Ceux que nous devenons

Chapitre 1 : Le point de non-retour

6142 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/08/2026 20:44

Chapitre répondant au Défi du Forum Fanfictions.fr :

Mots Improbables (Juin 2016)

Mission 1 : Insérer les 12 mots ou expressions en gras dans le texte

Mission 2 (facultative) : Introduire un extrait de type journalistique




Chapitre 1 - Le point de non-retour




« Il existe des vérités que l’on enterre si profondément que l’on finit par croire qu’elles ont disparu. Pourtant, les secrets ressemblent aux étoiles : même lorsqu’on ne les voit plus, leur lumière continue de voyager jusqu’à nous.

Un jour, ma chérie, tu me demanderas d’où tu viens. J’espère seulement que tu comprendras pourquoi je n’ai jamais eu le courage de te répondre. » - Extrait du journal d’Evelyn Reed




Les lumières s’éteignirent à six heures précises.

Skye Reed compta silencieusement jusqu’à trois. Un battement. Deux. Trois. Les néons fixés au plafond de sa cellule se rallumèrent dans un grésillement désagréable, baignant les murs métalliques piquetés de rouille d’une lumière blanche, crue et blafarde, qui donnait à tout le bloc de détention l’apparence d'une morgue. L'air y sentait le métal froid, le désinfectant bon marché et cette moiteur stagnante propre aux secteurs mal ventilés de l'Arche.

Depuis son arrestation, la même panne se produisait chaque matin. Les gardes prétendaient qu’il s’agissait d’une défaillance mineure du réseau électrique, une fluctuation sans importance inhérente à une station orbitale construite près d’un siècle plus tôt et rapiécée de toutes parts.

Skye n’en croyait pas un mot. Sur l’Arche, rien n’était jamais sans importance.

Chaque ampoule, chaque ration synthétique et chaque inspiration d'oxygène recyclé étaient comptées. Lorsqu’un appareil cessait de fonctionner, cela signifiait qu’un autre système, jugé plus vitale, avait reçu la priorité. Quand la chaleur diminuait dans un quartier résidentiel populaire, les ingénieurs expliquaient que l’énergie devait être redirigée vers les serres hydroponiques du secteur agricole. Lorsque la nourriture manquait dans un district, le Conseil diffusait un discours préenregistré sur la solidarité et les sacrifices nécessaires à la survie de la race humaine.

Les discours ne remplissaient pas les estomacs.

Skye se redressa péniblement sur sa couchette, une simple plaque d’acier recouverte d’un matelas fin. De la main, elle repoussa les mèches brunes et emmêlées qui lui tombaient devant ses yeux sombres. Son épaule protesta aussitôt dans une lancée vive. La nuit précédente, elle s’était endormie à même le sol glacé, adossée au mur blindé, après avoir passé plusieurs heures à essayer de dévisser la grille d’aération avec le morceau de métal arraché au cadre de son lit.

Elle n’avait gagné qu’une entaille cuisante sur le pouce et une raideur douloureuse dans le bas du dos. S’évader d’une prison suspendue dans le vide spatial n’était manifestement pas une sinécure. Elle posa les pieds nus sur la tôle froide. Dans la cellule voisine, quelqu’un se mit à frapper à coups redoublés contre la porte renforcée.

« Hé ! Le petit déjeuner est en retard ! »

« Continue de crier, » lança Skye en élevant la voix. « Je suis certaine qu’ils vont t’apporter un plateau supplémentaire pour te remercier de ton amabilité. »

« Très drôle, Reed. »

« Je fais ce que je peux avec ce que j'ai. »

Un visage apparut brièvement derrière la petite lucarne en verre blindé qui séparait la cellule du couloir. Un gardien au teint blafard et à la mâchoire serrée vérifia que Skye était réveillée, puis poursuivit sa ronde à pas rapides, sans prendre la peine d'ouvrir la trappe.

Étrange.

D’ordinaire, la distribution des rations molles et insipides se faisait peu après le rallumage des néons. Pourtant, aucun chariot métallique ne grinçait sur le sol du couloir. Aucun ordre n’était aboyé. Les gardes avançaient précipitamment, la main posée sur leur matraque électrique, échangeant des paroles trop basses pour être saisies. Skye s’approcha de la grille, le torse tendu.

« Quelque chose ne va pas, » murmura-t-elle.

« Perspicace, » répondit son voisin à travers la cloison. « Tu veux peut-être faire un discours dithyrambique sur tes talents d’observation ? »

« Je pourrais, mais tu ne comprendrais pas la moitié des mots. »

« Je sais ce que signifie "dithyrambique". »

« Félicitations. Tu veux une médaille en métal recyclé ? »

Un bruit sec, métallique et lourd, retentit au bout du couloir. Skye se tut immédiatement.

Deux gardes en armure de protection venaient d’entrer dans le bloc, escortés par un homme plus âgé vêtu de l’uniforme sombre et austère des officiers de sécurité de haut rang. Ils ne transportaient pas de plateaux repas, mais une caisse lourde contenant une pile de bracelets noirs rigides et des paquets de vêtements gris pliés.

Le sourire ironique de Skye disparut instantanément.

Les bracelets ressemblaient à ceux que le personnel médical utilisait à l’infirmerie pour surveiller les constantes vitales des malades. Les portes des cellules s’ouvrirent l'une après l'autre dans un clac électromagnétique assourdissant. Des protestations et des jurons éclatèrent aussitôt dans tout le bloc.

« Reculez au fond de vos cellules ! » ordonna l’officier d'une voix sèche, amplifiée par son com-link.

Personne n’obéit assez vite à son goût. Les gardes pénétrèrent brusquement dans la première cellule et plaquèrent violemment son occupant contre le mur métallique avant de lui verrouiller un bracelet au poignet. Une jeune fille se mit à hurler de terreur. Plus loin, un garçon trapu tenta de résister. Il reçut un coup de matraque ciblé dans le ventre qui le plia en deux.

Skye observa la scène par la lucarne, les mâchoires si serrées que ses dents lui faisaient mal. Tout son corps vibrait d'adrénaline, lui commandait de se battre, d'attaquer. Ce réflexe pur et incontrôlable lui avait déjà valu son arrestation dans les couloirs du secteur tertiaire, une arcade sourcilière ouverte et trois semaines d’isolement dans le noir complet.

Elle ne regrettait rien. Pas même le vol. Surtout pas le vol.

Les caisses de rations qu'elle avait subtilisées dans l’entrepôt mal gardé du secteur tertiaire avaient nourri sept familles du bas-fond pendant presque deux semaines. Parmi elles se trouvait un enfant de quatre ans au visage creusé par la malnutrition, dont la mère n’avait plus reçu de bons alimentaires depuis qu’une brûlure de vapeur l’avait empêchée de travailler à la maintenance.

Le Conseil appelait cela du vol aggravé et une atteinte à la sécurité nationale. Skye appelait cela empêcher un gosse de mourir de faim.

Sa propre porte coulissa enfin dans un grincement de rails grippés.

« Au fond de la cellule, Reed. »

Skye leva lentement les mains à hauteur de poitrine, mais refusa de faire un pas en arrière.

« Vous nous emmenez où ? »

« Au fond. »

« C’est une destination très vague. »

Le garde, un type massif au visage balafré par le stress du métier, fit un pas pesant vers elle.

« Ne rends pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont déjà. »

« Quelle excellente initiative. J’allais justement vous proposer de me frapper avant le petit déjeuner, ça ouvre l'appétit. »

Sans un mot de plus, il lui attrapa le bras. Skye pivota par réflexe, glissa sur le côté et tenta de se dégager d'un coup de coude. Mais un deuxième garde entra aussitôt dans l'espace restreint de la cellule. En quelques secondes, submergée par le nombre, elle se retrouva plaquée brutalement le visage contre la paroi glacée, le bras tordu dans le dos dans un angle douloureux.

« Lâchez-moi ! »

« Arrête de résister ! »

« Commencez par m’expliquer ce qui se passe ! »

Le bracelet rigide se referma autour de son poignet droit avec un cliquetis sinistre. Une douleur aiguë et piquante traversa sa peau lorsque de minuscules aiguilles s'enfoncèrent sous son épiderme pour atteindre la veine. Skye baissa les yeux et aperçut une petite lumière verte clignoter sur la surface noire du dispositif.

« Moniteur biométrique activé, » annonça une voix synthétique et monocorde sortant du bracelet.

« C’est quoi, ce truc ? » cracha-t-elle en essayant de tirer sur le métal.

« Ton assurance-vie, » grogna le garde principal.

« Je me sens déjà beaucoup plus rassurée. »

Les gardes relâchèrent brutalement leur prise. L’un d’eux lui lança un paquet de vêtements épais en toile grise.

« Habille-toi. Tu as cinq minutes. »

« Et après ? »

Cette fois, le plus jeune des deux gardes la regarda un court instant. Il paraissait à peine plus âgé qu’elle, peut-être dix-neuf ans tout au plus. Une fine cicatrice blanche traversait son menton, et ses yeux sombres évitaient soigneusement le regard accusateur de la jeune fille.

« Après, tu quittes cette cellule. »

Il ressortit et verrouilla à nouveau la porte sans rien ajouter.

Skye resta immobile au centre de la pièce, le souffle court. Quitter sa cellule aurait dû être une délivrance. Sur l’Arche, cependant, les prisonniers mineurs ne sortaient du quartier de haute sécurité que pour deux raisons : être interrogés par les autorités ou comparaître devant le Conseil le jour de leurs dix-huit ans pour voir leur peine commuée ou exécutée.

Elle n’aurait dix-huit ans que dans sept mois. L’autre possibilité était donc une révision anticipée de sa peine. Autrement dit, l’éjection dans le vide spatial. L’exécution.

Les mains légèrement tremblantes, elle enfila la veste grise trop grande pour elle. Dans sa poche intérieure, contre sa poitrine, ses doigts rencontrèrent un relief inattendu qu’elle n’avait pas senti au premier contact : un petit rectangle dur enveloppé dans un morceau de toile usée.

Son souffle se bloqua dans sa gorge.

Le journal.

Le vieux carnet à la reliure abîmée appartenant à sa mère avait disparu lors de son arrestation musclée. Skye avait cru que les officiers de la sécurité l’avaient jeté au recyclage avec le reste de ses effets personnels.

Elle le sortit à moitié de la poche, le cœur battant à tout rompre. La couverture de cuir brun était râpée et usée aux coins par les années. Une bande plus sombre marquait encore l’endroit où sa mère avait l'habitude de poser son pouce en écrivant le soir, à la lumière d'une bougie d’urgence. Entre deux pages cousues à la main se trouvait la petite carte de données magnétique qu’Evelyn lui avait demandé de ne jamais perdre, même au prix de sa vie.

Une liste de noms incompréhensible dont Skye n’avait toujours pas réussi à percer la signification.

Elle remit précipitamment le carnet au fond de sa poche en entendant des pas approcher. Qui avait bien pu le glisser là ? Un garde corrompu ? Un membre du personnel médical sympathisant ? Sa mère était morte depuis presque deux ans des suites d'une hypoxie sévère. Personne n’avait de raison valable de lui rendre ses affaires aujourd’hui... à moins que quelqu’un ne sache exactement ce qui allait lui arriver dans les minutes à venir.

La porte se rouvrit brusquement.

« En ligne ! Hors des cellules ! »

Skye rejoignit le flux des autres détenus dans le couloir central. Une centaine d’adolescents, les traits tirés par le manque de sommeil et vêtus du même uniforme gris informe, furent poussés hors du bloc par une trentaine de gardes armés. Certains pleuraient en silence, le visage trempé de larmes. D’autres juraient et menaçaient les officiers. Quelques-uns bombardaient les gardes de questions paniquées.

Personne n’obtenait de réponse.

Skye scruta les visages familiers autour d’elle dans la cohue. Elle reconnaissait plusieurs jeunes du secteur Mecha et des districts inférieurs arrêtés au cours des derniers mois : John Murphy, le regard noir et hautain, qui arborait son éternel sourire provocateur malgré la situation. Nathan Miller, le fils d'un garde, silencieux, mâchoire contractée et l'œil attentif à la moindre faille. Monty Green, un gosse brillant des serres hydroponiques, qui semblait essayer de comprendre le fonctionnement interne de son bracelet en l'examinant sous tous les angles et Jasper Jordan à ses côtés, dont la pâleur spectaculaire indiquait qu’il envisageait sérieusement de s’évanouir dans la minute.

Un garçon placé derrière lui se pencha pour tenter de déchiffrer l’écran minuscule fixé à son propre poignet.

« Tu sais comment désactiver cette saloperie ? »

« Pas encore, » répondit Monty à voix basse. « Les impulsions sont directement reliées au rythme cardiaque. Si tu tentes de le forcer, le circuit intégré se met en court-circuit. »

« Cherche dans les archives, » lâcha le garçon, désespéré.

Jasper étouffa un rire nerveux qui ressemblait plus à un hoquet.

« Bien sûr. Google est ton ami, pas vrai ? »

« C’est quoi, Google ? » demanda une fille aux cheveux rasés à côté d'eux.

« Un truc de l’Ancien Monde, » expliqua Jasper en levant les yeux au plafond. « Avant la guerre nucléaire, les gens avaient une sorte de réseau global et pouvaient lui poser n’importe quelle question. »

« Et il connaissait vraiment les réponses ? »

« Presque toutes, paraît-il. »

« Alors pourquoi le monde a explosé si ce truc était si malin ? »

Personne ne trouva quoi répondre. Le silence se réinstalla, lourd et oppressant.

Le convoi de prisonniers s’engagea dans une longue passerelle en plexiglas renforcé reliant le secteur pénitencier à la baie d'embarquement principale. En dessous d’eux, à travers le verre épais, la Terre remplissait presque tout le champ de vision, majestueuse et colossale.

Skye ralentit malgré elle, fascinée.

Elle avait vu la planète bleue des milliers de fois à travers les petits hublots des dortoirs, sur des écrans de contrôle ou dans les vieux enregistrements éducatifs. Pourtant, elle ne l’avait jamais contemplée d’aussi près, d'une manière aussi poignante. D’immenses masses nuageuses d'un blanc pur tourbillonnaient au-dessus d'océans d'un bleu profond. Des terres d'un brun sombre et de grands espaces verdoyants se dessinaient sous les brumes atmosphériques. Une lueur dorée et vibrante courait sur la ligne d'horizon, là où le soleil frappait la courbure de la planète.

C’était magnifique. Et probablement mortel.

« Tu crois qu’il reste des animaux là-bas ? » demanda une fille devant elle, la voix tremblante.

« Les radiations ont tout grillé depuis cent ans, » répliqua Murphy d'un ton sarcastique. « Il ne reste que de la cendre et du poison. »

« Pas forcément, » intervint Monty en réajustant sa veste. « Certaines espèces ont une tolérance cellulaire très élevée. Elles peuvent s’adapter aux mutations. »

« Comme les cafards ? »

« Ou les requins. »

Jasper leva les sourcils, horrifié.

« Génial. Si les radiations de la surface ne nous brûlent pas les poumons, on pourra se faire dévorer par des requins mutants dans l’océan. Je me sens beaucoup mieux. »

« Moi, j’aimerais bien voir un lémurien, » déclara la jeune fille, pensive.

Murphy la regarda comme si elle venait d’avouer son intention d'embrasser le plasma d'un réacteur nucléaire.

« Un quoi ? »

« Un petit animal avec de grands yeux et une longue queue rayée. J'ai vu ça dans un livre du secteur médical. »

« Donc tu veux descendre sur une planète radioactive toxique pour aller caresser un singe ? »

« Ce n’est pas un singe. »

« Je suis ravi que nous ayons réglé cette question essentielle pour notre avenir, » conclut Murphy en ricanant.

Malgré la peur tenace qui lui nouait l'estomac, Skye esquissa un léger sourire.

Les gardes accélérèrent le pas, bousculant les retardataires. Ils traversèrent en hâte un secteur médical habituellement restreint, où des techniciens en combinaison blanche chargeaient en urgence des caisses renforcées dans de grands chariots automatisés. Des étiquettes lumineuses défilaient sur les conteneurs : compresses stériles, antibiotiques à large spectre, coagulants, extraits de propolis, instruments chirurgicaux de campagne.

Un employé laissait échapper de la transpiration en portant une boîte transparente sécurisée contenant plusieurs échantillons botaniques sous scellés.

« Faites attention avec ça, espèce d'idiot ! » lui cria une scientifique aux cheveux gris en ajustant ses lunettes. « Le compartiment supérieur contient des extraits concentrés d'amanite tue-mouches ! »

« On envoie vraiment des champignons hautement toxiques avec eux ? » demanda l'employé en grimaçant.

« Ce sont des échantillons de référence pour les analyses de sol, pas un goûter pour les détenus ! »

Skye tourna vivement la tête vers les caisses.

Avec eux.

Ainsi, les prisonniers allaient quelque part. Et tout ce matériel de survie et de médecine allait les accompagner. Sa gorge se serra brutalement. Ce n'était pas une exécution par le vide.

Ils arrivèrent devant un vaste hall de transit où plusieurs grands écrans muraux diffusaient habituellement en boucle le symbole officiel de l’Arche, ce cercle d'acier entrelacé représentant la fusion des anciennes stations spatiales. L’un des écrans changea brusquement d’image dans un grésillement de fréquence.

Une femme apparut à l'image, assise derrière un bureau blanc d'une propreté immaculée. Ses cheveux blonds étaient impeccablement coiffés en un chignon strict, et son visage affichait une expression gravée dans une gravité professionnelle calculée.

Le volume des haut-parleurs muraux augmenta brusquement.


Journal général de l’Arche - Édition spéciale

« Mesdames et messieurs, nous interrompons nos programmes habituels pour une communication exceptionnelle du Conseil.

Selon les informations transmises il y a quelques minutes par le bureau du Chancelier, une opération de maintenance technique à grande échelle est actuellement menée dans plusieurs secteurs clés de la station. Les déplacements entre les sections Alpha, Mecha et la section agricole pourront être temporairement restreints pour les prochaines vingt-quatre heures.

Les autorités assurent qu’aucun danger immédiat ne menace la population et appellent l'ensemble des citoyens à conserver leur calme. Plusieurs témoins ont néanmoins rapporté une activité militaire inhabituelle autour des zones de détention pour mineurs. Interrogé sur la nature exacte de ces mouvements de troupes, le porte-parole du Conseil a refusé tout commentaire.

Le Chancelier Thelonious Jaha doit s’exprimer publiquement dans les prochaines heures. Nous suivrons bien entendu cette situation exceptionnelle en direct pour vous... »


L’écran redevint brusquement noir, coupé à distance par les gardes.

« Aucun danger immédiat, » répéta Murphy avec un sourire mauvais. « Ça inspire une confiance aveugle. »

« Les journalistes ne savent rien de plus que nous, » dit Miller entre ses dents.

« Ou ils savent exactement ce qu’ils ne doivent pas dire s'ils ne veulent pas finir dans le vide sanitaire, » répondit Skye en avançant d'un pas ferme.

Un garde lui donna un coup de crosse léger dans le dos pour lui ordonner d'avancer.

Ils pénétrèrent enfin dans un hangar de lancement immense, haut de plafond, baigné par la lumière orange des gyrophares d'alerte.

Au centre de la pièce baignée d'une vapeur blanche se dressait un module de transport de charge lourde, un engin trapu aux parois métalliques épaisses et maculées de suie, relié aux structures de l’Arche par trois imposantes passerelles d'embarquement. Des dizaines de mécaniciens en combinaison d'ingénieur couraient dans tous les sens autour de l'appareil. Suspendu à un harnais de sécurité à dix mètres du sol, l’un d’eux se balançait au-dessus de la coque arrondie avec l’aisance d’un trapéziste pour reconnecter à la hâte une série de gros câbles d'alimentation.

Skye s’arrêta net, manquant de se faire percuter par le prisonnier derrière elle.

Elle connaissait cette forme distinctive. Tout le monde sur l'Arche la connaissait grâce aux manuels d'histoire. Les anciens modules de largage atmosphérique avaient servi à transporter du matériel et des vivres entre les stations nationales avant leur fusion ultime après la catastrophe nucléaire. Certains cours montraient encore des schémas techniques de leur système de propulsion chimique rétrofuturiste.

Ils n’étaient pas conduits devant le Conseil pour être jugés. Ils allaient être éjectés de la station.

« Ils... ils veulent nous mettre là-dedans ? » souffla Jasper, la voix muée en un fil aigu.

« Ce truc est plus vieux que mon grand-père, » répondit Monty en étouffant un juron.

« Ton grand-père est mort l'année dernière dans l'incendie du secteur quatre. »

« C’est précisément ce qui m’inquiète le plus, Jordan. »

La panique se propagea comme une traînée de poudre dans les rangs des adolescents. Une fille tenta de faire demi-tour et de s'enfuir en courant vers le couloir. Deux gardes imposants la rattrapèrent avant qu’elle n'atteigne la passerelle, la balayant au sol. Plusieurs prisonniers se mirent à crier, à hurler le nom de leurs parents. Les officiers levèrent leurs matraques électriques, faisant crépiter les arcs bleutés pour maintenir la foule à distance.

Skye chercha instinctivement une issue, le regard balayant la zone.

À gauche, une lourde porte de maintenance renforcée était gardée par trois hommes armés jusqu'aux dents. À droite, le hangar s’ouvrait sur une zone technique encombrée dont l’accès nécessitait un badge de sécurité de niveau trois. Derrière eux, la ligne de gardes bloquait entièrement le couloir d'accès.

Aucune sortie possible.

Son regard perçant se posa alors sur un râtelier d’objets historiques placé près du mur ouest. Ces reliques de l'Ancien Monde semblaient avoir été déplacées en hâte pour faire de la place aux caisses de matériel médical. Parmi les vieilles pièces d’exposition sous poussière se trouvaient un casque militaire en acier, plusieurs outils rouillés et la réplique en fer forgé d’un sabre de cérémonie ayant appartenu à un officier terrien du XXIe siècle.

Une arme d'exposition, totalement inutile contre des blindages modernes. Mais une arme tout de même. Skye fit un pas lent et calculé dans cette direction, dissimulée par la cohue. Une main lourde et ferme se referma soudain sur son bras gauche, arrêtant son mouvement net.

« Mauvaise idée, » murmura une voix grave à son oreille.

Elle se retourna vivement, prête à frapper. Le garde qui la retenait était brun, ni particulièrement grand ni imposant, mais il dégageait une assurance qui le rendait difficile à ignorer. Sa casquette de sécurité était tirée très bas sur son front pour cacher son visage, mais pas assez pour dissimuler la tension extrême qui faisait briller ses yeux sombres. Il ne semblait pas beaucoup plus âgé qu’elle. Vingt ans, tout au plus.

« Lâche-moi, » ordonna Skye à voix basse, le regard étincelant de colère.

« Tu comptais faire quoi ? » demanda-t-il sans hausser le ton. « Affronter quinze gardes entraînés avec une pièce de musée rouillée ? »

« Je n’avais pas encore arrêté les détails de mon plan. »

« Décide plus vite et mieux la prochaine fois. »

Elle tira violemment sur son bras pour se défaire de son emprise, mais ses doigts ne cédèrent pas d'un millimètre.

« Vous nous envoyez où ? » exigea-t-elle.

Le jeune homme jeta un rapide regard circulaire autour de lui pour s'assurer que personne ne les observait.

« Dans le module. »

« Merci, j’avais parfaitement assimilé cette partie du problème. »

« Alors avance tranquillement. »

« Tu n’as pas vraiment la tête d’un garde, » constata Skye en plissant les yeux.

Une ombre de vulnérabilité passa dans les yeux du garçon. À quelques mètres de là, une jeune fille aux longs cheveux bruns ondulés et au visage d'ange terrifié fut conduite sous escorte vers la rampe du module. Le faux garde la suivit du regard avec une inquiétude si vive, si dévorante, que Skye comprit immédiatement la vérité.

Il ne surveillait pas les prisonniers pour le compte du Conseil. Il en surveillait une en particulier. Skye se pencha légèrement vers lui, baissant la voix d'un ton.

« Qui est-elle pour toi ? »

La prise du jeune homme sur son poignet se resserra un peu plus, au point d'en devenir douloureuse.

« Ça ne te regarde pas, Reed. »

« Tu portes très mal cet uniforme, ton badge d'identification appartient à un autre et est accroché de travers, et tu n'as pas la moindre idée de la manière dont on saisit un détenu sans lui laisser la possibilité de... »

Dans un mouvement fluide qu'elle avait répété des dizaines de fois dans les coursives du secteur tertiaire, elle pivota sur elle-même, passa souplement sous son bras levé et se dégagea de sa prise.

Le jeune homme réagit cependant avec un réflexe étonnant : il s'interposa aussitôt, lui barrant la route. Un court éclat d'approbation involontaire traversa son visage malgré lui.

« Pas mal, » concéda-t-il.

« Je sais. »

« Recommence une seule fois et je te menotte à un siège de propulsion. »

« Tu dois être tellement charmant dans la vie de tous les jours. »

« Bellamy ! » appela soudain la jeune fille aux cheveux bruns depuis le haut de la passerelle.

Le faux garde se raidit instantanément, le visage devenant livide. Le regard de Skye passa de l’un à l’autre, rassemblant les pièces du puzzle.

Bellamy.

Le prénom ne lui disait rien au premier abord. En revanche, la terreur panique dans les yeux de la jeune fille et ce prénom associé disaient tout.

« Octavia, tais-toi ! » souffla-t-il à demi-mot en jetant des regards furieux autour de lui.

Octavia.

Skye connaissait ce nom. Tout le monde sur l’Arche le connaissait pour avoir entendu les rumeurs qui circulaient dans les couloirs l'année précédente. La fille cachée sous le plancher de sa propre maison. L’enfant illégale dont l’existence interdite par la loi du filtre démographique avait été découverte lors d’un bal masqué. Sa mère avait été exécutée par éjection dans le vide. Son frère aîné avait perdu son poste prometteur dans la garde royale.

Bellamy Blake.

Il ne faisait plus partie de la sécurité depuis des mois. Il n’aurait jamais dû se trouver dans ce hangar, et encore moins porter cet uniforme.

« Tu n’es vraiment pas un garde, » murmura Skye, saisie par la découverte.

Bellamy la fixa, froidement.

« Et toi, tu poses beaucoup trop de questions pour ton propre bien. »

« C’est exactement ce qui m’a menée en cellule d'isolement. »

« Je croyais que c’était pour le vol de caisses de rations. »

Elle dissimula à peine sa surprise.

« Tu sais qui je suis ? »

« Ton dossier médical et disciplinaire est imprimé sur ta bande d'identification, » dit-il en désignant d'un geste du menton le tissu cousu sur sa veste.

Skye baissa les yeux. Une petite bande en tissu synthétique indiquait en lettres capitales :

«REED, SKYE - SECTEUR MECHA - VOL AGGRAVÉ ET AGRESSION SUR OFFICIEL.»

« J’avais presque oublié l’agression, » grimaça-t-elle.

« Ça ne m’étonne qu'à moitié de ta part. »

Un officier supérieur les interpella depuis l'entrée du module, la voix irritée.

« Toi là ! Qu'est-ce que vous attendez ? Faites monter cette détenue ! »

Bellamy plaça une main ferme entre les omoplates de Skye et la poussa sans ménagement vers la passerelle métallique qui vibrait sous les réacteurs en chauffe.

Elle aurait pu protester haut et fort. Elle aurait pu crier à l'imposteur et révéler son véritable statut aux gardes qui l'entouraient. Mais Octavia se trouvait déjà à l’intérieur du module, entourée de gardes armés, le visage décomposé par la peur. Quelles que soient les raisons folles qui avaient poussé Bellamy à s'infiltrer ici, il était là pour protéger sa sœur.

Skye connaissait trop bien la douleur de n’avoir plus qu’une seule personne au monde à aimer pour la lui arracher.

« Ton secret est en sécurité avec moi, » souffla-t-elle à voix basse sans se retourner.

La main de Bellamy dans son dos se figea une fraction de seconde.

« Je n’ai aucun secret. »

« Bien sûr que non. Tu es un garde modèle. »

Elle franchit le sas d'étanchéité et pénétra enfin dans l’obscurité de la cabine du module.

Le long des parois du vaisseau s’alignaient des sièges métalliques aux profils de harnais. Dans l'air lourd et étouffant stagnait un fumet d'huile chaude. Un à un, les adolescents se faisaient plaquer contre leur dossier par des gardes qui verrouillaient violemment leurs bracelets biométriques.

Près de l’entrée, Clarke Griffin, la fille de l’Officier médical en chef, protestait violemment en secouant ses chaînes, exigeant de parler immédiatement à sa mère. Wells Jaha, le fils du Chancelier en personne, tentait désespérément de la calmer, le visage tordu par la culpabilité. Plus loin, Finn Collins, le célèbre passeur de l'Arche, plaisantait d'un ton faussement détaché avec une jeune fille terrorisée pour essayer de la dérider.

Skye fut poussée et installée sans ménagement sur un siège étroit, coincée entre Miller à sa droite et Jasper à sa gauche.

Bellamy passa devant eux quelques secondes plus tard sans accorder un seul regard à Skye, allant s'installer discrètement dans la zone d'ombre située au fond de la cabine, juste derrière Octavia.

Les lourdes portes blindées du module commencèrent à se refermer dans un cliquetis d'engrenages et un souffle pneumatique assourdissant.

« Attendez ! » cria quelqu’un au centre de la pièce. « Où est-ce qu’on nous emmène ? »

Les haut-parleurs internes s’allumèrent dans un vaste crépitement de statique. L’écran principal situé au centre de la cabine s'illumina, et le visage solennel du chancelier Thelonious Jaha apparut devant la centaine de détenus.

Skye sentit toutes les conversations et les cris mourir instantanément autour d’elle.

« Prisonniers de l’Arche, » commença la voix grave et mesurée du dirigeant. « Aujourd’hui, malgré vos crimes contre les lois de notre société, vous avez tous reçu une seconde chance. »

Murphy éclata d’un rire court et dénué de toute joie.

« La Terre, » commença Jaha d'une voix neutre, implacable. « Cent ans après le feu nucléaire, le moment est venu de savoir si elle peut à nouveau nous accueillir. »

Il fit une courte pause, laissant le silence s'installer dans la cabine.

« Les ressources vitales de l'Arche s'épuisent, » poursuivit-il sans ciller. « Notre système de recyclage d'air et nos réserves ne suffiront plus à nous maintenir en vie très longtemps. C'est pourquoi vous avez été choisis. »

Sur l'écran, son regard semblait fixer chacun des adolescents.

« Vos bracelets biométriques sont activés. Ils relaient vos données vitales à notre équipe médicale en temps réel. Rythme cardiaque, température, saturation : nous suivrons la moindre de vos constantes. »

Il se redressa légèrement, le visage empreint d'une gravité solennelle.

Skye n’écoutait déjà plus les paroles policées du Chancelier.

Ils n'étaient pas des pionniers. Ils étaient des cobayes. Une centaine d’adolescents criminels sacrifiés sans sommation pour déterminer si l’air de la planète mère était respirable ou s'il allait leur brûler les poumons en quelques secondes.

Autour d’elle, le désespoir prit le dessus. Certains adolescents se mirent à sangloter ouvertement. D’autres hurlèrent des insultes obscènes à l’adresse de l’écran.

« Ils auraient au moins pu nous prévenir avant de nous jeter dans cette boîte à conserve ! » lança Jasper en secouant la tête, paniqué.

« Pour quoi faire ? » lui répondit Miller, la voix sombre. « Pour nous permettre de refuser sagement ? »

Une immense vibration mécanique parcourut la structure en acier du module, faisant trembler les sièges et les os des passagers. Skye agrippa fermement les sangles en toile de son siège, ses ongles s'enfonçant dans la matière synthétique.

Le compte à rebours de séparation s’afficha en lettres de feu rouge vif sur le moniteur principal.

DIX.

Une pensée absurde et lointaine lui traversa soudain l’esprit. Sa mère lui avait autrefois décrit la pluie lorsqu'elle était petite. Pas cette eau recyclée tombant des systèmes d’irrigation automatiques de l’Arche en filets parfaitement contrôlés et mesurés, mais une véritable averse céleste. Evelyn avait ri en répétant une vieille expression retrouvée dans un livre d’archives déclassé : « Il pleut comme vache qui pisse. »

Skye avait ri avec elle à l'époque, amusée par cette image bête. Elle avait essayé tant bien que mal d’imaginer assez d’eau tombant du ciel pour inonder des rues entières. Bientôt, elle pourrait peut-être la sentir pour de vrai sur son visage. Ou mourir consumée dans l’atmosphère avant même de toucher le sol.

NEUF.

Les réacteurs chimiques sous leurs pieds grondèrent dans une explosion de bruit qui coupa le souffle à la moitié des passagers.

HUIT.

Elle pensa aux familles du secteur tertiaire pour lesquelles elle avait risqué sa vie en volant ces caisses.

SEPT.

À la cellule sombre et froide qu’elle ne reverrait plus jamais.

SIX.

Au journal en cuir caché contre sa poitrine, dont la chaleur traversait son uniforme.

CINQ.

À la mystérieuse liste de noms rédigée de la main de sa mère.

QUATRE.

À sa mère, à son sourire fatigué dans l'ombre du dortoir.

TROIS.

À toutes les questions restées sans réponse depuis si longtemps.

DEUX.

De l’autre côté de la cabine circulaire, au milieu de la vapeur et du chaos ambiant, Bellamy releva lentement les yeux. Leurs regards se croisèrent à travers la pièce. Cette fois, ni l'un ni l'autre ne détourna la tête.

UN.

Le module de transport se détacha brutalement de l’Arche.

La secousse d'une violence inouïe arracha un cri collectif de terreur aux cent prisonniers. Le métal de la coque gémit sous la pression tandis que la gravité artificielle de la station disparaissait brutalement, remplacée par la pesanteur de la chute libre. Jasper jura dans un souffle. Miller se cramponna à son siège, les yeux fermés. Plusieurs adolescents qui avaient mal fixé leurs sangles de sécurité furent littéralement arrachés de leurs sièges et projetés violemment vers le centre de la cabine en apesanteur.

Skye sentit son estomac remonter brutalement jusque dans sa gorge sous l'effet de l'accélération.

À travers le petit hublot rond situé juste en face d'elle, l’Arche commença à s’éloigner à une vitesse folle. La seule maison que la race humaine ait connue pendant près d’un siècle, ce colosse d'acier et de panneaux solaires, ne devint plus qu’un vulgaire assemblage de métal suspendu dans le vide noir de l'espace.

Puis, le module bascula lourdement sur son axe, le nez pointé vers la Terre. Et il n’exista plus aucun chemin pour revenir en arrière.


« J’ai longtemps cru que la prison de haute sécurité était le pire endroit où l’on pouvait m’enfermer. Je me trompais totalement.

Le pire, c’est de regarder tout ce que l’on a jamais connu disparaître derrière soi dans le noir, sans avoir la moindre idée de ce qui nous attend devant.

Je ne sais pas si la Terre nous laissera vivre ou si elle nous tuera dès la première inspiration. Je ne sais pas pourquoi quelqu’un a pris le risque de me rendre le journal de maman avant le départ, ni ce que signifie cette liste de noms qu’elle y a cachée.

Je sais seulement une chose : les dirigeants du Conseil voulaient envoyer cent prisonniers mourir en silence pour sauver leur propre peau.

Ils auraient dû choisir des adolescents beaucoup plus dociles. » - Pensées de Skye



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