Chapitre 55 – Une vraie mission
François décida de contourner l’entrée principale. Madame Constance se trouvait dans la salle commune avec Elrik et Samuel, occupée à reprendre une couture sur une vieille paire de moufles. Depuis la veille, elle avait cette manière insupportable de lever les yeux chaque fois que François traversait une pièce, comme si elle savait déjà ce qu’il allait faire avant même qu’il eût décidé de le faire lui-même.
Alors il avait pris l’autre chemin.
La fenêtre de la cuisine résistait davantage depuis que Brynjolf l’avait forcée la veille. François dut soulever le battant avec les deux mains pour l’empêcher de faire du bruit. Son pied trouva l’appui de bois couvert de givre, dérapa légèrement, et il se rattrapa au montant avant de sauter dans la neige durcie de la cour.
Le froid le saisit aussitôt. François rabattit sa capuche sur ses oreilles et souffla dans ses mains.
La nuit avait gelé ce que la veille avait laissé de pluie. Les passerelles de Faillaise luisaient sous une mince croûte blanche, et des stalactites pendaient aux gouttières des maisons. Même le canal semblait plus sombre sous les plaques de glace qui s’accumulaient contre les pilotis. À chaque expiration, son souffle formait devant son visage un petit nuage pâle aussitôt emporté par le vent.
Il n’avait presque pas dormi. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il repensait aux sacs ouverts sur les lits.
Lydia avait voulu qu’ils prennent le moins de choses possible. Quelques vêtements, des couvertures, de la nourriture qui supporterait plusieurs jours de voyage. Lucian avait voulu emporter sa garde-robe complète avant de décréter qu’un érudit itinérant chargé comme un vendeur ambulant risquait d’attirer inutilement l’attention.
François avait fini par aider Hroar en roulant une chemise autour de deux morceaux de pain et d’un couteau pour que le tout tînt dans son sac. C’était probablement la dernière chose normale qu’ils avaient faite ensemble. Après, tout était allé trop vite.
Ils étaient sortis bien après minuit, un par un, sans lumière. François les avait accompagnés jusqu’à Rucheline. La maison abandonnée avait senti la poussière froide, le bois humide et les vieux murs. Hunfen avait retrouvé le passage presque immédiatement. Cela l’avait rendu étrangement fier, comme si réussir à fuir deux fois par le même trou était une compétence dont on devait se vanter.
François avait failli lui dire quelque chose à ce sujet. Il ne l’avait pas fait.
Dans la petite pièce qui donnait vers les quais, Hroar avait resserré les sangles de son sac pendant que Lucian lui expliquait pour la troisième fois qu’à partir de maintenant il devait se comporter comme son apprenti.
« Et ça veut dire quoi, exactement ? avait demandé Hroar.
— Que tu portes certaines choses, que tu m’aides, que tu écoutes beaucoup et que tu parles peu.
— Donc comme d’habitude », avait dit François.
Hroar lui avait donné un coup d’épaule. François avait ri. Il n’avait compris qu’après que c’était probablement leur dernier rire avant longtemps.
Il avait finalement dit :
« Essaie de pas devenir un érudit pour de vrai. »
Hroar avait eu un sourire fatigué.
« Essaie de pas brûler la ville pendant que je suis parti.
— Je promets rien ! »
Puis Lydia avait pressé Hroar de monter. François était resté sur le ponton gelé tandis que la barque disparaissait lentement dans l’ombre du lac Honrich. Il avait attendu jusqu’à ne plus rien voir. Le froid avait traversé ses bottes depuis longtemps lorsqu’il était enfin rentré.
À présent, le soleil d’hiver dépassait à peine les toits de Faillaise, et Hroar devait déjà être loin. François enfonça davantage les mains dans ses manches. Cela aurait dû le rassurer : personne ne savait où Hroar était parti. Les faux papiers racontaient qu’il voyageait vers le sud. Lydia, elle, avait parlé de Vendeaume, puis de Fortdhiver, sans jamais fixer clairement la suite devant François. C’était probablement volontaire.
Très bien. Il n’avait pas besoin de savoir. Il n’était qu’un enfant qu’on ne devait pas mettre au courant de tout.
Il accéléra. La Souricière n’était plus très loin.
Il avait besoin de savoir ce qui se passait. Ce que les gardes racontaient. Ce que Maven savait. Ce que la Guilde savait. Et surtout ce que Brynjolf comptait faire maintenant que Hroar avait disparu et que tout le monde semblait avoir décidé, sans consulter François, que la meilleure manière de le protéger était de le laisser derrière.
Il contourna deux gardes près du marché puis descendit sur le canal. Le froid devenait plus humide à mesure qu’il approchait de l’eau. Une odeur de vase et de bois pourri montait au nez, mêlée à celle du poisson et des cheminées.
François souffla. Cette fois, il ne rentrerait pas sans réponses. Il atteignit l’ouverture sombre qui menait vers la Souricière et jeta un regard derrière lui. Personne ne semblait l’avoir suivi.
Alors il disparut sous la ville.
oOo
La Souricière avait changé depuis la veille, mais François ne savait pas immédiatement dire en quoi : les murs étaient les mêmes, humides et sombres ; les passerelles toujours aussi mal ajustées, et l’eau noire à l’extérieur continuait de clapoter avec ce bruit mou qui donnait l’impression que quelque chose respirait dessous.
Mais on y parlait moins fort. Deux hommes qu’il connaissait de vue se turent lorsqu’il passa. Une femme assise sur une caisse suivit son mouvement des yeux avant de détourner la tête. Plus loin, quelqu’un avait remplacé les planches arrachées près du passage où le Thalmor avait été tué, sans parvenir à masquer entièrement les marques noires sur la pierre.
François ralentit, et poursuivit silencieusement son chemin.
La Cruche Percée occupait un renfoncement de la Souricière, entre deux arches de pierre suintante. Quelques tables basses y avaient été disposées autour d’un comptoir étroit, derrière lequel une femme aux bras solides servait de l’hydromel dans des gobelets ébréchés. Une lampe fumeuse pendait au-dessus d’elle, éclairant à peine les murs noircis et les visages fatigués des habitués.
L’endroit n’avait rien d’une véritable taverne. On y venait pour boire sans être vu, échanger quelques mots et repartir avant que la puanteur de l’eau stagnante ne s’imprègne trop longtemps aux vêtements. Les conversations s’y mêlaient au grincement des planches, sans jamais monter très haut. François avait espéré trouver Brynjolf installé sur son tabouret habituel. Mais celui-ci était vide. Il fit le tour de la salle, interrogea un homme qui nettoyait une dague avec le bord de sa manche, puis une voleuse qui lui répondit sans lever les yeux de ses cartes.
« Sorti.
— Où ?
— S’il voulait que tout le monde le sache, il aurait laissé une pancarte. »
François pinça les lèvres. Il allait demander autre chose lorsqu’une voix derrière lui dit :
« Il cherche s’il y a d’autres thalmors qui se promènent dans ma ville. »
François se retourna. Mercer Frey se tenait dans l’ouverture du couloir menant aux salles intérieures. Il ne paraissait ni particulièrement pressé, ni particulièrement content de le voir. Son regard s’arrêta une seconde sur François, puis glissa derrière lui vers l’entrée de la taverne.
« Où est ton ombre ? »
François fronça les sourcils.
« Quoi ?
— L’autre. Hroar. Vous avez l’habitude de vous déplacer par paire. »
Son ventre se contracta.
« Il est pas là.
— J’avais remarqué. »
Mercer passa devant lui et posa une main sur le dossier d’une chaise.
« Assieds-toi. »
François resta debout.
« Je préfère rester comme ça.
— Comme tu veux. »
Le ton n’avait rien de vexé. Cela l’irrita davantage.
Mercer observa un moment la salle, puis revint à lui.
« Tu sais qu’on cherche Hroar. »
Ce n’était pas une question.
François sentit ses épaules se raidir.
« Les gardes cherchent plein de gens.
— Les gardes, oui. Maven aussi. Et les hommes de Maven ont tendance à mieux se souvenir des visages que les gardes. »
François ne répondit pas.
Mercer inclina légèrement la tête.
« Vous êtes connus ensemble. Les deux apprentis de Brynjolf : le petit aux taches de rousseur et le blondinet. La connerie du Lumidor, l’exploit de l’Hydronning. Et du bon boulot dans des affaires plus conventionnelles… »
François sentit une chaleur désagréable lui monter aux oreilles.
« Je vois pas le rapport.
— Le rapport, c’est que si quelqu’un cherche Hroar et ne le trouve pas, il va avoir l’idée de demander au garçon qu’on voit toujours avec lui. »
François jeta un regard vers les autres tables. Personne ne semblait écouter ; cela ne voulait probablement rien dire.
« Je sais rien », dit-il.
Mercer eut un très léger sourire.
« Excellent. Garde cette réponse, elle te servira souvent. Mais malgré ça, Faillaise risque de devenir inconfortable pour toi pendant quelque temps. »
Il avait dit cela comme s’il parlait de la pluie.
François pensa à Constance levant les yeux chaque fois qu’il traversait une pièce. À Samuel. À Elrik, surtout, qui avait recommencé à se réveiller la nuit.
« Je peux rester à Honorem.
— Bien sûr. Jusqu’à ce qu’un garde vienne poser des questions, ou qu’un homme de Maven décide qu’un orphelinat est un excellent endroit pour commencer. »
François serra les mâchoires.
« Madame Constance les laissera pas entrer.
— Ta directrice est une femme remarquable, mais elle n’est ni jarl, ni capitaine de la garde, ni assez riche pour acheter ceux qui le sont. »
François baissa les yeux. Un instant, il revit Hroar disparaître dans la nuit, assis dans cette fichue barque.
Mercer reprit :
« Ça tombe plutôt bien, d’ailleurs. J’allais quitter la ville. »
François releva la tête.
« Pour quoi faire ?
— Une affaire de Guilde. »
François décroisa lentement les bras.
« Quel genre d’affaire ? »
Mercer ne répondit pas tout de suite. Il glissa une main dans sa veste et en tira un petit morceau de parchemin plié. Il le posa sur la table et l’ouvrit du bout des doigts.
Un cercle noir, traversé d’une dague.
François se rapprocha. Il connaissait ce signe. Le bureau de Sabjorn. L’odeur du miel fermenté. La lettre trouvée par Hroar, et Brynjolf qui la lui arrachait presque des mains.
Des affaires d’adultes.
« On a déjà vu ça. Chez Sabjorn. Et au Lumidor aussi, Hroar l’avait vu sur un papier d’Aringoth. »
Mercer replia le parchemin.
« Cette marque appartient à une femme nommée Karliah. »
François attendit. Mercer avait parlé sans mystère, comme s’il énonçait un fait depuis longtemps établi.
« Elle était de la Guilde, autrefois. Une voleuse remarquable. Elle travaillait avec Gallus, l’ancien maître de la Guilde. »
François connaissait le nom. Brynjolf l’avait déjà prononcé une ou deux fois, toujours avec cette prudence qui donnait aux morts plus de poids qu’aux vivants.
« Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
— Il y a des années, Gallus a été assassiné. On l’a retrouvé mort dans les ruines de Voileneige. Karliah avait disparu, le journal de Gallus également. Nous n’avons jamais pu le récupérer. Sans lui, impossible de savoir exactement ce qui s’était passé. Mais depuis, la Guilde subit revers sur revers. Et on y retrouve souvent sa marque. Je n’ai pas besoin d’une confession pour savoir ce qu’elle a fait. »
François regarda le parchemin.
« Sabjorn et Aringoth aussi ?
— Quelqu’un sabote les affaires de la Guilde. Sabjorn n’a pas simplement trouvé un nouvel associé opportun, un nouvel acquéreur pour le Lumidor n’est pas miraculeusement tombé du ciel sur Aringoth. Quelqu’un a fourni l’argent, poussé les bonnes personnes au bon endroit et attendu que nous nous affaiblissions. »
François pensa à la lettre trouvée derrière les quittances, aux promesses d’un avenir fructueux, puis au visage fermé de Brynjolf lorsqu’il lui avait retiré le document.
« Karliah fait tout ça ?
— Peut-être pas chaque détail, mais la stratégie globale. Elle veut nous voir tomber, et elle sait où frapper. »
Mercer glissa le parchemin dans sa veste.
« Elle a tué Gallus, puis elle a disparu avant que nous puissions la retrouver. Maintenant, elle est revenue pour achever ce qu’elle avait commencé. »
François sentit quelque chose remonter dans sa poitrine. Hroar avait cru qu’ils avaient trouvé quelqu’un qui voulait frapper Maven. Quelqu’un comme eux. Il avait peut-être eu tort.
« Et vous savez où elle est ?
— Je sais où elle devrait être. »
Mercer se leva.
« J’ai besoin de quelqu’un qui puisse passer devant moi dans certains endroits. Regarder avant d’être vu. Se glisser là où je perdrais du temps. »
François leva les yeux vers lui.
« Vous voulez que je vienne ? »
Mercer haussa un sourcil.
« Tu pensais que je te racontais tout ça pour améliorer ta culture générale ? »
François sentit malgré lui quelque chose remuer dans son ventre. Une vraie mission, importante. Pas brûler des ruches. Pas courir derrière Brynjolf. Pas porter un sac ou surveiller une porte. Gallus, l’ancien maître de la Guilde. Karliah, une traîtresse recherchée depuis des années.
Il pensa à Constance. Son enthousiasme retomba un peu.
« Ça prendra combien de temps ?
— Quelques jours si tout se passe bien. »
Quelques jours. Elrik demanderait sans doute où il était. Constance saurait qu’il était parti. Cette fois, elle ne pourrait même pas attendre ses pas au milieu de la nuit en sachant qu’il finirait probablement par rentrer.
François regarda la sortie de la taverne.
« J’ai des choses à faire ici. »
Mercer ne réagit pas. Il se contenta de remettre correctement son gant.
« Bien sûr. »
François releva les yeux, surpris.
« C’est tout ?
— Je ne vais pas te supplier. »
Mercer fit un pas vers le couloir.
« Tu peux rester ici. Attendre Brynjolf. Attendre les gardes. Attendre que quelqu’un décide si tu es un enfant à protéger, un témoin à interroger ou un moyen de retrouver ton ami. Ou tu peux être utile. »
François ne bougea plus. Quelque part au fond de la salle, une chope heurta une table.
Mercer poursuivit :
« Tu as trouvé le premier indice avec Hroar. Tu connais cette marque. Tu as déjà mis les mains dans cette affaire sans même savoir ce que tu regardais. Je pensais simplement qu’il serait logique que tu voies où elle mène. »
François fixa son visage. Mercer ne souriait pas. Il n’avait même pas l’air particulièrement désireux de le convaincre. Brynjolf aurait présenté cela comme une friandise ; lui se contentait de proposer.
« On part quand ?
— Maintenant. »
François cligna des yeux.
« Maintenant, maintenant ?
— C’est généralement ce que signifie le mot. »
Mercer se dirigea vers la sortie. François lui emboîta le pas, puis s’arrêta.
« Mais il faut que je prévienne l'orphelinat ! » lança-t-il.
L’homme tourna légèrement la tête.
« Non.
— Ils vont s’inquiéter !
— On fera porter un mot. »
Ça ne plaisait toujours pas à François. Madame Constance attendrait encore ; Elrik demanderait où il était et combien de temps il resterait absent. Quelques jours, avait dit Mercer. Quelques jours suffisaient pour que tout change à Honorem.
« Nous ne passons pas par les portes, reprit l'homme. J’ai un autre chemin. Le cheval nous attend dehors. Si tu changes d’avis, fais-le avant que je monte en selle. Je ne ralentirai pas pour te ramener. »
François revit la salle commune d’Honorem, la lumière jaune sur les tables et les moufles que Constance reprenait maille après maille, en tirant sur le fil avec ses dents. La voix d’Elrik derrière la cloison, son souffle irrégulier dans le sommeil. La fenêtre de la cuisine, avec son loquet mal fermé et le froid qui s’infiltrait toujours par le bas.
Mais le symbole, la traîtresse, la Guilde, il allait pouvoir faire quelque chose. Et il ne serait parti que quelques jours.
« Je viens. »
Mercer acquiesça comme si la réponse n’avait jamais réellement été incertaine.
Et François le suivit plus profondément sous la ville.
oOo
Le feu brûlerait mal. François l’avait compris dès qu’ils s’étaient arrêtés. Pendant près d’une heure, Mercer et lui avaient cherché du bois assez sec pour tenir plus de quelques instants, retournant les branches tombées sous les sapins, cassant celles qui semblaient les moins humides, rejetant les autres sans commentaire. François avait surtout ramassé des morceaux qui fumaient beaucoup et brûlaient peu.
À présent, une petite flamme orange léchait péniblement deux bûches noircies au centre d’un cercle de pierres. Chaque fois que le vent descendait entre les arbres, elle s’aplatissait presque jusqu’aux braises avant de reprendre avec un crépitement humide.
François tendit davantage les mains. Ses doigts lui faisaient mal. Tout lui faisait mal.
Il n’avait jamais passé autant d’heures sur un cheval. Au début, cela lui avait paru formidable. Depuis Faillaise, Mercer avait maintenu une allure soutenue dès que la route le permettait, et François avait regardé défiler les arbres, les pentes blanches et les fermes isolées avec l’impression grisante de filer plus vite que tous les problèmes laissés derrière lui.
Puis ses jambes avaient commencé à tirer, ensuite ses cuisses, et après son dos. À présent, même assis sur une couverture pliée, il ne trouvait aucune position qui ne lui rappelât qu’il devrait remonter en selle le lendemain. Il remua discrètement les jambes et grimaça.
Mercer, de l’autre côté du feu, ne sembla rien remarquer. Il avait retiré ses gants et entreprenait d’affûter sa lame avec une petite pierre sombre. Le bruit régulier du métal contre la pierre accompagnait celui du vent dans les branches.
François regarda un instant l’épée. Elle n’avait rien de spectaculaire. Pas de pommeau ouvragé, pas de rune brillante, pas de forme particulièrement élégante. Une arme propre, bien entretenue, faite pour couper.
Il détourna les yeux. Autour d’eux, la forêt avait presque disparu sous la neige. Les troncs des pins se dressaient noirs entre les plaques blanches, et plus loin, derrière les arbres, les montagnes se confondaient avec le ciel gris. Ils n’étaient plus très loin de Vendeaume, avait dit Mercer. François ne savait pas exactement combien de lieues cela représentait. Assez peu pour que le froid devînt plus mordant à chaque heure.
François aurait préféré une auberge, mais il s’était abstenu de le dire. Une vraie mission impliquait probablement de dormir dehors de temps en temps. Il approcha encore ses mains du feu jusqu’à sentir la chaleur piquer ses paumes. Une petite fumée âcre lui monta au visage. Il toussa et recula.
Mercer leva brièvement les yeux.
« Si tu veux cuire tes doigts, fais-le après la mission. J’en ai besoin demain. »
François baissa les mains. La pierre reprit son mouvement contre la lame.
Brynjolf aurait probablement raconté quelque chose. Une histoire de cambriolage dans une maison trop bien gardée, ou de propriétaire assez stupide pour cacher une clef sous son propre paillasson. Il aurait aussi remarqué que François avait mal partout, et en aurait sans doute ri.
Mercer ne riait presque jamais. François ne savait pas encore si cela le rendait impressionnant ou seulement désagréable.
Il attrapa le morceau de pain posé près de lui. Le voyage et le froid l’avaient rendu dur sur les bords. Il mordit dedans malgré tout, mâcha longuement, puis arracha un petit morceau de viande séchée avec les dents.
Mercer avait partagé les provisions sans discuter, exactement en deux parts. Pas une part plus petite parce qu’il était un enfant. Pas un commentaire sur ce qu’il devait manger ou garder pour plus tard. Exactement la moitié. Cela lui avait plu davantage qu’il ne voulait se l’avouer.
Il mâcha encore, puis demanda :
« Gallus, il était comment ? »
Le mouvement de la pierre ralentit.
« Compétent.
— C’est tout ? »
Mercer releva les yeux vers lui. François haussa les épaules et précisa :
« Je sais pas. C’était le maître de la Guilde. Brynjolf parle jamais beaucoup de lui. »
Mercer passa son pouce contre le fil de la lame, puis répondit.
« Gallus savait prévoir. Il regardait trois coups devant les autres et considérait que c’était le strict minimum. Il tenait les comptes mieux qu’un intendant de cour et connaissait les entrées de cette ville avant même d’en avoir eu besoin. »
François sentit son intérêt se réveiller.
« Il faisait aussi les missions ?
— Évidemment.
— Même quand il était maître ? »
Mercer eut un souffle qui ressemblait presque à un rire.
« Tu crois qu’on devient maître de la Guilde pour s’asseoir dans une chaise et donner des ordres ? »
François pensa à Maven Roncenoir. Puis au jarl. Puis à Mercer lui-même.
« Un peu. »
Cette fois, l’homme eut un vrai rictus.
« Mauvaise réponse. »
François sourit malgré lui. Il rompit un morceau de pain et le lança dans sa bouche.
« Et Karliah travaillait avec lui ?
La pierre s’arrêta.
François crut un instant avoir posé la mauvaise question, mais Mercer se contenta de retourner la lame entre ses doigts.
« Nous travaillions souvent ensemble. »
Le feu craqua. Une poche d’humidité éclata quelque part dans le bois avec un petit sifflement.
François rapprocha ses bottes des pierres.
« Donc vous étiez amis ? »
Mercer leva lentement les yeux.
« Ce mot signifie beaucoup de choses selon l’âge qu’on a. »
François fronça les sourcils.
« Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire qu’on se faisait confiance. »
La réponse calma quelque chose en lui sans qu’il sût exactement quoi. Gallus, Mercer, Karliah. Trois voleurs qui travaillaient ensemble. Il imagina trois silhouettes dans les tunnels de la Souricière, plus jeunes, avançant avec des torches et des sacs sur le dos.
L’image se transforma toute seule.
Lui, Hroar et Brynjolf.
François pinça les lèvres.
« Pourquoi elle l’a tué ? »
Mercer remit la lame dans son fourreau.
« Si je le savais avec certitude, je n’aurais pas besoin de retrouver son journal.
— Mais vous avez bien une idée.
— J’en ai plusieurs.
— Lesquelles ? »
Mercer lui lança un regard.
François attendit. Il avait remarqué que l’homme répondait davantage lorsqu’on supportait le silence sans retirer la question. Après quelques secondes, Mercer repoussa une branche dans le feu avec le bout de sa botte.
« L’argent. Le pouvoir. La peur d’être découverte. Une dette. Une trahison plus ancienne. Choisis celle qui te plaît. Les gens trouvent toujours une bonne raison après avoir décidé ce qu’ils veulent faire. »
François regarda les braises rougir autour du bois. Mercer s’était penché légèrement vers le feu. La lumière orange durcissait les creux de son visage.
« Un ennemi ne sait pas où tu dors. Il ne connaît pas tes habitudes. Il ne sait pas quand tu regardes derrière toi et quand tu oublies de le faire. Quelqu’un qui travaille avec toi, si. »
François resta silencieux. Mercer poursuivit :
« Les gens dangereux ne sont pas toujours ceux qui te détestent. Souvent, ce sont ceux auxquels tu as donné suffisamment de place pour s’approcher. »
François pensa aussitôt à Hroar. Cela lui parut stupide et il chassa l’idée. Hroar ne ferait jamais ça.
Mais Aventus…
Cette pensée resta un peu plus longtemps.
Aventus était entré à Honorem avec de l’argent destiné à faire tuer Hroar. Il aurait pu exécuter le contrat. Il savait où ils dormaient. Il aurait pu attendre la nuit. Personne n’aurait probablement compris avant qu’il soit trop tard.
Mais il avait tué Sibbi à la place.
François secoua la tête.
« Et demain, je fais quoi exactement ? »
Mercer se pencha vers son sac et en tira une petite outre. Il but une gorgée avant de répondre.
« Tu passes devant. »
François attendit la suite.
« C’est tout ?
— Si c’était tout, je n’aurais pas besoin de toi. »
François se redressa un peu. Mercer remit le bouchon.
« Voileneige est ancien. Certaines galeries sont étroites, certaines parties se sont effondrées, et Karliah connaît l’endroit mieux que moi. Elle peut avoir préparé des pièges. Tu avances suffisamment loin pour voir ce qu’il y a devant nous, pas suffisamment pour que je doive passer dix minutes à retrouver ton corps si tu te fais écraser par une porte. »
François fit une moue.
« Très rassurant.
— Je ne suis pas là pour te rassurer.
— Brynjolf explique les pièges avant de nous envoyer dessus. »
Mercer eut un léger haussement d’épaule.
« Alors tu sais déjà les reconnaître. »
François ouvrit la bouche, puis la referma. C’était vrai. Il sentit malgré lui une petite satisfaction lui chauffer le ventre. Mercer considérait donc qu’il savait faire. Pas qu’il pouvait apprendre. Qu’il savait.
« Et si je la vois ? demanda-t-il.
— Tu reviens.
— Je peux la suivre.
— Non. Tu reviens. »
Le ton n’avait pas changé, mais quelque chose dans sa netteté fit taire François.
Mercer poursuivit :
« Karliah est meilleure que toi. Meilleure que Brynjolf. Meilleure que la plupart des gens que tu rencontreras dans la Guilde. Si tu crois l’avoir vue sans qu’elle te voie, pars du principe qu’elle t’a laissé la voir. »
François fronça les sourcils.
« Elle est vraiment si bonne que ça ?
— Oui. »
La réponse, cette fois, ne contenait aucune hésitation.
François regarda le feu. Cela rendait la mission encore plus importante. Il essaya de ne pas sourire, mais Mercer le remarqua quand même.
« Tu as la tête de quelqu’un qui espère qu’on lui dira qu’il est doué. »
La chaleur qui lui monta au visage n’avait rien à voir avec le feu.
« Pas du tout. »
Mercer eut un sourire en coin.
« Tant mieux. »
François détesta la manière dont il le dit. Il mordit dans son pain plus fort que nécessaire.
Quelques minutes passèrent sans qu’aucun d’eux parlât. Mercer arrangea les couvertures près du feu, puis vérifia l’attache du cheval avant de revenir. François le suivit des yeux. La bête somnolait entre deux arbres, la tête basse. Une fine couche de givre blanchissait déjà le bord de sa crinière.
François sentit ses cuisses protester rien qu’en imaginant devoir remonter dessus. Il détourna rapidement le regard.
« On arrivera quand ?
— Demain.
— Et après, on rentre à Faillaise ?
— Si tout se passe comme prévu. »
François acquiesça.
Demain Voileneige, puis le retour. Quelques jours.
Le mot avait dû être arrivé à Honorem depuis longtemps. Il imagina Constance le recevant. Elle lirait probablement deux fois, vérifierait l’écriture, demanderait qui l’avait apporté. Elle ne serait pas contente, elle serait furieuse, même. Cette idée lui procura pourtant un soulagement étrange. Furieuse signifiait qu’elle savait, qu’elle ne passerait pas la nuit assise à guetter ses pas.
François ramena ses genoux contre lui, posa ses bras dessus, et contempla les flammes. Elles avaient un peu repris maintenant que le bois séchait autour des braises. Pas beaucoup ; juste assez pour donner l’impression que le froid reculait d’un pas.
Hroar devait être quelque part sur une autre route avec Lucian, probablement avec Hunfen et Lydia. Peut-être qu’ils avaient eux aussi fait un feu minuscule dans la neige. Peut-être que Hroar était en train de se plaindre de porter les affaires de Lucian.
François eut un sourire. Il tourna la tête par réflexe.
« Tu crois que… »
Il s’arrêta. Mercer le regardait. François sentit son sourire disparaître.
Pendant une seconde, il avait voulu parler à Hroar. C’était idiot, mais l’habitude lui avait simplement fait commencer une phrase.
Il baissa les yeux.
« Rien. »
Mercer ne demanda pas. Ça aussi, c’était différent.
Demain, il n’aurait pas Hroar pour lui dire d’attendre lorsqu’un passage semblait trop facile. Ni pour observer une serrure et remarquer quelque chose qu’il n’avait pas vu. Ni pour soupirer lorsqu’il proposait une idée excellente qui impliquait seulement un peu de feu.
Il ferait sans. Il savait faire sans. Il fallait bien commencer un jour.
François releva le menton.
« Pourquoi moi ? »
Mercer plissa légèrement les yeux.
« Je te l’ai déjà dit.
— Non. Vous avez dit ce que je dois faire. »
Il marqua une hésitation.
« Il y a plein de voleurs meilleurs que moi. »
Les mots lui coûtèrent davantage qu’il ne l’aurait admis.
« Parce que tu passes là où d’autres ne passent pas. Parce que tu sais regarder, et que tu n’as plus la mauvaise habitude de croire que tu sais tout. »
François sentit une satisfaction immédiate lui monter dans la poitrine.
Mercer ajouta :
« Et parce que personne ne s’inquiète d’un garçon avant qu’il soit trop tard. »
Le sourire de François vascilla. Il ne savait pas exactement si c’était un compliment.
Mercer se pencha vers le feu et repoussa une branche à moitié consumée avant d’en remettre une nouvelle par-dessus.
« Dors. Nous partons tôt. »
François déroula sa couverture.
Le sol était dur malgré la couche d’aiguilles de pin qu’ils avaient rassemblée dessous. Il s’allongea près du feu, les genoux légèrement repliés, et s’emmitoufla dans le tissu.
Le froid trouva immédiatement tous les endroits où la couverture ne touchait pas correctement son corps. Il bougea plusieurs fois. À quelques pas, Mercer arrangea sa propre couche sans se plaindre.
François s’immobilisa enfin.
Demain, il entrerait dans un ancien sanctuaire avec le maître de la Guilde pour retrouver une voleuse que personne n’avait réussi à attraper depuis des années. Il passerait devant. Il repérerait les pièges. Il montrerait qu’il n’avait pas besoin qu’on lui tînt la main à chaque fois que quelque chose devenait dangereux.
Quand il reviendrait, Brynjolf comprendrait. Constance aussi, peut-être.
Il ferma les yeux, et pensa encore une fois à Hroar.
Il espéra qu’il avait moins mal aux jambes.
Puis il s’endormit.
oOo
Voileneige apparaissait à peine dans le relief. François l’aurait dépassé sans le voir. Une masse de pierre grise se confondait avec le flanc de la colline, à demi ensevelie sous la neige et les racines des pins. L’entrée avait dû être monumentale autrefois. Il n’en restait plus qu’un fronton fendu, deux piliers pris dans le gel et une ouverture noire assez large pour laisser passer trois hommes de front.
Il n’y avait aucune fumée, aucune trace récente dans la neige, sinon celles qu’ils venaient eux-mêmes d’y imprimer. François descendit de cheval avec soulagement. Ses jambes protestèrent dès que ses bottes touchèrent le sol.
Mercer attacha la monture près de l’entrée.
« C’était le tombeau d’une vieille famille d’Estemarche. Autrefois assez riches pour faire creuser tout ça et payer des artisans qui savaient garder les vivants dehors.
— Des jarls ?
— Des grands propriétaires locaux. Pas assez importants pour que quelqu’un se souvienne de leur nom. »
François observa à nouveau l’entrée d’un œil inquiet.
« Y a des draugr ici ?
— Non.
— Comment vous savez ?
— Ce n’est pas ce genre de tombe. Des familles assez riches sont enterrées ici, pas des prêtres-dragon ou d’autres cultes anciens. Juste des gens morts. »
Mercer s’approcha à son tour de l’entrée.
« À partir d’ici, tu passes devant. »
François soupira, rajusta sa cape et sortit sa dague.
L’air changea dès les premières marches. Le froid extérieur resta derrière eux, remplacé par une humidité immobile qui sentait la poussière, la pierre mouillée et quelque chose de plus sec, plus ancien.
Les premières salles avaient été pillées depuis longtemps. Des niches funéraires béaient dans les murs. Certaines contenaient encore des os enveloppés de lambeaux brunis ; d’autres étaient parfaitement vides. Quelqu’un avait renversé une urne près d’un pilier et son contenu s’était mêlé à la poussière depuis si longtemps qu’il était impossible de distinguer les cendres de la terre.
François avança lentement.
Il regardait le sol avant chaque pas.
Un fil presque invisible barrait bientôt un passage à hauteur de cheville. François leva le poing.
Mercer s’arrêta derrière lui.
François suivit le fil jusqu’à une fente ménagée dans le mur.
« Là. »
Mercer se pencha légèrement.
« Bien. »
C’était un seul mot, mais François sentit pourtant une satisfaction immédiate lui monter dans la poitrine. Il se glissa sous le fil, puis indiqua à Mercer où poser le pied.
Plus loin, une dalle s’enfonça légèrement sous sa botte. Il retira aussitôt son poids.
Cette fois, Mercer ne dit rien. François s’accroupit, passa les doigts sur le bord et trouva le jeu presque imperceptible de la pierre.
Il désigna une bande plus claire sur le côté.
« Passez là. »
Mercer passa.
François sourit malgré lui.
Une vraie mission.
Ils continuèrent.
Voileneige n’était pas aussi vaste qu’il l’avait imaginé. Après quelques galeries, les passages se resserrèrent autour d’une succession de petites chambres funéraires. Plusieurs plafonds s’étaient effondrés. Une salle entière n’était plus accessible qu’à travers une ouverture entre deux blocs de pierre.
François s’y glissa le premier.
De l’autre côté, il se redressa et regarda autour de lui.
« C’est bon. »
Mercer passa plus difficilement. François eut le temps de retenir un sourire.
« Quelque chose ? demanda l’homme.
— Non. »
Ils reprirent leur marche.
Au bout de la galerie, François s’arrêta : ils avaient trouvé la porte ; elle occupait presque al totalité du mur.
Ce n’était pas une vraie porte, plutôt une dalle immense posée dans un cadre de pierre. Aucun gond visible. Aucune poignée. Aucun trou de serrure.
Il approcha sa lampe.
Le bord inférieur portait encore les traces de plusieurs tentatives anciennes : marques de levier, éclats, rayures dans la pierre. François posa sa dague contre une jointure, essaya prudemment.
Rien.
Il longea le bord, chercha un mécanisme caché, un trou, une fente.
Toujours rien.
Mercer attendait derrière lui. François finit par se redresser.
« Ça s’ouvre pas.
— Tout s’ouvre. »
François désigna la dalle.
« Y a même pas de serrure. »
Mercer s’approcha.
« Il y a toujours une serrure. »
Il posa une main contre la pierre. François le regarda faire.
Mercer sortit un outil très fin de sa ceinture. Pas un crochet ordinaire. Une petite tige sombre qu’il glissa dans un interstice si étroit que François ne l’avait même pas considéré comme utile.
Il inclina légèrement la tête, puis tourna le poignet. Quelque chose claqua derrière la dalle.
François fronça les sourcils.
Mercer déplaça l’outil de quelques pouces. Un second bruit répondit au premier. Profond, impossible. Il semblait venir de beaucoup trop loin derrière la pierre. Il n’y avait aucun mécanisme qui aurait dû relier cet interstice à quelque chose d’aussi profond.
François recula d’un pas. Mercer poussa la pierre. Lentement, dans un grondement sourd, la dalle commença à se déplacer.
François regarda alternativement l’ouverture et Mercer.
« Comment vous avez fait ? »
Mercer rangea simplement l’outil.
« J’ai trouvé ce qui pouvait encore bouger. »
François resta quelques secondes sans répondre.
Mercer n’était pas juste bon. Brynjolf était bon, très bon. Mais ça… ça n’avait rien à voir.
L’homme passa devant lui pour franchir le seuil, puis s’arrêta.
« Ton travail. »
François ravala sa question et reprit la tête.
Derrière la porte, l’air paraissait plus sec. Ils descendirent quelques marches, puis le passage déboucha brusquement sur une salle beaucoup plus vaste.
François s’immobilisa.
Elle ressemblait à une salle où l’on avait dû se réunir autour des morts.
Des bancs de pierre longeaient encore les murs. Plusieurs piliers soutenaient un plafond haut, perdu dans l’ombre. Au fond, une estrade basse occupait toute la largeur de la pièce, et derrière elle s’ouvraient trois passages noirs vers les chambres funéraires.
Des lampes anciennes pendaient à des chaînes rouillées. Aucune ne brûlait.
François leva sa propre lumière. Il regarda les ouvertures latérales. Les ombres entre les colonnes. L’estrade. Quelque chose le gênait.
Il s’arrêta.
« Mercer… »
Un bruit très léger traversa la salle.
Une corde tendue.
François tourna la tête. Il vit seulement un mouvement dans l’ombre. Puis quelque chose le frappa violemment à l’épaule. Le choc le fit pivoter sur lui-même. Sa lampe lui échappa des doigts, heurta la pierre et roula jusqu’au pied d’un pilier. La flamme vacilla derrière le verre sans s’éteindre.
Il tomba sur un genou. Pendant une seconde, il ne comprit pas, puis la douleur arriva. Il baissa les yeux. Une hampe sombre dépassait de sa cape, juste sous la clavicule.
Une flèche.
Son cœur fit un bond si violent qu’il en eut mal jusque dans la gorge.
« Mercer ! » voulut-il appeler, mais seul un souffle rauque sortit. Sa langue semblait soudain beaucoup trop lourde.
François voulut saisir la flèche. Sa main droite remonta de quelques pouces, hésita devant sa poitrine, puis retomba.
Il la fixa.
Ses doigts ne bougeaient plus.
Il essaya encore. Rien.
Une sensation glacée descendit de son épaule vers son bras, rapide, profonde, comme si quelqu’un versait de l’eau froide directement dans ses veines. Elle atteignit son cou, son autre épaule, puis sa poitrine. Il voulut se relever, sa jambe ne répondit pas.
Il bascula sur le côté, son épaule heurtant la pierre. La douleur de la flèche explosa une seconde, puis s’éloigna presque aussitôt derrière quelque chose de plus inquiétant encore.
Son corps disparaissait. Pas tout à fait, il le sentait encore, la pierre froide contre sa joue, la hampe qui tirait sur sa chair, le poids de sa cape sous lui, mais rien ne lui obéissait.
Il inspira trop vite, même cela devenait difficile. Pourtant, il ne manquait pas d’air, son souffle entrait et sortait, mais plus lentement qu’il ne l’aurait voulu, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre.
Il essaya de tourner la tête, impossible. Son champ de vision resta fixé de travers sur le sol de la salle. Une portion de dalle grise, le pied d’un banc de pierre, sa lampe renversée quelques mètres plus loin, et dans la limite supérieure de ce qu’il pouvait distinguer, les bottes de Mercer.
François sentit une vague de soulagement si brusque qu’il faillit en pleurer. Mercer était là. Mercer allait—
« Tu penses vraiment que ta flèche m’atteindra avant que ma lame ne trouve ton cœur ? » demanda l’homme d’une voix dure.
Un court silence suivit, puis une voix s’éleva dans la salle :
« Donne-moi une raison d’essayer. »
François s’était attendu à une voix méprisante, triomphante peut-être. Celle d’une femme qui venait de lui tirer dessus et qui attendait depuis des années de tuer Mercer. À la place, la voix qui venait de l’ombre était calme, d’une douceur presque triste.
Karliah. C’était forcément elle.
Il essaya de bouger encore : ses doigts, un pied, sa mâchoire… Rien.
Il voulait dire à Mercer qu’il était vivant. Qu’il ne pouvait plus bouger. Qu’il fallait retirer la flèche. Qu’il fallait faire quelque chose. Un souffle indistinct sortit de sa gorge, que personne ne sembla entendre.
Des pas résonnèrent quelque part devant lui. François ne sut pas à qui.
Mercer parla de nouveau.
« Tu es une fille intelligente, Karliah. Acheter le domaine de Lumidor, financer l’Hydronning, c’était inspiré. »
Le Lumidor.
L’Hydronning.
Mercer avait dit… à Faillaise. Il avait dit qu’elle était probablement derrière tout ça. Qu’elle avait fourni l’argent, poussé les bonnes personnes au bon endroit. Mais là… Il parlait comme s’il avait toujours su.
La réponse de Karliah vint doucement, avec une étrange pointe de nostalgie.
« Pour assurer la défaite d’un ennemi, il faut d’abord affaiblir ses alliés. C’était la première leçon que Gallus nous avait apprise. »
Gallus.
François sentit quelque chose remuer sous sa poitrine paralysée.
Mercer eut un petit rire sans joie.
« Tu as toujours appris vite.
— Pas assez vite. Sinon Gallus serait encore vivant. »
François cessa d’essayer de bouger. Le silence lui parut soudain énorme. Il entendait son propre souffle, trop lent, beaucoup trop lent. Son cœur aussi, il aurait dû battre à toute vitesse. Il avait peur. Il avait tellement peur qu’il aurait dû l’entendre cogner contre ses côtes. À la place, il ne sentit qu’un battement lourd. Puis rien. Puis un autre.
Sa vue se brouilla un instant. La voix de Mercer revint.
« Gallus avait sa fortune. Et il t’avait, toi. Il n’avait qu’à fermer les yeux. »
François ne comprit pas immédiatement. Karliah répondit presque dans un murmure.
« As-tu oublié le serment que nous avons prêté en tant que Rossignols ? Pensais-tu vraiment qu’il fermerait simplement les yeux sur tes méthodes ? »
Les Rossignols. Le mot n’avait aucun sens. Un groupe ? Une partie de la Guilde ? Il n’en avait jamais entendu parler. Brynjolf ne lui avait jamais—
Ses pensées s’arrêtèrent.
Gallus avait refusé de fermer les yeux.
Sur les méthodes de Mercer.
Karliah avait dit que Gallus serait encore vivant si elle avait compris assez vite.
Mercer avait dit—
Non.
Il essayait encore de trouver une autre explication lorsque Mercer éleva brusquement la voix.
« Trêve de bavardages. En garde, Karliah. Il est temps que Gallus et toi soyez réunis ! »
Cette fois, François comprit.
Mercer avait tué Gallus. La conclusion s’imposa avec une évidence affreuse. Mercer avait tué Gallus, et il lui avait raconté que Karliah l’avait fait.
Le matin précédent, à la Cruche Percée, il avait posé ce petit morceau de parchemin sur la table et raconté toute l’histoire d’une voix tranquille.
Karliah la traîtresse. Karliah la meurtrière. Karliah qui revenait finir ce qu’elle avait commencé.
François sentit sa gorge se contracter.
La voix de Karliah s’éleva une dernière fois, toujours étonnamment douce.
« Je ne suis pas idiote, Mercer. Croiser le fer avec toi serait une condamnation à mort. Mais je peux te promettre que la prochaine fois que nous nous rencontrerons, ce sera ta perte. »
Un bruit de verre, très léger, puis plus rien.
François attendit. Il ne voyait presque rien au-delà du sol et du banc.
Les bottes de Mercer entrèrent lentement dans son champ de vision.
François sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.
Non.
Mercer savait. Il savait qu’il avait entendu.
François essaya de bouger encore. Sa main resta morte contre la pierre. Sa langue ne répondit pas davantage.
Mercer s’arrêta devant lui. L’homme regarda la flèche plantée sous sa clavicule, puis son visage.
Il avait l’air contrarié. Pas furieux, ni inquiet, contrarié. Comme si Karliah lui avait échappé et que François n’était plus qu’un problème supplémentaire à régler.
Mercer tira son épée. François reconnut le bruit du métal quittant le fourreau. La même lame qu’il avait regardée près du feu.
Non.
Il voulut reculer ; rien.
Il voulut appeler Karliah ; rien.
Hroar lui avait dit de ne pas brûler la ville.
Madame Constance savait qu’il était parti. Elle devait avoir reçu le mot. Elle l’attendrait dans quelques jours.
Quelques jours. Il devait rentrer.
Mercer leva légèrement l’épée.
« C’est dommage, dit-il. Tu avais du potentiel. »
François vit le mouvement, puis la douleur déchira son flanc, si brutale qu’elle effaça tout le reste.
Il voulut crier. Son corps ne le lui autorisa pas.
Mercer retira la lame.
François entendit ses pas s’éloigner.
Non !
Il essaya de respirer plus vite. Son souffle resta lent.
Il sentit quelque chose de chaud couler sous lui.
Je veux pas mourir !
Les pas devinrent plus faibles.
Je veux pas mourir !
Hroar. Madame Constance. Honorem.
Je veux pas mourir !
Il voulait rentrer.
Je veux pas mourir !
La lumière de la lampe se brouilla.
Je veux pas mourir !
Puis il n’y eut plus rien.