L'Exil Impérial

Chapitre 1 : Radieuse Robustesse

2850 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/08/2021 22:34


L’Exil impérial


« 27 de plantaisons, ère 4, an 201, Bordeciel.

Crique de Solitude. »


Le temps était calme tandis que le mois de plantaisons s’achevait doucement. L’averse relativement brève, tombée quelques heures auparavant, avait laissé un arôme humide dans l’air, exalté par la chaleur de saison. Solitude, capitale et donc principal point de repère en Bordeciel, se voyait fort peuplée, comme chaque année durant cette période. Au loin pouvaient se faire entendre des marchands hélant des citoyens, des bardes s’entraîner à la pratique du luth ou de la flûte, des gardes discuter des dernières pâtisseries qui faisaient fureur. En observant la cité, il n’était pas impossible de surprendre un voleur se faufilant vers l’or de la taverne du coin, ou bien de discerner des messages codés entre membres de diverses guildes. La paix régnait, du moins en ce lieu protégé et reclus.


Mais cette impression ne pouvait pas atteindre cette personne, cette forme furtive dont la silhouette se dissimulait dans l’ombre. Séjournant pour quelque temps à Solitude en raison d’une mission dont les conditions se faisaient mystérieuses, elle était adossée à un muret dans une ruelle étroite. S’assurant de ne pas être suivie, la silhouette passait discrètement d’un passage à l’autre, prenant la direction du port de la ville. Là-bas, elle avait des comptes à régler.


Les planches craquaient sous ses bottes, l’air marin la revigorait. Elle lança alors un regard empli d’un tumulte de sentiments vers les navires qui prenaient le large, avant de tourner la tête vers l’homme recherché. Un dénommé Maro.

Il était temps pour lui de s’expliquer. Enfin, peu importait ce qu’il avait à dire, finalement. La silhouette encapuchonnée fit un pas vers le commandant, et l’apostropha ainsi :


« Commandant Maro ? Voilà une belle journée productive qui s’annonce, n’est-ce pas ? » dit-elle en appuyant sur ces derniers mots.


Le commandant, concentré sur le nouage de nœuds des cordages de son bateau, lança d’un ton désintéressé :


« Eh bien oui, toujours très occupé, l’entretien des bateaux n’est jamais de tout repos mais… Mais qui êtes-vous au fait ? fit-il en se retournant.

– Eh bien, commandant, vous semblez avoir la mémoire courte, surprenant venant d’une personne dont la ruse n’a d’égale que la mesquinerie. »


Sur ces mots, l’individu ôta sa capuche. Le commandant, interloqué ne put sortir que ces quelques mots tant la stupéfaction fut conséquente :


« Vous… ici… vous devriez être six pieds sous terre au moment où nous parlons ! »


Au même instant, l’immense vaisseau qu’était le Katariah demeurant amarré, accueillait à son bord l’empereur de Cyrodiil et des quelques contrées voisines, dont Bordeciel. Le vieil homme était venu assister au mariage de sa cousine, sa visite ayant été précipitée par le tragique décès de cette dernière. L’embarcation ne tarda pas à démarrer et à voguer au gré des vagues. Titus Mede II se dirigea alors vers sa cabine personnelle, où il s’y enferma. Mais son pressentiment ne pouvait pas le tromper et il s’assit alors, se plongeant dans ses documents.


Lorsque le commandant fut remis de sa stupeur, la hargne et la rage s’emparèrent de tout son être. L’air emporté et le visage rubicond, il fulminait de cette découverte. Son adversaire lui répondit en esquissant alors un sourire empli de sournoiserie et de mépris.


« Tu n’aurais jamais dû survivre, tu ne devrais en aucun cas être là devant mes yeux, les vermines de ton espèce méritent la pire des tortures ! »


Sur ces dernières paroles, le commandant fondit subitement sur l’individu, exhibant une dague empoisonnée de sa poche. Ce dernier n’était guère impressionné ou même déstabilisé par cette attaque de front. Ainsi, avant que Maro ne puisse le toucher, il recula son pied gauche sur lequel il prit appui, et laissa quelques mots incompréhensibles s’échapper de sa bouche. Il en jaillit un cri d’une amplitude démesurée, qui projeta avec une intense violence le commandant contre le muret du port.

Sur une butte surplombant ce dernier, deux gardes qui réalisaient leur ronde quotidienne surprirent cette scène plutôt inhabituelle. Ils se regardèrent alors, avant de tourner à nouveau le regard vers les deux adversaires. Ils purent apercevoir la silhouette encore debout se rapprocher de celui mis au sol, mais ne purent entendre les mots qu’elle prononça.


« Tu voulais me voir gésir au sol à tes pieds, et pourtant te voilà toi-même dans cette position… quelle fabuleuse ironie. Connaissant mon identité, tu aurais pourtant dû t’en douter. Tu n’avais aucune chance de parvenir à ce que tu désirais. »

 

Une épée de lumière pure fut dégainée en même temps que l’individu parlait, et sa pointe en était dirigée vers le corps agonisant de Maro sur le ponton.

Les soldats ne pouvaient rien faire contre cela, ils n’avaient pas à l’arrêter, il s’agissait bel et bien de légitime défense.


« Mais… d’où vient cette puissance ? Qui est-ce donc ?, commença l’un d’eux » 


Son camarade tourna alors la tête vers lui tout en levant ses sourcils de surprise, puis reposa son regard sur le corps.


« Cette personne que tu vois là n’est autre que la Dovakhiin, du nom de Zin’jirfran. Elle n’est jamais aperçue sans son épée éclatante. Tu ne peux pas ignorer son nom, on la connait dans les quatre coins de Bordeciel ! Son cri déchire le ciel !


– Non…Jamais entendu parler d’elle…

– Tu te moques de moi ? Mais mon vieux, tu es resté endormi pendant toute la dernière ère ? »


La Khajiit avait les pupilles fendues et ses oreilles pointaient maintenant sur les côtés.


« Il est temps de t’envoyer en Oblivion, c’est là que souffrent à jamais les âmes des personnes de ton genre. »


C’est sur ces mots qu’elle transperça, avec Aubéclat, le corps de Maro. C’était sa vie ou celle du commandant. Après tout, cette trahison ne méritait aucun autre châtiment. Zin’jirfran avait une bonne âme, lorsqu’elle devait tuer, elle le faisait prestement. Jamais elle ne passait par la torture. Lorsque la Khajiit ôta son arme teintée de sang du cadavre, celle-ci retrouva sa pureté initiale en un éclat de lumière comme par miracle. Elle détourna les yeux de ce qu’il restait de son adversaire pour poser son regard sur les gardes.


« Sacré personnage en tout cas… Et triste sort pour cet homme.

- Il l’a un peu cherché, surtout s’il savait qui elle est. Quelle erreur de s’être jeté sur elle… Allons-y mon vieux. »


Tandis que les deux soldats, ne semblant guère avoir reconnu le commandant Maro, s’éloignaient du port pour continuer leur tour de garde, la Dovakhiin fixa un flacon qu’elle avait sorti de sa poche, se questionnant intensément. Qu’était-elle en train de faire ? N’y avait-il donc aucune autre solution ? Était-ce le bon choix ?

Sachant pertinemment qu’elle ne trouverait pas ainsi les réponses à ses interrogations, elle ouvrit puis avala le contenu de la fiole sans prêter attention à son goût. Elle posa une dernière fois les yeux sur l’embarcation.



L’Empereur contenait difficilement le mélange foudroyant d’émotions qui l’étreignait. Il tenta plusieurs fois de se concentrer sur ses documents, sur ses lettres ou autres tâches, en vain. Il savait. Il avait compris depuis bien longtemps que quelque chose se déroulait dans son dos, car Titus Mede II était loin d’être un homme idiot. Il en était bien loin même. Il était parfaitement conscient qu’après les évènements de Mornefort, ils n’allaient pas simplement en rester là. S’il n’avait pas souhaité agir autrement, il avait ses raisons, l’Empereur devait se montrer brave, quoi qu’il en coûte.



Zin’jirfran plongea alors vers les flots impétueux, les abysses infinis, nageant vigoureusement droit devant elle. Le courant n’était pas excessivement fort pour la Khajiit, elle se débrouillait. Il faut dire qu’elle n’avait pas à s’inquiéter de récupérer de l’oxygène grâce à sa potion de respiration aquatique, ce qui se révélait d’une utilité non-négligeable pour sa progression qui se voulait discrète. Quand elle aperçut la coque du navire, elle maintint son cap sans faillir. La Dovakhiin s’agrippa à l’ancre qui était fixée assez basse sur la coque, puis remonta le long de sa chaîne.


Elle se hissa sans bruit sur le pont. Cachée par des tonneaux contenant poireaux et pommes de terre, elle disposait d’une vue large sur les soldats et les marins. Cette perspective lui offrait un avantage dont elle allait tirer profit. Elle attendit alors de longues minutes durant, que l’agitation sur le pont soit moindre, et alors qu’un soldat allait pénétrer à l’intérieur du Katariah, elle pointa furtivement son arc sur ce dernier. Elle tira trois flèches, dont deux atteignirent leur cible. Zin’jirfran détestait tuer des innocents, elle était répugnée à chaque fois qu’elle avait à le faire. Mais elle ne pouvait pas périr, pas maintenant. Et dans ce genre de situation, c’était à nouveau lui, ou elle.


La Dovakhiin s’enquit ainsi de soustraire respectueusement le laisser-passer de la main du soldat, décédé sous ses flèches, et pénétra à pas feutrés dans la nef. En quelques regards, elle trouva un endroit assez étroit pour s’y dissimuler tout en étant cachée du regard d’autrui. Cela lui laissait le temps de la réflexion pour tenter de développer un semblant d’organisation. Elle se devait d’épargner les plus de vies qu’il lui était donné de sauver. La Khajiit jeta quelques regards pour déterminer le chemin à suivre. Elle le savait, tous menaient là où elle devait se rendre. Elle emprunta alors l’un d’eux constamment sur ses gardes.


Il se leva. L’empereur ouït l’effervescence étouffée dans les couloirs de l’embarcation, les corps tomber au sol. Il s’attarda dans le fond de sa cabine, les yeux dans le vide, quand il perçut une présence de l’autre côté de la porte. Mais ça aussi, il s’y attendait, il ne sursauta pas. La porte s’ouvrit sans violence, sans fureur.


« Je vous attendais, » dit l'Empereur sans l’ombre d'un quelconque effroi dans la voix. 


Il ne bougea pas, mais se contenta de scruter son visiteur.


Elle avait conservé son visage découvert, mais celui-ci l’était tout de même de honte et de culpabilité. Elle venait de pénétrer dans ce lieu, révélant un homme âgé mais droit et inébranlable. Zin’jirfran voyait dans son regard qu’il était bon. Elle ne s’attendait pas à entendre :


« Je vous attendais, c’est ce que j’ai dit. J’attendais quelqu’un de la Confrérie Noire. Mais j’admets que l’idée que ce soit l’Enfant de Dragon en personne ne m’avait jamais traversé l’esprit, » articula l’empereur en se tournant vers elle. 


La Khajiit, loin de penser qu’elle pouvait être attendue, s’approcha de l’empereur pour se placer face à lui.


« Votre Altesse. Je n’ai pas eu d’autre choix que d’accepter ce contrat… Vous êtes un homme bon, un dirigeant juste… Je n’ai vraiment pas envie de…

– Je le sais, interrompit Titus. Je le sais bien chère enfant, mais c’est là qu’il faut en finir, c’est notre destin à tous deux. Bien qu’il soit amer, nous n’avons pas vraiment le choix. J’avais pourtant dit au commandant Maro qu’on ne pouvait déjouer la Confrérie Noire, dit-il dans un rire rauque. »


Zin’jirfran croisa les bras, et laissa échapper un sifflement félin en guise de désaccord.


« Votre Altesse… Pardonnez-moi pour ce que j’ai à faire.

– Je vous pardonne ma chère, mais entendez ma dernière faveur, je vous en prie. C’était certain que parmi tous les membres du Conseil des Anciens, je finirai par être trahi par l’un d’eux. Alors… peu importe qui il est, qui elle est, après avoir récupéré votre récompense pour mon assassinat, je souhaiterais de vous que vous abrégiez sa vie.

– … Cela sera fait, Votre Altesse, murmura la Dovakhiin.

– Je vous en suis profondément reconnaissant, et vous en remercie. »


Il se tourna vers la baie offrant une vue dégagée sur les flots, et déclara :


« Il est temps d’en finir, désormais. Je vous en prie, faites ce que vous avez à faire. L’horizon m’apaise, ne vous inquiétez pas. »


Sur ces mots, la gorge serrée, Zin’jirfran dégaina Aubéclat, qui projeta dans tous les recoins de la pièce un rayon de lumière. Elle pria pour que Méridia lui permette de ne pas souffrir, et enfonça promptement la lame en visant le cœur.

Elle aida le corps sans vie de l’empereur à tomber doucement au sol. Des larmes montèrent aux yeux de la Khajiit. Ce n’était pas parce qu’elle côtoyait quotidiennement la mort que celle-ci ne l’atteignait plus, et principalement dans cette situation exceptionnelle. Elle entreprit d’ôter la veste impériale transpercée et sanguinolente afin de la rapporter en guise de preuve, s’ajoutant au sang souillant Aubéclat.


La vue de son corps lui était véritablement insupportable. Elle s’en voulait d’avoir volé la vie de cet homme malgré toute l’importance de cet acte derrière. Cette fin, par elle-même provoquée, lui était insoutenable. Ayant conservé son sang-froid, Zin’jirfran eut soudainement une idée. Un plan qui pouvait aussi bien fonctionner que la faire condamner. Il fallait qu’elle soit très rigoureuse quant à son application et qu’elle reste méfiante ; un faux pas et elle finirait en tapis. Elle se précipita au bureau de l’empereur, s’empara d’une plume qu’elle trempa dans l’encre, et d’un support pour écrire, puis se mit longuement à rédiger, se pressant. Même si elle se savait en sécurité dans la cabine de l’empereur, elle ignorait en revanche combien de temps pouvait durer cette accalmie. La Khajiit bondit ensuite sur l’empereur, pour l’habiller de vêtements de forgeron qu’elle transportait avec elle. Un petit recel sans conséquence, rien de bien méchant.


Elle savait bien qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps. Les cadavres des soldats étaient exposés à la vue de tous, l’équipage ne tarderait pas à s’alerter et à chercher un intrus. La Dovakhiin devait donc se dépêcher. Elle glissa le parchemin rédigé de sa main dans la poche du vêtement de forgeron dont était maintenant vêtu le corps inanimé de Titus Mede II. S’agenouillant devant son corps, elle joignit ses mains un instant, avant de les diriger vers le corps du vieil homme.


« Méridia, j’implore ta bienveillance… »          


Elle s’apprêtait à braver toutes les lois de la nature, à l’aide de connaissances aux origines brumeuses. Une lueur apparut au creux de ses gants. Cette lumière s’intensifia progressivement, jusqu’à en devenir aveuglante. Elle projeta subitement toute cette concentration de puissance. Alors, sous ses habits, la peau de l’empereur commença à se reconstituer, tout comme ses tissus internes, tous ses organes, et les dommages causés par la mort sur son cerveau disparurent. Il ressuscitait, comme par miracle, toutes ses fonctions vitales étaient désormais revenues à la normale.


Zin’jirfran chercha un pouls, qu’elle finit par trouver bien qu’il soit encore faible. Elle poussa un soupir de soulagement puis serra la main de l’empereur encore inconscient, des larmes glissant sur son pelage. Rapidement, sans avoir le temps de rester plus longtemps auprès de lui, elle se releva et tourna les talons pour s’engouffrer dans les couloirs du navire et s’en échapper le plus hâtivement qu’elle le pouvait.


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