Runalog

Chapitre 7 : Arc 2 : Chapitre 7 Le village des forges

Par natsucaron

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I.

Ils descendirent vers Steinsmiðr toute la matinée.

Le sentier serpentait en lacets entre des affleurements de roche grise, parfois si étroits que Sigurd devait passer en premier pour vérifier la solidité des pierres avant que Runa n'avance. À mi-chemin, ils croisèrent un point de vigie — une plate-forme creusée dans le roc, vide à cette heure mais avec un brasero éteint qui sentait encore la résine — que Sigurd n'aurait jamais remarqué d'en haut. Quelqu'un avait passé la nuit là à surveiller le sentier. Personne n'y était maintenant. Sigurd ne sut pas s'ils avaient été observés en arrivant.

Ils n'avaient pas été arrêtés en tout cas. C'était bon signe.

Plus bas, le sentier s'élargissait, devenait route. La vallée s'ouvrait. Sigurd vit pour la première fois Steinsmiðr en entier : peut-être quatre-vingts maisons disposées le long d'une rivière, certaines basses et trapues, d'autres plus hautes avec des cheminées à double sortie qui crachaient des fumées de couleurs différentes — du blanc des feux ordinaires, du gris des forges au charbon, et çà et là un jaune-vert plus inquiétant que Sigurd ne reconnut pas. Au cœur du village, une grande halle à toit double dont les volets ouverts laissaient échapper des rougeoiements et des bruits métalliques rythmés. La forge maîtresse, sans doute.

Au-dessus de Steinsmiðr, à flanc de pic, Sigurd aperçut l'entrée de la mine — une bouche sombre dans la roche, gardée par un appentis et un treuil. Quelqu'un en sortait avec une brouette. Quelqu'un d'autre y entrait. Le village vivait.

Plus loin encore, en aval, à un quart d'heure de marche du dernier toit, il distingua une autre construction — basse, longue, avec une seule porte, sans cheminée. Ça ne ressemblait à rien d'utilitaire. Sigurd la regarda plus longtemps qu'il n'aurait dû. Il ne saurait pas dire pourquoi. Quelque chose, dans la manière dont elle était posée, ne se laissait pas oublier.

Il lâcha la main de Runa pour ajuster son sac et ils reprirent la descente.

II.

À l'entrée du village, deux hommes étaient assis sur des bancs de pierre.

Pas en armes apparentes. Pas en faction. Simplement assis, l'un en train de tailler un bout de bois au couteau, l'autre fumant une longue pipe. Mais Sigurd vit tout de suite, à la manière dont leurs yeux se posèrent sur lui dès qu'il fut à vingt pas, que ces deux hommes étaient les premiers gardes du village. Et qu'ils savaient leur affaire.

Celui qui taillait posa son bois et se leva sans hâte.

— Bonjour, dit-il.

— Bonjour.

— Vous venez d'où.

— Du Refuge.

L'homme ne réagit pas. Il avait dû entendre ce nom dans cet ordre auparavant. Mais il n'enchaîna pas. Il attendit.

— Bragi nous envoie, dit Sigurd. J'ai une lettre pour Eirvardr.

Le mot Bragi fit ce que Refuge n'avait pas fait. L'homme à la pipe leva la tête. Il regarda Sigurd avec une attention plus précise. Celui qui taillait hocha le menton.

— Voyons la lettre.

Sigurd la sortit de sa chemise. Il l'avait gardée là, contre la peau, pendant tout le voyage — il n'avait jamais voulu la mettre dans le sac qui pouvait tomber, ni dans la poche extérieure d'où on aurait pu la voler. La cire du sceau était un peu écrasée, mais le tissu en surface était propre. L'homme la prit, examina la cire — il connaissait l'empreinte, c'était évident — et la rendit sans l'ouvrir.

— Le maître Eirvardr est à la grande forge à cette heure. Vous suivez la rue jusqu'à la place, vous prenez la rue qui descend à droite après la place, vous voyez la halle aux volets ouverts. Vous ne tapez pas à la porte, vous entrez. Vous restez près de l'entrée. Vous attendez qu'il vous voie.

— Merci.

— Le gosse, c'est ta sœur ?

— Oui.

— D'accord.

Il n'avait pas eu l'air d'y croire. Il n'avait pas eu l'air de ne pas y croire non plus. C'était un d'accord qui voulait dire ce n'est pas mes affaires. Sigurd l'apprécia.

Ils entrèrent dans Steinsmiðr.

III.

Le village ne ressemblait à aucun de ceux qu'ils avaient traversés.

À Drengsvik, à Greinholt, à tous les bourgs qu'ils avaient longés sur la route, on entendait surtout des voix — des marchands qui criaient, des enfants qui couraient, des femmes qui s'apostrophaient d'un étal à l'autre. Ici, il y avait surtout du métal. Le bruit des marteaux était partout, à différents rythmes selon les forges — certains rapides et secs, d'autres lents et lourds, certains tellement rythmés qu'ils ressemblaient à de la musique. Et au-dessus du métal, comme un fond constant, le sifflement des soufflets, le murmure des feux.

Les gens qu'ils croisaient avaient presque tous les bras couverts de cuir jusqu'au coude, des tabliers sombres, des cheveux liés en arrière. Beaucoup portaient des marques sur la peau — petites brûlures rondes au revers de la main, cicatrices fines à l'avant-bras, suie incrustée au creux des sourcils. C'était un village où on travaillait. Personne ne s'arrêtait pour les dévisager. Les gens regardaient, enregistraient, repartaient à leurs affaires.

Une femme passa avec un panier de pain. Un enfant — pas plus grand que Runa — courait derrière elle avec un seau d'eau.

Une charrette croisa la leur, tirée par un cheval qui s'arrêta au passage de Runa et lui souffla doucement dans les cheveux. Le charretier, un vieux à la barbe noire, regarda Runa rire et ne put pas s'empêcher de sourire lui aussi.

— Bonne route, petite, dit-il en repartant.

— Bonne route, répondit-elle.

Sigurd la regarda. Elle avait dit ça naturellement, comme si elle avait entendu cette formule mille fois. Elle l'avait sans doute entendue chez Holm, dans un de ses livres. Tout ce qu'elle apprenait, elle le rangeait quelque part, et ça ressortait au bon moment.

Il prit sa main. Ils montèrent vers la place.

IV.

La grande forge ne ressemblait pas à celle du Refuge.

Celle de Bragi était une petite forge de campagne — un atelier d'une seule pièce avec un foyer, une enclume, une table à outils, et une cheminée qui sortait par le toit. Celle d'Eirvardr était une halle. Sigurd se figea sur le seuil quand il poussa la porte. L'espace devait faire vingt pas de long sur dix de large. Trois foyers actifs, à des distances différentes du milieu, chacun avec son enclume et son artisan. Une zone de trempe avec un bac d'eau et un bac d'huile. Des râteliers le long d'un mur — outils de toutes tailles, la plupart que Sigurd n'identifiait pas. Le long de l'autre mur, des établis, des étagères, des barres de métal de différentes longueurs et couleurs. Et à l'extrémité opposée à la porte, plus haut sur une estrade en bois, une autre forge, isolée, plus petite, avec une seule enclume — la forge personnelle du maître. Personne n'y travaillait à cette minute.

Sigurd fit asseoir Runa sur un banc près de la porte, comme on le lui avait dit. Il resta debout à côté d'elle.

Personne ne s'occupa d'eux. Les trois artisans aux foyers travaillaient — un grand homme aux cheveux blonds, une femme dans la cinquantaine, un jeune apprenti qui ne devait pas avoir vingt ans. Aucun ne leva la tête. Sigurd attendit.

Au bout de dix minutes, un homme entra par une porte latérale qu'il n'avait pas remarquée — une porte qui devait donner sur les habitations. C'était un homme d'environ soixante ans, plus petit que Sigurd, mais bâti large. Pas une grande masse — une densité. Il avait le crâne entièrement chauve, des sourcils blancs encore touffus, une barbe courte taillée nette. Il portait un tablier de cuir épais, des bracelets de cuir aux deux poignets, une chemise de lin sans col. Et ses bras nus, depuis l'épaule jusqu'aux mains, étaient couverts de cicatrices — pas de la suie ou des brûlures ordinaires, des cicatrices propres, presque rituelles, comme des inscriptions qu'il aurait portées exprès.

Il traversa la halle sans regarder Sigurd, alla parler trois mots à la femme à la cinquantaine, vérifia ce qu'elle faisait, hocha le menton, et revint vers la porte d'entrée. C'est en revenant qu'il s'arrêta enfin devant Sigurd et Runa.

Il ne dit rien. Il les regarda l'un après l'autre. Longtemps Sigurd. Puis longtemps Runa. Puis Sigurd à nouveau.

— Vous attendez quelqu'un ? dit-il enfin.

— Vous, je crois. Maître Eirvardr ?

— C'est moi.

— Bragi nous envoie. J'ai —

Sigurd sortit la lettre, la lui tendit. Eirvardr la prit sans dire un mot, examina la cire — comme l'homme à l'entrée du village — et là, pour la première fois, sourit légèrement. Pas un grand sourire. Un coin de bouche qui se lève, qui retombe.

— Bragi.

— Oui.

— Cet imbécile-là utilise toujours la cire au laurier que je lui ai vendue il y a quinze ans. Il en a encore. Il ne la finira jamais.

Il ouvrit la lettre. Sigurd vit les yeux d'Eirvardr courir sur les lignes — il lisait vite, sans bouger les lèvres. Il fronça une fois les sourcils, à peine, à un endroit ; il sourit une autre fois, plus franchement. Quand il eut fini, il replia la lettre, la glissa dans sa poche.

— Comment tu t'appelles, gamin.

— Sigurd.

— Et toi, petite.

— Runa.

Eirvardr hocha le menton. Il regarda à nouveau Sigurd, plus attentivement cette fois, et son regard se posa sur le brassard du jeune.

— Montre.

Sigurd ne demanda pas quoi. Il remonta sa manche et défit le brassard. Eirvardr se pencha pour regarder. Il ne toucha pas. Il regarda longtemps. Sigurd vit dans ses yeux une sorte de respect qui n'était pas pour lui — qui était pour la rune. Pour ce qu'elle était.

— Sowilō, dit-il à voix basse. La vraie. Ça fait un moment.

— Combien de temps.

— Que je n'en avais pas vu. Vingt ans peut-être. Vingt-cinq.

Il se redressa.

— Bragi écrit que tu sais ce que tu fais, mais que tu ne sais pas tout. Il écrit aussi que tu as tué un professionnel à seize ans avec une lame d'acier ordinaire en transmettant ta foudre par éclatement. C'est vrai ?

— Oui.

— Ça t'a coûté quoi.

Sigurd hésita. Il montra du doigt, au travers de sa chemise, la longue diagonale qui partait de sa clavicule et descendait sous le tissu. Eirvardr ne demanda pas à voir. Il hocha lentement le menton.

— Ça aurait pu te coûter plus. Tu as eu de la chance. Il faut des armes pour ne plus avoir besoin de chance.

Il se retourna vers la halle, puis revint à Sigurd.

— Bon. Bragi dit que tu mérites peut-être une lame. Bragi peut se tromper. Je vais regarder. Vous n'allez pas m'attendre debout dans la forge — il y a une maison juste derrière, c'est là qu'on loge les visiteurs. Tu trouveras un homme qui s'appelle Tjörn dans la cour, il vous montrera. Vous prenez une chambre, vous mangez, vous vous reposez. Je viendrai te chercher demain matin pour qu'on parle.

— Demain.

— Demain. Aujourd'hui je ne peux pas.

— D'accord.

— Petite.

Runa leva les yeux.

— Tu sais lire ?

— Oui.

— Bon. Avant que je vous fasse partir vers la maison, je vais te présenter quelqu'un qui aimera bien ça.

V.

Eirvardr les conduisit jusqu'à un homme assis à un établi dans un coin de la forge, et que Sigurd n'avait pas remarqué.

Cet homme-là ne forgeait pas. Il avait devant lui une planche de bois et des rouleaux de papier. Il était plus vieux qu'Eirvardr — peut-être soixante-quinze ans, peut-être plus — avec des cheveux blancs encore fournis, des lunettes étonnantes en cuivre poli posées sur le bout du nez, et des doigts longs et secs qui maniaient un crayon de charbon avec une précision d'horloger. Il copiait quelque chose. Sigurd ne vit pas quoi.

— Vakri, dit Eirvardr.

L'homme leva la tête.

— Hm.

— Holm m'a écrit dans la lettre. Tu te souviens de Holm.

— Holm. Oui. Holm.

— Il a envoyé le gamin avec la petite. La petite, surtout.

Vakri regarda Runa. Il enleva ses lunettes. Il les remit.

— Approche, petite.

Runa regarda Sigurd. Sigurd hocha le menton. Elle fit deux pas en avant. Vakri se pencha. Il avait un visage doux — pas comme Eirvardr, qui avait l'air d'un bloc taillé par les ans, lui était fluide, gentil, le visage de quelqu'un qui passait sa vie à regarder de petites choses très anciennes.

— Holm m'écrit que tu portes quelque chose au cou. Depuis longtemps.

— Toujours.

— Tu peux me montrer ?

Runa regarda Sigurd à nouveau. Il hocha. Elle sortit le pendentif de sous sa robe — pour la première fois en deux mois — et le posa sur sa paume ouverte sans le détacher du cordon. Vakri ne tendit pas la main pour le prendre. Il se pencha. Il l'examina à un pouce de distance. Il remit ses lunettes. Il le regarda encore.

Il resta longtemps ainsi.

Il ne dit rien d'abord. Il ne fit pas de bruit de surprise. Il ne posa pas de questions. Il regarda. Sigurd vit son visage changer — pas un grand changement, mais une concentration qui se fixait, comme quand un homme essaie de se rappeler le nom d'un visage qu'il a connu il y a longtemps.

Il finit par se redresser.

— D'accord, dit-il.

— Vous le reconnaissez ? demanda Sigurd.

— Pas exactement.

— Mais.

— Mais. Mais.

Vakri tira un tabouret à côté du sien, fit signe à Runa de s'y asseoir, sortit une grande feuille pliée d'un carton à dessin posé contre l'établi. Il la déplia sur la planche. C'était couvert de symboles dessinés au charbon et à l'encre, en rangées serrées, parfois numérotés, parfois annotés dans une écriture si serrée que Sigurd ne pouvait pas la lire de là où il était.

— Voilà ce que je collectionne, dit Vakri à Runa, avec la simplicité qu'on a quand on parle d'une collection de billes à un enfant. Je copie tous les signes que je trouve dans la mine. Pas seulement dans la mine, en fait — partout où je peux. Sur des bornes anciennes. Dans des grottes. Dans les ruines au-dessus du village. J'en ai collecté quelques centaines en quarante ans. Personne ne les sait lire. Ils sont d'une langue qu'on ne parle plus.

— D'accord.

— Le tien, je ne le vois pas dans ma collection.

Il fit une pause.

— Mais.

Il pointa, avec son crayon, un endroit précis de la feuille. Sigurd s'approcha pour voir. C'était un signe simple — un peu comme une main aux doigts repliés, ou comme une vague qui se courbait. Vakri pointa un autre signe, plus loin sur la feuille — celui-ci ressemblait à une fleur à trois pétales. Et un troisième, encore ailleurs — trois traits qui se rejoignaient en angle.

— Ces trois-là, dit Vakri, sont des signes que j'ai trouvés dans la mine, à des profondeurs différentes. Ils ne se ressemblent pas entre eux. Mais quand je les ai recopiés, j'ai senti — comment dire. Une parenté. Une parenté qu'on ne décrit pas. Comme on sent, en voyant trois personnes, qu'elles sont de la même famille même si aucune ne se ressemble.

Il se tourna vers Runa.

— Ton symbole. Il a la même parenté. Je ne peux pas te dire ce qu'il signifie. Je ne sais pas le lire. Mais il vient du même peuple, si on peut dire, que ces trois-là.

Sigurd se pencha plus près.

— Le troisième, dit-il en pointant les trois traits qui se rejoignaient en angle. Je l'ai déjà vu.

Vakri leva les yeux vers lui.

— Où.

— Sur une borne, en venant ici. À l'embranchement vers Steinsmiðr. Il était gravé sous le nom du village, plus profondément que les lettres.

Vakri hocha lentement la tête. Il rangea son crayon. Il prit une longue inspiration.

— C'est intéressant, dit-il. Très intéressant. Le signe de cette borne, je l'avais retrouvé moi aussi, il y a longtemps. Je m'étais demandé pourquoi il était sous le nom de Steinsmiðr précisément. Je n'avais jamais eu de réponse satisfaisante.

— Et maintenant.

— Et maintenant je n'ai toujours pas de réponse, mais j'en ai plus. Si ce signe est sous le nom de Steinsmiðr, c'est qu'il indique quelque chose lié au village, ou à la région. Si la petite a un signe de la même famille, c'est qu'elle est, elle, liée à la région. Ou à ce que la région a connu.

Il regarda Runa par-dessus ses lunettes.

— Tu as toujours porté ça ?

— Toujours.

— Ta mère te l'a donné.

— Maman disait que je l'avais en arrivant.

— En arrivant comment.

— Je ne sais pas.

Vakri hocha lentement la tête. Il replia sa grande feuille sans hâte, la rangea dans son carton.

— D'accord, dit-il. Eirvardr.

Eirvardr leva un sourcil.

— Quoi.

— Je voudrais que ces deux-là restent quelques jours. Je voudrais que la petite vienne me voir tous les jours.

— Je leur ai dit demain, dit Eirvardr.

— Demain et tous les jours qui suivront. C'est important.

Eirvardr regarda Sigurd, qui ne savait pas quoi dire.

— Tu n'as rien d'urgent, gamin ?

— Non.

— Alors c'est entendu. Tu logeras chez Tjörn, on s'occupera de toi. Petite, tu viendras voir Vakri demain matin après le déjeuner. C'est noté.

— Oui.

— Bon. Vous y allez maintenant. J'ai du travail.

VI.

Tjörn, qu'ils trouvèrent dans la cour derrière la grande forge, était un homme d'environ quarante ans, gros, sympathique, avec une voix forte et des mains comme des battoirs. Il les conduisit à la maison aux visiteurs — une bâtisse de deux étages collée au flanc de la halle aux forges, avec quatre petites chambres en haut et une grande pièce commune en bas. Il leur donna une chambre avec deux lits étroits, une fenêtre étroite qui donnait sur la rue, une table, deux chaises. Il leur apporta de l'eau chaude, du savon, du linge propre. Il leur dit que le repas du soir était dans la grande pièce en bas à la nuit tombée, qu'on n'avait pas besoin d'y aller à l'heure pile, qu'il y aurait toujours quelque chose au feu.

Quand il fut parti, Sigurd s'assit sur le bord du lit et ne bougea plus pendant un long moment.

Runa s'assit à côté de lui, posa la tête sur son épaule.

— On y est, dit-elle.

— Oui.

— C'est bien ?

Sigurd réfléchit.

— Oui, dit-il. Je crois que oui.

Il pensa, sans le dire, qu'il n'avait pas dormi entre des murs depuis le départ du Refuge. Près de deux mois sur les routes. Des couvertures, des bottes de paille, une seule fois une grange. Maintenant il était dans une chambre avec un lit, des draps, du savon dans un bol, une fenêtre. Il ne savait pas qu'on pouvait être épuisé à ce point-là.

Runa s'endormit en travers du lit avec sa robe ocre encore sur elle, dix minutes après son arrivée. Sigurd la couvrit avec la couverture du lit, lui retira les bottes. Il sortit de la chambre sans bruit.

VII.

Il alla descendre à la grande pièce du bas.

Il y avait là deux ou trois personnes — d'autres visiteurs, sans doute — assises près du feu. Une femme tricotait. Un vieil homme lisait. Une jeune femme buvait un bol fumant. Personne ne lui parla. Personne ne le regarda non plus avec curiosité. C'était une pièce où on ne demandait pas. Sigurd apprécia. Il prit lui aussi un bol au feu — du bouillon, avec des morceaux de légumes — et il s'installa près d'une fenêtre où il pouvait voir la rue.

Il regarda les gens passer.

Un forgeron sortait de la halle, essuyant ses mains sur son tablier. Une femme passait avec un panier vide qu'elle avait sans doute été remplir au marché. Deux enfants couraient en se chamaillant pour un bout de pain. Une charrette montait vers la mine, vide, tirée par un cheval qui haletait. Un homme passait avec un sac sur l'épaule, qu'il ne portait pas comme un voyageur — il ne s'arrêtait pas, ne regardait pas autour, allait droit vers une maison qu'il connaissait. Un habitant.

Sigurd pensa qu'il aurait pu rester là indéfiniment, à regarder un village vivre. Il avait oublié à quoi ressemblait la vie d'un endroit qui n'était pas en crise. Brynnadalr l'avait été, après l'attaque. Le Refuge l'était toujours, à sa manière — toujours sur la défensive, toujours en attente d'arrivants ou de partants. Steinsmiðr, lui, vivait. Les gens travaillaient, mangeaient, riaient, se chamaillaient. C'était un village qui faisait des armes pour ceux qui en avaient besoin, mais qui n'était pas en guerre pour autant.

Un voyageur s'attarda sur le pas de la porte, en bas dans la rue. Un homme grand, plus grand que la moyenne des gens du village, avec une cape de voyage poussiéreuse, des bottes encore marquées de la route. Il regarda à droite et à gauche comme s'il cherchait quelqu'un, puis s'éloigna vers la place. Sigurd ne lui prêta pas attention sur le moment. Il y avait des voyageurs partout dans Steinsmiðr — les marchands de Bragi, les acheteurs des nations qui venaient en cachette, les apprentis qui montaient ou descendaient. Un voyageur de plus n'était pas une menace.

Il finit son bouillon. Il remonta s'allonger près de Runa. Il dormit dix heures sans rêver.

VIII.

Le lendemain matin, Eirvardr le fit chercher tôt.

C'était Tjörn qui vint frapper à la porte — le maître t'attend dans sa forge personnelle, mange d'abord en bas, puis monte par la grande halle, prends l'escalier de gauche jusqu'à l'estrade. Sigurd s'habilla, embrassa Runa qui dormait encore, descendit. Il avala un bol de soupe et du pain dans la grande pièce. Il monta à la halle. Personne ne le regarda en passant. Il prit l'escalier de gauche.

L'estrade dominait la halle de quatre ou cinq pieds. La forge personnelle d'Eirvardr y était installée — petite, mais d'une propreté qui surprenait pour une forge. Tout était rangé. Les outils alignés par taille. Le foyer tout petit, mais avec une particularité que Sigurd remarqua d'emblée : une couleur de feu qu'il n'avait pas vue ailleurs, plus blanche que jaune.

Eirvardr l'attendait. Il avait à côté de lui, sur l'enclume, un long lingot de métal sombre — pas noir, pas gris, mais avec une nuance bleutée que Sigurd n'avait jamais vue.

— Du rúnjárn, dit Eirvardr en voyant son regard. Brut. Tel qu'il sort de la mine. Tu n'en avais jamais vu.

— Non.

— Il n'a pas l'air de grand-chose. Une fois travaillé, ça change. Tu vois la couleur, là, le bleu en dedans ? Ça ne s'efface pas. Quelqu'un qui sait reconnaître une lame en rúnjárn la reconnaît à ça — au bleu qu'on voit quand on penche la lame contre la lumière.

Sigurd mémorisa. Il se demanda — pour la première fois — si l'arme du chasseur de primes avait eu cette nuance bleue. Probablement. Il ne l'avait pas regardée d'assez près pour le savoir. Trop occupé à ne pas mourir.

— Je vais te poser des questions, gamin. Tu vas me répondre franchement. Si tu me mens, je le verrai.

— Oui.

— Pourquoi tu veux une lame.

Sigurd hésita — pas parce qu'il ne savait pas la réponse, mais parce qu'il devait choisir laquelle des nombreuses réponses il donnerait.

— Pour protéger Runa, dit-il.

— Bien. Quoi d'autre.

— Pour ne plus être désarmé contre quelqu'un comme le chasseur que j'ai affronté.

— Bien. Quoi d'autre.

— Pour…

Sigurd s'arrêta. Il chercha. Il n'avait pas pensé à ce qu'il y avait après ces deux-là. Il y avait quelque chose, mais il ne l'avait pas formulé.

— Pour répondre, dit-il enfin.

— Répondre à quoi.

— À ce que je porte. À ce qui m'a été donné. Je ne l'ai pas demandé. Mais je l'ai. Et je ne peux pas le laisser sans réponse. Si je le laisse sans réponse, ça se vide. Je le sens depuis quelques semaines. Je ne sais pas comment expliquer mieux.

Eirvardr le regarda longtemps. Sigurd crut qu'il avait dit quelque chose de stupide. Mais Eirvardr finit par hocher le menton, lentement, plusieurs fois.

— C'est exactement ce que je voulais entendre, gamin. Une lame, ce n'est pas un outil pour servir un but. C'est une réponse à ce qu'on porte. Si tu ne portes rien, tu n'as pas besoin de lame. Si tu portes quelque chose et que tu ne réponds pas, ce que tu portes te mange. Je te ferai une lame.

Sigurd sentit, à ce moment-là, quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Il ne se rendait pas compte qu'il attendait ce verdict avec autant de tension.

— Merci.

— Tu me remercieras quand tu l'auras eue. Pas avant. Maintenant écoute, parce que c'est important.

Eirvardr posa sa main sur le lingot. Il parla lentement, d'une voix qui n'était pas tout à fait celle qu'il avait utilisée jusque-là — une voix de transmission, d'une formule qu'il avait dû dire des dizaines de fois.

— Une lame en rúnjárn a deux temps de fabrication. Le premier, c'est la forge brute — je travaille le métal, je le replie, je lui donne sa forme, je l'aiguise. Ça, je le fais sans toi. Ça prend cinq jours, peut-être six. Pendant ces jours-là, tu attends. Tu fais ce que tu veux. Tu te promènes dans le village, tu apprends, tu te reposes. Tu ne touches pas la lame. Tu ne viens pas me voir tous les matins pour demander où ça en est. Tu attends. Tu m'as compris ?

— Oui.

— Le deuxième temps, c'est la liaison. Quand la lame est prête, je t'appellerai. Tu viendras seul. Tu prendras la lame en main. Ta rune — Sowilō — se prolongera le long du métal au premier contact. C'est une chose qu'on ne contrôle pas, qui se passe d'elle-même. Une fois fait, c'est fait. La lame est tienne. Personne d'autre ne pourra plus la canaliser. Si tu meurs, la lame redevient un morceau de métal. Tu peux la léguer si tu veux, mais ce sera une lame ordinaire pour celui qui l'aura.

Il se redressa.

— Tu reviendras dans cinq jours, à mon appel. D'ici là, je ne veux pas te voir dans cette forge. Il n'y a pas d'exception.

— D'accord.

— Va.

IX.

Sigurd redescendit de l'estrade, traversa la grande halle, sortit dans la rue.

Il avait cinq jours. Il regarda autour de lui. Le village vivait sa vie comme la veille. Il pensa qu'il pouvait se permettre, peut-être, de ne rien faire. De respirer. De manger. De dormir. De marcher avec Runa dans les rues. De regarder Vakri travailler avec elle et apprendre, lui aussi, ce qui pouvait s'apprendre. De se soigner — pas tant la blessure du chasseur, qui avait cicatrisé proprement, mais ce que les mois de marche avaient laissé dans son corps : la tension perpétuelle, l'œil toujours en alerte, les épaules contractées, le sommeil léger.

Cinq jours pour redevenir presque humain.

Il sourit, brièvement. Il rentra à la maison aux visiteurs.

X.

Les jours qui suivirent furent les plus calmes que Sigurd avait vécus depuis ses seize ans.

Runa allait chez Vakri tous les matins après le déjeuner, comme convenu, et y restait des heures. Sigurd la déposait, allait se promener, revenait en milieu d'après-midi. Il vit Vakri et elle, la première fois qu'il revint la chercher, penchés ensemble sur la grande feuille des symboles. Vakri lui montrait les signes un par un, lui demandait ce qu'elle voyait, écoutait sa réponse. Elle ne savait pas lire ces signes, mais elle pouvait dire des choses à propos d'eux — celui-ci a l'air pressé, celui-là a l'air triste, celui-là a l'air de quand on est seul. Vakri prenait des notes sans rire d'elle. Au contraire, il avait l'air de prendre ces notes très au sérieux. Sigurd n'était pas sûr de comprendre exactement ce qui s'y passait, mais il voyait que Vakri n'avait pas eu, depuis longtemps, quelqu'un avec qui parler de son sujet. Il ne demanda pas plus.

Lui-même, pendant ces jours, marcha.

Il apprit le village par cœur. Il connut les noms des rues — la grande rue, la rue des forges, la rue des charrettes, la rue des fontaines. Il apprit les noms des forgerons qu'il croisait. Il apprit où on prenait l'eau, où se trouvait le boulanger, où on pouvait se faire raccommoder une botte. Il monta deux fois jusqu'à l'entrée de la mine — sans entrer, juste pour voir — et regarda les hommes qui en sortaient avec leurs brouettes pleines de minerai brut. Il vit, sur les parois de l'entrée, des inscriptions — pas dans la mine elle-même, juste dehors, comme une porte gravée — des symboles qui ressemblaient à ceux que Vakri collectionnait.

Il vit aussi, lors de ses promenades, la longue construction basse qu'il avait remarquée le premier jour, en aval du village. La chose sans cheminée. Il s'en approcha, le quatrième jour, par curiosité.

C'était un tombeau.

Pas une chose qui en avait l'air pour quelqu'un qui n'en aurait jamais vu — Sigurd lui-même ne sut pas tout de suite — mais un homme qui passait par là lui dit, en voyant son hésitation :

— Tu n'entres pas, gamin.

— Je n'allais pas.

— Tu peux regarder dehors si tu veux. Mais on n'entre pas. C'est interdit.

— Pourquoi.

— Parce que c'est très vieux. Personne ici ne sait ce qu'il y a dedans. Le village a poussé autour il y a longtemps, mais le tombeau était là avant. Notre maître Eirvardr dit que c'est un tombeau d'une nation oubliée. Personne n'y est entré depuis cent ans, peut-être plus.

— D'accord.

L'homme s'éloigna. Sigurd resta encore un peu à regarder. La porte du tombeau était massive, en pierre noire, avec des inscriptions usées par le temps. Il aurait voulu pouvoir les lire mais elles étaient trop érodées même pour Vakri sans doute. Il n'osa pas s'approcher plus.

Il s'éloigna, lui aussi.

Mais l'image ne le quitta pas tout à fait.

XI.

Le cinquième jour au soir, Vakri demanda à voir Sigurd.

C'était inhabituel. Vakri ne demandait jamais à voir Sigurd — il avait Runa à journées entières, ça lui suffisait. Sigurd monta à la halle peu avant le repas du soir. Il trouva Vakri à son établi, ses lunettes sur le bout du nez, en train d'écrire quelque chose dans un carnet.

— Sigurd.

— Maître Vakri.

— Pas maître. Vakri. Assieds-toi.

Sigurd prit un tabouret. Vakri ferma son carnet. Il joignit les mains sur l'établi.

— J'ai passé cinq jours avec ta sœur. Je voudrais te dire ce que j'en pense.

— Oui.

— Elle est exceptionnelle.

Sigurd ne dit rien. Il le savait depuis longtemps.

— Je ne dis pas exceptionnelle dans le sens où tous les enfants de neuf ans peuvent paraître exceptionnels à leurs frères et sœurs. Je dis exceptionnelle dans un sens qui me préoccupe un peu. Elle voit, dans les signes que je collectionne, des choses qu'aucun de mes assistants — des hommes adultes qui étudient avec moi depuis vingt ans — ne voit. Pas parce qu'elle sait quelque chose. Parce qu'elle sent quelque chose. Elle a pour ces signes une affinité qu'on n'a normalement qu'après des années de travail, et encore, rarement.

— Vous voulez dire que.

— Je ne veux rien dire de plus que ce que je dis, gamin. Je n'ai pas les outils pour aller plus loin. Je peux te dire qu'elle est faite pour ça — pour cette langue qu'on ne parle plus, pour ces signes qu'on ne sait plus lire — et que, si elle vivait dans un autre temps, elle serait probablement dans un endroit où on saurait l'éduquer pour cela. Aujourd'hui, ce lieu-là n'existe plus. Ou s'il existe, je ne le connais pas.

Sigurd écouta.

— Une autre chose.

— Oui.

— Le tombeau, en aval du village. Tu l'as vu.

— Oui.

— J'aimerais qu'elle y entre. Avec toi, pas seule.

Sigurd se redressa.

— Personne n'y entre, c'est ce qu'on m'a dit.

— Personne n'y entre parce que personne ne sait pourquoi y entrer. Toi, si tu y vas avec elle, tu auras une raison. Les inscriptions sur les parois, à l'intérieur — celles que personne n'a su lire depuis cent ans — sont peut-être de la même famille que son symbole. Si elle peut les regarder, peut-être qu'elle me dira quelque chose. Pas qu'elle les lira — elle ne lit pas plus que moi. Mais qu'elle me dira ce qu'elle ressent, et que ce qu'elle ressentira me dira, à moi, quelque chose que je ne peux pas obtenir autrement.

Sigurd réfléchit.

— C'est interdit.

— C'est interdit pour les voyageurs de passage. Pour les gens qui n'ont rien à y faire. Pour toi — si je le demande à Eirvardr, qui suit cela depuis toujours — il dira oui. Je vais le lui demander demain matin si tu acceptes.

Sigurd hésita encore. Quelque chose, dans la perspective, ne lui plaisait pas — il ne savait pas quoi. Une chose vague, peut-être l'idée d'amener Runa dans un endroit qu'on disait clos depuis cent ans. Il pensa pourtant que Vakri ne demanderait pas à la légère. Et que Runa lui dirait sans doute oui, parce que Runa disait oui à tout ce que Vakri proposait depuis cinq jours.

— D'accord, dit-il. Mais c'est moi qui décide à l'intérieur. Si je sens quelque chose qui ne va pas, je sors avec elle.

— Évidemment. Je t'accompagnerai jusqu'à la porte. Je ne pourrai pas entrer — j'ai mes vieilles articulations qui ne descendent plus — mais je vous attendrai.

— Bien.

— Tu lui en parleras ce soir. Si elle est d'accord, on y va demain après-midi. La lame d'Eirvardr ne sera pas tout à fait prête. Tu auras encore un jour avant qu'il t'appelle.

— D'accord.

Sigurd sortit de la halle avec, dans la poitrine, une chose qu'il n'avait pas eue depuis longtemps. Pas de l'inquiétude exactement. Une attention. Une tension diffuse, comme avant un orage qu'on n'entend pas encore mais qu'on sent à un changement dans l'air.

Il rentra à la maison aux visiteurs.

Runa l'attendait à la fenêtre de la chambre, perchée sur une chaise pour voir la rue. Elle tourna la tête en l'entendant entrer. Elle souriait.

— Sigurd, dit-elle. Vakri m'a demandé une chose.

— Je sais.

— Il t'en a parlé ?

— Oui. Tu veux y aller ?

— Oui.

Elle dit oui sans hésiter. Comme Sigurd avait pensé. Comme Vakri avait pensé.

Il se demanda — pendant une seconde — pourquoi elle disait oui aussi vite. Si elle réfléchissait. Si elle savait dans quoi elle s'engageait. Mais Runa avait neuf ans, et tout ce que Vakri proposait depuis cinq jours était ce qu'elle préférait au monde. Il n'y avait pas de raison de croire qu'elle dirait non maintenant.

— Demain après-midi, dit-il.

— Demain après-midi.

Elle redescendit de sa chaise et vint le serrer fort autour de la taille, comme elle faisait depuis des années. Sigurd posa une main sur ses cheveux. Il regarda par-dessus elle, par la fenêtre, la rue de Steinsmiðr qui s'éteignait pour le soir.

Quelque part, dans une auberge à deux jours de marche, un homme à la cicatrice en éclair attachait son cheval à un piquet et entrait demander une chambre pour la nuit. Le tenancier le regarda longtemps avant de lui donner la clé. L'homme posa une pièce sur le comptoir. Il monta. Il se coucha tout habillé, son sabre à portée de main. Il s'endormit en pensant à un sentier qu'il avait repéré la veille — un sentier qui montait vers les hauteurs et qui devait, selon ce qu'il avait pu apprendre, mener à un village dont les gens du coin n'avaient jamais voulu lui dire le nom.

Demain, il monterait.






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