simultané, mais j’ai vu cette énorme boîte de métal survoler l’endroit, et ces créatures bizarres en descendre. Je me suis dit que ça ne pouvait pas être une coïncidence. Puis Marjolène est arrivée pour les approcher et leur parler. Je ne sais pas ce qu’elle a dit mais ils semblaient très intéressés, et ils sont descendus à Byosis. Heureusement, je les ai devancés et ai demandé aux habitants de se cacher, avec l’aide de Népé T. Je les ai suivis plusieurs jours, pour les regarder examiner la porte. Jusqu’au moment où Marjolène est partie avec l’un de leurs chefs, pour les Bois Insolites je crois… Je les aurais bien suivis, mais je ne pouvais pas abandonner la population de Byosis. Et quand je t’ai entendue avoir des soucis, j’ai attaqué pour faire diversion. La suite, tu la connais. Tiens-toi prête, j’arrive ! »
- Parfait, il est plus sage de ployer devant notre puissance. Maintenant, l’autre…
Des cris de panique s’élevèrent, mais des Mégacruxis cette fois. Plus particulièrement trois cris de panique de ceux près du pan de dôme le plus proche du tuyau, et les autres comprirent pourquoi : Marmo T se tenait là silencieusement depuis quelques secondes, accompagné de la moitié de Byosis. Il poussa alors sur le champ de force en essayant d’écarter deux robots pour ouvrir une brèche. Mais en vain. Même la force herculéenne du Toad ne pouvait pas vaincre pareil obstacle. Les cris de terreur s’évanouirent… pour être remplacés par des éclats de rire.
Marmo T rougit légèrement et, pendant un instant, Maraboo crut qu’il perdrait ses moyens et retomberait dans l’un de ces nombreux épisodes d’angoisse et d’humiliation auxquels elle avait assisté en secret ces dernières années. Mais il ne se démonta pas, s’interrompit brièvement pour réfléchir, et, après un dernier regard déterminé, il se mit à creuser. Si vite que la terre fusa derrière lui en des tonnes de crachats de terre marron. L’assistance en était encore à échanger l’hilarité contre l’incrédulité quand ses mains surgirent de terre, à l’intérieur du dôme.
- Division X-II, bouchez-moi ça ! beugla Cruxéroce.
Mais il était trop tard. Marmo T avait surgi (la douzaine de Mégacruxis plaquèrent dans le vide mais empêchèrent quand même les habitants de Byosis de s’engouffrer à la suite du Toad en tombant dans le trou nouvellement creusé) et fonçait déjà vers Cruxinistre en faisant valdinguer ses troufions sur le passage. Mais juste avant que son poing ne s’abattit sur le crâne en verre de leur chef, Cruxinistre déploya quatre de ses mini-robots qui l’enfermèrent dans une bulle verdâtre lui aussi. Le choc produisit un son clair et parfaitement vide qui ne le fit pas bouger d’un millimètre. Un par un, les mini-robots clignotèrent et grésillèrent en fendant l’air pour le repousser d’un coup aussi puissant que le sien en un spif ! sonore à chaque fois. L’un des scientifiques à côté duquel il était passé réagit au son de son détecteur et le braqua de nouveau, sur le Toad, cette fois. Et fatalement, le même son aigu de détection positive retentit de nouveau. Marjolène en caquetait férocement de joie.
- Comme je l’ai dit, toute résistance contre les Mégacruxis est parfaitement futile, déclara Cruxinistre. Merci de nous avoir rejoints, avec une Gemme de plus, dans un dôme inéchappable. Que comptes-tu faire maintenant, petit crapaud ? Même une explosion ne ferait pas frémir ce mur.
- D-D’accord, dans ce c-cas, je vais ess…ssayer autre chose ! s’écria Marmo T en se relevant abruptement et en s’élançant de nouveau.
- Ce petit jeu a assez duré, répliqua Cruxinistre en brandissant son sceptre. Saisissez-le. Vous, vaporisez ce fantôme. Quant à Marjolène… Tue-les tous.
Le regard du Toad et du fantôme se croisèrent, instantanément d’accord sur la même idée. Ils eurent tout juste le temps d’agir avant que Marjolène ne lève puis croise les bras pour tirer les stalagmites vers l’équipage. Marmo T prit dans ses bras le champ de force avec Cruxinistre dedans, tel un monstrueux boulet ; Maraboo bougea rapidement hors de portée des machines anti-plasmiques et ne prit même pas la peine de crier « Baissez-vous ! » ni physiquement ni mentalement. Elle se contenta de se placer au centre des membres de l’équipage pour enfler en les englobant tous.
Cruxinistre, lui, fut lancé par Marmo T dans les airs. Le Toad bondit puissamment à sa suite. Le coup de pied qui suivit fut si puissant que son champ de force s’écrasa contre le dôme en le déformant, et en le traversant une fraction de seconde de terrible tension plus tard. Au même moment, les stalagmites surgirent comme des fusées dans toutes les directions, empalant les robots là où le choc avait compromis l’intégrité du dôme, qui vola en éclat comme du cristal.
L’instant d’après, Marmo T retombait sur ses jambes, perdait légèrement l’équilibre et s’exclamait d’une voix enjouée :
- M-marrant ! On devrait en faire un sp-port. Qu’est-ce que t-tu en penses, M-Maraboo ? Maraboo ?
Il se tut au son des Cruxiverts et des Cruxigris qui retombaient en morceaux sur l’assistance, transpercés par des morceaux de glace, avant que le cri de rage de Marjolène ne monte. Marmo T vit alors, horrifié, Maraboo reprendre sa taille d’origine à la manière d’un ballon percé. Sauf qu’au lieu de filets d’air, c’étaient des flots d’une substance blanc crème qui s’échappaient d’elle, là où les stalagmites l’avaient traversée de part en part en déviant pour toucher le dôme plutôt que l’équipage. Maraboo n’était ni de chair ni d’os et pourtant elle donna instantanément l’impression de se vider de son sang. Trop ébranlé pour parler, il se laissa submerger par la diatribe de Marjolène qui se résumait à des cris inarticulés de perruche furieuse, qu’ils entendaient distinctement malgré la cohue au niveau de la foule byosienne. Mercus poussait des petits cris de singe, partagé entre la peur et l’excitation.
Le dôme disparu, les corsaires s’étaient élancés avec le reste de Byosis vers les Mégacruxis, dont la moitié s’était enfuie en suivant la trajectoire de Cruxinistre, sous les vociférations de Cruxéroce :
- Où croyez-vous aller comme ça, soldats ? Nous n’en avons pas fini avec eux ! Revenez TOUT DE SUITE !
Mais personne ne l’écouta. Sentant le vent tourner, les troufions restants déguerpirent sans demander leur reste. Cruxéroce sortit alors une télécommande avec un unique bouton et appuya dessus en marmonnant :
- Très bien, je prendrai le relais moi-même.
- Maraboo ! beugla Marjolène.
Prise d’un accès de rage, la harpie s’était mise à lancer des blocs de glace dans tous les sens en hurlant au fantôme de lui donner la carte et les Gemmes. Comme pour lui répondre, un petit coffre tomba d’une Maraboo dont la teinte verte continuait de pâlir à vue d'œil et heurta le sol avec un bruit mat. Marjolène se figea. Dans la confusion, Maraboo en avait profité pour enfermer la carte dedans. Elle et Marmo T le regardèrent, puis se regardèrent, puis bougèrent exactement en même temps.
Marmo T fonça, mais Marjolène s’était enfoncée dans son ombre, qui glissa plus vite que lui jusqu’au coffre. Celui-ci s’enfonça dedans comme dans des sables mouvants, mais Marmo T s’y engouffra à sa suite. L’ombre commença à zigzaguer à droite et à gauche de manière erratique, ce qui était déjà une étrange vision en soi sans en plus le poing ou la tête qui en surgissait régulièrement pendant une fraction de seconde. Au bout d’un moment, l’ombre expulsa ses deux occupants comme une bouche qui aurait toléré deux patates chaudes trop longtemps. Marmo T toucha terre, couvert de givre, recroquevillé sur lui-même et sur la boîte.
Marjolène, elle aussi couchée, son nez crochu violacé, se remit debout aussi vite que lui, la main tendue, pendant que l’autre tenait sa mâchoire endolorie.
- Donne-moi ce coffre, sale morveux, siffla-t-elle entre ses dents.
Marmo T la fixa calmement, pas le moins du monde impressionné.
- Tu s-sais, tu pourrais essayer de simplement dem-mander gentiment, au moins une fois dans ta v-vie…
- Tôt ou tard, grinça Marjolène, vous allez expirer, et je n’aurai plus qu’à cueillir cette carte et vos Gemmes comme on cueille des champignons. Et ça ne saurait tarder. Tu peux jouer des muscles encore un temps, mais tu ne pourras pas la protéger, elle. Regarde-la donc !
Elle avait raison, là encore. Maraboo ne faisait pas mine de se régénérer cette fois-ci. Son sang spectral continuait de suinter de ses plaies, même si le débit avait diminué. Les stalagmites de Marjolène qui l’avaient traversée n’étaient probablement pas faits de glace ordinaire, et si elle avait capitulé pour la carte, elle le ferait bientôt pour sa Gemme restante, et les Mégacruxis en avaient déjà une de trop. Cependant, une idée traversa l’esprit de Marmo T, que Maraboo approuva en un clin d'œil.
- Donne-moi cette carte, répéta Marjolène. Décolle tes sales gros doigts de ce coffre. Ou préfères-tu goûter à la panoplie de gadgets de ces idiots qui te feront regretter d’avoir des mains ?
Marmo T respira profondément, et après une dernière demande d’assentiment silencieuse de Maraboo, il lança la carte… de toutes ses forces, en une large parabole en direction des terres vers le nord, loin de la pente de terre aride, sous le regard incrédule de Marjolène.
- Espèce de… ! hurla-t-elle, mais la fin de son juron fut engloutie par son ombre tandis qu’elle disparaissait sous terre à la poursuite de la carte.
- Marmo T, murmura Maraboo. Ne perds pas de temps, conduis Mercus en lieu sûr à Picaly Hills pour cacher sa Gemme. Les Mégacruxis vont rappliquer d’une minute à l’autre…
- Pas si vite ! s’écria une voix.
Marmo T, Maraboo, Mercus et le reste de Byosis se tournèrent vers Cruxéroce, à côté duquel se tenait maintenant un robot faisant trois fois sa taille. Trop occupés contre Marjolène, ils ne l’avaient pas entendu voler depuis la stratosphère et se poser en station debout à côté de lui. Cruxéroce monta dedans par en-dessous, et réapparut dans la sphère transparente là où la tête aurait dû se trouver. Aussitôt, ses bras gigantesques s’animèrent et deux pinces à l’aspect brutal se déplièrent à la place des mains. Au niveau de la poitrine, cinq missiles miniatures, répartis sur les bouts et le centre du X peint sur son torse, sortirent partiellement de petites ouvertures, prêts à fuser.
- Vous avez encore deux Germes à nous refiler, tous les deux ! Alors coopérez ou je tire dans le tas. Vous n’aurez pas tous le temps de descendre par ce tuyau pour vous abriter !
« Marmo T, cours ! » s’écria mentalement Maraboo.
Le Toad acquiesça et prit Mercus sur son dos, sous le cri de surprise et d’excitation de celui-ci.
- Fonce, mon grand ! cria-t-il. J’ai un moyen d’atteindre Picaly Hills plus rapidement !
- Non ! s’écria Cruxéroce.
Comme au ralenti, Marmo T jeta un coup d’œil alarmé en arrière à Maraboo, qui lui rendit son regard, mais ce n’étaient pas à cause des missiles qui jaillirent avec un sifflement meurtrier en direction de la foule byosienne, amassée autour du tuyau qui menait aux ruines de leur ville. Tous deux avaient distinctement senti quelque chose se casser en eux, accompagné d’un brusque sursaut de fatigue qui laissa momentanément Marmo T plié en deux. La malédiction s’était accentuée, en raison de l’éloignement entre eux - et donc entre les Gemmes restantes - qui s’était creusé de manière irréversible, tant en distance qu’en efforts. C’est à la pensée que le Toad et elle ne se verraient plus jamais que Maraboo s’interposa sur la trajectoire des missiles, dos à son ami, et avala les missiles sans les faire exploser.
- Hé ! s’écria la voix courroucée et étouffée de Cruxéroce. Ce n’est pas du jeu !
Il ne savait visiblement plus quoi faire lorsque Maraboo recracha le bout enflammé de l’un des missiles, dont le système à réaction la propulsa dans la direction opposée au moment où Marjolène réapparaissait, coffre en main, en lui criant :
- Ne reste pas planté là, idiot en boîte ! Tu prends le grand baraqué, je m’occupe d’elle ! File !