L'homme qui voulait être roi
Chapitre 1 : L'ange déchu
2604 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 06/01/2026 02:16
Cette fanfiction participe en seconde chance « Défis No Limits » au Défi d’écriture du forum de Fanfictions.fr. « Du sang, des larmes et de la sueur» septembre-octobre 2025. J'ai également tenté le N2 : le cadeau empoisonné ;)
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« Je suis votre nouveau Dieu, meilleur que le précédent. Prosternez-vous et professez votre amour envers moi, votre Seigneur. Ou je vous détruirai. »
Castiel – L'homme qui en savait trop.
Le corps humain contient en moyenne un peu plus de cinq litres de sang. Soixante-trois pour cent de liquides en tous genres qui, amassés autour de la structure squelettique, forment un réseau complexe : un ensemble de tissus mous, des organes repliés sur eux-mêmes, des nerfs et des viscères.
Un assemblage bien fragile.
Quarante-deux humains étaient présents au QG de campagne de la sénatrice au moment où il avait perdu tout contrôle. Quarante-deux corps contenant en moyenne cinq litres et deux cent millilitres d’hémoglobine. En se basant sur les corpulences exactes des personnes, cela représentait deux cent vingt-deux litres et six cent soixante-six millilitres. Deux cent vingt-deux litres et six cent soixante-six millilitres de la précieuse substance permettant aux humains de se tenir sur leurs deux jambes et de se déplacer pour répandre la mauvaise parole.
Les mortels avaient cela d’extraordinaire aux yeux de Celui qui n’était plus un ange : ils pouvaient déambuler des décennies sans âme, mais privés du liquide carmin circulant sous leur derme, ils s’écroulaient. Une partie des deux cent vingt-deux litres avait été gaspillée, étalée au sol ; elle commençait déjà à sécher. Le reste avait entamé sa lente désagrégation : les vaisseaux dilatés se fissuraient, les globules rouges migraient de cellule en cellule, rendant les zones qu’ils abandonnaient livides. Les cadavres perdaient peu à peu leurs couleurs.
Castiel les regardait et se sentait un frémissement le parcourir. Un vertige s’empara de ses membres et le fit vaciller sur ses fondations, tandis que son front se couvrait d’une sueur malsaine. Un Dieu pouvait-il être pris par la fièvre ?
Il ne se rappelait même plus les circonstances exactes dans lesquelles il avait massacré le groupuscule de militants politiques. Peut-être, à cause de cette amnésie, se trouvait-il troublé par les implications de ce carnage – un de plus sur une liste déjà longue.
Ce n’étaient pas les premiers êtres dont il écourtait drastiquement l’existence cette semaine-là. Depuis qu’il s’était élevé au rang de divinité, Castiel se faisait un devoir de punir tous ceux qui parlaient en son nom tout en déversant les idées les plus odieuses, de même que ceux qui se perdaient dans des pratiques monstrueuses. Un à un, il les châtiait : marchands du temple, prédicateurs immoraux, prêtres pédophiles, faux prophètes corrompus, racistes et cetera. Réduits en cendres. Des centaines, en quelques battements d’ailes.
Des hécatombes méritées servant de jalons à son nouvel empire.
À cette liste s’ajoutaient les dépouilles de nombreux frères et sœurs angéliques punis pour leur soutien à l’archange Raphaël, ainsi que ceux qui, sans avoir soutenu son règne de terreur, avaient été assez fous ou assez stupides pour le défier. Plus de la moitié des effectifs célestes avait été éradiquée dans la manœuvre, en quelques secondes d’éternité suspendue. Leurs grâces consumées avaient laissé des sillons de poussière noirâtre dans chaque recoin du Ciel.
Dieu lui-même avait souvent dû être implacable pour s’assurer que son œuvre prenne la bonne direction. Castiel n’avait fait que prendre sa suite, en se salissant un peu les mains. Bientôt, une aube nouvelle se lèverait, et tous le remercieraient pour sa miséricorde.
Il posa de nouveau les yeux sur la scène du massacre, la balaya du regard – et trembla.
Quarante-deux humains.
La moquette, autrefois d’un bleu pâle, avait bu tout le sang. Saturée, elle avait pris une teinte sombre.
Il n’avait rien d’un tyran. Il n'était pas cruel. Il ne faisait que reprendre l’œuvre de son Père et – peu importait l’ingratitude de la tâche. Il se sacrifiait pour le Bien de tous.
Pourquoi certains humains étaient-ils incapables de le comprendre ? Pourquoi les légions célestes le craignaient-elles ? Pourquoi ses anciens alliés insistaient-ils pour prétendre qu’il les avait trahis ?
Il était honorable. Il œuvrait pour tout ce qui était juste. Tout ce qui était Bon.
N’en déplaise aux Winchester, il remplissait son devoir. Bientôt, une aube nouvelle se lèverait et tous reconnaîtraient la valeur de ce qu’il avait accompli en contrecarrant les plans de Raphaël. Ceux qui avaient douté seraient forcés de se repentir, et ceux qui étaient purs en leur cœur cesseraient de le craindre. Ils le glorifieraient. Puis ce serait le Paradis sur Terre.
Vraiment : quarante-deux personnes, ce n’était rien face au Grand Dessein Divin.
Juste quelques deux cent vingt-deux litres et six cent soixante-six millilitres.
Un mal nécessaire [1].
Alors, pourquoi frissonnait-il toujours ?
Il baissa les yeux vers le chaos environnant : les banderoles chatoyantes aux slogans stupides et victorieux et les ballons maculés de taches rougeâtres contrastaient sordidement avec les morceaux de corps éparpillés. Un charnier. La viscosité du sang coagulé semblait chercher à remonter le long du cuir élimé de ses chaussures, souillant le bas du pantalon sombre d’un costume qui avait autrefois appartenu à un humain presque ordinaire.
Jimmy Novak.
Un véritable croyant qui avait choisi de laisser un ange prendre possession de son corps, sans avoir la moindre idée de ce à quoi il consentait. S’il avait su ne serait-ce que la moitié des horreurs à venir, il aurait fui sans se retourner, et n’aurait plus jamais formulé la moindre prière. Déjà, à l’époque, accorder sa confiance aux anges était une bien mauvaise idée.
Castiel se sentait parfois coupable en songeant à l’humain dont il avait si méticuleusement ruiné la vie. Ces remords s’étaient atténués depuis qu’il n’utilisait plus ce corps comme vaisseau. L’amas de chair qui le portait désormais était vide de toute âme mortelle depuis que Lucifer en avait fait éclater chaque cellule.
Pourtant, il était revenu. Réassemblé à l’identique, sans la moindre explication. Castiel avait cru que c’était Dieu lui-même qui l’avait tiré du néant. Un miracle. Il avait pensé que son Père lui avait rendu cette enveloppe – ce visage morne surplombant un sempiternel imperméable – parce qu’il avait encore un rôle à jouer.
Était-ce à cet instant qu’il avait commencé à se considérer supérieur aux autres anges ? À se croire indispensable ? Spécial ?
Castiel observa les flaques vermeilles s'épanouissant sous les restes de ses victimes. Le vertige revint, moins insidieux. Il vacilla. Un mal de crâne éclata, lui vrillant les tempes.
Dean et Sam avaient tenté de l’avertir. De lui faire comprendre qu’il franchissait toutes les limites. Il les avait ignorés. Balayé leurs mises en garde. Pire, il les avait menacés. Avait commis des fautes irréparables envers eux.
Et maintenant, il était couvert de sang. Le sang d'innocents. Le sang d'enfants. Pourquoi les avait-il frappés avec une telle violence ? Pourquoi n’avait-il épargné personne ?
Il ne se souvenait plus que du rire dément qui avait enflé dans sa poitrine avant que tout paraisse se fissurer autour de lui et que sa mémoire lui fasse défaut.
Il regarda ses mains. Une substance analogue au sang semblait s’en échapper. La peau fine et craquelée suintait un liquide sombre – aberrant mélange de grâce corrompue et de matière organique en surchauffe. Un Dieu pouvait-il saigner ?
La puissance débordait de partout, comme si ce qu’il restait de son ancien vaisseau n’était plus qu’un sac d’organes bien trop étroit pour contenir ce qui n’aurait jamais dû y être enfermé. Sous l’épiderme, les âmes des monstres défunts s’agitaient, griffaient et mordaient ; cherchant férocement une issue. Des créatures plus anciennes murmuraient au fond de son esprit. Un odieux gloussement, qui ne lui appartenait pas, gronda de nouveau, voulant sortir de sa gorge. Les parasites sous sa peau fourmillaient, impatients. Des parasites bientôt victorieux.
Il comprit soudain exactement ce qu'il avait libéré : les Léviathans.
— Non… non…
Tout était fini.
Personne ne l’avait poussé jusque-là. Ni Raphaël. Ni Crowley. Ni Lucifer. Pas même les silences de son Père.
Il avait voulu être meilleur. Plus grand. Plus juste. Il avait échoué. Il était pire qu’eux.
Trop faible pour réparer ses torts. Trop tard pour se repentir. Il allait périr, et à sa mort les calamités qui avaient élu domicile dans son corps se déverseraient sur la Terre. Il allait chuter. Et il entraînait l’humanité entière dans sa chute. Les Léviathans le dévoraient de l’intérieur ; bientôt ils feraient régner la terreur sur tous les continents.
Cette pensée fataliste tournait dans sa tête pendant qu’il sentait son être entier se déliter. Mais alors qu'il n'attendait plus que sa fin, Castiel capta une unique prière. Une supplique autant qu’un appel :
On est une famille. Pour moi, t'es toujours l'un d'entre nous. Quelque part, au fond de toi… C'est vrai que dans la catégorie “pétage de câble”, t'as fait très fort là, mais… On a jusqu'à l'aube pour régler cette histoire. Laisse-nous t'aider. Je t'en prie.*
Sam.
Bien sûr. Si quelqu’un pouvait encore lui tendre la main, c’était lui. Le garçon qui avait tenté de le tuer une poignée de jours auparavant. Le garçon qui avait déclenché l’apocalypse par amour. Celui qui, animé des meilleures intentions, avait ouvert la porte à Lucifer et déclenché plus de débâcles qu'il n'était capable d'en gérer.
En cet instant, Castiel ne croyait plus en grand-chose. Mais s’il lui restait le plus modique fragment de foi, ce ne serait pas en un Père absent qu’il le placerait. Mais dans deux humains qui n’avaient eu de cesse de mettre en échec toutes les prophéties, quitte à provoquer le chaos.
Alors, avec ce qui lui restait de force, il se matérialisa auprès des frères Winchester et de Bobby Singer. Et il leur confia ce qu’il restait de lui.
Il avait échoué. Mais il n’avait pas encore le droit de succomber.
L’heure du rituel sonna. Encore un peu de sang versé dans un bocal : cela finissait comme cela avait commencé. Recroquevillé dans un coin de l’entrepôt, l’Ange en mutation transpirait à grosses gouttes. Chaque muscle hurlait. Chaque fibre menaçait de se dissoudre. Il peinait déjà à relever la tête. Il fit un vague mouvement pour se tourner vers Dean, sa voix se déroba presque. D'un ton chevrotant, il bafouilla des excuses inutiles :
— Si j’avais la force de réparer ce que j’ai fait… Je trouverais un moyen de me racheter. Je ne peux pas. Je voulais juste… te présenter mes excuses. Avant de mourir.
— C’est ça.
Laconique. Le marmonnement chargé de rancœur de l’humain le plus important à ses yeux – celui qui lui avait offert la notion de libre-arbitre – se perdit dans l’obscurité du moment. L’aîné des Winchester semblait plus revêche et épuisé que jamais, pourtant, derrière la fatigue et la colère, une indéniable lueur de tristesse brûlait dans ses yeux, des plis amers froissant son visage.
C’était insuffisant. Mais Castiel ne trouvait rien d’autre à dire.
Il n’était pas Dieu. Il ne l’avait jamais été. Il n’était plus vraiment un ange, et se sentait plus éloigné des hommes que jamais.
Quand il relâcha enfin son contrôle, toute l’énergie accumulée à mauvais escient – siphonnée au Purgatoire – se déversa brutalement hors de lui, le déchirant. Les âmes volées se précipitèrent vers la noirceur originelle. Son souffle se coupa, il eut de nouveau la sensation d’imploser et de se consumer. Pour la première fois depuis longtemps, la douleur eut quelque chose de réel. Il toucha à nouveau de manière tangible à ce qu'il était.
Il prit enfin la pleine mesure du côté vertigineux des crimes commis. Il ne lui restait plus beaucoup de souffle. S'il lui restait encore assez de sang et de sueur pour se tenir debout, ce n'était que pur hasard.
— Je suis vraiment désolé, Dean.
Boursoufflé d'orgueil, il avait cru pouvoir être un Roi : siéger sur le trône Divin. Décréter qui avait le droit de vivre ou mourir. C'était le genre d'erreur plus courante qu'on ne le croit : être si convaincu d’avoir raison – si persuadé de la justesse de sa vision – qu'on devient prêt à réduire à néant n'importe quel être ayant la désobligeance de s'opposer.
Castiel aurait pu accuser les monstres les plus incontrôlables du Purgatoire pour ses fautes, dire que c’était eux qui avaient pris le contrôle de son vaisseau et causé des carnages. Se réfugier derrière le poids de circonstances l’ayant dépassé, admonester Raphaël qui l'avait poussé à bout, Crowley qui lui avait murmuré à l'oreille les plus perfides promesses ; il aurait pu maudire le silence du Ciel ou s'en prendre à Dieu. Au Père qui n’avait jamais répondu alors qu'il s'entêtait à lui demander s’il faisait le bon choix.
Il aurait pu se laver les mains de tout et nier la responsabilité des exactions commises.
Mais c'était le problème avec le libre-arbitre : une fois qu'on avait la certitude d'en posséder un, il devenait impossible de rejeter le poids de ses actes sur les autres.
Castiel tomba. Une seconde avant qu'il ne s'écroule, sur sa joue – pour la toute première fois d’une très longue existence – une unique larme roula.
Un ange pouvait-il pleurer ?
« La liberté est une corde et Dieu veut que vous vous pendiez avec. »
Castiel – L'homme qui voulait être roi.
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Notes : bon, j'ai finalement exhumé et repris ce brouillon que j'avais écrit pour le défi du mois d'octobre. Théoriquement, il était quasiment fini le 31 octobre, sauf que je l'avais rédigé à une période à laquelle j'étais plutôt très mécontente de ce que j'écrivais... là, ça va mieux. Je l'ai relu et l'ai terminé, histoire de ne pas le laisser éternellement dormir au fond d'un tiroir.
*Toutes les lignes de dialogue de cet OS (y compris "la prière" de Sam) sont des répliques provenant de l'épisode 1 saison 7 de Supernatural : Rencontrer le nouveau patron (oui, je préfère souvent les versions vo des titres).
[1] Necessary Evil est le surnom dont fut baptisé l'un des avions envoyé à Hiroshima lors du largage de la bombe atomique. Il s'agissait d'un avion-caméra chargé de prendre des photos et du matériel vidéo pour inventorier les effets de l'arme nucléaire. Aucun rapport précis avec cette histoire ; l'anecdote m'est juste venue un peu trop spontanément.