L’Héritage Winchester

Chapitre 4 : Le lien

5255 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/03/2026 08:04

Dean quitta l’autoroute sans prévenir. L’Impala s’engagea sur une route secondaire étroite, bordée d’arbres sombres dont les branches semblaient se refermer au-dessus de la chaussée comme un tunnel irrégulier. Les phares découpaient des fragments de forêt humide, révélant par instants des troncs tordus et des panneaux défraîchis que la nuit rendait presque illisibles.

Quelques minutes plus tard, l’enseigne du motel apparut au bord de la route. Les lettres rouges du panneau VACANCY clignotaient de manière irrégulière, projetant sur l’asphalte une lumière instable qui donnait à l’endroit un aspect fatigué.

Dean gara l’Impala à l’écart des autres véhicules, presque au bout du parking, puis coupa le moteur. Le silence retomba aussitôt, dense et soudain, comme si le grondement du V8 avait été la dernière chose vivante dans l’endroit.

Il resta quelques secondes immobile derrière le volant, les mains encore posées dessus, observant les alentours avec l’attention d’un homme habitué à repérer les détails que les autres ne voient pas. Son regard passa lentement des fenêtres du motel aux escaliers métalliques qui menaient au premier étage, avant de s’attarder sur les véhicules stationnés près de l’entrée : une berline sombre, un pick-up couvert de poussière et, derrière la plupart des fenêtres, des rideaux tirés qui empêchaient de distinguer l’intérieur des chambres.

Aucune silhouette ne se dessinait derrière les vitres et rien, dans l’attitude des lieux, ne ressemblait à une embuscade.

Dean expira lentement.

— « On reste pas longtemps. Une nuit. On se pose, on réfléchit, et demain on trouve un plan. »

Sa voix était ferme, presque sèche, comme si la décision était déjà prise et qu’il n’y avait plus rien à discuter.

Sam hocha lentement la tête. Il connaissait ce ton-là. Quand Dean parlait ainsi, cela signifiait qu’il réfléchissait déjà à plusieurs possibilités en même temps, évaluant les risques avant même de les formuler.

— « Je vais à l’accueil. »

Il sortit de la voiture et se dirigea vers le bureau du motel.

Dean resta encore un instant dans l’Impala avant de tourner légèrement la tête vers Saphyrra.

Sous la lumière crue du néon qui éclairait le parking, sa peau paraissait encore plus pâle que dans le commissariat. Elle n’avait pas parlé depuis leur départ et son regard se déplaçait lentement d’un point à l’autre du parking, passant d’une voiture à l’escalier extérieur puis à la porte du motel, avec une attention méthodique qui ne ressemblait pas à une simple distraction mais plutôt à quelqu’un qui observait et enregistrait chaque détail autour d’elle.

Dean fronça légèrement les sourcils.

— « Ça va ? »

Ses yeux vinrent se poser sur lui quelques secondes. Le regard était direct, mais quelque chose dans ses épaules se raidit légèrement, comme si la question elle-même la mettait en alerte.

Elle ne répondit pas, et après un moment son attention retourna vers le parking et les ombres immobiles qui entouraient le bâtiment.

Dean détourna le regard, vaguement mal à l’aise sans trop comprendre pourquoi.

— « Ok… »

Quelques minutes plus tard, Sam revint avec les clés.

Dean sortit de la voiture et fit le tour pour ouvrir la portière à Saphyrra. Elle descendit sans un mot, puis referma la portière avec un geste mesuré, prenant soin de ne pas la claquer, un détail qui n’échappa pas à Dean même s’il ne fit aucun commentaire.

Ils montèrent ensuite les quelques marches qui menaient à leur chambre.

Dean entra le premier, comme il le faisait toujours, et son regard balaya immédiatement la pièce : la fenêtre donnant sur le parking, la porte de la salle de bain entrouverte, le placard, puis l’unique porte de sortie. Ce genre de vérification faisait partie de réflexes devenus automatiques depuis des années.

Il posa son sac sur la table, en sortit un petit sachet de sel et traça une ligne discrète sous la porte et le rebord de la fenêtre. Le geste était rapide, précis. Ensuite, il posa le couteau anti-démon sur la table, suffisamment près pour pouvoir l’attraper en une seconde.

Ce n’était pas seulement de la prudence.

C’était une façon de reprendre le contrôle.

Sam invita Saphyrra à s’asseoir sur l’un des lits. Elle resta immobile un instant, comme si elle évaluait la situation. Ses yeux passèrent brièvement du lit à Dean avant de retomber presque aussitôt vers le sol.

Elle finit par avancer, chaque pas mesuré, avant de s’asseoir au bord du matelas avec une posture parfaitement droite. Ses mains se posèrent immédiatement sur ses genoux.

Sam s’agenouilla devant elle pour se mettre à sa hauteur.

— « T’inquiète pas. Tu es en sécurité ici. »

Sam parlait doucement, mais son regard restait attentif. Depuis qu’ils avaient quitté le commissariat, il observait la jeune femme avec une concentration presque clinique, cherchant à comprendre ce qui venait réellement de se produire là-bas. Les démons n’attaquaient pas un poste de police au hasard, et pour l’instant rien dans ce qu’ils avaient vu ne permettait d’expliquer pourquoi elle se trouvait au centre de tout ça.

Après un bref silence, il finit par poser la question qui lui revenait sans cesse.

— « Tu sais qui sont les gens qui en avaient après toi ? »

Saphyrra releva les yeux vers lui et répondit immédiatement :

— « Saphyrra Winchester. »

Sam fronça légèrement les sourcils. Pendant une seconde, il pensa avoir mal compris.

Près de la fenêtre, Dean tourna lentement la tête vers eux. Il surveillait toujours l’extérieur, mais la réponse venait clairement d’attirer son attention.

Sam reformula calmement :

— « Non… je te demande si tu sais qui ils étaient. Les hommes dans le couloir. »

Saphyrra le regarda sans hésiter.

— « Saphyrra Winchester. »

Sam se redressa un peu, réfléchissant.

Ce n’était pas une esquive. Elle ne semblait pas éviter la question ni chercher à les tromper. Elle répondait réellement… simplement pas à ce qu’il lui demandait.

Il passa une main sur sa nuque, cherchant à comprendre ce qui se passait.

Derrière lui, Dean continuait d’observer la scène sans intervenir. Ce qui attira surtout son attention n’était pas seulement la réponse de la jeune femme, mais la manière dont elle se tenait. Son dos restait parfaitement droit, ses mains reposaient avec précision sur ses genoux, et même sa respiration semblait mesurée, comme si chaque geste avait été appris puis répété jusqu’à devenir automatique.

Dean finit par lâcher, d’un ton méfiant :

— « Elle nous fait quoi, là ? Elle bug ? »

Sam secoua légèrement la tête.

— « Non… je crois pas qu’elle se moque de nous. »

Il se pencha un peu vers elle pour capter son regard.

— « Saphyrra… c’est ton nom ? »

Elle fit un léger mouvement de tête pour confirmer.

Sam resta silencieux quelques secondes, observant sa posture et l’absence totale d’hésitation dans ses réponses.

Puis il releva les yeux vers Dean.                                                                                                                  

— « Je crois qu’elle a été conditionnée. »

Dean détourna finalement son attention de la fenêtre et s’approcha de quelques pas. Lorsqu’il s’arrêta devant elle, les épaules de Saphyrra se raidirent presque imperceptiblement.                                                        

— « Conditionnée comment ? »

Sam prit le temps de formuler ce qu’il pensait.

— « Comme un soldat entraîné à répéter son nom et son matricule quand il est interrogé. Quand on lui pose une question, il ne donne que ça. Rien d’autre. »

Dean croisa les bras en continuant de l’observer.                                                                                           

— « Elle a pas vraiment l’air d’un marine. »

— « Non », répondit Sam. « Mais quelqu’un peut apprendre ce genre de réflexe. »

Dean resta silencieux quelques secondes. Son regard passa des mains parfaitement immobiles de la jeune femme à son visage, puis il lança brusquement :

— « Hé. »

Saphyrra leva les yeux vers lui, mais son regard resta brièvement accroché au sol avant de remonter jusqu’à son visage.

— « Comment tu nous connais ? »

Un bref silence passa.

— « Saphyrra Winchester. »

Dean soupira par le nez et se redressa légèrement.                                                                                       

— « Ouais… ok. Donc Sammy a peut-être raison. »

Il jeta un regard vers son frère.

— « Mais je vois toujours pas pourquoi des démons défoncent un commissariat pour récupérer une fille qui répond comme un répondeur. »

Sam ne répondit pas directement. À la place, il attrapa la carte de la région dans le sac posé sur la table et la déplia sur le lit devant Saphyrra.

— « Jody a dit qu’on t’a trouvée sur une route dans la forêt », expliqua-t-il. « Tu reconnais cet endroit ? »

Saphyrra baissa les yeux vers la carte.

Dean, lui, ne regardait pas la carte. Il surveillait Saphyrra, observant ses épaules, ses mains, la moindre tension dans son corps.

Saphyrra observa les routes tracées sur le papier pendant quelques secondes avant de relever les yeux vers Sam.

— « Montrer ? »

Le mot était simple, mais il ne ressemblait plus à la répétition mécanique des deux précédentes réponses.

Sam hocha la tête.

— « Oui. Si tu peux nous montrer, fais-le. »

Saphyrra ferma les yeux.

Sa respiration changea presque immédiatement. Elle devint plus lente, plus profonde, comme si elle se concentrait sur quelque chose que les autres ne pouvaient pas voir. Pendant quelques secondes, rien ne se passa. Sam observa simplement son visage immobile, cherchant à comprendre ce qu’elle était en train de faire.

La pression qui s’était formée derrière son front devint soudain beaucoup plus intense, comme si quelque chose insistait pour franchir une barrière invisible dans son esprit. Sam inspira brusquement et porta la main à sa tempe, persuadé pendant une fraction de seconde qu’il s’agissait simplement d’un vertige dû à la fatigue, mais la sensation ne ressemblait pas à un simple malaise. Elle était précise, intrusive, presque méthodique.

La chambre du motel sembla alors perdre sa stabilité. Les murs, la lumière du plafonnier, le bord du lit et la silhouette de Dean se troublèrent comme si son esprit avait cessé de les reconnaître correctement. Une autre image commença à s’imposer à la place, d’abord floue, puis de plus en plus nette, comme si quelqu’un lui montrait un souvenir qu’il n’avait jamais vécu.

Il distingua une route étroite qui serpentait au milieu d’une forêt dense. Les arbres se refermaient presque au-dessus de la chaussée et leurs branches formaient une voûte sombre qui laissait passer seulement quelques fragments de lumière. Sur le bord du chemin se trouvait une borne kilométrique inclinée dont la peinture semblait usée par le temps.

Plus loin, dissimulée entre les troncs, apparaissait une petite cabane isolée.

La pression dans le crâne de Sam augmenta brutalement. Il tenta instinctivement de reprendre le contrôle de ses pensées, comme s’il cherchait à repousser l’image qui s’imposait à lui, mais la sensation continua de s’intensifier. L’impression n’était pas seulement celle de voir quelque chose ; c’était comme si l’information elle-même était poussée directement dans son esprit.

La douleur finit par devenir insupportable. Ses jambes cessèrent de répondre correctement et il dut s’appuyer contre le lit pour tenter de rester debout, mais l’effort ne suffit pas. Son équilibre disparut et il tomba au sol en portant les mains à sa tête, incapable de se concentrer sur autre chose que cette pression qui envahissait tout son esprit.

Dean comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas.

Il vit Sam se raidir brusquement, porter la main à sa tête puis vaciller comme si ses jambes avaient cessé de répondre. Pendant une fraction de seconde, Dean resta figé, incapable de comprendre ce qui était en train de se produire.

Puis son regard se posa sur Saphyrra. Elle avait toujours les yeux fermés. La peur monta dans la poitrine de Dean avec une brutalité immédiate.

— « Arrête ! »

Elle ne réagit pas.

Dean ne chercha pas à comprendre davantage. Il franchit la distance qui les séparait en deux pas rapides, la saisit par l’épaule et lui asséna un coup sec sur le côté de la tête dans l’espoir de briser ce qu’elle était en train de faire.

Le contact fut immédiat.

Saphyrra s’effondra au sol, sonnée.

Au même instant, Sam inspira profondément, comme si quelqu’un venait de libérer sa poitrine d’un poids invisible. La douleur disparut d’un coup, laissant derrière elle une sensation sourde qui pulsait encore derrière ses tempes.

La chambre réapparut autour de lui.

Dean était déjà à genoux à côté de lui.

Sa main se posa aussitôt sur l’épaule de Sam tandis que l’autre venait vérifier sa nuque, comme s’il avait besoin de s’assurer physiquement que son frère était encore conscient.

— « Sammy… regarde-moi. »

La voix de Dean était tendue, plus basse que d’habitude, comme s’il retenait de force l’inquiétude qui menaçait de percer. Il posa une main derrière la nuque de Sam et l’autre sur son épaule, vérifiant d’un geste rapide qu’il était bien conscient, qu’il réagissait, qu’il n’était pas en train de sombrer.

Derrière eux, Saphyrra était toujours étendue au sol.

Dean leva brièvement les yeux vers elle. Son regard se durcit aussitôt, traversé par une colère brutale qui n’était pourtant pas la seule chose qu’on pouvait y lire. Sous cette colère se mêlait quelque chose de plus brut encore, une peur sourde qu’il n’avait pas eu le temps de maîtriser. Pendant quelques secondes, en voyant Sam s’effondrer sans comprendre pourquoi, il avait réellement cru qu’il était en train de perdre son frère.

Il fallut plusieurs secondes à Sam pour reprendre pleinement conscience de ce qui l’entourait. La chambre revint lentement en place autour de lui : le bord du lit contre lequel il s’était appuyé, la lumière jaunâtre du plafonnier qui lui agressait encore les yeux, et la silhouette de Dean penchée au-dessus de lui avec une tension visible dans tout le corps.

Sam inspira profondément, l’air entrant dans ses poumons avec difficulté. Une douleur sourde battait encore derrière ses tempes, comme l’écho d’une pression qui venait à peine de se retirer. Il passa une main sur son visage, cherchant instinctivement à chasser la sensation qui persistait dans son crâne.

— « Dean… »

Sa voix sortit plus rauque qu’il ne l’aurait voulu.

Il resta immobile un instant, essayant de rassembler les images qui flottaient encore dans son esprit.

— « Je crois qu’elle m’a montré d’où elle vient. J’ai vu une route… une forêt… et une cabane. »

Dean fronça légèrement les sourcils.

— « Montré comment ? »

Sam prit une seconde avant de répondre, comme si les images flottaient encore dans sa tête.

— « C’était pas un souvenir normal. C’était comme… comme si elle me l’avait envoyé directement. »

Puis il tourna la tête pour chercher Saphyrra du regard.

Il la trouva au sol.

Elle tentait de se redresser lentement, encore visiblement sonnée, une main posée près de sa tempe tandis qu’un mince filet de sang coulait encore de son nez.

L’expression de Sam changea aussitôt.

— « Dean… qu’est-ce que t’as fait ? »

Dean ne bougea pas. Toujours à genoux près de lui, il restait tendu, son regard passant de Sam à la jeune femme.

— « Elle t’a fait tomber. »

Sam soutint son regard.

— « Ça répond pas à ma question. »

Les traits de Dean se durcirent légèrement.

— « Elle était dans ta tête, Sam. T’étais par terre, les yeux fermés, et tu répondais plus. J’allais pas rester là à regarder pendant que ton cerveau faisait une crise. »

Sam secoua la tête.

— « Elle m’attaquait pas. Elle essayait de me montrer quelque chose. »

Dean laissa échapper un souffle nerveux et passa une main sur sa nuque avant de répondre.

— « Peut-être. Mais moi j’ai juste vu mon frère s’effondrer par terre sans répondre. »

Son regard se durcit légèrement.

— « Alors excuse-moi si j’ai pas pris le temps d’analyser la situation. »

Sam soutint son regard sans détourner les yeux.

Sam connaissait ce ton.

La peur déguisée en colère.

— « Je suis encore là, Dean. »

— « Ouais. Grâce à quoi, tu crois ? »

La phrase avait échappé à Dean trop vite, portée par l’adrénaline qui refusait encore de retomber. Dès qu’il l’entendit sortir de sa propre bouche, il détourna légèrement les yeux, comme s’il regrettait déjà de l’avoir formulée ainsi. La tension dans la pièce ne se dissipa pourtant pas.

Sam inspira profondément pour se calmer avant de reporter son attention sur Saphyrra. Il repoussa la carte qui traînait encore sur le lit et se pencha vers elle avec précaution.

— « Hey… doucement… »

Il passa un bras derrière ses épaules pour l’aider à se redresser. Son corps était étonnamment léger et instable sous ses mains, et lorsqu’il la fit asseoir sur le bord du matelas elle vacilla légèrement, comme si la pièce tournait encore autour d’elle. Sam la soutint alors davantage avant de la guider pour qu’elle s’allonge correctement sur le lit.

Elle était consciente, mais son regard restait flou, incapable de se fixer réellement sur quelque chose.

C’est en se penchant pour vérifier qu’elle allait bien que Sam remarqua le sang. Un mince filet coulait encore de son nez et s’était déjà étalé sur sa lèvre. Il attrapa instinctivement un coin du drap et le pressa doucement contre son nez pour arrêter le saignement.

— « Ça va… c’est rien… »

Sa voix était calme, presque apaisante, tandis qu’il maintenait le tissu quelques secondes avant de le retirer pour vérifier que le saignement s’était calmé.

Sam observa ensuite le côté de sa tête. La peau commençait à rougir là où Dean l’avait frappée, la marque apparaissant clairement sous la lumière jaunâtre du plafonnier.

Il releva alors lentement les yeux vers son frère.

— « T’y es pas allé doucement. »

Le reproche n’était pas crié. Au contraire, il était calme, presque froid, et c’était précisément ce qui le rendait plus lourd.

Dean soutint son regard quelques secondes.

— « Elle était dans ta tête. »

Sam serra la mâchoire, conscient qu’il ne pouvait pas nier ce point.

— « Je sais. »

Dean secoua la tête, nerveux.

— « Non, tu comprends pas. T’étais par terre. Les yeux fermés. Tu répondais plus. »

Il passa une main sur sa nuque.

— « Alors ouais… j’ai frappé. »

Le silence retomba quelques secondes.

— « Parce que la dernière fois que je t’ai vu comme ça… ça s’est jamais bien terminé. »

Un silence passa entre eux.

Sam détourna légèrement les yeux, puis reporta son attention sur Saphyrra.

— « Je vais chercher de la glace. »

Il se releva.

Puis, sans même regarder son frère :

— « Essaie de pas la frapper pendant mon absence. »

La porte se referma derrière lui.

Dean resta immobile pendant quelques secondes, le regard fixé sur le battant de la porte comme si la conversation n’était pas réellement terminée.

Puis il tourna lentement la tête vers le lit.

Saphyrra était allongée sur le matelas, pâle, les mains légèrement crispées sur les couvertures. Sa respiration restait irrégulière, encore perturbée par le choc. De temps à autre, ses doigts tremblaient faiblement, comme si son corps essayait encore de retrouver un équilibre.

Elle avait l’air plus fragile que quelques minutes plus tôt.

Et cela dérangeait profondément Dean.

Dean passa une main sur son visage, essayant de faire retomber l’adrénaline qui lui comprimait encore la poitrine, puis son regard revint vers la jeune femme étendue sur le lit.

— « Fallait pas faire ça… »

Les mots sortirent à mi-voix, davantage comme un constat que comme une véritable reproche, et Dean lui-même n’aurait pas été capable de dire à qui ils étaient réellement adressés.

Il resta immobile un moment au milieu de la chambre, observant la jeune femme comme s’il cherchait à comprendre ce qu’elle était réellement. Quelques minutes plus tôt, elle avait été capable de faire s’effondrer Sam au sol sans même le toucher. Maintenant, elle paraissait soudain beaucoup plus fragile, la respiration encore irrégulière et une marque rouge commençant déjà à apparaître sur sa tempe.

Dean détourna brièvement les yeux, passa une main dans ses cheveux, puis s’approcha finalement du lit avec une hésitation qu’il n’aurait sans doute pas admise à voix haute. Il se pencha légèrement pour ajuster l’oreiller sous sa tête afin qu’elle soit mieux installée, accomplissant le geste rapidement, presque brusquement, comme s’il refusait lui-même d’y accorder trop d’importance.

Lorsqu’il se redressa, il recula aussitôt d’un pas et croisa les bras, reprenant instinctivement une posture plus fermée. L’expression sur son visage s’était durcie, mais son regard revenait malgré lui vers la jeune femme, partagé entre la méfiance et une forme de trouble qu’il n’aimait pas reconnaître.

Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit et Sam revint dans la chambre avec un sachet de glace enveloppé dans une serviette ainsi que deux bouteilles d’eau.

Dean s’était déjà installé près de la fenêtre. De là, il pouvait voir le parking du motel, les escaliers métalliques qui menaient aux chambres du premier étage et les ombres mouvantes projetées par les néons fatigués.

Surveiller l’extérieur était plus simple que réfléchir à ce qui venait de se passer.

Malgré lui, pourtant, son regard revenait parfois vers le lit, attiré par la marque rouge qui s’étendait lentement sur la tempe de la jeune femme

Saphyrra commençait peu à peu à reprendre ses esprits. Elle tenta de se redresser, encore désorientée, mais Sam posa aussitôt une main douce sur son épaule pour l’empêcher de faire un mouvement trop brusque.

— « Ça va… doucement. Reste allongée. »

Sa voix était plus calme que quelques minutes plus tôt, débarrassée de la tension qui avait marqué leur dispute. Il ajusta légèrement l’oreiller derrière sa tête avant de poser la poche de glace contre sa tempe avec précaution, veillant à ne pas appuyer trop fort sur la zone déjà rougie.

Pendant ce temps, Dean observait la scène sans intervenir, assis près de la fenêtre. Son regard passait régulièrement du parking extérieur à la silhouette allongée sur le lit, comme s’il cherchait à concilier deux instincts contradictoires : surveiller les dangers venant de l’extérieur et comprendre celui qui se trouvait peut-être déjà dans la pièce.

Saphyrra fixa de nouveau Sam. Son regard semblait chercher quelque chose chez lui, une forme de confirmation silencieuse, comme si elle attendait inconsciemment une autorisation de reprendre pied dans la réalité.

Dean finit par détourner les yeux de la fenêtre et se tourna légèrement vers son frère.

— « Ce qu’elle a fait… c’est pas normal. »

Sam ne répondit pas immédiatement. Il resta concentré sur la poche de glace qu’il maintenait contre la tempe de la jeune femme, observant la réaction de sa peau sous la lumière du plafonnier.

Dean reprit d’une voix plus basse.

— « Il est possible qu’elle soit pas humaine. »

Le silence qui suivit s’installa lentement dans la chambre.

Sam n’aimait clairement pas la direction que prenait la conversation, et il le montra en évitant soigneusement le regard de son frère. Il retira doucement la glace pour vérifier la marque, puis la remit en place avec le même soin.

— « Elle saigne comme nous. Elle tombe comme nous », finit-il par répondre.

Dean ne répondit pas tout de suite. Il observa la jeune femme quelques secondes, puis laissa tomber, d’un ton calme mais tranchant :

— « Les démons aussi. »

La remarque resta suspendue dans l’air, sèche mais dépourvue d’agressivité.

Sam inspira lentement avant de se détourner légèrement du lit pour reprendre la carte qu’il avait laissée de côté. Il l’ouvrit de nouveau et s’assit sur le bord du matelas, concentré sur les routes dessinées sur le papier.

— « J’ai vu l’endroit », expliqua-t-il. « C’était pas flou. Il y avait une borne kilométrique… la trente-cinq. Et une route qui s’enfonce dans la forêt. »

Son doigt suivit la ligne sur la carte avec précision.

— « Deux… peut-être trois kilomètres après la borne, il y a une cabane. Isolée. »

Il releva alors les yeux vers Dean.

— « Elle m’a pas attaqué. Elle m’a montré ça. »

Dean soutint son regard un instant. Une partie de lui avait envie d’y croire. Mais l’image de Sam s’effondrant brutalement au sol quelques minutes plus tôt restait trop vive pour qu’il puisse simplement l’ignorer.

Il finit par détourner les yeux et reporta son attention vers la fenêtre.

— « Ou elle t’a utilisé. »

La phrase resta suspendue entre eux.

Le silence qui suivit n’était pas vide ; il était chargé de tout ce qu’ils ne disaient pas. La méfiance de Dean ne venait pas d’une cruauté instinctive, pas plus que la défense de Sam ne relevait d’un aveuglement naïf. Chacun d’eux agissait simplement selon sa manière habituelle de protéger les autres, et aucune des deux approches n’était prête à céder.

Sam soutint le regard de son frère.

— « Dean… »

Il n’y avait pas de reproche dans sa voix, seulement une demande implicite de mesure.

Dean finit par détourner les yeux le premier.

— « On ira voir demain », dit-il après un moment. « Mais je monte la garde. »

Sam hocha lentement la tête.

— « D’accord. »

Il attrapa l’une des bouteilles d’eau posées sur la table et se rapprocha du lit pour aider Saphyrra à boire quelques gorgées. Elle obéit sans discuter, encore fragile, le regard légèrement absent, comme si son esprit restait à moitié plongé dans un endroit que les autres ne pouvaient pas voir.

— « Essaie de dormir un peu », murmura Sam. « Repose-toi. »

Avec des gestes patients, il retira ses chaussures encore couvertes de poussière et les posa près du lit, puis rabattit doucement les couvertures sur elle pour qu’elle soit correctement installée.

Saphyrra ne résista pas et ne posa aucune question.

Sam resta quelques secondes à l’observer, comme pour s’assurer que son corps se détendait réellement, puis il se leva et rejoignit l’autre lit.

— « Réveille-moi dans deux heures. Je prendrai le relais. »

Dean répondit par un simple signe de tête.

Saphyrra ne mit pas longtemps à s’endormir. Sa respiration devint plus lente et plus profonde, comme si la fatigue accumulée depuis des heures venait enfin de trouver un moyen de s’imposer.

Dean resta assis près de la fenêtre.

Par habitude, son regard surveillait l’extérieur : le parking presque vide, les lumières tremblantes du néon et l’ombre irrégulière des escaliers métalliques projetée contre le mur du bâtiment. Pourtant, malgré lui, son attention revenait régulièrement vers l’intérieur de la chambre, vers le lit où Saphyrra dormait puis vers celui où Sam s’était allongé.

Il écoutait leurs respirations distinctes, l’une calme et régulière, l’autre encore légèrement irrégulière, comme si le corps de son frère essayait encore de retrouver son équilibre.

Le sel répandu sous la porte et les verrous du motel ne suffisaient pas vraiment à le rassurer, et Dean se retrouvait à surveiller tout à la fois : la jeune femme, parce qu’il voulait comprendre ce dont elle était capable, et Sam, parce qu’il voulait être certain que ce qui venait de se produire n’avait laissé aucune trace.

La nuit s’annonçait longue, et Dean savait déjà qu’il ne dormirait pas vraiment.

Ils se relayèrent pourtant comme ils le faisaient toujours, deux heures chacun, suivant une routine qui leur avait souvent permis de survivre à des nuits bien plus dangereuses que celle-ci. Malgré cela, même lorsqu’il fermait les yeux et s’allongeait sur le lit, Dean restait à moitié éveillé, attentif au moindre mouvement dans la chambre, car le plus petit changement dans la respiration de quelqu’un suffisait à le tirer aussitôt hors du sommeil.

Il n’arrivait pas à chasser l’image de Sam s’effondrant sur le sol.

Saphyrra, elle, ne se réveilla pas une seule fois. Son sommeil restait profond, presque trop, et sa respiration demeurait régulière et calme, même si à plusieurs reprises sa main trembla légèrement sous les couvertures, comme si son corps réagissait à quelque chose qui se déroulait encore loin derrière ses paupières fermées.

Sam l’avait remarqué.

Dean aussi.

Mais aucun des deux n’en parla.



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