Quand les héros s'envolent
Chapitre 1 : Le jour où mon héros a détruit ma vie
1995 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/01/2026 10:10
« Poussière ! »
Je redressais le pot de mon ficus. L’arbuste, qui n’avait qu’une seule branche cassée, avait miraculeusement survécu à la destruction de mon salon. Je fis un amas avec la terre renversée et la remis dans le pot.
En revenant chez moi, je m'étais d’abord moqué du canapé rouge encastré dans le parebrise du SUV de mon voisin avant de m'apercevoir que, ce beau canapé couvert de centre, un large trou en guise de dossier, c’était le mien. Plus précisément, il provenait de mon salon et avait traversé d’un vol plané la façade désormais éboulée de ma maison.
Je découvris, en lieu et place de mon chez-moi, un cratère, des cendres, de la poussière. Ma nouvelle télévision à écran ultra-fin, fruit d'un an d'économie et de sueur, avait été pulvérisée en mille morceaux, ou, plutôt, en milliers de miettes. Les restes de l’écran se mélangeaient aux éclats de verre des carreaux et des vases. Le pavé avait été arraché, le lambris déchiré, les briques s'étaient volatilisées, la poutre centrale avait servi de batte de baseball, et mon salon se voyait aéré de deux trous béants sur le point de s'effondrer, m’offrant une vue claire et directe sur la rue, une autre sur le jardin des voisins.
Une véritable tornade ? Non ! Un ouragan venait de bouleverser l’architecture de ma maison. La tempête avait un nom : Superman.
Lors de son affrontement contre Zod, alors que ce dernier tentait d’envahir la terre pour la troisième fois, les deux combattants s’étaient, l'espace d’une poignée de secondes et de quelques bourre-pifs, invités chez moi. Mais quelles secondes ! Superman avait sauvé le monde, et je me retrouvais sans maison.
— Ça devrait augmenter la valeur de votre bien, me dit un voisin, venu signer le constat pour le dédommagement de sa voiture. Tout le monde n'a pas la chance d'accueillir des personnalités aussi célèbres chez soi.
La chance ? Je n’étais guère convaincu. J’étais tellement confus que je ne savais pas s'il se moquait de moi ou s'il m'enviait réellement. J’aurais signé n’importe quoi pourvu que ce cauchemar s’arrête. Il ne me restait plus rien : ni table, ni frigo, ni réserve de nourriture. J’avais à la place un cratère et des débris, des monceaux de murs cassés, de meubles brisés, de cadres fracassés, des rideaux calcinés et un câble électrique qui crachait encore des étincelles. Mon seul soulagement fut de retrouver Bubulle sain et sauf. Mon poisson rouge vivait : son bocal rempli d’eau était posé sur la seule commode encore debout. Mais, à l'évidence, il avait été déplacé, lui qui occupait normalement la place près de la fenêtre. Il me regardait, ses deux yeux globuleux terrifiés, respirant d’une bouche de carpe, comme s’il s’asphyxiait dans l’eau. Le malheureux avait assisté au spectacle au plus proche de l'action.
J'eu un terrible pincement au cœur. Je découvris que la boîte où je rangeais mes précieuses photos avait été désintégrée durant le combat. Un laser l’avait traversé ; le même laser qui avait troué le canapé et donc l’on suivait facilement la trace au sol et sur les murs. Seulement, dans cette boîte, il y avait là les derniers souvenirs de ma mère, de ma grand-mère ; mes derniers souvenirs d’enfance, à l’époque où Superman était mon héros.
J’avais grandi avec Superman. J’avais suivi ses premiers exploits, ses premiers combats. Je l’avais vu repousser une invasion d’extraterrestres, une invasion de zombies, une invasion de politiciens véreux, et même un tsunami. Il avait sauvé un Boeings d’un crash, repoussé une météorite, détourné des ogives nucléaires, et découvert l’Atlantide, si bien que, comme tout le monde, je l’avais adulé comme un dieu, un protecteur. J’avais ses figurines, ses posters, ses muges, et même son déguisement.
Mais aujourd’hui, alors que le monde célébrait sa victoire, j'étais là, seul, à attendre la venue de l'expert de l'assurance chargée d’évaluer les dégâts.
L'homme se pointa avec trois jours de retard, un costard de velours brun, des mocassins qui, mieux cirés que le crâne Lex Luthor, reluisaient les blancheurs du ciel, et des lunettes rigides sur le nez, durcissant son visage de traits stricts. Il portait des écouteurs et parlait sens cesse dans le vide avec un correspondant invisible.
— Je suis désolé ! dit-il entre deux phrases qui ne m’étaient pas adressées. Nous sommes débordés. Je te rappelle ! Oui ! Je suis avec un client ! Vous comprenez ? La situation est catastrophique pour notre activité. Ouais ! Tchao ! Tchao ! Nous avons toute une ville à réparer. Métropolis a encore morflé.
D’un geste ample d’homme pressé, l’expert regarda sa montre.
— Allons ! Allons ! Dépêchons ! Montrez-moi !
— Juste devant vous. On y est.
L’homme tourna par deux fois sur lui-même.
— Il n’y a plus rien ici ! dit-il comme s’il était étonné.
— Justement ! C’est là le problème : il n’y a plus rien.
Je lui expliquai la situation :
— D’après les voisins, ils sont arrivés par là, et ils sont repartis par là.
L’homme étudia les deux trous de la façade.
— Êtes-vous sûr que c’est bien eux ? Avez-vous des photos, des images ?
Je crus un instant qu’il me prenait pour un menteur.
— Plusieurs voisins ont été témoins. Tout s’est passé si vite. Ils ont entendu une grosse explosion, un gros boum, des cris, et puis plus rien. Ils se sont envolés comme ils sont arrivés.
L’assureur fit la moue.
— Tout ça m’embête. Un témoignage ne constitue pas une preuve. Il me faudrait quelque chose de solide.
— Attendez : vous vous moquez ? Vous l’avez devant vous la preuve. Vous ne croyez pas que je m’amuse à faire péter des explosifs dans mon salon ? J’étais au travail quand c’est arrivé, mes collègues peuvent témoigner.
À voir les grimaces déformer son visage, j’eus un mauvais pressentiment.
L'homme évalua rapidement les dégâts ; trop rapidement à mon goût.
— Combien ? Pensez-vous.
Je devinais à sa réaction silencieuse que ses estimations n'étaient pas les miennes.
— J’ai tout perdu ! crus-je bon de préciser.
L’évidence apparaissait pourtant sous les yeux.
Enfin, l’assureur révéla le fond de sa pensée :
— J'ai bien relu votre contrat. Vous êtes couvert pour les dommages suivants : incendie, inondation, dégât des eaux, tremblement de terre, tempête solaire, météorite et vandalisme.
— Je cumule un peu tout cela à la fois ! Non ?
Mais l’homme se mordit les lèvres, alors que son téléphone sonnait de nouveau.
— Vous n'êtes couvert ni pour Superman ni pour une les invasions extraterrestres, dit-il en décrochant l’appel comme une banalité. Oui, Richard ! Je suis occupé… Sur le bureau.
Il regarda une seconde fois sa montre.
— Comment ça on a retrouvé le Titanic sur la Maison-Blanche ? Ce n’est pas mon affaire.
— Attendez ! coupais-je. Je ne suis pas bien sûr de vous suivre !
Mais l’assureur semblait maîtriser son dossier. Sans trembler ni hésiter, il dit :
— Votre contrat d'assurance ne garantit pas les dégâts causés lors d’un affrontement entre super héros.
— Vous vous moquez de moi ! Je ne comprends pas bien. Je paie des sommes folles en assurance tous les mois, et maintenant que j'ai besoin de vous, vous me dites que vous ne me couvrez pas !
— Je vais être franc avec vous. Nous avons une option d’indemnisation pour ce genre de situation. Tous les assureurs le font, c’est le b-a-ba. Les combats de superhéros sont monnaie courante dans la région. Mais vous n'avez pas souscrit à cette couverture. Alors, je ne peux rien pour vous.
L’homme me tourna le dos.
— Oui ! Richard ! Quoi Godzilla ?
Il s’en alla, toujours en parlant dans le vide. J’étais tellement abasourdi, estomaqué, que je n’eus pas la force de le suivre, de le supplier, de l’insulter. Sa nonchalance valait bien un coup de poing de Superman. Il venait de me geler le cœur avec son blizzard de clause procédurale, de me transpercer la tête avec son rayon laser d’expert, de me fracasser l’âme avec le super pouvoir de sa super connerie.
Je passai la soirée seul, assis en boule, au milieu du cratère de mon salon, sans savoir quoi faire. J’avais retrouvé une figurine de Superman. Je la regardais. Mes yeux me piquaient, ma gorge me glaçait, mes membres étaient engourdis. J’aurais voulu la pulvériser du regard, la broyer de ma voix, l’écraser de ma poigne. Je passai la nuit à injurier l’assureur, à maudire Superman, à regretter que Zod n’ait pas vaincu et que la Terre n’ait pas implosé. J’en avais gros, très gros ; je n’avais plus rien. Mon cœur n’était pas assez vaste pour contenir et pomper toute cette impuissance qui me débordait. Je ne savais pas si je voulais pleurer ou si je voulais rire.
Heureusement, il y avait Bubulle. Il me fixait, de son air naïf. Je n’avais même plus de quoi le nourrir. J’avais dû me battre avec un pigeon pour récupérer des miettes de pain.
Quand je me réveillai, au matin, un homme se présenta à ma porte. Il était grand, carré d’épaules, un chapeau moutarde sur sa coiffure noire et de larges lunettes pour cacher un sombre visage, presque triste.
— Excusez-moi de vous déranger, dit-il un peu pataud, de la timidité dans la voix. Je suis journaliste pour le Dayli Planet. Je viens recenser les victimes collatérales du combat entre Zod et Superman.
L’homme avança dans le tas de poussière, l’air désolé, quand, soudainement, son visage s’illumina.
— Je vois que votre poisson rouge va bien.
— Comme vous le voyez, il ne me reste plus que lui. On doit se serrer les coudes, lui et moi.
— Je suis navré pour tout ce qui vous est arrivé. J’ai entendu dire que l’assurance ne voulait pas vous rembourser ?
— Les fumiers ! Mais… qui vous a dit ça ? Monsieur ?
— Ah ! Pardonnez-moi.
L’homme s’avança et me présenta sa puissante poigne. Je crus qu’il allait me briser la main.
— Kent ! Clark Kent !