Ne dit on pas Pyrrhus
Chapitre 1 : Ne dit on pas "Pyrrhus"
1610 mots, Catégorie: K+
Dernière mise à jour 07/01/2026 09:43
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Ne dit on pas "Pyrrhus"
La coccinelle avait heurté le pare-brise de plein fouet. Les essuie-glaces, sous le choc, s'étaient enclenchés d'eux-mêmes, puis, avec de petits va et vient, frappaient désormais sans conviction la Volkswagen plantée à la verticale dans l'avant du taxi.
Ludmi, sous le choc, s'extirpa tremblante du véhicule qui avait été son lieu de travail, comme un second foyer, durant près de deux décennies.
Par le plus inattendu des miracles, ses jambes n'avaient rien. Elle ne pouvait cependant s'empêcher de frictionner ses cuisses au-travers le tweed de son pantalon, comme pour s'assurer qu'elles étaient intactes.
Puis, elle leva les yeux.
La peur faisait s'éparpiller la foule paniquée autour d'elle. Les cris, les pleures, les bousculades semblaient exister sur un autre plan de la réalité.
Les yeux délavés de la conductrice de taxi étaient fixés sur le deux points noirs, là-haut, découpés par le soleil. Deux silhouettes échangeant des coups d'une violence telle que l'on entendait leurs impacts dans le corps des combattants aériens, pourtant à bonne distance.
Une bousculade fit tomber la cigarette éteinte que la salive avait jusque-là gardée collée à sa lèvre inférieure.
La réalité venait de reparaître autour d'elle.
Les gens quittaient leurs véhicules, accidentés les uns dans les autres. Il y avait de la résignation dans les yeux de certains habitants de Metropolis, bien trop familiarisés avec les combats de Superman et autres encapés.
La vieille Ludmila était habitué également : les dégâts ne laisseraient aucuns stigmates, et les assurances couvrirons les pertes. Mais jamais auparavant, elle n'avait subi les affres de ces batailles de plein fouet.
Elle venait de perdre son précieux taxi jaune.
Assis à l'arrière du véhicule, son client était assommé. Dans la précipitation, elle l'avait oublié. De la tempe du golden boy coulait un filet écarlate. L'homme d'affaires avait dû percuter la vitre sous l'effet du choc.
Un coup de tonnerre dans le ciel annonça la chute d'un météore rouge et bleu qui s'en alla frapper la terrasse d'un immeuble de style art-moderne, arrachant dans la manœuvre une bonne partie du bâtiment.
Les morceaux de pierre se mirent à pleuvoir à nouveau.
Ludmi ouvrit la porte arrière, l'homme s'affala sur son épaule. Elle put ainsi l'éloigner à temps, avant de voir son taxi disparaitre sous les décombres.
Son client se redressa, passant une main dans ses cheveux ensanglantés, il balbutia :
-On est arrivé ?
Avec amertume, Ludmi indiqua le tas de roche sous lequel on distinguait malgré tout la tôle jaune de ce qui avait été son véhicule.
-Vous allez devoir faire du stop pour atteindre l'aéroport, m'sieur.
Oubliant sa blessure, l'homme d'affaires saisi sa conductrice par le col de son épaisse veste en cuir, la secouant sans ménagement :
-Ma mallette est dans votre taxi ! Je vous préviens, je suis avocat !
Elle le repoussa avec une telle intensité qu'il en tomba à la renverse.
-Si vous tenez tellement à trainer quelqu'un en justice, je vous conseille de viser plus haut, mon p'tit bonhomme !
La main tendue vers le ciel, elle lui indiquait les deux surhommes en plein ballet aérien.
L'une des deux silhouettes se détacha du corps à corps, et fondit en piquet sur la rue. Ludmi et le golden boy eurent juste le temps de se jeter à l'abri, sous une cabine téléphonique renversée.
Un bellâtre aux muscles saillants flottait désormais à une dizaine de mètres d'eux. Uniquement vêtu d'une toge, de sandalettes dorées et d'une coiffe digne d'un musée d'histoire, il n'était pas sans rappeler ces vieux clichés Hollywoodien sur l'Égypte ancienne.
Il enfonça ses mains dans l'acier d'une camionnette, et se mit à tournoyer sur lui-même, afin de donner de l'élan au véhicule qu'il soulevait sans peine, comme s'il eût s'agit d'une boîte en carton remplie de coussins.
-Au lieu de t'en prendre à moi Superman, tu devrais t'en prendre à tout-un-camion!
Puis, il propulsa le véhicule en direction de son adversaire vêtu de bleu et de rouge qui descendait en planant à toute allure, les poings en avant. Il traversa le projectile comme du papier dont les morceaux se mirent à pleuvoir sur la rue.
-Tu es de l'histoire ancienne, King Tut!
Couchée dans une mare de kérosène, a l'abri sous la cabine renversée, Ludmila grinçait des dents. Ils plaisantaient, comme deux catcheurs pathétiques. Ils se lançaient des piques entre deux coups de poings. Son sang ne fit qu'un tour.
Elle s'extirpa de sa cachette, et invectiva les deux oiseaux :
-Hey, les marioles ! Ça suffit maintenant !
La petite bonne femme chétive, aux cheveux argentés, vêtements abîmés et salis, se tenait droite, face aux surhommes, un pharaon digne de Las-Vegas et un monsieur muscle de fête foraine au sourire commercial.
-Si vous alliez jouer ailleurs, pour changer ? Au milieu d'un champ, par exemple.
Pris de court, Superman balbutia, les bras ouverts :
-Mais enfin, m'dame, j'essaie de l'éloigner des zones habitables...
Le gogo-dancer qui lui servait d'adversaires eut un rire gras. D'un geste de la main, il couvrit la rue :
-La Sekhtit a raison Superman. Même si tu finis par remporter ce combat, ta victoire ne pourrait être qu'amère, voir illusoire. Après tout, ne dit-on pas "Pyrrhus"?
Convaincu de la finesse de son trait d'esprit, le rire de King Tut décupla.
C'en était trop. Ludmi ramassa un gravat et le lui lança. Le projectile l'atteignit à l'épaule.
Toute la rage accumulée était relâchée, canalisée en insultes et en jets de pierre. Ludmi fut bientôt imité par les victimes de la grande rue. Elle savait que ce n'était évidemment pas le cas, mais elle eut le sentiment que la foule était venu venger son taxi. A sa grande surprise, même le golden boy lançait des gravats.
-Ça, c'est pour ma mallette! Hurlait-il.
Si Superman n'était pas la cible principale, certains habitants semblaient lui en vouloir malgré tout.
-Doucement, mes amis, ne prenez pas de risques inconsidérés, hasarda-t-il, les mains levées en signe apaisement.
Une dizaine de personnes s'étaient agglutinées autour de la vieille Ludmi et son client, augmentant considérablement la force de lapidation.
King Tut, lui, n'avait pas cessé de rire. Les projectiles ruisselaient sur ses muscles saillants comme de simples gouttes de pluie.
Le pharaon volant fit face à la foule, les poings sur les hanches, et une roche dégagea une partie de la coiffe qui lui retombait sur les épaules, dévoilant un petit lutin.
Le petit personnage assis aux oreilles en pointes était vêtu d'un costume jaune, et un petit chapeau melon mauve.
Un nouveau projectile frappa le lutin en pleine tête, lui faisant perdre son galurin.
L'étrange petite créature tomba à la renverse, espérant récupérer son précieux couvre-chef, mais ils s'évanouirent tous deux dans le néant, comme s'ils n'avaient jamais là.
Le pharaon sembla soudainement enfler, son ventre gonfler, ses muscles disparaitre sous sa peau tendu, puis il chuta.
Le super héros de Metropolis le rattrapa à quelques centimètres du sol, avant de le poser délicatement sur le bitume.
Terrible et puissant quelques secondes plus tôt, il s'était mué en quarantenaire velu et bedonnant, en jupette.
Les jets de pierres et d'invectives avaient cessé.
Les mains toujours levées, Superman se dressa face à la foule, sa cape dansant de la brise.
-Le professeur McElroy, ici présent, souffre d'un désordre de la personnalité, commença le grand bleu, l'être cosmique que vous avez entre aperçu a exacerbé une personnalité latente...
Mais le boy scout fut interrompu par la foule :
-On s'en fout !
-Qui va expliquer ça à mon patron!?
-Mon chien est blessé, j'vous f'rez dire!
Superman eut un rictus crispé. Il recula de quelques pas avant d'annoncer :
-Je vais remettre le professeur McElroy aux bons soins des médecins et je reviens dégager la route.
Puis, il disparut, emportant avec lui le pharaon de carnaval ventripotent sur son épaule.
Les lueurs oranges de cette fin d'après midi se reflétaient de building en building.
Les habitants réussirent à dégager quelques véhicules, rétablissant de leur travail de fourmis la circulation dans l'une des artères principales de la métropole.
Protocole habituel en cas de destruction massive, un bus, escortés par deux motards, fut rapidement envoyé récupérer les quelques piétons involontaires.
Descendant de la navette chrome et azur, une charmante brune vêtu d'un tailleur strict, armé d'un regard volontaire, ne semblait n'accorder l'accès à la navette uniquement à ceux qui refusait de lui répondre.
L'enchaînement de refus fut interrompu par le golden boy fatigué.
L'énergique jeune femme lui demanda :
-Bonjour, Lois Lane, journaliste au Daily Planet, puis-je vous demander un commentaire au sujet de l'intervention de Superman ?
-Moui, bougonna-t-il. Là d'où je viens, à Keystone, quand le Flash affronte Météo-Mage, il répare les dégâts et arrête le vilain avant même qu'on s'en aperçoive... J'ai même entendu dire que certains habitants de Gotham city n'auraient jamais vu le fameux Batman. Niveau qualité de vie, c'est quand même autre chose...