Paper Mario : le Soleil Noir

Chapitre 21 : La fin de l’héroïne Boo (Partie 2)

Par misterseven

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La procession était presque prête, à la lisière de la forêt voisine de Penocta. Les villageois enfilaient des masques en forme de lune, se chauffaient la voix en chantonnant des airs étranges et en érigeant une par une des lanternes blanchâtres dans lesquelles brûlait une minuscule flamme, éclairant à peine le début du chemin sombre et touffu qu’ils avaient l’intention de prendre.


Soudain, une clameur émergea de la foule. Une traînée verte, beaucoup plus lumineuse que les lanternes, apparut devant la Lune, avec une lumière si forte qu’elle perçait à travers les branches des arbres mornes. Puis les cris de surprise se transformèrent en exclamations d’effroi, quand elle piqua droit sur eux avec un bruit distinct d’explosion. L’objet non identifié s’écrasa dans la poussière marron avec un bruit mat, créant un petit cratère autour de lui, en dégageant une forte odeur de poudre.


Des villageois se rassemblèrent avec un mélange de prudence et d’excitation, puis l’incrédulité se fit bientôt entendre elle aussi. Les plus effrayés criaient « Un fantôme ! Un fantôme ! » D’autres, plus zélés : « La Lune a déjà entendu nos prières ! » « Elle nous envoie un esprit ! » « Nous aiderez-vous à vaincre les monstres ? » Au bout d’un moment, l’un d’eux se fraya un chemin et déclara : 


- Reculez ! Reculez donc. Je la connais, je l’ai déjà rencontrée. 


Mais comme les autres, Algie ne sut véritablement comment réagir pour aider Maraboo quand il vit qu’elle semblait saigner d’une substance blanc crème et éthérée. 


- Laissez, je m’en charge, dit quelqu’un d’autre d’une voix douce.


Une silhouette au capuchon large et gris clair s’avança et s’agenouilla dans le cratère. Personne ne vit ce qu’il fit, mais un faible flash de lumière plus tard, Maraboo se relevait, l’air au plus mal, et se couvrant de nouveau frénétiquement les yeux.


- Non… Trop de monde… Cessez de me regarder comme ça ! (Mais la foule semblait hypnotisée par le fantôme, ce qui la contraint à garder ses petits bras devant les yeux, désorientée et aveugle, pâlissante d’embarras.) Où suis-je donc ? articula-t-elle d’une voix pâteuse.

- Près de Penocta. Nous nous sommes rencontrés, plus tôt dans la journée.

- Vous parlez d’une coïncidence, répondit Maraboo. Je contrôlais à peine où j’allais.

- Oh, mais je ne crois pas que ce soit une coïncidence, répondit l’homme encapuchonné. En fait… (Il se pencha soudain vers Maraboo et ajouta en un chuchotement si bas qu’elle seule l’entendit.) …j’y ai veillé.


Maraboo le regarda sous ses bras toujours levés, et son expression de marbre habituelle se durcit davantage encore lorsque son visage apparut d’en-dessous sa capuche. C’était Grach. Celui-ci mit un doigt sur ses lèvres.


- Maraboo, chuchota-t-il, je t’en prie, ne tente pas quoi que ce soit. Tu es bien trop affaiblie, si tu tentais de la magie maintenant, je ne suis même pas sûr que ça me ferait éternuer. Par ailleurs, tous ces innocents autour de nous…


Il jeta un regard malicieux alentour, et là encore, Maraboo fut incapable de déchiffrer s’il était sérieux ou pas. Leur attention fut attirée par une minuscule fillette aux allures de poupée de chiffon qui leur demandait avec excitation s’ils allaient se joindre à la procession. Toujours pathologiquement gênée de regarder qui que ce soit d’autre, et n’osant échanger qu’un bref regard avec Grach, Maraboo acquiesça silencieusement, résignée. Ses pouvoirs avaient fondu, elle ne pouvait plus aller nulle part, et Marjolène arriverait bientôt. Autant avoir un allié incertain avec elle pour l’affronter plutôt que pas d’allié du tout. Le problème, c’était cette foule d’innocents, qui lui prièrent fébrilement de se poser en haut d’une sorte de brancard avec une lanterne, portée par quatre villageois, en tête du cortège. Ils semblaient vouloir les ériger comme des prophètes venus les sauver des « mauvaises ténèbres » tout en préservant les bonnes. En tout cas, c’est ce que Grach semblait leur avoir fait croire.


Et la procession partit bientôt, s’enfonçant dans la forêt lugubre avec eux deux juchés légèrement au-dessus de la foule. Maraboo saignait toujours, en petites gouttelettes qui tombaient sur le côté du chemin, telles une traînée de cailloux brillants pour retrouver son chemin. Elle refusait toujours de montrer les yeux. Grach et elle ne dirent rien - rien qui puisse être entendu par la procession, en tout cas, entre les exultations de la foule, et les moyens magiques que Maraboo pouvait encore déployer pour leur accorder une bulle de sourde intimité.


- Des « prophètes » ? lui lança-t-elle. Qu’est-ce que tu manigances encore ?

- Ils ont de curieuses croyances, tu ne trouves pas ? répliqua doucement Grach sans lui prêter attention. Vaguement intéressantes, même si ça fait longtemps que je préfère n’avoir foi qu’en moi-même, et quelques autres.

- Quel est l’intérêt de tout ce manège ?

- C’est important, de croire. Peut-être même que ça leur sauvera la mise contre Marjolène ? Oui, je sais qu’elle arrive, Maraboo, et si tu en doutais encore, je voudrais t’aider à arriver à tes fins. Tu es à court de temps, de pouvoir, d’énergie et d’alliés, mais je peux tous te les procurer, au moins brièvement.

- Évidemment, que tu savais qu’elle arrivait. Y a-t-il quelque chose que tu ne sais pas, Grach ?

- Maintenant que tu le dis… Pourquoi je sens un tel malaise, derrière cette façade d’indifférence ? Est-ce cet étalage d’émotions vives ? Ne me dis pas… (Grach prit une expression mi-interloquée, mi-indignée) que tu voudrais te joindre à eux ?

- Pour quelqu’un de ton intelligence, tu ne t’es pas dit que dans mon état, et dans ma situation, j’ai des soucis plus pressants ?

- Mais cette manière de te dérober, surtout maintenant, au milieu d’une telle effusion… Tu vois cela comme une dernière - et unique - chance d’enfin ressentir quelque chose, autre chose que cette froide logique qui te guide depuis le début. N’ai-je pas raison ? Quelle tortueuse ironie, franchement. À moins que tu n’aies trop honte ? De quoi d’ailleurs ? De ressentir quelque chose ?


Maraboo le fusilla du regard, une réaction inhabituelle, car il avait touché un point sensible.


- Afraléfic m’a créée ainsi. Je ne ressens rien, je ne sais RIEN ressentir. Mais c’est vrai, j’aurais voulu avoir le loisir de savoir ce que ça fait. 

- Tu ne sais rien ressentir, ou tu n’oses pas ?

- Je n’ai pas de temps à perdre avec ça, surtout maintenant, trancha Maraboo. Les émotions, ça tue la logique, de toute façon. C’est une faiblesse, d’une certaine manière.


L’expression de Grach, d’habitude doucereuse, s’assombrit de manière notable.


- Une faiblesse ? C’est l’indignation, la colère de voir leurs proches se faire tuer ou blesser, qui ont incité les gens de ce monde à la rébellion, non ? En particulier tes amis, contre Afraléfic et contre leurs ennemis respectifs ?

- Ce n’était qu’un carburant. À la fin, c’est juste un désir de justice, c’est agir ou mourir. C’est leur sens de l’observation et du raisonnement qui les ont finalement menés au succès. Et moi aussi. Mais toi, de tous les endroits où me faire tomber, il fallait que ce soit ici ? Au milieu d’une effusion de commotions et d’émois exaltés, en croyant que ça m’aidera à vaincre Marjolène ? Ou simplement pour me faire plaisir ?

- Tu lui infligeras une déroute, mais tu ne la vaincras pas. Elle poursuivra ses plans longtemps après votre disparition et tu le sais. Sachant cela, je pensais que tu ne voudrais pas rater la chance de pouvoir enfin comprendre ce que les gens ressentent dans le peu de temps qu’il te reste…

- Ne joue pas les bons samaritains avec moi. Chaque fois que tu nous es apparu, c’était pour nous aider ou nous trahir - ou les deux. Qu’est ce que tu veux ? Quel est ton but ? Pourquoi avoir trahi Afraléfic, pour commencer ?

- Question un peu hypocrite de ta part, Maraboo. N’as-tu pas fait la même chose ? Pourquoi mes raisons sont discutables, mais pas les tiennes ?


Maraboo se tut. Il marquait un point.


- Quels sont MES buts, tu veux dire, poursuivit Grach. Tu te doutes bien que j’en ai plus d’un. Mais à court terme, tu devines déjà très bien pourquoi je suis là. Marjolène va bientôt se pointer et dans ton état, tu auras besoin de toute l’aide que tu peux trouver pour à la fois cacher la Gemme et protéger les innocents autour de toi. Ce n’est pas comme si tu avais le choix.

- Et que veux-tu en échange ?

- Tu m’insultes, Maraboo. Même si ce n’est pas ma seule raison de le faire, vouloir faire ce qui me semble juste ne peut-il pas être une raison suffisante ? Toi qui parlais de justice tout à l’heure ?

- Je pense que toi et moi avons une conception très différente de « faire ce qui est juste ». 

- J’étais sincère, avec ton ami Koopa, quand je disais que je voulais éviter un carnage inutile. Que je voulais vaincre Afraléfic - et même avec mon aide, vous avez échoué. 

- Quelqu’un d’autre le fera. Quand ce quelqu’un aura la carte…

- Marjolène l’a récupérée, et elle y veillera. Et moi aussi. Je ne reproduirai pas deux fois les mêmes erreurs. (Il sortit une clé noire de la doublure de sa cape.) Vous aurez même quelque chose à voir là-dedans, tous les quatre. 


Maraboo regarda la clé avec une immobilité surnaturelle, comme si elle voyait au-delà de la forme et de la couleur.


- C’est de la même essence que cette malédiction. C’est la clé de Goombulle, n’est-ce pas ?

- Elle sera remise entre de bonnes mains, ainsi que la tienne et celle de Marmo T.

- Et celle de Koopignon ?

- Hors d’atteinte. Je ne peux pas être partout à la fois, Maraboo. Enfin… façon de parler.


Maraboo resta silencieuse, mais voyant que Grach se contentait de sourire sans s’attarder sur cette formulation énigmatique, elle demanda :


- Et après ? Une fois Afraléfic détruite ? Quelles autres nobles buts t’attendent, si tu pardonnes mon indiscrétion ?


L’expression placide et doucereuse de Grach changea soudain. Une sorte d’indicible frénésie agita son corps, son regard malicieux se perdant dans le vague, allumé d’une étrange lueur.


- Détruire Afraléfic… ne sera que le début d’un nouveau processus.

- Et qu’est-ce qui se trouve, à la fin de ce processus ?


Grach reprit contenance, et annonça sobrement :


- La fin de nos souffrances.


Maraboo scruta un court instant le visage de Grach pour essayer de comprendre.


- Souffrances ? finit-elle par lui dire. Afraléfic t’a fait des crasses ? Ou quelqu’un d’autre ? Dans tous les cas, nous avons tous souffert, perdu quelque chose, pleuré quelqu’un, même avant cette guerre. Il va falloir être un peu plus explicite et trouver une meilleure raison qu’une soif de justice pour tes griefs personnels, Grach.

- Oh, mais quelle déception, Maraboo ! s’exclama Grach, qui pour la première fois laissait une véritable douleur transpercer dans sa voix douce. Tu es télépathe. Ni moi ni personne n’a de secret pour toi.

- Tu sais très bien que j’ai essayé et que c’est faux. Ton âme est « grise ». Un véritable bruit de fond indéchiffrable. L’esprit des autres m’évoque souvent un objet ou un endroit précis, comme une maison… Mais le tien, c’est un mur de briques sans fin, sans aucune entrée. Un truc lisse sans prise. J’ai toujours pensé qu’Afraléfic t’avait appris à fermer ton esprit, pour une raison ou une autre…

- Afraléfic ? Je ne lui dois rien. Elle n’en avait rien à faire, de l’esprit, tu l’as dit toi-même. Je me suis fondu dans la masse de ses armées, et perdue dans son égocentrisme de la taille d’une galaxie, elle n’a même pas remarqué que je sortais de nulle part, ni toi d’ailleurs ni personne d’autre. Tu veux vraiment savoir pourquoi je suis insondable pour toi ? Et si… si tu pouvais te concentrer, brique par brique ?

- Pourquoi te dévoiler, ici et maintenant ?

- Je pense que je te dois bien ça.

- Soit. Qu’est-ce que pourrait me raconter une brique du mur dont elle fait partie ? Rien ne ressemble plus à une brique qu’une autre brique.

- Tu vas comprendre. Entre dans mon esprit quand je te le dirai.

- Même si tu le disais sincèrement, mon pouvoir n’est pas infaillible. Même un non-télépathe peut être assez doué pour mentir, ou SE mentir, pour faire lire des illusions à l’autre.

- Certes, mais tu ne laisseras quand même pas passer cette chance, n’est-ce pas ?

- S’il me reste assez de pouvoirs…

- Il t’en restera assez pour ça, crois-moi. Concentre-toi…


La procession s’était maintenant enfoncée sur un chemin où les arbres racornis laissaient place à d’autres arbres, plus grands, plus menaçants, avec un feuillage plus chargé. Bientôt, le ciel violet et la Lune blafarde furent hors de vue. Et Marjolène ne faisait pas mine d’apparaître. Maraboo se décida enfin, et ferma les yeux.


Lorsqu’elle les rouvrit au signal mental de Grach, elle se retrouvait, comme elle s’y attendait, devant ce qui se rapprochait le plus d’un mur de briques s’étendant à l’infini, dans toutes les directions, replié sur lui-même dans différentes dimensions d’une manière impossible à transposer dans le monde réel.


- Maraboo…


C’était la voix de Grach. Mais contrairement à sa voix dans le monde physique, ici elle avait une tonalité différente. Elle était dans son esprit, donc quelque part cela n’avait rien d’étonnant, venant de partout à la fois, se réverbérant un peu. Mais il n’y avait pas que ça. Quelque chose n’allait pas dans cette voix : elle rappelait celle de Grach, mais elle se scindait subtilement en une somme de voix qui n’avaient rien à voir avec la sienne. Maraboo avait déjà eu des expériences singulières de télépathie. Des voix mentales de sujets qui contrastaient avec leurs voix physiques, par exemple, ou deux timbres se disputant constamment dans un esprit particulièrement troublé par un conflit interne non-résolu. Ou celle très assourdie et chuchotante d’une créature farouche et timide dans le monde réel.


Mais ici, c’est comme si des centaines de voix se superposaient avec une synchronicité parfaite, et dont la somme donnait ce timbre monocorde et gris avec lequel Grach grinçait là-dehors. Et la représentation mentale de l’esprit de Grach ne l’aidait pas : ce mur sans fin et sans prise, que son propre esprit ne pouvait analyser. Chez les autres, ç’avait toujours été facile : l’esprit de Koopignon, c’était une énorme carapace rouge ; celui de Marmo T, une sorte de tronc taillé comme une flûte, avec les trous qui faisaient des fenêtres, et le sommet qui, pour une raison inconnue, projetait une pluie d’étoiles grises. Celui de Goombulle, c’était un énorme arbre aux fleurs blanches et au tronc noir. Celui de Maraboo elle-même était un simple miroir multi-dimensionnel, qui se dépliait pour refléter l’esprit de l’autre dans le sien, de manière presque parfaite mais superficielle. Un miroir de l’âme à défaut d’en avoir une à elle.


Mais dans la fraction de seconde qui suivit, Maraboo s’efforça d’isoler chaque timbre de voix, qui venait chacun d’une direction différente. Cela la confondit : d’habitude, l’esprit n’était pas structuré selon des directions précises comme dans le monde physique, mais plutôt comme un espace uniforme où qu’elle « regardât ». Alors que là, les différentes voix restaient chacune à leurs places, révélant des reliefs jusque-là dissimulés dans ce mur de briques infini par effet d’optique. Et Maraboo, au centre de cette voûte mentalement indéchiffrable, attendit que ces « coins d’esprit » se relèvent suffisamment pour voir ce qu’il y avait derrière.


Et c’est ce qui arriva. Grach tira sur tous les coins, l’un après l’autre.


Un par un, comme autant de fenêtres qui s’ouvrent, Maraboo vit, entendit et sentit des déferlements de peurs, de souffrances, de haines et de violences, que la plupart des ouvertures vomissaient sans discontinuer. Ils l’entourèrent en des torrents mentaux stridents comme des serpents blessés, tant et si bien que très vite, Maraboo fut incapable de voir d’où chacun venait. Ce dont elle était sûr, c’était d’une part que les hurlements de chaque torrent étaient ceux des différentes voix auparavant chuchotantes. D’autre part, elle sentait que la voûte mentale, maintenant percée de toutes parts, menaçait de s’effondrer et de l’écraser, ou la noyer, bref, de l’engloutir. Ne pouvant le supporter un instant de plus, elle s’extirpa violemment de la tête de Grach.


Et comme elle recouvrait la vue et que son regard se posa sur le vrai Grach, de chair et d’os, elle constata aussitôt que c’était comme s’il s’était transformé en un livre dont les pages tournaient violemment sous l’effet d’une rafale de vent, mais sur toute la surface de son corps. Elle reconnut chacune de ses « pages » comme un des torrents qui lui avaient fouetté l’esprit. Toute l’essence physique de Grach palpitait et se hérissait tandis que des coins se soulevaient et pivotaient indépendamment les uns des autres, pour laisser entrevoir des flash de vêtements et de peaux de toutes les couleurs. Différentes chevelures se succédaient sur son crâne chauve, trop rapidement pour en distinguer la teinte. Ses yeux, qui la fixaient sans ciller, clignotaient en passant par toutes les nuances et toutes les tailles d’iris et d’orbites. Sa taille varia sur une fourchette de plusieurs dizaines de centimètres. Et à chaque fois qu’un coin de Grach se soulevait et changeait, Maraboo pouvait sentir une vie entière, très différente de la précédente. Maraboo venait de comprendre ce qu’elle venait d’essayer de « lire ». Grach venait de lui étaler une fraction de la douleur inimaginable de centaines de vies toutes plus misérables les unes que les autres en un temps infinitésimal et toutes vécues par Grach, partout, à des moments différents et en même temps.


Quand l’apparence de Grach se stabilisa enfin, Maraboo n’avait toujours pas dit un mot, et affichait ce qui ressemblait à de la stupéfaction, et même de la désolation - ce qui, pour elle, n’était pas peu dire.


- Alors comme ça, tu te plains de ne rien ressentir, de ne pas savoir comment faire ? murmura Grach avec une douceur qui devenait troublante. Je donnerais n’importe quoi pour être à ta place. Pour enfin ne plus RIEN ressentir, pour faire taire tous ces cris. À côté, tes banales angoisses sociales et existentielles, ta peur d’affronter tes émotions bien sages et parfaitement gérables… Tu me pardonneras mon indélicatesse, mais c’est d’un risible. Te forger ton individualité a toujours été à ta portée, si seulement tu ne te cachais pas derrière l’esprit des autres. Alors que moi… je n’ai jamais eu d’autre choix que de TOUT ressentir.

- Grach…

- Je ne veux pas ta pitié. Ils se tairont tous bientôt, mais j’en fais mon affaire exclusive. Ainsi que ceux qui m’ont fait ça, Mavila et sa clique. Ce sera la fin des voyants.

- Je comprends ta résolution, Grach. Vraiment. Mais ce n’est pas la bonne manière de guérir. Il y a plus juste !

- Précisément ! s’exclama Grach d’une voix si forte qu’elle porta à travers la foule, qui se retrouva plus exaltée que jamais tandis qu’une bâtisse de pierre lugubre commençait à apparaître à travers les fourrés qui se clairsemaient. Il n’y a rien de juste dans ça ! Tu as agi par ta propre idée de la justice, à mon tour d’en faire autant !

- Les gens de ce monde ont besoin des voyants.

- Non, justement. Les voyants sont la cause de mon injustice. De BEAUCOUP d’injustices. Comme toi, ceux avec une confiance aveugle pour les voyants sont empêchés de vivre leurs propres vies ! Seul Villipand l’a compris, et me l’a fait comprendre… Je lui dois ça et j’irai jusqu’au bout !

- Il doit bien y avoir un autre…


Ils s’interrompirent tous les deux, et une certaine confusion gagna la foule. En effet, une voix familière et horriblement nasillarde avait retenti au loin. Beaucoup auraient tendu l’oreille pour tenter de discerner le mot unique à travers le hurlement, mais Grach et Maraboo avaient parfaitement reconnu que c’était le nom de cette dernière qui résonnait. 


Marjolène appuyait sur la dernière syllabe si longtemps, qu’on aurait cru à une horde de fantômes. Et plus elle se rapprochait, plus la procession s’emballait, si bien que les contours de l’église de destination, une bâtisse imposante, mais lugubre dans la pénombre, apparurent enfin complètement. Maraboo et Grach descendirent, et ce dernier fut vite assailli par des personnes affolées qui demandaient si c’était la fin.


- Écoutez-moi, braves gens, prononça Grach d’une voix haute et claire, qu’il garda cependant suffisamment douce et qui calma un peu la foule. Il va falloir écourter votre rituel. Faites demi-tour, si possible par un autre chemin, et rentrez chez vous. L’ennemie arrive, mais ma partenaire et moi nous en occupons. 

- Mais d’habitude nous allons jusqu’à l’Église Occulte et l’apothéose de la procession se produit à l’intérieur ! protesta quelqu’un dans la foule.

- Faites ce qu’il dit, déclara Maraboo.


Elle refusait toujours de regarder qui que ce soit dans les yeux.


- Ne vous inquiétez pas, leur lança Algie. La Lune est avec nous… Ayez confiance. J’ai confiance.


Résignée, la foule finit par accepter, et la tête du cortège attendit que sa queue soit repartie pour se mettre à son tour en branle. Algie fut le dernier à partir mais, à peine eut-il esquissé un pas qu’il fut interrompu par un son singulier, qui provenait de l’intérieur de l’église. Il n’y avait aucune confusion possible : c’étaient des sanglots. Qu’est-ce que des sanglots - aigus, donc probablement ceux d’un enfant - venaient faire dans cet endroit incongru et désolé ?


- Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria Algie. Un enfant qui a échappé à la vigilance de la procession ?

- Je n’en sais rien, mais c’est probablement un piège, répliqua Maraboo.

- Mais si ça n’en est pas un ? répondit-il. Partez tous, ajouta-t-il à l’adresse des derniers qui s’étaient à leur tour retournés, l’air interrogateur. Je m’en occupe.

- N’allez pas dans cette église, répéta Maraboo. Vous ne voyez pas que c’est un peu gros comme coïncidence ? L’ennemie qui arrive ne reculera devant rien. Y compris monnayer votre vie contre ce qu’elle veut !

- Ça pourrait aussi être une personne qui a véritablement besoin de notre aide, répliqua Algie d’un air de défi, et il tourna les talons en passant la grille noire et tordue qui ceignait l’église à l’apparence décrépite. 


Maraboo le regarda partir avec un air d’ennui suprême. Pire, elle n’allait pas tarder à sombrer. Elle se tourna vers Grach, qui lui demanda sans détour :


- Donne-moi la Gemme, Maraboo.

- Certainement pas.


La consistance même de Maraboo clignotait comme la lueur d’une bougie mal en point, à un tel niveau que la silhouette à cinq branches de la Gemme s’y devinait, mais elle parvint quand même à lui répondre par un regard sceptique. Le son éthéré qui rythmait les apparitions et disparitions de Marjolène dans sa propre ombre se rapprochait et rythmait aussi les clignotements de Maraboo.


- Si tu la gardes sur toi, elle n’aura aucun mal à s’en emparer, et tu disparaîtras avant d’avoir pu tenter quoi que ce soit. Mais si tu me considères comme un allié, et que tu me donnes la Gemme, la malédiction devrait s’affaiblir un brin, suffisamment pour te donner la force de l’affronter et de trouver un moyen de lui interdire l’accès.

- Et comment ? répliqua Maraboo. Je n’ai presque plus de pouvoirs.

- Oh, mais ce n’est pas forcément une question de pouvoir, juste, peut-être, de donner de ta personne.

- Donner de…

- Maraboooooooooooooo !

- Décide-toi, Maraboo ! lui urgea Grach, la main tendue.

- Non, tu viens de me donner une idée. Si tu es aussi bien intentionné que tu le prétends, va plutôt aider les villageois à rentrer sans tomber nez à nez avec Marjolène. Vas-y !

- Maraboooooooooooooo !


La voix de Marjolène venait de percer à travers les arbres, dangereusement plus proche qu’avant. Grach pinça les lèvres et s’éclipsa. Maraboo gagna l’intérieur de l’église et trouva encore assez de force magique pour se fondre avec les deux battants de la lourde porte pour les refermer. Elle repéra rapidement Algie, agenouillé, qui tentait de sécher les pleurs de ce qui était indéniablement un enfant, mais qu’elle n’arrivait pas à distinguer d’ici car Algie le cachait à sa vue. Elle s’approcha de lui.


- …allons, sèche tes larmes, mon petit. Ta grande sœur ne doit pas être bien loin…

- Marjolène arrive, et il ne vaut mieux pas qu’elle vous trouve là, intercéda Maraboo d’un ton cassant. Est-ce qu’il y a une autre sortie ?

- Oui, notre village a construit cet endroit et j’y venais souvent, avant que le Soleil ne disparaisse. J’ai toujours pensé, à titre personnel, que notre village a été puni pour le péché de fierté d’avoir bâti quelque chose d’aussi grandiose… Mais passons. Allez, viens, petit, c’est fini… D’ailleurs, comment t’appelles-tu ?

- Vidal, répondit le gamin, encore occulté par Algie pendant que celui-ci se relevait.

- Attends, s’enquit Maraboo, tout à coup saisie d’un doute. Comment ça, « ta grande sœur » ?


Mais tandis que le villageois s’écartait suffisamment, la mine interrogative, l’enfant apparut enfin pleinement à sa vue : peau violette, mains gantées, et un tentacule en guise de jambes. Si le dénommé Vidal n’avait pas arboré cette adorable boucle de cheveux roses sous son grand chapeau à rayures rouges plutôt que l’horrible chignon grisâtre de Marjolène, Maraboo aurait pu le confondre avec elle.


Cessant brusquement de pleurer, Vidal leva une main, et Maraboo, impuissante, se retrouva bloquée dans une cage de boules de feu. Elle cria à Algie de s’enfuir et il s’exécuta aussitôt, mais du doigt de son autre main, Vidal enflamma la porte de sortie, et il pila net pour ne pas se brûler. 


- Je… désolé, balbutia Vidal. Elle m’a dit d’écouter en cachette, et vous avez parlé de cette église… Je vous ai suivis… Elle a dit qu’elle me punirait si je ne…


Pour ne rien arranger, quelqu’un frappa à la porte de l’autre côté, interrompant Vidal. Peu après, la température chuta malgré les flammes, et un blizzard apparut à travers les vitraux colorés. Encore un coup, deux coups, puis la porte s’ouvrit à la volée, éteignant le brasier et projetant Algie vers l’arrière dans une bourrasque glacée. Marjolène se tenait là, plus hargneuse que jamais, légèrement essoufflée, tandis qu’elle refermait violemment les portes derrière elle d’une autre rafale enneigée. Vidal eut soudainement un sourire adorable mais étrangement crispé en la voyant.


- Te voilà, traîtresse. J’ai juste eu à te suivre à la trace, littéralement, railla-t-elle, avec un geste dédaigneux en direction des tâches blanchâtres qui brillaient comme des perles jusque-là où se tenait Maraboo. Vidal, je vois que tu n’es pas aussi inapte que je le pensais pour ce genre de mission. Tu as évité la punition.

- Hi hi… Heu… merci, grande sœur… ? répondit Vidal d’une voix hésitante, son sourire vacillant.

- Par contre, arrête de rire comme ça. On dirait une fille !

- Mais tu ne ris pas du tout comme ça, toi.

- Veux-tu te taire ! fit Marjolène en battant l’air des poings de haut en bas. On ne fait pas sa maligne avec sa grande sœur, impertinent ! Si tu continues, c’est la rouste assurée !


Vidal se figea, et faillit perdre son emprise sur Maraboo, les lèvres tremblantes cette fois. Le fantôme jeta un regard méprisant à Marjolène à travers les boules de feu, avant de se couvrir de nouveau les yeux.


- Bel esprit de famille, dis donc.

- Comme si tu avais des leçons à donner, tu n’en as jamais eu, toi, de famille, railla Marjolène, sardonique. Maintenant, donne-moi la Gemme et sors la carte de ce coffre ou je transforme ton nouvel ami ici présent en glaçon !

- Non, répondit simplement Maraboo.

- Tu l’auras voulu ! rugit la harpie.


Et d’un mouvement rageur de ses deux mains gantées, elle généra un blizzard glacé qui frappa Maraboo de plein fouet, éteignant ses entraves enflammées. Vidal sursauta de peur et disparut - l’espace d’un instant, Maraboo crut qu’il avait pris la fuite - mais il réapparut en fait devant l’entrée, pour empêcher Algie de s’échapper. Marjolène continua de hurler, avec une vigueur renouvelée à la fin de chaque exclamation.


- Tu te prends pour une héroïne, pour leur sauveuse, tu es prête à tout pour donner un sens à ton existence, mais tu n’es PERSONNE ! (Maraboo commença à reculer sous la puissance du vent glacée, n’osant pas regarder Marjolène.) Tu n’as JAMAIS compris la grandiosité du plan de ta Reine et tu ne verras JAMAIS sa réalisation ! (Maraboo tomba de nouveau au sol et Marjolène lui tomba aussitôt dessus avec d’énormes boules de glace qui s’écrasèrent sur elle les unes après les autres avec une violence exponentielle.) Oui, c’est ça, boucle-la (boule de glace) de honte (boule de glace) et souffre (boule de glace) en SILENCE (boule de glace) ! Abomination ! Espèce d’expérience bâclée !


Son mépris atteignait des proportions si meurtrières que derrière, ce spectacle horrifiant de violence avait maintenant laissé Vidal aussi horrifié qu’Algie, les mains plaquées sur ses jours, le corps tremblant. À la dernière boule de glace, la Gemme se rematérialisa partiellement et apparut au sein de Maraboo, qui gisait sur le sol, couverte de givre, clignotant avec la pierre comme un cœur en train de lutter contre le trépas. Marjolène se figea à sa vue en arborant un large rictus. 


- Et maintenant, le bouquet final : te chiper cette Gemme ! aboya Marjolène. Je me débrouillerai pour la carte. Tu mourras littéralement de honte de cette ultime défaite, si je ne t’achève pas avant ! Seule, sans ami et sans famille !

- Tu as raison.

- Hein ? Quoi ?

- J’ai passé ma vie à avoir honte. Je croyais que c’était à cause d’une vie forcée à vivre dans l’ombre, puis parce que j’avais trahi Afraléfic…

- Exactement comme il se doit !

- …mais j’ai eu le temps de réfléchir, et de comprendre. Ce dont j’avais honte, c’était d’avoir mis si longtemps à vous tourner le dos, infâmes harpies que vous êtes. En revanche, tu te trompes sur un point. J’avais bien une famille, celle que j’ai choisie. Koopignon, Marmo T, Goombulle… Ils ont plus été ma famille en quelques jours que toi et Afraléfic durant toute ma vie.

- Afraléfic t’a créée !

- Pour qu’elle et toi me rappeliez sans cesse que je suis une « abomination » qui n’aurait jamais dû exister. Ma vraie famille, au moins, ça ne lui posait pas de problème. Mais si tu y tiens…


Elle se releva brusquement, laissant la Gemme flotter près du sol. Elle fit face à Marjolène, brisant la couche de glace, dévoilant un corps rabougri et exsangue et qui continuait de saigner, mais le clignotement maladif s’était maintenant transformé en pulsations intenses de flashs émeraude. La lueur rose de ses yeux, seule partie de son corps encore vive comme autrefois, prit une teinte rouge sang en vrillant droit sur Marjolène, qui grimaça. Et cette fois, elle ne détourna pas le regard.


- …pour toi, ça va en devenir un.

- Tente quoi que ce soit… gronda Marjolène (elle saisit brusquement Algie par le col en lui mettant une stalagmite sous le menton pendant qu’elle se rapprochait de Maraboo, qui clignotait de plus en plus vite et émettait à présent une lueur blanche alarmante, semblable à une bombe qui allait exploser). Maintenant, sois gentille et noie-toi dans ta honte pendant que tu me donnes cette maudite Gemme, Maraboo.

- Si la honte et l’humiliation t’obsèdent à ce point… 


Et pour la première fois, le visage de Maraboo, d’habitude si fermé, si stoïque, se fendit d’un large rictus dentu, féroce, cauchemardesque dans l’ambiance sinistre de l’église ; un froncement prononcé apparut au-dessus de ses yeux maintenant écarlates ; et le clignotement de son corps accéléra à un tel point qu’il se confondit avec la lumière blanche qu’elle émettait, maintenant aveuglante. Elle éclata d’un ricanement aigu qui résonna en écho dans toute la salle, et termina d’une voix qui augmenta rapidement de volume sonore :


- …tu vas savoir ce que ça fait. Compliment de Mara…


Lorsque Marjolène ne fut plus qu’à deux mètres de la Gemme, Maraboo explosa. Littéralement, si soudainement, et en un « boooooooo ! », si tonitruant que Marjolène recula en poussant des glapissements de peur, lâchant Algie dans la confusion. L’explosion projeta des dizaines de spectres, d’allure semblable à Maraboo, mais totalement blancs, sans chapeau, et surtout avec le large sourire mauvais dans lequel Maraboo s’était volatilisée il y a un instant. Ils s’immobilisèrent vite et fixèrent Marjolène d’un air mauvais. Là où Maraboo elle-même s’était trouvée un instant auparavant, flottait maintenant un épais nuage noir de malédiction, et les volutes commençaient déjà à former un coffre.


- C’est ça, son idée de l’humiliation ? Quelle bonne blague !


Remise de sa surprise, Marjolène poussa une exclamation de dédain devant tous les pâles clones de son ennemie, et fila vers la Gemme écarlate qui flottait toujours sereinement à quelques centimètres du sol. Elle écarta d’une main le coffre noir qui achevait à peine de se former et tendit l’autre vers la pierre. C’est le moment que choisirent les spectres pour se mettre à ricaner, comme Maraboo il y a un instant. Ils se mirent à tournoyer autour d’elle, et l’un après l’autre, ils se mirent à crier : « Dehors ! Dehors ! »


- Cause toujours, marmaille ! leur répondit Marjolène. 


Et au moment où, extatique, elle s’apprêtait à saisir la Gemme, un des fantômes apparut devant elle. Il se cacha d’abord le visage, puis ouvrit grand la bouche en lui tirant la langue si violemment au son d’un grand « Boo ! » que Marjolène recula comme sous l’effet d’une gifle. Il ramassa alors la Gemme et se cacha les yeux, se rendant transparent et la faisant disparaître en lui. Poussant un grognement de frustration, Marjolène lui lança une stalagmite, mais elle lui passa au travers. Le fantôme disparut complètement en laissant tomber la Gemme… qu’un autre fantôme intercepta et cacha à son tour. Ce petit manège se répéta plusieurs fois, aux dépens d’une Marjolène incrémentalement hystérique et devant un Vidal si éberlué par le spectacle qu’il ne remarqua pas Algie, qui s’était fait soulever par une autre nuée de spectres et était en train de se faire jeter dehors.


Au bout d’un moment, l’un des spectres se contenta de se planter devant Marjolène, tenant la Gemme entre ses courts bras, comme pour la provoquer. Elle agita hargneusement le bras pour tenter de la saisir, mais un autre fantôme lui saisit le poignet et la tira vers l’arrière. 


- Dehors ! répéta-t-il avec les autres.

- Lâche-moi, toi ! gronda-t-elle. Mais ?!

- Dehors ! avait dit un autre avec le même ton à la fois narquois et sans réplique, et qui lui avait saisi la base de son tentacule.


Et un par un, une vingtaine de spectres s'agrippèrent à elle, à ses mains, ses épaules et même son chapeau, et la tiraient vers l’arrière pendant qu’elle poussait des cris de goret en aboyant à Vidal de venir l’aider. Mais ce qu’elle ne vit pas, c’est que son frère était en train de subir le même sort, et vint un moment où ils furent soulevés tous les deux dans les airs, et lentement dirigés vers la sortie. Et c’est ce dénouement incongru que Grach et Algie contemplaient, avec ébahissement pour ce dernier, par l’entrebâillement de la porte.


- Curieuse façon de traiter avec une étrangère hostile, admit-il. Enfin, je suppose que l’église est à elle, maintenant ?


Un des spectres apparut à dix centimètres de son visage, de l’autre côté de l'entrebâillement de la porte, et lui décocha une expression cauchemardesque, la langue gigotante et les crocs sortis, en criant « Dehors ! ».


- Il faut croire que oui ! se répondit le villageois en refermant précipitamment le battant. 


Au-dehors, il dévala l’escalier taillé dans le sol pierreux et passa rapidement l’enceinte, suivi de Grach qui prenait son temps, l’expression impassible. Leur attention fut alors attirée par un vacarme indescriptible, et ils se cachèrent derrière le puits près de l’entrée de l’enceinte. Les portes s’ouvrirent de nouveau en grand, et un essaim de fantômes jeta Marjolène et Vidal à même le petit escalier, avant de refermer la porte derrière eux. Vidal se remit debout et resta planté là, encore secoué, mais Marjolène s’enfonça presque aussitôt dans son ombre et repartit à l’intérieur… pour subir le même sort moins d’une minute plus tard. Ce manège se répéta bien cinq ou six fois, comme une boucle temporelle grotesque. Enfin, et alors que la porte d’entrée n’avait pas encore fini de se refermer dans un claquement irrévocable, Marjolène tapait de ses deux poings par terre en hurlant de rage et d’humiliation, gelant des carrés d’herbe morne et de gravats tout autour d’elle, sous le regard consterné et craintif de son frère. Mais elle dut enfin s’avouer vaincue : elle se calma et fixa la porte une dernière fois avec la mâchoire si serrée que des éclats de dents fusaient presque dans tous les sens, soufflant par le nez comme un taureau en furie. Son regard tomba alors sur Vidal, qui recula en tremblant.


- Petit imbécile ! gronda-t-elle. Tu ne pouvais pas lui prendre la Gemme quand tu le pouvais ? Je pensais que tu ne pouvais pas faire pire que ta demeurée de grande sœur Maryline, et pourtant tu as réussi !

- Mais… mais Marjolène, balbutia Vidal en entortillant nerveusement sa boucle de cheveux sur son front, c’est toi qui comptais la prendre pendant que je l’immobilisais ! Et cette nuée de fantômes, je n’y suis pour…

- Veux-tu te taire ! Quelle mesquinerie de rejeter la faute sur ta grande sœur ! Tu seras puni, finalement ! Et cesse de jouer ainsi avec tes cheveux, on dirait une fille ! Tu es un garçon, alors tu vas te comporter comme un garçon ! Maintenant, on rentre !


Et Marjolène disparut définitivement, laissant quelques secondes sur place un Vidal abattu et reniflant, mais au moment où il allait disparaître, Algie sortit de sa cachette et l’interpella :


- Hey, petit ! Vidal, c’est ça ? Enfin… je n’ai pas l’impression que tu aimes particulièrement être désigné ainsi… 


Vidal avait sursauté, mais s’était calmé à la vue d’Algie. Son désarroi laissa même place à une gêne prononcée, mais Algie n’aurait pas su dire si c’était parce qu’il avait honte de se retrouver face à la personne qu’il avait menacée il y a à peine quelques minutes, ou si c’était pour une autre raison. Algie comprit et anticipa avec une douceur paternelle  :


- Pas la peine de faire cette tête, je vais bien moi-même, tu es pardonné pour tout à l’heure. C’est elle qui t’oblige à faire le méchant, mais je sens bien que tu n’as vraiment pas ça en toi. Est-ce que tu vas bien ?


Cette simple question suffit à le faire brusquement fondre en sanglots. Algie, attendri, s’agenouilla auprès de lui et lui dit à mi-voix, l’air compatissant :


- Tu ne devrais pas laisser cette vieille harpie te parler ainsi, tu sais.

- C’est ma grande sœur, répondit Vidal d’une voix entrecoupée de hoquets. Je suis bien obligé de l’écouter, et elle me répète qu’elle a toujours raison, pas son petit frère.

- Son petit frère… ou sa petite sœur ? s’enquit Algie en penchant davantage la tête vers Vidal, les sourcils relevés.


Stupéfait, Vidal en oublia de pleurer.


- Que… comment avez-vous… ?

- Écoute, enchaîna Algie sans attendre la réponse, grande sœur ou pas, elle n’a pas à te dicter qui tu es ni quoi ressentir. Si tu la laisses te marcher dessus même dans ton identité, elle va te démolir de l’intérieur.

- Facile à dire, répliqua Vidal en s’essuyant les joues. Mais chaque fois que je commence à ressembler à ce que je veux, elle me punit.

- Raison de plus qui prouve qu’elle a tort. Tu veux un conseil ? Si tu pouvais choisir un nom, ce serait quoi ?


Vidal ne réfléchit pas plus de trois secondes.


- Viviane, répondit l’ombre d’une voix réduite à un souffle par l’embarras.

- Viviane, répéta Algie en acquiesçant. C’est le nom que tu as choisi, c’est donc ton nom. La prochaine fois qu’elle t’appelle Vidal, tu la corriges, pour la première et la dernière fois. Si elle recommence, tu l’ignores, et si elle insiste, tu t’en vas.

- Pour aller où ? demanda la nouvellement baptisée Viviane, éperdue.

- Chez nous, par exemple, répondit Algie avec l’ombre d’un sourire complice. Tu ne ferais pas tâche, je te l’assure. Mais ce que je veux dire, c’est que si tu lui enlèves son emprise sur toi par ton prénom, son emprise sur le reste se délitera toute seule. Ce sera probablement lent et pénible, cela demandera beaucoup d’efforts et de détermination, tu auras sans doute envie de laisser tomber à de nombreuses reprises… mais crois-moi, ça paiera un jour. Et ce jour-là, tu seras devenue plus forte et plus libre que jamais. Le courage, une fois forgé, personne ne peut jamais le briser, pas même quelqu’un comme Marjolène. Alors, comment tu t’appelles ?

- Viviane, répéta-t-elle d’une voix légèrement plus forte.

- Je n’ai pas entendu ! s’exclama Algie en se relevant brusquement. COMMENT TU T’APPELLES ?

- VIVIANE !


Elle avait crié si fort cette fois-ci, que l’écho se faisait encore entendre quelques secondes plus tard. Le visage de Viviane s’illumina un bref instant, puis elle redevint soucieuse.


- Vous croyez vraiment qu’un nom peut tout changer, monsieur ?

- Tu n’imagines pas le pouvoir qu’a un nom, petite. Nos noms, c’est nous. Ils sont nos étendards, nous rendent uniques, et personne ne peut nous les prendre. Souviens-t’en, le jour où tu vois quelqu’un avoir des problèmes avec le sien. Va, maintenant. Tu es attendue…

- Oui. Merci, monsieur, vous avez raison. Marjolène reste capable de me punir si je suis en retard…


Son expression montrait une certaine appréhension, mais sa conversation avec Algie semblait avoir secoué quelque chose en elle. Une revigoration, un début de résolution. Et enfin, elle s’enfonça dans sa propre ombre.


Mais ce n’était pas fini. Au son des sempiternels « Dehors ! », les Boos (comme Algie avait trouvé pertinent de les appeler) ouvrirent de nouveau grand la porte et jetèrent un coffre noir à quelques mètres d’Algie. Grach vint à ses côtés pendant que les portes se refermaient.


- C’était très imprudent de s’exposer comme ça, remarqua Grach avec une moue désapprobatrice. Marjolène aurait pu revenir et se venger sur vous.

- Mais si je n’y étais pas allé, c’est cette pauvre enfant qui ne s’en serait jamais sortie.

- Pourquoi vous être embêté à lui remonter le moral ?

- Parce qu’il n’y a rien de pire que de se sentir déchiré de l’intérieur, tiraillé entre des identités étrangères. Vous ne trouvez pas ?

- Je… Oui, je connais cette sensation, répondit Grach, légèrement pris au dépourvu pour la première fois.

- Alors vous comprenez mon geste. (Son regard se tourna vers le coffre noir.) C’est quoi, ça ?

- Je m’en occupe. Allez-vous-en, vous n’avez plus de raison de vous attarder ici maintenant.


Algie lui lança un regard perplexe, mais n’insista pas, et s’en alla enfin. Lorsqu’il fut hors de vue, Grach poussa un infime soupir songeur, et s’en fut auprès du coffre noir, pour le soulever et le porter pendant qu’il rebroussait chemin à son tour. Il resta silencieux quelques minutes, mais au bout d’un moment, il ferma les yeux et se mit à monologuer. Pour quelqu’un qui l’aurait aperçu dans le monde réel, il aurait donné l’impression d’un fou susurrant des paroles indistinctes à l’adresse d’un coffre, mais Grach était de retour dans son mur de briques mental, au milieu duquel se trouvait l’image figée de Maraboo. Elle avait perdu toute teinte émeraude et restait les yeux fermés, comme si elle était endormie sans que rien ne puisse jamais la réveiller. Grach, lui, se tenait devant elle, un sourire placide sur le visage.


- Toi et moi ne sommes pas tellement différents, Maraboo. Nous sommes deux âmes qui n’auraient jamais dû exister. Même si ton sort est légèrement plus enviable que le mien… Ton existence était voulue. Par la main d’Afraléfic, pour des raisons égoïstes, aucune enfance ni famille dignes de ce nom, ni la liberté de faire tes choix. Enfin… jusqu’à ce que tu décides de te prendre en main. Mais moi… je suis un accident. Et grâce à vous quatre, l’accident va réparer l’accident.


Sa personne physique était sortie de l’épaisse forêt aux arbres agonisants et racornis. Il avait toujours les yeux fermés, mais brusquement son sourire s’effaça pour laisser place à un froncement de sourcil. Rouvrant les yeux, son regard tomba sur la fausse lune. Grimaçant légèrement, il referma les yeux comme des tenailles et courba l’échine. Son apparence grise se mit à enchaîner de brefs éclats de couleur, et ses contours se brouillaient légèrement tandis qu’il parlait de manière inexplicablement décousue :


- Pas d’impatience ! La Puissance Stellaire qui t’es due n’est pas disponible pour le moment, mais elle le sera de nouveau bientôt… Détruite, pas vaincue ! Une fois que le héros éradiquera pour de bon Afraléfic, le champ sera libre pour la prochaine partie du plan. Pas d’ingratitude, s’il te plaît… Grâce à qui as-tu su pour la Puissance Stellaire, déjà ? Alors cesse de geindre. Moi aussi, je veux que tout cela cesse. Je ne te décevrai pas. Oui, je sais, je sais que nos existences dépendent l’une de l’autre et que je n’ai donc pas droit à l’erreur, merci de me le rappeler. C’est déjà suffisamment pénible comme ça… Je suis précautionneux, c’est tout. Mais je te rappelle que quand ce sera toi contre le héros, ce sera juste toi et personne d’autre… Je ne me fais aucune idée sur l’issue de votre future confrontation. Je le choisirai bien, ce héros…

- Grach ? Est-ce que ça va ?


Grach rouvrit les yeux. Il était tombé un genou à terre, et de ce qu’il voyait, il avait très vite marché en direction de Penocta, dont les premières maisons étaient visibles. Si vite qu’il avait rattrapé la fin de la procession, avec Algie en dernier et qui venait très certainement de le remarquer après avoir cessé de marcher à l’instant, car il le regardait d’un air surpris par-dessus son épaule, les jambes encore tournées vers le village. Il fit aussitôt demi-tour pour vérifier de plus près, mais Grach se releva et l’arrêta d’une main levée.


- Tout va très bien, je saturais simplement de tous les événements récents et j’avais besoin d’un moment en solitaire. Je peux vous demander un service ?

- Je vous écoute.

- Vous pouvez garder ça chez vous ? Et faire en sorte que ça ne quitte pas le village pour, disons, les mille prochaines années ?


Algie le regarda comme s’il n’était pas sûr d’avoir bien entendu, puis comme s’il craignait pour sa santé mentale.


- Je… ferai tout mon possible, répondit-il, mal à l’aise.


Il remarqua alors que Grach fixait la fausse lune d’un air étrange. C’était une expression sardonique, presque vindicative. Et à en juger par le sourire indéchiffrable que Grach arborait, Algie n’aurait jamais le fin mot de l’histoire. Il prit le coffre avec lui et l’emmena dans sa demeure sans ajouter un mot.




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