Chapitre 52 – Le Crédo de l’Assassin (partie 2 : Révélations)
Babette ne parlait pas. Elle avait repris sa marche sitôt la porte d’Honorem refermée, légère comme une enfant pressée d’aller s’amuser, les mains jointes derrière le dos et le pas presque dansant. Aventus la suivait sans rien dire, pestant intérieurement contre l’air froid qui lui piquait désagréablement les yeux, cause – s’efforçait-il de croire – de l’eau qui s’accumulait à nouveau à leur commissure. Après la chaleur pauvre de l’orphelinat, les odeurs de soupe claire, de bois humide et de linges propres, la ville lui paraissait encore plus sale qu’auparavant. Les planches des passerelles luisaient encore de pluie ou de brume, et chaque craquement sous ses bottes semblait résonner trop fort.
Il revoyait Elrik.
Il a attrapé Papa.
Aventus serra les dents.
Papa. Le mot revenait sans cesse, incongru et insupportable, comme une écharde qu’il aurait voulu arracher avec les ongles. L’homme de Vendeaume n’avait pas été cela. Pas dans le sens où Elrik semblait encore le voir. Pas dans le sens que ce mot avait dans la bouche d’un enfant. L’homme n’était pas un père, il était un monstre. Et cela, Aventus l’avait vu. Aventus l’avait compris. Aventus l’avait puni.
Et pourtant Elrik l’avait pleuré, et avait peur du monstre qui le lui avait pris.
« Tu vas finir par user tes molaires », dit Babette.
Aventus releva les yeux. La fillette marchait devant lui sans se retourner. Son ton était léger, presque distrait.
« Je ne fais rien.
— Tu grinces des dents depuis trois rues. C’est très mauvais pour la santé. Enfin, pour les vivants, en tout cas. »
Il ne répondit pas.
Babette descendit vers les niveaux inférieurs sans hésiter. Elle sauta une marche glissante avec l’aisance d’un chat et poursuivit sa descente vers les canaux. Aventus la suivit, la poitrine toujours serrée.
« Où est-ce qu’on va ?
— Chercher des renseignements.
— Pour les contrats ? »
Cette fois, Babette tourna légèrement la tête. Ses yeux croisèrent les siens avec une vivacité amusée.
« Ah, tu te souviens donc encore de la raison pour laquelle nous sommes ici. Je commençais à craindre que les embrassades nordiques et les petits orphelins tragiques ne t’aient entièrement ramolli le cerveau. »
Aventus s’arrêta.
« Ce n’était pas… » commença-t-il, et ne sut pas quoi dire ensuite.
Ce n’était pas ça. Ce n’était pas le problème. Ce n’était pas Hunfen. Ce n’était pas Elrik. Ce n’était pas son corps qui avait trahi, ni la mémoire qui avait jailli, ni la honte qui avait suivi, ni cette envie de disparaître dans la première ombre venue.
Ou peut-être était-ce tout cela à la fois.
Babette le regarda encore une seconde, puis reprit sa marche.
« Les assassins ne sont pas là pour redresser le monde, Aventus. »
Sa voix avait changé. Elle restait douce, mais quelque chose de plus froid s’y était glissé.
« Je passe mon temps à te le dire. Nous ne sommes pas des prêtres ni des juges. Une cible est une cible. Le commanditaire prie, la Mère écoute, le contrat vient, et quelqu’un meurt. C’est tout. »
Aventus descendit les marches derrière elle.
« Ce n’est jamais tout.
— Bien sûr que si. C’est même le confort du métier. »
— Le confort ?!
— Oui. Le confort. »
Babette s’engagea sous une arche basse tout en poursuivant :
« Peu importe que la cible soit le pire des monstres, le meilleur des hommes, ou les deux à la fois. Peu importe qu’un enfant la pleure. Peu importe qu’un autre enfant remercie Sithis de l’avoir vue mourir. Un contrat, une exécution. La dague n’a pas à choisir. »
Aventus sentit sa gorge se nouer.
« Alors la dague est stupide ! »
Babette eut un petit sourire.
« La dague stupide vit longtemps. La lame aux états d’âme s’abîme et devient victime. »
En arrivant devant l’entrée de la Souricière, Aventus ralentit. Il n’y était jamais descendu, mais il en avait assez entendu parler pour que l’endroit lui semble presque familier, comme un conte maintes fois lu : le repaire des malandrins les plus infâmes de tout Bordeciel.
L’endroit était calme, mais pas vraiment silencieux : rien, à Faillaise, ne se taisait jamais vraiment. On entendait l’eau noire remuer sous les planches, des voix lointaines dans les galeries, un choc métallique quelque part, puis un juron aussitôt étouffé. Les ombres paraissaient occupées à écouter.
Babette inspira doucement.
« Voilà qui est intéressant.
— Quoi ?
— Les rats se cachent avant l’orage, et sortent après pour manger. Aujourd’hui, ils ne savent pas encore lequel des deux ils doivent faire. »
Aventus regarda l’ouverture sombre.
Une odeur de pierre mouillée, de vase et de fumée froide lui monta au nez. Autre chose aussi. Une pointe sèche, presque métallique, qui lui rappela l’air après certains sorts lancés au sanctuaire. La magie laissait parfois derrière elle des traces que les profanes ne nommaient pas. Ici, aux sens du jeune garçon, elle laissait une impression confuse, comme si le monde avait été brûlé sans flamme.
« Il s’est passé quelque chose ici », murmura-t-il.
Babette sourit.
« Oui. Et cela a eu la courtoisie de se produire avant notre arrivée. C’est reposant. »
Elle entra la première. Aventus hésita une fraction de seconde, puis la suivit.
La Souricière les avala.
Les premiers tunnels étaient presque vides. Presque. Un homme au visage couturé était adossé près d’un mur, les bras croisés, mais Aventus vit son pouce frôler le manche d’un couteau lorsqu’ils passèrent. Plus loin, une femme maigre emportait un seau d’eau trouble. Elle évita soigneusement une tache plus sombre entre deux dalles, puis releva la tête vers Babette.
Son regard glissa sur Aventus, revint vers la fillette, et s’écarta aussitôt. Babette lui adressa un signe de la main.
« Bonjour ! »
La femme accéléra le pas.
Aventus fronça les sourcils.
« Tu la connais ?
— Non.
— Alors pourquoi tu lui dis bonjour ?
— Parce que cela la rend nerveuse. »
Ils continuèrent.
À mesure qu’ils descendaient, la tension devenait plus précise. Un passage latéral avait été barré par deux planches mal fixées. Quelqu’un avait répandu du sable sur le sol, mais pas assez pour dissimuler entièrement les traces noires qui maculaient la pierre. Aventus ralentit devant une marque longue et irrégulière contre le mur.
On aurait dit qu’un éclair avait parcouru la roche.
Babette ne s’arrêta pas, mais ses yeux la notèrent également.
« Magie de foudre, dit-elle.
— Tu en es sûre ?
— Non, j’invente pour impressionner les petits garçons. »
Aventus maugréa sous cape, et se tut.
Un peu plus loin, deux hommes parlaient à voix basse près d’une porte renforcée.
« …pas notre secteur, j’te dis.
— Les gardes feront pas la différence. Et les elfes encore moins ! »
Ils s’interrompirent lorsque Babette approcha.
L’un des deux, un Impérial blond, massif, à l’œil gonflé, plissa le front en voyant deux enfants seuls dans les profondeurs de la Souricière. Son expression commença par l’agacement ordinaire des brutes devant une proie facile. Puis il regarda mieux Babette.
Son visage se décomposa très légèrement.
« On cherche Delvin », dit-elle avec un sourire charmant.
L’Impérial déglutit.
« Il est occupé.
— Quelle tragédie. Dis-lui que sa petite amie d’Épervine est venue lui rendre visite. »
L’autre homme eut un rire bref, aussitôt réprimé. L’Impérial ne rit pas.
« Attendez ici. »
Il disparut derrière la porte sans tourner le dos trop longtemps.
Aventus regarda Babette.
« Sa ‘‘petite amie d’Épervine’’ ?
— Delvin a beaucoup d’amies. Il en oublie parfois certaines. Je l’aide à entretenir sa mémoire.
— Il travaille pour la Guilde des Voleurs ?
— Il travaille pour Delvin Mallory. Ce qui, par une série de coïncidences pratiques, revient souvent à travailler pour la Guilde. »
Aventus baissa la voix.
« Et il est au courant pour toi ? »
Babette lui offrit un regard presque tendre.
« Tout le monde sait quelque chose sur quelqu’un. La vraie question est de savoir ce qu’on peut se permettre de dire à voix haute. »
La porte se rouvrit. L’Impérial leur fit signe d’entrer, puis les mena à travers un couloir bas, puis dans une pièce étroite qui sentait la bière renversée, le cuir humide et la poussière. Une table bancale occupait le centre. Deux chaises. Une lanterne. Aucune fenêtre. Une autre porte, au fond, restait entrouverte sur un passage plus sombre.
Delvin Mallory les attendait là.
Il était assis de biais, un coude sur la table, comme s’il avait décidé de ne pas avoir l’air inquiet par principe. C’était un Bréton brun au crâne ras, l’œil vif, le visage marqué par cette fatigue particulière des gens qui dorment peu mais semblent aimer cela. Il tenait une chope, mais n’y buvait pas.
Son regard passa sur Aventus, s’arrêta sur Babette, puis revint vers Aventus.
« Non », dit-il.
Babette posa une main sur sa poitrine, faussement blessée.
« Delvin. Je viens à peine d’arriver.
— Justement. Non.
« Tu ne sais même pas ce que je viens demander !
— Non », répéta Delvin.
Il le dit avec moins de force, cette fois, mais avec davantage de fatigue. L’homme n’avait pas seulement l’air d’avoir mal dormi. Il avait l’air d’avoir passé la nuit à empêcher le plafond de lui tomber sur la tête.
Babette tira une chaise et s’y installa sans attendre d’y être invitée. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Elle les balança doucement, comme une petite fille contente d’être à table.
Aventus resta debout.
Delvin posa enfin sa chope.
« J’ai déjà des gardes qui reniflent aux mauvaises portes, Vex qui menace de couper les doigts de tous ceux qui respirent trop fort, et Mercer qui me demande pourquoi il y a des gens assez stupides pour laisser un cadavre elfe traîner comme une enseigne de taverne. Donc, avec tout le respect que j’ai pour tes visites, Babette, la réponse est non.
— Quel manque de courtoisie. Je n’ai encore tué personne aujourd’hui.
— Continue comme ça, ça changera agréablement. »
Aventus revit les traces noires dans le couloir, le sable jeté trop vite sur la pierre, l’odeur sèche après la foudre. Un cadavre dans la Souricière, suffisant pour avoir provoqué l’agitation de Faillaise au matin, les regards des gardes, les rumeurs devant les portes. Puis, une autre image se glissa dans son esprit : Lydia, pâle près de la table d’Honorem, la main crispée sur son bandage.
Babette ne tourna pas la tête vers lui. Pourtant Aventus eut l’impression qu’elle venait de remarquer le fil de sa pensée.
« Si cela avait été l’un de nos contrats, dit-elle avec douceur, tu n’aurais pas eu à te plaindre du nettoyage.
Delvin lui lança un regard plat.
« Je sais. Ta famille aurait fait disparaître le corps, la robe, les bottes, et probablement les témoins. On n’aurait pas retrouvé deux moitiés d’elfe grillées, comme si un mage ivre avait voulu apprendre à cuisiner avec la foudre. Ce n’est pas votre manière.
— Tu vois ? Tu dis de très jolies choses quand tu cesses d’être désagréable.
— Ne t’habitue pas. »
Aventus baissa les yeux vers les rainures de la table. Il n’aimait pas la façon dont Delvin parlait de ce corps. Pas parce que l’homme était mort. Il avait cessé depuis longtemps de croire que les morts exigeaient tous le même respect. Mais parce que quelque chose, dans cette désinvolture professionnelle, ressemblait trop à ce que Babette s’évertuait à lui enseigner.
Un corps, une trace, un risque, un problème à déplacer. Pas un homme.
Delvin se pencha en arrière et croisa les bras.
« Alors ? Tu as amené ton petit frère pour lui montrer comment les grandes personnes refusent poliment les ennuis ?
— Pas exactement. »
Babette tourna enfin la tête vers Aventus avec un sourire presque aimable, qui précisément inquiéta le garçon.
« Demande-lui. »
Aventus la regarda.
« Moi ?
— C’est ton renseignement. C’est donc ta demande. »
Il sentit une crispation brève lui remonter dans la gorge. Delvin l’observait désormais avec un intérêt nouveau, moins visible peut-être, mais plus dangereux. Il n’avait plus seulement devant lui un adulte agacé, mais un voleur qui évaluait une serrure inconnue.
Aventus détestait cela. Il aurait préféré que Babette parle. Elle savait toujours comment placer les mots pour qu’ils semblent ne rien peser, puis de coûter très cher quand il était trop tard pour les refuser. Elle savait sourire, mentir, menacer sans en avoir l’air. Elle savait rendre les adultes nerveux en leur disant bonjour.
Lui ne savait que tuer.
« Eh bien ? dit Babette. Ne regarde pas tes bottes comme si elles allaient négocier à ta place ! »
Aventus redressa la tête et inspira lentement. C’était simple. Ou du moins, cela devait l’être.
« Je cherche quelqu’un qui a fait appel à nos services », dit-il.
Sa voix lui parut trop jeune dans la petite pièce. Il l’entendit aussitôt, et Delvin aussi sans doute, car un pli presque amusé passa sur sa bouche. Aventus serra les dents, puis poursuivit avant que l’homme ne pût le relever.
« Il s’appelle Sibbi. Je sais seulement qu’il est peut-être en prison. »
Le sourire de Delvin disparut, très brièvement, mais Aventus le vit. L’homme semblait contrarié d’une manière soudaine et profonde, comme si le nom venait de salir quelque chose dans la pièce.
« Sibbi, répéta-t-il en se tournant vers Babette. C’est une plaisanterie ?
— Les plaisanteries sont drôles, en général.
— Pas les tiennes. »
Babette sourit, sans répondre.
Delvin reporta son attention sur Aventus. Cette fois, il ne le regardait plus tout à fait comme un enfant. Ce n’était pas mieux.
« Tu cherches Sibbi Roncenoir. »
Aventus ne répondit pas immédiatement.
Le nom venait de prendre dans la petite pièce une place disproportionnée. Roncenoir. Comme une ombre du nom de Maven, portée sur les portes, les marchés, les tavernes, les gardes, les bouches qui se fermaient trop vite.
Et derrière cette ombre, Aventus voyait les couloirs d’Honorem. Les cris étouffés. Les mains de Grélod. Les enfants qui apprenaient trop tôt à se taire, à obéir, à survivre. Il savait désormais d’où venait cette femme. Qui l’avait placée là. Qui avait décidé que des enfants pouvaient être dressés comme du bétail pour servir des intérêts plus grands qu’eux.
Le garçon sentit une sensation désagréable lui remonter dans la nuque, plus vive, plus acide.
« De la famille de Maven ? » demanda-t-il, incapable de masquer le dégoût dans sa voix.
Delvin le regarda avec une expression difficile à déchiffrer.
« Entre autres titres inutiles, oui. Son fils. »
Babette croisa les jambes sous la table, ses petits pieds balançant doucement dans le vide.
« Oh, voilà qui devient plus amusant.
— Non. Que des gens de ton genre s’approchent d’un Roncenoir avec une lame dans la manche n’a rien d’amusant. »
Aventus serra les doigts contre ses paumes.
« Il a fait le Sacrement Noir. »
Delvin ne répondit pas immédiatement, son regard passant d’Aventus à Babette.
« Sibbi a fait le Sacrement Noir ? » répéta-t-il lentement, avant de s’asseoir correctement sur sa chaise, posant silencieusement ses mains sur la table.
« Quand les Roncenoir veulent que quelqu’un disparaisse, poursuivit-il, ils ne se mettent pas à jouer avec des os et des chandelles dans une cave comme des apprentis nécromants. Maven envoie un message à Astrid, proprement, discrètement. Pas à un gamin qui demande son chemin dans la Souricière. »
Aventus sentit la remarque le piquer plus qu’il ne l’aurait voulu.
« Je ne demande pas mon chemin !
— Si. Même si tu le fais avec un air grave, ça ne change rien. »
Babette rit doucement.
« Delvin, sois gentil. »
Aventus ouvrit la bouche, mais Babette leva un doigt sans même le regarder.
Delvin remarqua le geste. Bien sûr qu’il le remarqua. Ses yeux se plissèrent très légèrement, comme s’il venait de ranger cette information dans un tiroir déjà plein.
« Sibbi est à la prison de Faillaise, dit-il enfin. Officiellement. »
Aventus fronça les sourcils.
« Officiellement ?
— Oh, il y a des barreaux à ses fenêtres, mais on ne l’a pas mis avec le reste de la racaille. Il est mieux nourri que les gardes, et dispose de plus de vin qu’un honnête homme n’a d’eau. Et il reçoit assez de visites pour que la moitié de cette ville oublie qu’une prison est censée empêcher les gens d’entrer autant que de sortir. »
Babette posa les coudes sur la table et son menton dans ses mains.
« Toujours aussi bavard, le petit Sibbi ?
— Plus que jamais. C’est d’ailleurs l’un de ses rares talents. Il parle assez longtemps pour qu’on ait envie de le tuer avant même de savoir pourquoi quelqu’un a payé pour cela. »
Aventus baissa les yeux vers la table.
Un contrat. Une exécution.
Le commanditaire prie, la Mère écoute, quelqu’un meurt.
C’était simple. Cela devait être simple.
Alors pourquoi Delvin regardait-il Babette comme si elle venait de poser une fiole de poison ouverte au milieu de la pièce ?
« Pourquoi est-il là-bas ? demanda Aventus.
— Sa mère. »
Aventus releva la tête. Delvin eut un sourire sans joie.
« Oui. Maven Roncenoir a fait enfermer son propre fils. Disons que Sibbi a fait quelque chose de stupide, et Maven n’aime pas que ses enfants salissent le nom de la famille en se salissant les mains eux-mêmes. »
Babette soupira avec une compassion entièrement fausse.
« Pauvre garçon ! Enfermé pour manque de professionnalisme.
— Tu plaisantes, mais c’est à peu près cela. Et c’est précisément pour cette raison que je n’aime pas ce que j’entends. Si Sibbi fait appel à vous sans passer par sa mère, c’est qu’il veut quelque chose qu’il n’a pas le droit de demander, ou que Maven refuserait. »
Babette tira une petite bourse de sous son manteau et la posa sur la table.
Le bruit des pièces fut discret. Suffisant.
Delvin ne la toucha pas.
« Non.
— Tu n’as pas regardé combien il y avait.
— C’est parce que je sais déjà que ce n’est pas assez. »
Babette sortit une seconde bourse. Delvin la regarda cette fois. Aventus aussi.
« Tu savais depuis le début, murmura l’homme.
— Un Sibbi à Faillaise, il y avait de fortes chances. Et j’aime toujours laisser aux hommes le temps de résister par principe avant de leur permettre de céder pour une somme convenable. »
Delvin eut un ricanement bref malgré lui.
« Tu es une sale petite créature.
— Et pourtant, tu m’aimes bien.
— J’aime que tu paies comptant. Ne confonds pas. »
Il prit enfin les bourses, les pesa dans sa main, puis les fit disparaître avec une rapidité presque élégante ; Aventus ne vit pas où. L’homme repoussa ensuite sa chaise sans se lever tout à fait. Pendant quelques secondes, il resta silencieux, les doigts joints devant lui, comme s’il évaluait encore le prix réel de ce qu’il venait de vendre.
« Sibbi occupe une cellule séparée, dit-il enfin. À l’écart des autres prisonniers, parce que Maven estime sans doute que les poux ordinaires ne sont pas assez bien pour son fils. »
Babette eut un petit rire.
« Touchant souci maternel.
— Très. Il y a une entrée de service du côté de la cour basse. Les serviteurs passent par là. Nourriture, linge, vin, messages, femmes… tout ce qu’il faut pour qu’un Roncenoir se souvienne qu’il est puni sans oublier qu’il est riche. »
Aventus écoutait attentivement.
Une entrée de service. Des serviteurs. Des gardes qui voyaient passer trop de monde pour regarder chaque visage. C’était simple.
Delvin sembla lire quelque chose sur son visage, car son regard se durcit.
« Ne prends pas cet air-là. Tu portes un sac, tu baisses les yeux, tu ne regardes pas les serrures, tu ne comptes pas les gardes, tu ne poses pas de questions auxquelles un grouillot n’aurait aucune raison de s’intéresser. Tu entres, tu écoutes ce que le petit seigneur veut faire savoir à vos gens, et tu ressors. »
Aventus releva le menton.
« Je sais faire.
— Non. Tu sais peut-être te faufiler dans une pièce sombre avec un couteau, mais ce n’est pas la même chose. Là, tu passes dans un endroit de gens qui ont l’habitude de ne pas remarquer les choses tant qu’elles restent à leur place. Alors reste à ta place. »
La phrase piqua Aventus plus profondément qu’elle n’aurait dû. Babette, elle, ne sembla pas s’en émouvoir.
« Il a raison, dit-elle avec douceur. Dans ce genre d’endroit, l’invisibilité est une affaire de modestie. Les petits garçons trop graves attirent l’œil. Les porteurs de sacs fatigués, non. »
Delvin se tourna vers elle.
« Et toi ?
— Moi, j’ai un autre rendez-vous. »
Le voleur la regarda une seconde de trop, et afficha une moue sèche.
« Fais ce que tu veux, mais pas chez moi. Pas aujourd’hui. J’ai assez de rats paniqués, de gamins fouineurs, et de gardes qui demandent pourquoi les égouts sentent le Thalmor grillé. »
Aventus releva brusquement les yeux.
Des gamins. Le mot avait été lâché avec fatigue, presque avec colère, mais il n’était pas difficile de comprendre de qui Delvin parlait. François et Hroar. Les enfants de la Guilde, ceux que Brynjolf attirait dans les ombres en leur promettant qu’ils y deviendraient plus grands qu’ils ne l’étaient.
Delvin remarqua son mouvement. Bien sûr qu’il le remarqua.
« Quoi ? demanda-t-il.
— Rien.
— Bien. Rien est une excellente chose à dire dans cette ville. »
Babette posa ses deux mains sur le bord de la table et se laissa glisser de sa chaise. Ses bottines touchèrent le sol sans bruit.
« Allons, Aventus. Monsieur Mallory vient de se montrer utile. Il ne faut pas abuser de sa bonté. »
Delvin ricana.
« Ma bonté coûte plus cher que ça.
— Ta peur aussi, apparemment. »
Le sourire de Delvin disparut.
« Écoute-moi bien, petite, dit-il plus bas. Les Roncenoir et la Guilde, c’est une vieille affaire. Sale, utile, nécessaire. On ne brûle pas les poutres quand on vit dans la maison.
— Quelle image charmante.
— Je ne plaisante pas. Et ça vaut aussi pour toi, garçon, renchérit-il en regardant Aventus. Sibbi est peut-être enfermé, peut-être idiot, peut-être assez insupportable pour donner envie à un prêtre de Dibella de l’étrangler avec son propre rosaire, mais il reste un Roncenoir. Ce nom ouvre des portes. Il en ferme aussi, parfois sur des doigts. »
Aventus ne répondit pas. Babette s’approcha de lui et posa une main légère sur son bras, presque affectueusement.
« Ce que Delvin essaie de dire avec son vocabulaire de voleur mal rasé, c’est que certains clients sont précieux. Non parce qu’ils sont aimables, ni parce qu’ils méritent davantage de vivre, mais parce qu’ils sont reliés à trop de choses. Les Roncenoir entretiennent de bonnes relations avec nos familles. Propres, avec les bons intermédiaires, et tout le monde y gagne. »
Aventus tourna la tête vers elle.
« Alors pourquoi Sibbi n’est pas passé Astrid ? »
Le sourire de Babette s’amincit.
« Voilà une excellente question. Tu l’écouteras énoncer sa réponse. Puis tu reviendras me la répéter. »
Delvin les regarda l’un après l’autre.
« Tu l’envoies seul ?
— C’est son contrat.
— C’est un enfant. »
Aventus sentit ses doigts se crisper. Babette, elle, éclata d’un petit rire clair.
« Delvin, ta propre famille ramasse des orphelins pour leur apprendre à voler en gardant les mains dans leurs poches. »
Cette fois, Delvin ne répondit pas tout de suite. Quelque chose passa sur son visage, trop rapide pour être nommé. Agacement. Honte. Lassitude. Peut-être un peu des trois. Puis il reprit sa chope et la porta enfin à ses lèvres.
« Fous-moi le camp. »
Babette fit une révérence minuscule.
« Toujours un plaisir. »
oOo
La porte de service ne grinça presque pas, ce qui inquiéta plus Aventus qu’un verrou rouillé. Une prison devait protester lorsqu’on y entrait. Elle aurait dû sentir la pierre froide, l’urine, la paille moisie, les chaînes trop longtemps frottées contre des anneaux de fer. Elle aurait dû avoir des gardes qui aboyaient, des prisonniers qui toussaient derrière des barreaux, des portes épaisses qu’il fallait ouvrir avec de lourdes clefs.
Ici, la cour basse sentait surtout le bois humide, les cendres froides et le pain encore tiède.
Aventus resserra la main sur la lanière du sac qu’il portait à l’épaule. Le tissu grossier râpait contre son cou. Il avait trouvé la tenue et le linge sans difficulté, en se servant là où personne ne faisait vraiment attention : une tunique trop large, un manteau sans forme et assez de draps propres pour lui donner une raison d’exister dans un couloir de service. Il ignorait si ces draps étaient réellement destinés à Sibbi Roncenoir. En tout cas, ils pesaient plus lourd qu’ils n’auraient dû.
Tu portes un sac, tu baisses les yeux.
Il baissa les yeux.
Deux domestiques passèrent devant lui avec un panier de vaisselle sale. L’une était une femme aux poignets rouges, l’autre un garçon un peu plus âgé que lui. Ni l’un ni l’autre ne lui accorda plus qu’un regard.
Reste à ta place.
Aventus avança. Il n’aimait pas cette manière de disparaître. Quand il se glissait dans l’ombre, au moins, il savait ce qu’il faisait. Il choisissait les angles morts, les planches silencieuses, les souffles retenus. Il devenait invisible parce qu’il l’avait décidé.
Ici, il devait être visible et sans importance. C’était plus difficile.
Un couloir étroit menait vers l’arrière de la prison. Une bassine était posée au sol, pleine d’une eau grise où flottaient deux chiffons. Plus loin, derrière une porte ouverte, un homme ronflait sur une chaise, les bottes posées sur une caisse. Il portait l’uniforme des gardes de Faillaise, mais son casque reposait sur ses genoux et sa bouche entrouverte lui donnait l’air moins d’un geôlier que d’un ivrogne ayant mal choisi son banc.
Aventus passa sans ralentir.
Une vraie prison n’aurait pas dû dormir ainsi.
Il tourna au bout du couloir, comme Delvin le lui avait indiqué, puis descendit trois marches irrégulières. Là, l’air changea un peu. Il devint plus frais, plus minéral. On entendait enfin quelque chose qui ressemblait à une prison : un cliquetis de chaînes, une voix rauque qui jurait dans une pièce voisine, le choc sourd d’un poing contre du bois.
Aventus sentit presque du soulagement.
Puis il vit la cellule de Sibbi Roncenoir et s’arrêta net.
Pendant quelques secondes, il crut s’être trompé.
La grille était bien là, certes. Des barreaux épais, une serrure lourde, des charnières noires. Mais derrière, l’endroit ressemblait moins à une cellule qu’à l’entrée d’une petite maison à laquelle on aurait ajouté du fer pour la forme. Un tapis sombre couvrait une partie du sol. Pas une couverture jetée sur de la paille, non : un véritable tapis, avec des motifs rouges et or qui auraient déjà paru déplacés dans la salle commune d’Honorem.
À droite, une table était dressée avec deux chaises rembourrées. Une carafe de vin y captait la lumière d’une lanterne. Il y avait une coupe, des assiettes propres, un chandelier en métal travaillé. Sur une étagère basse s’alignaient des livres, quelques flacons, et une petite boîte d’ivoire dont Aventus n’aurait su dire l’usage. Plus loin, une ouverture donnait sur une autre pièce.
Une autre pièce, dans une prison.
Aventus fixa ce passage intérieur avec une incrédulité muette. Il apercevait un bout de lit derrière le chambranle, non pas une paillasse, mais un vrai lit, avec un couvre-lit épais, des oreillers, peut-être même une fourrure repliée au pied.
Il pensa aux dortoirs d’Honorem. Aux lits trop proches les uns des autres. Aux couvertures qui grattaient. Aux enfants qui apprenaient à se faire petits pour prendre moins de place.
Une colère froide lui serra la gorge. Voilà donc à quoi ressemblait une punition, lorsqu’on portait le bon nom. Il força ses doigts à ne pas se crisper sur la lanière du sac. Pas maintenant.
Tu entres, tu écoutes, tu ressors.
Aventus regarda autour de lui. Personne dans le couloir immédiat.Il reporta son attention sur la grille : il fallait entrer, et c’était là que les choses devenaient moins simples.
S’il appelait et attendait qu’un garde vienne ouvrir, il devrait expliquer pourquoi un porteur de linge devait parler seul à un Roncenoir. S’il crochetait la serrure, on le verrait peut-être, et de toute façon Delvin lui avait expressément dit de ne pas regarder les serrures.
Il regarda tout de même la serrure. Elle était massive, sombre, presque théâtrale. Une serrure de prison, faite autant pour verrouiller que pour rassurer.
Aventus se pencha très légèrement.
La serrure n’était pas fermée.
Il resta immobile.
Non. Ce n’était pas possible.
Il observa mieux. Le pêne restait bien tranquillement hors de la gâche. Le lourd mécanisme tenait nonchalamment à la grille, en place, visible, respectable, inutile. La porte était seulement poussée contre le chambranle, comme une convenance. Comme un adulte ordonnant à un enfant de rester dans sa chambre et attendant de voir s’il allait tenter d’en sortir.
Aventus sentit une grimace lui tirer la bouche. Même la cage était un mensonge.
Il posa deux doigts sur le barreau le plus proche et poussa ; la grille s’ouvrit sans bruit.
Derrière, la fausse cellule respirait le calme tiède des endroits où personne ne s’attendait vraiment au danger. La lanterne brûlait d’une flamme stable. Le vin reposait dans sa carafe. Quelque part dans la pièce voisine, un tissu froissa doucement.
Aventus entra, refermant la grille derrière lui par réflexe, sans la pousser jusqu’au bout, évitant que le pêne, même inutile, ne heurtât le métal. Puis il fit trois pas dans la pièce, posa le sac de linge près de la table et garda les mains visibles.
« Seigneur Roncenoir ? » dit-il à voix basse.
Un silence.
Puis une voix masculine répondit depuis l’autre pièce, traînante, vaguement ennuyée.
« Si c’est pour le vin, pose-le sur la table. Si c’est pour le linge, pose-le où tu veux. Si c’est pour autre chose, annonce-toi avant que je décide que cela m’ennuie. »
Aventus inspira lentement.
« Je viens pour le Sacrement Noir. »
Le froissement cessa.
Pendant un instant, il n’y eut plus que le petit bruit de la flamme dans la lanterne.
Puis Sibbi Roncenoir apparut dans l’ouverture.
Il était plus jeune qu’Aventus ne l’aurait imaginé. Assez pour que son visage ait encore quelque chose de lisse sous la fatigue dorée de l’oisiveté. Ses cheveux sombres étaient attachés avec soin. Sa chemise était ouverte au col, d’une étoffe trop fine pour une prison. Il portait une robe de chambre sombre, bordée de fourrure, comme s’il venait d’être dérangé dans une chambre d’auberge coûteuse plutôt que dans une cellule.
Son regard se posa sur Aventus.
Il descendit jusqu’à ses bottes, remonta vers son visage, puis s’arrêta là.
« Non », dit-il.
Aventus ne répondit pas.
Sibbi cligna des yeux, comme si l’absence de réaction l’offensait davantage que l’apparition elle-même.
« Non, répéta-t-il. Je ne sais pas quel jeu vous jouez, mais non. J’ai demandé la Confrérie Noire, pas un garçon de course. »
Aventus s’efforça de ne pas serrer les dents.
Tu écoutes. Tu reviens.
« Je suis l’agent envoyé par la Confrérie Noire », dit-il.
Sa voix lui parut trop plate. Trop jeune, aussi. Il détesta l’entendre dans cette pièce.
Sibbi le fixa encore quelques secondes, puis éclata d’un rire bref.
« L’agent. Naturellement. Et moi, je suis le haut roi Torygg revenu d’entre les morts pour demander qu’on repasse ma chemise. »
Aventus attendit.
Sibbi ne sembla pas apprécier cela non plus. Il s’avança jusqu’à la table et prit la carafe de vin. Il ne proposa pas à Aventus de s’asseoir. Il ne lui proposa rien du tout. Aventus préféra cela.
« Quel âge as-tu ? demanda Sibbi.
— Douze ans.
— Douze ans ! Magnifique ! Voilà donc ce qu’on m’envoie. J’imagine que le service se dégrade quand on n’utilise pas les bons canaux. »
Aventus baissa légèrement les yeux. Non par soumission. Par prudence.
Sibbi but une gorgée, puis fit tourner le vin dans sa coupe en observant Aventus par-dessus le bord.
« Et tu es venu seul ?
— Oui.
— Bien sûr. Parce que c’est discret. Ou parce que personne d’important ne voulait descendre jusqu’ici. »
Il eut un petit rire pour lui-même, s’approcha d’une chaise et s’y laissa tomber avec aisance.
Aventus resta debout.
« Ferme donc complètement la grille, dit Sibbi. Cela fera plaisir aux gardes. Ils aiment que les choses aient l’air en ordre. »
Aventus obéit. Le bruit du métal resta léger. Un mensonge bien élevé.
« Voilà, reprit Sibbi. Nous pouvons prétendre que je suis enfermé et que tu n’es qu’un domestique mal payé. Tout le monde est content. »
Aventus revint près de la table.
« Vous avez une cible », dit-il.
Sibbi leva un sourcil.
« Direct. J’aime cela. Enfin, j’aimerais cela chez quelqu’un qui aurait l’air de pouvoir atteindre une étagère sans demander un tabouret. »
Aventus sentit quelque chose lui piquer sous les côtes. Il pensa à Babette. À son sourire. À ses pieds qui ne touchaient pas le sol quand elle s’asseyait chez Delvin.
Il garda un visage calme.
« La Confrérie Noire règle les problèmes pour lesquels elle est engagée.
— Oui, oui, récita Sibbi en agitant la main. La Mère de la Nuit écoute, Sithis ouvre grand les bras, les ombres dansent, quelqu’un cesse de respirer. Je connais les formules. Mère a parfois recours à vos services. Pas aussi souvent que les rumeurs le prétendent, d’ailleurs. Les rumeurs prêtent toujours aux gens puissants plus de cadavres qu’ils n’en commandent réellement. Mais assez pour que je sache comment cela fonctionne. Ou comment cela devrait fonctionner. »
Il but encore.
Aventus attendit. Il avait déjà envie que l’homme se taise.
Ce n’était pas seulement sa voix. C’était la manière dont elle occupait tout. Sibbi parlait comme si la pièce entière n’existait que pour lui renvoyer ses propres phrases. Même son ennui semblait précieux à ses yeux. Aventus avait rencontré des hommes cruels, des hommes stupides, des hommes brisés. Sibbi Roncenoir avait quelque chose de pire, ou peut-être seulement de plus irritant : il se trouvait intéressant.
« Tu te demandes sans doute pourquoi je passe par les moyens classiques pour contacter la Confrérie », reprit Sibbi.
Sur le moment, la question parut à Aventus d’une importance inexistante. Néanmoins, il répondit simplement :
« C’est inhabituel.
— Inhabituel, en effet, comme les circonstances qui m’ont conduit en pénitence. »
Il écarta légèrement les bras pour désigner les tapis, la table, la carafe, la chambre derrière lui.
« Enfin. Ici. »
Aventus regarda malgré lui autour de lui.
Sibbi surprit son regard et eut un petit sourire vexé.
« Ne prends pas cet air. C’est tout de même une prison. Je ne peux pas sortir par la grande porte quand cela me chante. Il faut prévenir, négocier, attendre que ma mère juge que les choses se sont tassées. C’est humiliant. »
Aventus pensa aux prisonniers derrière les murs. À la voix rauque qui jurait. À l’odeur fraîche de pierre plus bas dans le couloir. À Honorem.
« Je comprends », dit-il.
Il ne comprenait pas.
Sibbi parut satisfait malgré tout.
« Bien sûr que tu comprends. Même un enfant comprendrait. »
Aventus se demanda si l’homme faisait exprès.
Probablement pas, ce qui était pire.
Sibbi se pencha en arrière, une cheville posée sur le genou opposé.
« L’affaire était simple au départ. Très simple. J’avais un cheval. Enfin, techniquement, ma mère avait un cheval, ce qui revient souvent au même lorsque l’on sait se servir des biens familiaux avec un minimum d’initiative. Un animal magnifique. Rapide, solide, de la belle lignée. Un peu trop remarquable pour voyager discrètement, mais les gens paient justement pour ce qui se remarque. »
Il sourit à son vin.
« Un certain Louis Letrush s’est montré intéressé. Un Bréton quelconque, de ces hommes qui portent des bottes trop propres pour la boue dans laquelle ils mettent les pieds. Il voulait acheter le cheval, je voulais de l’argent, et chacun aurait dû repartir heureux. C’est ainsi que le commerce fonctionne, en théorie. »
Aventus gardait les mains croisées devant lui, sans savoir ce qu’il était censé répondre. Babette aurait peut-être dit quelque chose d’amusant. Delvin aurait peut-être fait semblant d’être surpris. Aventus, lui, voulait seulement que Sibbi en vienne au fait.
« Mais Letrush, poursuivit Sibbi, avait cette qualité détestable que certains imbéciles appellent honnêteté quand ils la possèdent, et insolence quand elle se retourne contre eux. Il a découvert que le cheval n’était pas exactement à moi. »
Sibbi se pointa du doigt, presque ravi.
« Ce cheval appartient à la famille, et de fait, je peux en disposer ! Mais oui, officiellement, si l’on tient vraiment aux écritures, aux registres, aux signatures, à toutes ces petites choses dont les gens sans imagination se servent pour gâcher les arrangements simples, il appartenait à ma mère. »
Il soupira.
« Letrush a très mal pris cette nuance. Il a parlé de vol, de tromperie, de justice, je ne sais plus. Les gens en colère deviennent très répétitifs. Il a surtout eu l’idée parfaitement idiote d’aller voir Maven pour se plaindre. Maven. Pour lui expliquer que son fils avait vendu un cheval qui n’était pas à lui. Comme si ma mère avait besoin qu’un Bréton à gilet poussiéreux vienne lui parler de ses propres enfants. »
Sibbi secoua la tête avec une tristesse théâtrale et but avant de poursuivre :
« À partir de là, il n’y avait plus beaucoup d’options. J’ai tué cet imbécile, bien sûr ! Oh, il n’y avait rien de personnel, mais il fallait éviter de compliquer les affaires. »
Aventus soupira discrètement. Babette aurait sans doute aimé cette phrase.
Cela lui déplut.
« Et pourtant vous êtes ici », dit-il.
Sibbi le regarda. Pendant un battement de cœur, Aventus crut être allé trop loin, puis l’homme éclata de rire.
« Eh oui, pourtant je suis ici. Parce que j’aurais dû, selon ma mère, laisser quelqu’un d’autre régler la question. Parce qu’un Roncenoir ne se salit pas les mains lorsqu’il peut payer des hommes pour se salir les leurs à sa place. »
Son sourire s’effaça un peu.
« Elle n’a pas tort, évidemment. C’est ce qui rend la punition particulièrement agaçante. »
Aventus ne répondit pas.
« Les hommes de ma mère ont récupéré le corps, poursuivit Sibbi d’un ton plus bas, plus satisfait. Ils sont efficaces, quand ils ne se sentent pas obligés de me donner des leçons. Plus de Letrush, plus de scandale, plus de problème visible. Sauf que ma mère a décidé que le problème venait de moi. Quelques mois au frais, a-t-elle dit. Le temps de réfléchir. »
Il leva sa coupe vers la pièce.
« Je réfléchis donc. Beaucoup. Dans un lit rêche, avec du vin médiocre mais supportable. Et l’obligation insultante de demander à d’autres personnes de faire entrer de quoi procéder à un petit rituel en toute discrétion. Au moins, un cœur était disponible ! Les ingrédients coûtent moins cher lorsqu’on sait profiter des occasions. Cet imbécile de Letrush m’aura finalement été utile ! »
Aventus força ses doigts à rester immobiles.
« C’est conforme au rituel.
— Exactement. Enfin quelqu’un doté de sens pratique ! Je commençais à croire que cette ville entière avait oublié ce mot. »
Aventus retint un autre soupir. La Confrérie Noire n’était pas une décharge où les Roncenoir pouvaient jeter leurs erreurs encore tièdes. Mais cela, il s’abstint de l’énoncer.
« La Confrérie Noire est là pour régler ce genre de problèmes, dit-il finalement. Nous sommes des professionnels. Vous pouvez nous faire confiance. »
La phrase sortit correctement. Calme, polie, affable. Sibbi parut l’apprécier.
« Voilà. C’est cela que j’attends. Du professionnalisme. Pas des remontrances. Pas des soupirs. Pas un regard de ma mère qui me dit qu’elle savait déjà comment j’allais échouer avant même que j’aie fini d’expliquer. »
Il posa sa coupe sur la table.
« Car c’est bien là le cœur du sujet. Ma mère me pense incapables de gérer les affaires familiales. C’est faux, bien évidemment. Simplement, elle confond prudence et lenteur. Elle aime les réseaux, les faveurs, les délais, les intermédiaires. Des mains qui ne touchent jamais directement ce qu’elles commandent. C’est très utile, bien sûr, très élégant, même. Mais parfois, un nuisible est là, sous votre nez, et il faut l’écraser avant qu’il ne ronge le coffre. »
Sibbi s’éloigna vers l’autre pièce. Aventus entendit un tiroir s’ouvrir, du papier déplacé, le cliquetis de quelque chose de métallique. L’espace d’un instant, il se demanda si l’homme allait revenir armé.
Puis il se trouva stupide. Sibbi Roncenoir n’avait pas besoin de porter une dague pour se croire dangereux.
L’homme revint avec un rouleau de parchemin fermé par un ruban sombre.
« Je veux de la discrétion, dit-il.
— C’est notre usage.
— Non, je veux une discrétion intelligente. Pas une disparition si parfaite que personne ne comprend le message. Je veux que l’on sache qu’il s’agit d’un assassinat. Je veux que d’autres comprennent que mettre le nez dans mes affaires mène à une fin nette. Mais je ne veux pas que cela remonte jusqu’à moi. Ni que cette affaire parvienne aux oreilles de ma mère.
— Vous faites pourtant les choses correctement cette fois, risqua Aventus. Cela ne lui conviendrait-il pas ? »
Sibbi le toisa comme s’il venait de demander si l’eau mouille.
« Mon jeune ami, dit-il d’une voix traînante, si je passe par ma mère, je lui donne raison. Je lui prouve que j’ai besoin qu’elle me tienne encore la main pour régler un problème mineur. Et si elle apprend la nature exacte de ce problème avant qu’il ne soit réglé, elle risque de vouloir temporiser. Ou pire, de vouloir l’utiliser. Ma mère aime beaucoup utiliser les choses. Les gens. Les erreurs. Les faiblesses. Tout. »
Pour la première fois, quelque chose comme de la rancœur réelle apparut sous le vernis de sa voix.
« En outre, elle pourrait juger ma solution excessive. Non par compassion, naturellement. Ma mère n’est pas sentimentale. Mais parce qu’elle adore rappeler qu’un pion déplacé au mauvais moment peut déranger tout l’échiquier. Je suis las de l’échiquier. Je veux que le pion cesse de bouger. »
Aventus ne dit rien. Il n’aimait pas le mot ‘‘pion’’. Il s’était trop frotté à cette façon de voir les choses. Dans la bouche de Babette. Dans les silences d’Astrid. Dans les histoires que François et Hroar lui avaient rapportées sur Maven, Grelod, les enfants débrouillards pour la guilde, les violents pour la Confrérie.
Sibbi fit tourner le parchemin entre ses doigts.
« Tu comprends donc pourquoi j’ai dû improviser. Soudoyer un garde est facile. Soudoyer un serviteur l’est plus encore. Faire apporter quelques chandelles, des os, de la viande, du sel, des fleurs, une vieille dague… avec les bonnes pièces et les bons regards, un Roncenoir a toujours droit à l’excentricité. »
Aventus entendit le sang battre contre ses tempes. Il répondit pourtant d’une voix égale :
« Le Sacrement Noir a été entendu. »
Il repoussa l’envie de frapper l’arrogant personnage et maintint un sourire professionnel.
Il était là pour écouter.
Tu entres, tu écoutes, tu ressors.
Sibbi lui tendit enfin le parchemin.
« Les détails sont là. J’ai été très complet. Quand je fais faire les choses, j’aime qu’elles soient bien faites. »
Aventus prit le rouleau.
Le papier était de bonne qualité. Trop bon pour la main d’un homme qui prétendait manquer de liberté. Il défit le ruban noué avec soin et déroula le contrat.
Il ne comprit pas.
Il voyait des lignes, une écriture nette, serrée, sûre d’elle-même. Des indications, quelques mots qu’il connaissait. Puis son regard remonta vers le haut du parchemin, là où le portrait avait été tracé. Le trait n’était pas parfait, mais il suffisait. Les cheveux, la forme du visage, cette expression un peu inquiète que l’artiste avait transformée, sans doute volontairement, en sournoiserie.
La pièce se brouilla. Ses doigts se resserrèrent sur les bords du parchemin avec une telle force qu’il faillit froisser le dessin. Il les détendit aussitôt, trop vite. Son cœur donna un coup violent dans sa poitrine. Pendant une seconde, il eut l’impression que la table, la lanterne, Sibbi, le tapis rouge et or, tout reculait loin de lui, comme vu à travers l’eau sale d’un canal.
La bouche de Sibbi bougeait encore. Aventus ne l’entendit pas tout de suite. Quelque chose, au fond de lui, tomba dans un silence blanc.
« Alors ? » demanda Sibbi, plus fort.
Aventus releva lentement les yeux.
L’homme avait repris sa coupe et l’observait avec une satisfaction irritée, celle d’un homme qui croit avoir remis à sa place un problème bien emballé.
« Tu sais lire, au moins ? »
Aventus sentit sa langue contre son palais. Elle lui parut sèche. Trop grande. Inutile.
Professionnel. Il fallait être professionnel.
« C’est… inhabituel », dit-il enfin.
Sibbi soupira.
« Encore ce mot. Décidément, on vous forme avec un vocabulaire limité. »
Aventus força son regard à rester sur le papier. Il ne fallait pas regarder Sibbi trop longtemps.
« La Confrérie Noire ne s’occupe généralement pas de ce genre de cible », dit-il.
Sibbi eut un rire incrédule.
« Tu parles comme si je demandais d’assassiner l’empereur ! »
Aventus ne répondit pas.
« Ce n’est pas un contrat dangereux, poursuivit Sibbi. Pas pour des professionnels, en tout cas ! C’est précisément pour cela que je n’ai pas l’intention de mobiliser tout un réseau familial et trois intermédiaires effrayés. Il suffit de quelqu’un qui sache approcher sans être vu, frapper vite, et laisser derrière lui assez de peur pour que les autres nuisibles se souviennent où est leur place. »
Aventus sentit sa main gauche devenir froide.
« Je ne dis pas que le contrat est dangereux », dit-il.
Sibbi fronça légèrement les sourcils. Pour la première fois, il sembla vraiment l’écouter.
Aventus poursuivit, très doucement :
« Je dis qu’il est inhabituel. Cela pourrait coûter plus cher. »
Un silence suivit, puis Sibbi sourit.
« Ah. Voilà des mots que je comprends ! Tu m’as inquiété une seconde. J’ai cru que la Confrérie Noire rechignait à la tâche, mais non. Il s’agit seulement d’argent. Voilà qui me rassure. »
Aventus regardait toujours le parchemin.
« Conditions particulières, discrétion particulière, prix particulier, poursuivit l’homme. Je connais la chanson. Tu as beau être un gamin, on t’a au moins appris à ouvrir la main au bon moment. »
Sibbi se leva et retourna vers l’autre pièce.
Aventus resta seul avec le contrat.
Sa vision se troubla de nouveau. Un rire résonna alors, lointain d’abord, puis plus proche. Pas humain. Il était là comme une lame tirée d’un fourreau très ancien, un froissement noir dans ces soirées où les prières tombaient avant de devenir des ordres.
La Mère de la Nuit riait.
Aventus ferma les yeux. Le rire n’était pas tendre, mais pas cruel non plus, ou pas seulement. Il avait quelque chose de moqueur, de patient, d’insondablement amusé. Mais Aventus ne savait pas de qui elle riait. De Sibbi ? De lui ? De la cible ?
Le rire ne disait pas non, il ne disait pas plus oui. Il ouvrait simplement une porte, sans le pousser d’aucun côté.
Aventus respira une fois, puis une autre.
Le monde revint avec une netteté presque douloureuse.
Sibbi, lui, revint avec deux bourses pleines, si lourdes qu’elles tintèrent lorsqu’il les posa sur la table.
« Voilà, dit-il. Ton supplément. Et ne fais pas cette tête, j’avais prévu qu’on essaierait de me tondre un peu. Les hommes qui se prétendent indispensables finissent toujours par demander davantage. C’est même à cela qu’on les reconnaît. »
Sibbi poussa les bourses vers lui.
« Je veux que ce soit fait vite. Pas dans trois semaines. Pas quand Astrid aura trouvé un créneau entre deux contrats plus prestigieux. Vite. Je veux que la nouvelle circule avant que certains aient le temps de comprendre que je n’ai plus autant de chaînes qu’ils l’imaginent ! »
Aventus rangea le parchemin sous son manteau.
« Je vais m’en occuper moi-même. »
Sibbi le dévisagea.
« Toi ?
—Oui.
— Quand ?
— Sur le champ. Les Roncenoir sont des clients précieux. »
Il avait renforcé le ton affable sur les derniers mots, juste assez pour que Sibbi y entende le respect auquel il croyait avoir droit. L’homme sourit. Un vrai sourire, cette fois. Satisfait, rassuré, flatté jusqu’à l’os.
« Enfin. Je savais qu’on pouvait s’entendre. J’ai toujours eu de bonnes relations avec les gens efficaces, quand ils ne se croient pas plus intelligents que moi. »
Aventus leva les yeux vers lui. Cette fois, il le regarda vraiment.
Sibbi Roncenoir était debout près de la table, une main posée contre le bois, l’autre autour de sa coupe. La lumière de la lanterne dorait le bord de son visage. Il avait l’air vivant, satisfait, élégant, un peu ennuyé déjà par le temps que prenait sa propre victoire. Il ne voyait pas Aventus, pas vraiment. Il voyait seulement un outil trop petit, mais utilisable. Une lame livrée par erreur dans une petite taille.
« Allons, dit-il. File avant qu’un garde se souvienne qu’il est payé pour faire semblant de surveiller. »
Aventus avança d’un pas.
Le mouvement fut bref. Le corps de Sibbi comprit trop tard ce que son esprit n’avait jamais envisagé. Ses yeux s’agrandirent, non de douleur, mais d’incrédulité offensée, comme si le monde venait de commettre une faute de protocole. Quand il toucha le sol, il n’était déjà plus.
Aventus resta immobile au-dessus de lui, le sang battant dans ses tempes, la main crispée sur sa dague, combattant l’envie de frapper à nouveau.
Cela ne servait à rien. Il respira, s’efforçant de dompter sa rage, et écouta.
Rien.
Pas de pas précipités dans le couloir. Pas de cri. Pas de garde qui appelait. La prison continuait de dormir, de mentir, de respirer autour d’eux.
Aventus s’accroupit près du corps. Sa main trouva le sang avant que son esprit eût formulé ce qu’elle cherchait. C’était chaud, trop chaud. Ses doigts s’y enfoncèrent, et pendant une seconde il revit une ruelle de Vendeaume, la neige sale, Sofie tremblante, le visage d’un homme sous sa paume.
Il appuya ses doigts contre le front de Sibbi Roncenoir. Fort. Trop fort.
La tête morte bascula légèrement sous la pression. Aventus ne relâcha pas aussitôt. Il écrasa l’empreinte dans la peau, comme s’il pouvait y faire entrer toute la colère qu’il n’avait pas laissée sortir pendant que Sibbi parlait. Comme s’il pouvait graver jusque dans l’os ce que l’homme avait voulu accomplir.
Les Doigts de la Justice. Le nom résonna en lui avec une violence presque honteuse.
Le mot sonna faux, puis nécessaire, puis faux de nouveau.
Aventus retira enfin sa main. Son souffle revint trop vite.
Qu’est-ce que tu fais ?
La pensée, qui avait la voix de Babette, le doucha comme un seau d’eau froide.
Il recula d’un demi-pas, manqua de heurter la table, se rattrapa au bord. La coupe roula, tinta doucement contre le bois, puis s’immobilisa. Ce petit bruit suffit à le ramener davantage.
Il était dans la prison de Faillaise, devant le cadavre du fils de Maven Roncenoir.
Et il venait de signer.
Aventus ferma les yeux une seconde. Il devait penser.
Il devait nettoyer ce qui devait l’être. Pas tout. Pas le meurtre. Pas la marque. La marque était trop importante. La marque criait déjà trop fort pour être reprise. Mais le reste pouvait, devait, encore être effacé.
Le Sacrement Noir.
Aventus se tourna vers la pièce voisine et y entra.
La chambre était encore plus grotesque que le salon. Un lit large aux couvertures épaisses, un coffre ciré, un bassin d’eau propre et tiède. Et, dans un coin, sur une petite table basse qu’on avait presque dissimulée derrière un paravent, le rituel attendait encore.
Aventus s’en approcha avec une nausée froide. Il prit les chandelles, les fragments, les fleurs sombres, tout ce qui pouvait encore parler de la Confrérie à quelqu’un qui connaissait ces choses-là. Puis il porta le tout jusqu’à la petite cheminée et y jeta les preuves une à une.
Une odeur grasse et noire remplit la pièce.
Aventus recula, la gorge serrée. Il ne pouvait pas effacer Sibbi. Il ne pouvait pas effacer les Doigts. Il ne pouvait pas effacer ce qu’il venait de choisir. Mais il pouvait au moins empêcher qu’on voie la Mère derrière lui.
Quand il revint près du corps, il se saisit du parchemin.
Il déroula le contrat avec lenteur, comme s’il ouvrait une blessure. Le portrait apparut sous la lumière de la lanterne.
Le regard vif du visage dessiné de Hroar le fixait. Le dessin n’était pas tout à fait juste. Le trait avait durci la bouche, rendu les yeux plus fuyants, transformé la méfiance en ruse, mais c’était lui. Assez pour qu’un assassin compétent le reconnaisse.
Aventus sentit quelque chose brûler derrière ses yeux.
Il étala le parchemin sur le corps de Sibbi. Comme une preuve. Comme une accusation. Comme une perfidie impossible à remettre dans l’ombre.
Un bruit lointain le ramena à la réalité. Il ramassa le sac de linge, et sortit prestement.
Dans la cheminée, les derniers restes du Sacrement Noir partaient en fumée.