Sigurd serra Smáeldingr à deux mains.
L'homme à la cape sombre était à six pas. Il marchait d'un pas régulier, sans hâte, avec l'aisance de quelqu'un qui a déjà décidé comment cela allait finir. Sa main n'avait pas encore tiré son arme. Sa main ne tirerait pas son arme tout de suite. Il ne se pressait pas.
Halvar était à terre derrière lui, une dizaine de pas plus loin, la main droite encore tordue, qui essayait de ramper hors de la place comme un chien blessé.
Sigurd ne pensait plus à Halvar. Halvar était devenu un détail.
— Tu as un nom, gamin ? dit l'homme.
— Sigurd.
— Sigurd. Bon. Moi je suis Garm. Tu retiendras.
Il s'arrêta à trois pas. Sa voix ne montait pas. Elle n'avait pas besoin de monter. Sigurd l'entendait dans l'air, dans ses oreilles, dans la pierre des pavés sous ses pieds. C'était une voix qui occupait l'espace sans effort.
— Tu as tué peu de gens dans ta vie, dit Garm. Deux. Trois si on compte celui que tu as failli avoir tout à l'heure et que tu n'as pas voulu finir. Tu hésites. C'est bien. C'est sain. Mais ça ne va pas t'aider maintenant. Tu m'écoutes ?
Sigurd ne répondit pas. Il sentait Smáeldingr lourde dans ses mains. Sa rune Sowilō battait contre son avant-bras, mais lentement maintenant, fatiguée. Il avait poussé tout ce qu'il avait dans la lame pendant le duel avec Halvar. Il n'avait plus grand-chose à pousser.
Garm tira son épée.
C'était une lame longue, droite, à deux tranchants, qu'il sortit du fourreau d'un seul mouvement long et calme. Le métal portait la nuance bleutée du rúnjárn — pas un bleu visible de loin, mais cette teinte au creux du fil que Sigurd avait appris à voir. La garde était simple, sans ornement. C'était une arme de soldat de très haut rang, sobre, qui n'avait rien à prouver.
Garm leva la lame d'un quart. Il regarda Sigurd presque amicalement.
— Vas-y. Commence. Je ne ferai pas le premier pas.
Sigurd savait que c'était un piège.
Il savait qu'attaquer le premier signifiait offrir son flanc. Il savait que Garm voulait qu'il se précipite. Il sut tout ça, et il attaqua quand même — parce qu'il n'avait pas le choix, parce que rester immobile en face de Garm c'était laisser Garm s'approcher de Runa, parce qu'il valait mieux tomber en se battant que tomber en attendant.
Il attaqua.
Coupe haute, propre, droite vers l'épaule — le coup que Halfdan lui avait fait répéter cent fois dans la cour pavée. Garm ne para pas. Il écarta la lame d'une simple inclinaison de poignet, comme on écarte une branche basse qui gêne le passage. Le mouvement de Sigurd se prolongea dans le vide, le déséquilibra. Garm avança d'un demi-pas. Sigurd se retrouva trop près, à découvert, sans avoir le temps de récupérer sa garde.
Le coude de Garm le frappa au sternum.
Sigurd partit en arrière de deux pas. Il ne tomba pas — il se rattrapa au pied — mais le souffle lui sortit du corps en une seule expiration. Il leva sa garde par réflexe. Garm était déjà sur lui.
La lame de Garm vint, droite, vers la gorge. Sigurd para à la dernière seconde. Le choc fit un bruit terrible — le rúnjárn de Smáeldingr contre celui de Garm, sans foudre dans les deux lames, juste le métal pur — et Sigurd sentit les os de ses poignets vibrer. Garm avait dans le bras une force qui ne se devinait pas à le voir. Pas la force brute d'un homme grand. La force ramassée, économe, qui sortait à plein dans le coup et rentrait aussitôt.
Sigurd recula d'un pas. Garm le suivit. Coupe au flanc — Sigurd para, pas bien, son épaule gauche prit du choc. Coupe à la jambe — Sigurd recula, manqua le pied. Un mouvement court et bas du poignet de Garm — Sigurd ne le vit pas venir — qui lui passa la lame à plat sur la cuisse. Pas tranché. Frappé. La cuisse de Sigurd plia.
Il tomba sur un genou.
Garm ne l'acheva pas. Il recula d'un pas. Il abaissa son arme.
— Tu peux te relever.
Sigurd se releva. Il transpirait. Sa cuisse droite tremblait. Il ne savait pas s'il pourrait tenir trois passes de plus.
— Tu vois la différence, gamin ? Tu sens la différence ?
Sigurd serra les dents.
— Tu as appris à manier une lame. C'est bien. Mais tu as appris à manier une lame contre des gens qui sont à ta portée. Halvar était à ta portée — c'est moi qui l'ai fait lieutenant et qui le garde lieutenant, pas pour ce qu'il vaut mais parce qu'il sert mes besoins. Tu l'as battu parce que tu es désormais à peu près à son niveau. Tu n'es pas à mon niveau. Tu ne le seras jamais en deux ans. En cinq, peut-être. En dix, sans doute. Si tu vis dix ans.
Il avança d'un pas. Sigurd leva sa garde.
— Lance-la, dit Garm doucement.
— Quoi.
— Ta foudre. Lance-la. Pas dans la lame — sur moi. Comme tu l'as fait à Halvar dans ta cour, le jour de tes seize ans. Allez. Maintenant. Vas-y.
Sigurd serra les dents.
— Vas-y.
Sigurd ne pouvait pas. Comme avec Halvar tout à l'heure, il n'avait jamais pu. La foudre qui était sortie le jour où Halvard était mort, c'était sorti d'elle-même, sans qu'il sache comment, et il n'avait jamais retrouvé le geste. Tout ce qu'il savait faire, c'était infuser. Tout ce qu'il avait, c'était une lame qui brillait dans sa main et pas un éclair libre.
Garm vit son visage. Garm comprit. Sa bouche fit un mouvement qui n'était presque pas un sourire.
— Ah, dit-il. Ah.
Il abaissa son arme à demi.
— C'est pour ça que tu ne peux pas. Tu n'as eu qu'un seul jaillissement libre dans ta vie. Le premier. Tu ne le retrouves pas. Tu ne sais pas comment l'avoir. Tu te débrouilles avec ce que tu as.
Sigurd ne répondit pas.
— Bon. Alors c'est plus simple que je ne le pensais.
Garm leva sa main libre — la gauche — et la posa à plat sur les pavés.
La place trembla.
Pas comme le tremblement du tombeau — pas un tremblement profond, un tremblement commandé. Sigurd sentit le sol bouger sous ses bottes, vit les pavés craquer en étoile autour de la main de Garm, et — avant qu'il ait pu reculer — une pointe de pierre jaillit du sol entre eux, à un mètre cinquante de hauteur, droite, lisse, comme un pieu qui aurait poussé en une seconde.
Garm marcha autour. Sigurd recula. D'autres pavés se soulevèrent, comme tirés par-dessous, formant des plis dans le sol qui n'auraient jamais dû exister dans un sol pavé. Une dalle, à deux pas de Sigurd, se redressa toute seule à la verticale et lui barra la retraite. Il dut sauter par-dessus.
À l'avant-bras gauche de Garm, sous la manche relevée pour le combat, une rune brillait fort. Sigurd ne la regarda pas longtemps. Il avait déjà vu la rune Uruz sur des dessins de Holm. C'était la rune de la terre.
Garm levait à peine la main. Il dirigeait. Il ne forçait pas. Et la pierre obéissait.
Sigurd comprit, à ce moment-là, qu'il était en face de quelque chose qu'il n'avait jamais vu. Halvar avait infusé sa lame de feu. Yrsa au Refuge avait fait monter de la chaleur autour de ses paumes. Kára avait fait monter une vapeur subtile qui rendait l'air illisible. Tout cela, Sigurd l'avait vu. Tout cela, c'était de la manipulation — un porteur qui poussait son élément dans son arme ou dans l'air autour de lui, dans un rayon court, par éclats.
Garm faisait autre chose. Garm commandait. La pierre lui répondait à plusieurs pas de distance, sans qu'il la touche, sans qu'il la concentre dans une lame. Le sol tout entier sur la place était devenu son outil.
Sigurd savait, en regardant ça, qu'il y avait dans la maîtrise de l'élément un niveau qu'il n'avait pas soupçonné. Que les Cinq dont parlait Ornir étaient peut-être à ce niveau-là. Que Vigdis l'était peut-être. Que lui ne l'était pas, et qu'il en était même très loin.
Garm avança vers lui par-dessus le sol qu'il avait déformé. Sigurd n'avait plus de retraite — un mur de pierre fraîche, jailli en quinze secondes, lui barrait le chemin par derrière.
Garm leva sa lame.
— Reste tranquille, gamin. Ça ira mieux.
Une voix dans son dos.
Pas la voix de Sigurd. Une voix de femme, calme, qui ne montait pas non plus. Elle dit, simplement :
— Recule.
Garm se figea.
Sigurd tourna la tête.
Vigdis était debout sur le mur de pierre que Garm avait fait jaillir derrière lui. Comment elle y était montée, Sigurd ne sut pas le dire — il n'avait rien vu, rien entendu, et le mur était à hauteur d'épaule, lisse, sans prise. Mais elle y était. En haut, droite, sa veste grise au col fermé jusqu'à la gorge comme toujours, son épée tirée dans la main droite. Une longue épée droite, en rúnjárn, dont la lame portait — Sigurd le vit, pour la première fois de la voir tirée — une teinte plus pâle que celle de Smáeldingr ou du sabre de Halvar. Presque blanche. Avec, le long du fil, une ligne d'un blanc-bleu qui rappelait Smáeldingr mais en plus froid. Pas la même rune. La rune Isa — que Sigurd connaissait pour l'avoir vue elle aussi sur les dessins de Holm, mais qu'il n'avait jamais vue en vrai sur quelqu'un.
Vigdis sauta du mur. Sans bruit. Elle atterrit entre Sigurd et Garm avec une légèreté qui n'aurait pas dû être possible pour quelqu'un qui sautait d'une telle hauteur.
— Recule, répéta-t-elle à Garm.
Garm ne recula pas. Il la regarda longtemps.
Vigdis ne le quittait pas des yeux non plus. Elle ne tourna pas la tête une seconde vers Sigurd. Tout ce qu'elle dit, sans le regarder, fut :
— Sigurd. Tu peux marcher.
— Oui.
— Recule de cinq pas. Ne me lâche pas, dans le dos. Tu me tiens en visu.
— D'accord.
Il recula. Cinq pas. Il avait du mal à plier la cuisse droite — la frappe à plat de Garm avait laissé une masse douloureuse dans le muscle — mais il marcha. Il s'arrêta contre le bord de la place, près d'un puits, et il s'appuya à la margelle. Il garda Smáeldingr dans la main droite. Il ne la baissa pas.
Vigdis et Garm se regardaient toujours.
Garm parla le premier.
— Tu n'es pas une élève ordinaire.
— Non.
— D'où viens-tu.
— Je suis une voyageuse. J'avais une lame à faire affûter ici. J'arrive au mauvais moment.
— Tu mens bien. Mais tu mens.
— Crois ce que tu veux.
— Tu portes une rune que je connais peu. Elle est rare. Tu la maîtrises depuis combien d'années pour porter une lame de cette qualité ?
— Ce n'est pas tes affaires.
Garm rit. Court, sec, vrai. Pas un rire de plaisir. Un rire de reconnaissance — comme quelqu'un qui aurait croisé un autre joueur d'échecs après des années à n'avoir affronté que des amateurs.
— Bon, dit-il. On va voir.
Il leva sa garde. Vigdis leva la sienne.
Le combat ne commença pas par un coup. Il commença par l'élément.
Vigdis, avant même que Garm avance, planta la pointe de sa lame entre deux pavés. Elle ne dit rien, ne fit pas de geste large — elle posa juste la pointe et appuya. Le sol gela.
Pas par tache. Par vague. Un cercle de glace s'étendit autour de la lame plantée, en quelques secondes, qui prit toute la place de la fontaine en moins de temps qu'il faut pour le dire. Une glace nette, transparente, qui n'avait pas été là la seconde d'avant. Sigurd vit le givre courir sur les pavés cassés que Garm avait fait jaillir. Vit la pointe de pierre blanche se couvrir de cristaux. Vit le sol entier de la place devenir un miroir.
Garm fit un pas en arrière — une fraction. Pas par peur. Par calcul.
— Bien, dit-il.
Il leva sa main libre.
Une plaque de pierre — pas un pavé, une plaque, prise dans le mur d'une maison voisine — se détacha en grondant. Elle dériva dans l'air, vers Vigdis, à hauteur de poitrine. Vigdis ne bougea pas. Quand la plaque arriva à un pas d'elle, elle leva sa main gauche. Une glace fine se forma devant elle, en mur — un mur de glace transparente, fait en moins d'une seconde, qui prit le choc de la plaque et la fit éclater en mille morceaux. La glace tint. Vigdis abaissa la main. Le mur disparut comme il était venu.
Garm hocha lentement la tête.
— Très bien.
Il avança. Vigdis avança. Ils se rencontrèrent au centre de la place, sur la glace.
Le premier échange dura douze passes.
Sigurd, depuis sa margelle, n'arrivait presque pas à les suivre des yeux. Vigdis bougeait avec une fluidité que Kára n'avait jamais eue. À chaque pas, le sol gelé sous ses bottes lui donnait de la prise — comme si la glace la connaissait, la portait. Elle frappait en angles, jamais droit. Sa lame laissait dans son sillage des éclats brillants, des petites particules de givre qui retombaient lentement sur le sol. Quand elle parait, les deux lames s'embrassaient avec un cri métallique étrange — le rúnjárn de Vigdis se couvrait à chaque parade d'une fine couche de givre qui repoussait celui de Garm.
Garm, lui, frappait moins mais plus fort. Chaque coup qu'il portait était lourd, calibré, insistant. Quand Vigdis l'esquivait — et elle l'esquivait souvent — Garm laissait derrière son geste une fissure dans le sol, un crissement, parfois une nouvelle pointe qui jaillissait. Il faisait du combat un terrain mobile. Ce n'était pas seulement un duel à la lame. C'était un duel à l'arène — où chaque coup remodelait la place autour d'eux.
À la huitième passe, Garm fit s'effondrer une portion d'un mur d'une maison que Vigdis venait d'utiliser comme appui. La pierre tomba en fragments. Vigdis avait sauté en arrière. Elle planta sa pointe dans la pierre fraîche tombée — la glace gagna immédiatement dessus, fixa les fragments en un bloc, qu'elle utilisa comme trampoline pour passer par-dessus Garm et le frapper dans le dos.
Le coup ne porta pas. Garm avait pivoté juste à temps. Mais il avait été à un cheveu — Sigurd, depuis sa margelle, avait vu le moment où la lame de Vigdis avait frôlé la nuque de Garm.
Garm rit. Pour la deuxième fois.
— Tu as appris quelque part qui me dit quelque chose. Une école que je connais. Un maître que j'ai croisé. Tu ne me diras pas qui.
— Non.
— C'est dommage. Tu as eu un excellent maître.
— Je l'ai eu. Oui.
Sigurd écoutait.
Il avait d'abord cru qu'ils se battaient seulement. Il comprit, à la onzième passe, qu'ils se parlaient. Qu'entre les coups, les deux échangeaient — pas comme des guerriers échangent des insultes — comme deux gens d'un métier rare qui se reconnaissent.
Garm parlait pendant qu'il frappait. Il ne s'essoufflait pas. Sa voix gardait la même calme indifférence qu'au début.
— Tu sais qui je suis.
— Tu m'as dit ton nom.
— Mon nom oui. Tu sais ce que je suis.
— J'ai compris en te voyant. Tu n'es pas un soldat. Tu n'es pas un officier ordinaire du culte. Tu es au-dessus.
— Au-dessus, oui. Tu connais le mot.
Vigdis para un coup, recula, replanta sa pointe pour faire monter une glace. Elle ne répondit pas tout de suite.
— Quel mot ?
— Neuf. Ça te dit quelque chose ?
Sigurd, depuis sa margelle, sentit sa respiration s'arrêter une demi-seconde. Le mot tomba dans l'air comme une pierre dans un puits — qui ne fait pas grand bruit en arrivant mais dont on entend longtemps les ronds qui s'élargissent.
Vigdis ne tomba pas dans le piège. Elle ne montra aucune surprise. Elle continua à se battre. Mais à son geste suivant, Sigurd vit — il voyait beaucoup, depuis sa margelle, parce qu'il avait l'œil exercé maintenant — un infime décalage. Elle avait enregistré. Elle ne l'avait pas su jusqu'à cette seconde.
— Pas vraiment, dit-elle après une parade.
— Vraiment pas. Tu mens encore mieux que je pensais. Tu n'avais pas le mot. Maintenant tu l'as. Garde-le. Tu en feras quelque chose.
Garm n'élabora pas. Il ne dit pas combien ils étaient, il ne dit pas qui étaient les autres, il ne dit pas ce qu'ils faisaient. Il avait posé le mot. Il laissait Vigdis le ramasser.
Le combat continua trois passes encore. Garm fit jaillir une nouvelle pointe au sol que Vigdis dut esquiver de justesse — sa lame rendit le coup, qui frappa juste à côté de Garm — et c'est là que Garm leva soudain la main. Pas pour attaquer. Pour signifier.
— Suffit.
Vigdis recula d'un pas. Elle ne baissa pas sa garde mais elle ne frappa pas.
— Suffit ?
— Suffit. C'est assez. Je me suis amusé.
Il abaissa son arme. La rune Uruz à son avant-bras s'éteignit lentement. Le sol arrêta de bouger. Ce qui était fissuré le restait, mais plus rien ne s'y ajoutait.
Garm regarda Vigdis avec une expression que Sigurd ne lui avait pas encore vue. Pas du mépris. Pas de la haine. Quelque chose comme du contentement.
— J'ai assez vu. Tu es plus que je ne pensais. Mais pas assez pour me retenir aujourd'hui — et tu le sais aussi bien que moi. Si je voulais finir, je finirais. Et toi tu mourrais. Je pourrais partir d'ici en deux heures de plus en ayant fini avec toi. Mais je n'ai pas envie. C'est trop facile pour ce que je suis venu chercher.
Vigdis ne répondit pas. Sigurd vit qu'elle savait — Garm disait peut-être vrai, peut-être pas, mais le simple fait qu'il pouvait le dire avec ce calme-là voulait dire qu'il y avait dans ce duel une marge qu'elle ignorait peut-être elle-même.
Garm pivota. Il tourna le dos à Vigdis. Il fit deux pas vers Sigurd.
Sigurd se redressa de sa margelle en serrant Smáeldingr.
Garm leva la main.
— Reste assis, gamin. Tu n'es pas dans un état pour te battre. Et de toute façon je ne suis pas venu pour toi.
— Quoi.
— Tu m'intéresses. Ne te méprends pas. Un porteur de Sowilō de ton âge, qui a déjà tué un homme, qui sait infuser dans une lame en rúnjárn fraîchement liée — ce n'est pas rien. Je vais penser à toi. Mais tu n'es pas la raison de mon voyage.
Garm lui sourit. Le mouvement des coins de la bouche, sans plus.
— Je suis venu pour ce qui s'est passé tout à l'heure. La voix que tout le monde a entendue. Je connaissais cette voix avant que tu sois né. Je l'ai cherchée pendant longtemps. Aujourd'hui elle s'est réveillée. Quelqu'un — quelque part — a réveillé un de nos vieux érudits. Le doyen, sans doute. Mímir, si l'histoire est vraie. Je ne sais pas où il est, je ne sais pas comment le trouver — c'est encore une légende pour moi. Mais maintenant je sais que la légende est réelle. Et je sais qu'il s'est réveillé. C'est suffisant pour cette fois.
Sigurd n'arrivait pas à parler. Il pensa à Runa derrière le tombeau, avec Vakri. Au pendentif maintenant gravé sur les deux faces. À la lueur dans les yeux de Runa qui s'était éteinte aussitôt qu'elle avait parlé. Il sut, avec un poids dans la poitrine, que Garm parlait de tout ça sans connaître le détail — sans savoir qui avait réveillé Mímir, sans savoir que c'était une enfant, sans savoir qu'elle était à dix minutes de marche de cette place. Et que si Garm savait, il ne partirait pas. Il viendrait la chercher.
Il fallait que Garm parte sans savoir.
Sigurd serra Smáeldingr plus fort. Il garda son visage neutre. Il ne dit rien.
Garm continua, sans le regarder vraiment, comme on parle à un élève qui doit apprendre.
— Une chose, gamin. Tu vas écouter et tu vas te rappeler.
— Je t'écoute.
— Tu vas continuer à t'entraîner. Tu vas trouver un autre maître, peut-être. Tu vas frapper plus de mannequins, faire plus de gardes basses, infuser plus de lames. Tu vas progresser. Tu vas te dire à un moment, dans quelques années, que tu commences à être quelqu'un. Tu te tromperas. Ce que tu apprendras sera futile. C'est moi qui te le dis. Tu peux passer dix ans à t'entraîner et je te trouverai exactement à ce niveau-là dans dix ans, et je t'écraserai exactement comme je t'aurais écrasé aujourd'hui. La différence entre toi et moi n'est pas une différence de temps. C'est une différence de nature. Tu ne combleras pas. Personne ne le fait.
Il se pencha un peu — pas en signe de respect, en signe de proximité, comme on se penche vers un enfant pour qu'il entende mieux.
— Et la prochaine fois — parce qu'il y aura une prochaine fois — personne ne sera là pour te protéger. Pas elle.
Il fit un signe vague vers Vigdis qui restait derrière lui, sa garde levée.
— Pas n'importe qui d'autre. Je viendrai pour toi seul. Et je viendrai avec mon intention pour de vrai. Tu m'écoutes encore ?
— Je t'écoute.
— Bien. Apprends, gamin. Apprends ce que tu veux. Ça te fera passer le temps avant que je te tue.
Il se redressa. Il fit demi-tour. Il se dirigea vers la sortie de la place, par où Halvar avait commencé à ramper. Il ne regarda plus Sigurd. Il ne regarda plus Vigdis.
Il fit un signe de la main sans se retourner.
— Halvar.
Halvar essaya de se relever. Il y arriva à demi, vacillant, son sabre ramassé de la main gauche puisque la droite ne tenait plus. Il marcha en titubant derrière son maître. Garm ne ralentit pas pour lui. Halvar suivit comme il put.
Ils sortirent de la place. Ils passèrent l'angle d'une rue. Ils disparurent.
Le silence retomba sur Steinsmiðr.
Sigurd glissa lentement contre la margelle.
Il ne tomba pas — il n'en avait plus la force, mais il n'en avait pas non plus assez pour rester debout. Il se laissa descendre jusqu'à s'asseoir contre la pierre, Smáeldingr posée en travers des cuisses. Sa cuisse droite battait. Son bras gauche battait aussi — il n'avait pas remarqué jusque-là qu'il l'avait pris quelque part dans le combat. Il regarda. Il y avait une coupure peu profonde le long de l'avant-bras, à travers la manche déchirée. Ça saignait depuis longtemps, sans qu'il sente. La rune Sowilō, en dessous, brûlait encore — pas fort, comme le souffle d'un feu qui s'épuise.
Vigdis traversa la place. Elle ne se pressait pas. Elle rangea son épée d'abord, méthodiquement, dans le fourreau qu'elle portait dans le dos. Elle s'accroupit ensuite à côté de Sigurd. Elle posa une main sur son front.
— Tu es chaud.
— Je sais.
— Tu as poussé ta foudre à fond contre Halvar et tu as encore essayé de te battre contre Garm. Tu es vidé. Si tu te lèves maintenant, tu tombes.
— Je sais.
— D'accord.
Elle ne demanda pas s'il allait bien. Elle savait qu'il n'allait pas bien. Elle se contenta de regarder autour d'elle — la place fissurée, les pavés soulevés, la pointe de pierre au milieu, la glace en nappes qui commençait à fondre, les trois maisons qui fumaient encore mais sans plus brûler vraiment. Les villageois sortaient maintenant — précautionneusement d'abord, puis en plus grand nombre quand ils virent que les deux étaient partis. Eirvardr arriva vers eux à grands pas, son marteau à la main, l'air d'un homme qui avait vu trop de choses en quinze minutes pour les ranger en tête.
— Ils partent ? dit-il en arrivant.
— Ils sont partis, répondit Vigdis.
— Où.
— Vers le sud-est. Ils ne reviendront pas aujourd'hui.
— Tu en es sûre.
— Sûre. Garm a obtenu ce qu'il était venu chercher. Halvar n'est plus en état. Aucun n'a de raison de revenir. Vous pouvez vous occuper du village.
Eirvardr hocha le menton. Il regarda Sigurd de plus près.
— Gamin. Tu m'entends ?
— Oui.
— Tu peux marcher si on t'aide ?
— Oui.
— Bon. On va te ramener à la maison aux visiteurs. On va soigner ce qu'il y a à soigner.
Il regarda Vigdis, et c'est là, pour la première fois, qu'il sembla se demander qui elle était.
— Vous —
— Je m'appelle Vigdis. Je viens du Refuge. Je suis ici pour faire affûter ma lame chez votre forgeron de la deuxième forge. C'est tout ce qui doit se savoir.
Eirvardr la regarda longtemps. Il finit par hocher le menton.
— D'accord.
— Je reste ici une nuit. Pas plus. Je ne veux pas être vue trop longtemps avec lui — elle désigna Sigurd du menton — pour les rumeurs qui sortiront d'ici dans deux semaines. Je dormirai dans une chambre à part. Et je partirai avant l'aube.
— Comme tu veux.
— Je te remercie.
Vigdis se leva. Elle aida Sigurd à se lever aussi, en le prenant sous le bras gauche. Eirvardr le prit sous le bras droit. Ils le ramenèrent à la maison aux visiteurs.
Runa surgit dans la chambre cinq minutes après qu'ils l'y eurent posé.
Elle pleurait, mais sans bruit — elle pleurait comme elle faisait depuis longtemps, en larmes qui coulaient sans que la voix tremble. Elle se jeta sur Sigurd avant qu'il ait pu la prévenir. Elle lui prit le visage à deux mains, vérifia qu'il était entier, qu'il respirait, qu'il la voyait.
— Je suis là, dit-il. Je suis là, Runa. C'est fini.
— Ils sont partis ?
— Partis.
— Vakri m'a dit qu'il y avait deux. Pas un.
— Deux. Le deuxième est parti aussi.
— Tu es blessé.
— Pas grave.
— Si grave.
— Pas grave si on me soigne maintenant. C'est ce qu'on est en train de faire.
Vigdis, qui était dans le couloir, entra à ce moment. Runa la vit, leva la tête. Elle ne la connaissait pas — ne l'avait jamais vue — mais elle reconnut, dans son visage, quelque chose. Peut-être la veste grise au col fermé, qu'elle avait dû voir de loin dans les couloirs du Refuge sans la regarder vraiment. Ou peut-être autre chose.
Vigdis s'agenouilla devant elle. Elle parla doucement.
— Je m'appelle Vigdis. J'étais au Refuge avec ton frère. Je suis arrivée à temps. Tout va bien.
— Vous êtes une amie ?
— Je pense, oui.
Runa hésita. Puis elle hocha le menton. Elle accepta. Elle resta dans les bras de Sigurd.
Vigdis se redressa. Elle aida la femme du Refuge — une voisine d'Eirvardr qui était venue apporter de l'eau chaude et des bandages — à nettoyer les coupures de Sigurd. Pas profondes. Mais nombreuses. Le bras gauche, la cuisse droite à plat, une éraflure au front que Sigurd ne se rappelait pas avoir prise. Ils nettoyèrent, bandèrent, donnèrent à boire. Au bout d'une heure, Sigurd dormait à demi.
Vigdis attendit que Runa, qui n'avait pas voulu quitter le bord du lit, finisse par s'assoupir contre l'épaule de son frère. Elle prit alors un tabouret bas et s'assit près du lit, et elle attendit que Sigurd ouvre les yeux pour de bon.
Quand il les rouvrit, il faisait nuit. Une seule lampe brûlait dans la pièce, posée sur la table. Vigdis était assise à côté du lit. Elle n'avait pas bougé.
— Tu dois manger, dit-elle.
— Pas faim.
— Tu manges quand même.
Elle lui passa un bol de bouillon qu'on avait dû apporter pendant qu'il dormait. Il but lentement, à petites gorgées. Elle ne dit rien le temps qu'il finisse.
Quand il eut fini, il reposa le bol sur la table de chevet. Il regarda Vigdis. Elle parlait peu, comme toujours. Mais il vit qu'elle avait quelque chose à dire, et qu'elle attendait qu'il soit prêt.
— Je n'ai pas le temps de rester, Sigurd. Je pars avant l'aube.
— Je sais.
— Trois choses avant que je parte.
— Oui.
— La première. Le mot que Garm a employé. Neuf. Tu l'as entendu.
— Oui.
— Je ne le connaissais pas. Personne au Refuge ne le connaît. Ornir ne le connaît pas. Je peux te le dire avec certitude. Si Ornir l'avait su, il me l'aurait dit avant que je parte. Il ne savait pas. Personne ne savait.
— Je m'en doutais.
— Maintenant nous sommes deux à savoir. Le culte que tu connais comme les triangles — les gens qui ont attaqué ton village — n'est pas une bande indépendante. Ils sont organisés, et au-dessus d'eux, il y a les Neuf. Le mot suggère qu'ils sont neuf. Garm en est un. Combien des autres existent réellement, je ne sais pas. C'est ce que je pars chercher.
— Tu pars chercher les Neuf.
— Je pars chercher tout ce qui peut s'apprendre sur eux. Pas les affronter. M'informer. Comprendre. Savoir où ils sont, savoir combien, savoir ce qu'ils veulent. C'est plus utile qu'un duel pour le moment.
Sigurd hocha le menton. Il ne demanda pas comment elle s'y prendrait. Vigdis n'aimait pas qu'on lui pose des questions sur ses méthodes. Il avait remarqué cela à la longue, l'hiver au Refuge, sans qu'elle ait jamais eu à le formuler.
— La deuxième. Si jamais quelque chose me revient qui peut t'être utile — n'importe quoi qui te concernerait — je trouverai un moyen de te faire passer le mot. Si un voyageur te dit qu'il vient de la part de la fille des montagnes, c'est moi. Tu pourras lui faire confiance.
— D'accord.
— La troisième.
Vigdis posa le bol vide qu'elle avait gardé dans la main. Elle le regarda directement, sans douceur particulière, mais sans dureté non plus. Comme on regarde quelqu'un à qui on dit une chose qu'il faut entendre.
— Garm t'a dit que ce que tu apprendras est futile. Il t'a dit que tu n'arriverais jamais à son niveau. Il a parlé pour te briser. Il a aussi en partie raison.
— Vigdis.
— Écoute. Tu ne combleras pas en deux ans. Tu ne combleras peut-être pas en cinq. Si tu apprends seul, tu ne combleras peut-être jamais. Mais si tu trouves quelqu'un qui sache vraiment t'enseigner — un autre maître, plus avancé qu'Ornir — alors tu peux progresser plus vite que Garm ne le pense. Ornir est un excellent premier maître. Il est dépassé pour ce qui t'attend. Cherche un autre. Trouve-le.
Sigurd pensa, sans le dire, à la lettre scellée qu'Ornir lui avait donnée à la fin de l'hiver. Celle qu'il devait ouvrir seulement en dernier recours. Il pensa qu'il l'avait portée pendant deux mois et demi sans la sortir de son sac, et que peut-être elle avait été préparée pour ce moment précis. Mais il ne dit rien à Vigdis. La lettre, c'était quelque chose qu'Ornir lui avait confié à lui. Pas à elle.
— J'y réfléchirai, dit-il simplement.
— Réfléchis vite. Le temps que t'a donné Garm en partant aujourd'hui n'est pas un cadeau. C'est un compte à rebours.
Elle se leva. Elle posa, brièvement, son poing fermé sur l'épaule de Sigurd — comme elle l'avait fait sur le sentier le matin du départ du Refuge. Pas un geste affectueux. Un geste de soldat qui en quitte un autre. Puis elle sortit sans bruit.
Elle était partie quand Sigurd se réveilla pour de bon le lendemain matin.
Il dormit trois jours.
Pas trois jours de sommeil continu — par épisodes. Il se réveillait pour manger, pour boire, pour aller au seau. Il se rendormait. Runa restait souvent avec lui pendant qu'il dormait. Elle dormait à côté de lui les premières nuits, jusqu'à ce qu'elle accepte enfin de retourner à la chambre des plus jeunes que la femme d'Eirvardr lui avait préparée — parce qu'il faut que tu dormes pour de vrai, Runa, et tu ne peux pas dormir sur le bord du lit de ton frère.
Au troisième matin, Sigurd se réveilla et il sentit que c'était fini. Il avait toujours mal partout. Mais la rune Sowilō battait redevenait régulière, les coupures se refermaient, sa cuisse pliait. Il pouvait se lever.
Il se leva. Il s'habilla. Il descendit à la grande pièce. Tjörn — qui n'avait pas changé d'humeur d'un cheveu pendant ces trois jours, qui posait toujours la même main lourde sur l'épaule et qui parlait toujours fort — lui apporta un grand bol de soupe et lui dit qu'Eirvardr l'attendait à la halle quand il serait prêt.
Sigurd mangea. Il sortit. Il monta à la halle.
Eirvardr était dans sa forge personnelle, sur l'estrade. Il finissait quelque chose au polissoir. Il leva la tête en entendant Sigurd monter l'escalier.
— Tu es debout.
— Oui.
— Comment va le bras.
— Il pliera.
— Bon. Assieds-toi.
Sigurd s'assit. Eirvardr posa son outil. Il s'essuya les mains à un linge. Il se retourna, prit quelque chose sur l'établi derrière lui, le tendit à Sigurd.
C'était un fourreau.
Pas un fourreau quelconque — un fourreau de cuir dur, doublé à l'intérieur d'une feuille de métal mince, avec des renforts de bronze noir aux deux extrémités. Le cuir était teint d'une couleur sombre, presque noire. Il y avait un signe gravé en creux à la pointe — la rune Sowilō, simple, propre. Une boucle pour la ceinture.
— Pour Smáeldingr, dit Eirvardr. Tu l'avais reçue dans un linge, c'était provisoire. Maintenant c'est fini. La lame est tienne. Le fourreau est tien aussi.
— Merci.
— Tu me remercieras en restant en vie.
Eirvardr s'assit en face de Sigurd, sur un autre tabouret. Il croisa les bras sur ses genoux.
— Maintenant, gamin. On va parler.
— Oui.
— Tu vas partir bientôt.
— Je sais.
— Je ne te demanderai pas où. Ce qui ne se sait pas ne se trahit pas. Mais je voulais te dire deux choses avant que tu partes. Tu m'écoutes.
— J'écoute.
— Le combat de l'autre jour a été vu par tout le village, dit Eirvardr. Tout le monde a vu un garçon affronter un lieutenant du culte qui maniait le feu, et le mettre à terre. Tout le monde a vu, ensuite, un autre homme — plus fort encore — descendre presque ce garçon, et une femme inconnue intervenir pour l'arrêter.
— Oui.
— Ce qui veut dire que dans deux semaines, dans tout le pays autour de nous, on va parler d'un garçon qui porte la foudre. Et qui a battu un homme du feu. Et qui a survécu à un homme de la terre. On ne saura pas ton nom — personne ici ne le donnera — mais on saura ce que tu as fait. Tu m'as compris ?
Sigurd hocha le menton.
— Les rumeurs vont courir. Elles courront vite. Elles courront mal — parce qu'elles changeront en passant de bouche en bouche. Certains diront que tu es un héros qui défend les enfants. D'autres diront que tu es un monstre qui attire les ennuis. Certains chercheront à te trouver pour t'aider. D'autres chercheront pour te capturer. Beaucoup voudront voir — ce qui est presque pire.
— Je sais.
— Tu vas devoir, à partir de maintenant, te déplacer en sachant que des gens te cherchent qui ne te connaissent pas, et qui ne savent pas pourquoi ils te cherchent à part par curiosité. C'est nouveau. C'est plus dangereux que les triangles, dans un sens, parce que les triangles sont peu nombreux et qu'on les reconnaît. Les curieux sont nombreux et n'ont pas de signe.
— D'accord.
— Bonne réponse, gamin. Tu prendras des précautions. Tu cacheras ta rune. Tu changeras de cape souvent. Tu ne raconteras à personne d'où tu viens. Si on te demande, tu inventes. Tu m'as compris ?
— Oui.
— Bien.
Eirvardr passa à autre chose.
— La deuxième chose. Le tombeau. Tu y es entré. Tu ne devrais pas — c'était mon autorisation à Vakri, et moi je n'aurais pas dû la donner. Mais tu y es entré et ce qui s'est passé là-dedans, c'est passé. On ne peut pas revenir là-dessus.
— Je sais.
— Vakri voudrait t'y faire retourner.
— Quoi.
— Vakri voudrait que la petite y retourne. Une fois encore. Elle a touché un signe sur le mur, m'a-t-il dit. Il pense qu'il y a une chose qu'elle n'a pas faite — toucher la stèle au centre. Il pense que la stèle pourrait lui dire quelque chose. Pas comme l'autre signe — pas une chose. Une direction, peut-être. Une indication de l'endroit où aller pour comprendre.
— Pour aller où.
— Vakri ne sait pas. Il dit que la stèle saura. Lui ne sait pas. Vous sortirez de là avec une réponse, ou avec rien. Tu décides.
Sigurd réfléchit. Il pensa à Runa. Il pensa qu'il ne voulait pas la ramener au tombeau si vite. Il pensa aussi qu'il n'avait pas, lui, de prochaine destination — et que sans destination il resterait à Steinsmiðr indéfiniment, ce qui n'était pas tenable.
Il pensa à ce que Garm avait dit. Tu vas trouver un autre maître, peut-être. La phrase avait été dite avec mépris, mais elle contenait une vérité que Sigurd n'avait pas formulée jusque-là. Il avait besoin d'un autre maître. Il avait besoin d'apprendre ce qu'Ornir n'avait pas pu lui enseigner — la conduction, peut-être autre chose. Et la lettre scellée était toujours dans son sac.
Mais il pensa que pour Runa, ce qui importait n'était pas la même chose. Runa avait prononcé deux mots dans une langue morte. Runa avait fait trembler le monde. Runa avait quelque chose à comprendre que personne ne pouvait lui apprendre dans son entourage. Si la stèle pouvait lui donner une direction, il fallait y aller.
— On y va, dit-il.
— Quand.
— Demain. Tu peux dire à Vakri ?
— Je lui dirai.
Cette nuit-là, dans la chambre, Runa vint s'asseoir sur le bord du lit de Sigurd.
Sigurd était à demi assis contre les coussins. Sa cuisse droite continuait à le faire souffrir. Il avait passé la journée à dormir par à-coups. Runa avait attendu qu'il soit complètement réveillé pour venir.
— Sigurd.
— Hm.
— Je voudrais te poser une question. Et après je voudrais aller voir Vakri.
— Maintenant ?
— Demain matin. Mais je voudrais que tu viennes avec moi.
Il la regarda. Elle avait sur le visage une expression qu'il ne lui avait pas vue jusque-là. Pas de la peur. Pas de la curiosité ordinaire. Une concentration qui lui rappela celle qu'elle avait eue avant d'entrer au tombeau. Elle réfléchissait à quelque chose et avait besoin de comprendre.
— Quelle question.
— J'ai dit deux mots, l'autre jour. Dans une langue que je ne connais pas. Et le sol a tremblé. Et il y a eu une voix.
— Oui.
— Vakri me dit que j'apprends vite. Holm me l'avait dit aussi, plus poliment. Tjörn dit que je lis comme un scribe, c'était hier au déjeuner. Tout le monde me le dit depuis longtemps.
— Tu apprends vite, Runa.
— Mais.
Elle s'arrêta. Elle chercha ses mots avec l'attention sérieuse d'une enfant qui essaie de formuler quelque chose qui lui fait peur sans qu'elle sache pourquoi.
— Mais les gens qui apprennent vite ne disent pas des mots qu'ils ne connaissent pas. Et ils ne font pas trembler le sol. Et il n'y a pas de voix qui répond.
Sigurd ne sut pas quoi répondre tout de suite.
— Sigurd.
— Oui.
— Il y a quelque chose en moi que je ne connais pas. Je ne savais pas. J'apprenais vite, je trouvais ça normal, je trouvais ça moi. Mais maintenant je ne suis plus sûre que c'est moi. Je veux savoir.
Il la regarda longtemps. Il pensa, sans le dire, qu'il avait redouté ce moment depuis longtemps sans avoir su le formuler — le moment où Runa elle-même comprendrait qu'elle n'était pas une enfant ordinaire, et qu'elle voudrait des réponses qu'il n'avait pas. Halvard avait peut-être redouté la même chose pour lui — et avait choisi de garder le secret jusqu'au bout.
Sigurd, lui, ne ferait pas ce choix. Il n'avait pas le droit.
— On ira voir Vakri demain matin, dit-il. On lui dira ta question. On verra ce qu'il sait.
— D'accord.
Elle resta un moment à côté de lui sur le bord du lit. Elle ne pleurait pas. Elle ne tremblait pas. Elle se leva au bout d'un moment et alla se coucher dans son propre lit, qu'on avait monté à côté du sien le premier soir.
Sigurd ne dormit pas avant longtemps.
Ils trouvèrent Vakri à son établi, comme toujours.
Il les vit entrer ensemble, pas seulement Runa, et il dut comprendre tout de suite que quelque chose changeait — il posa son crayon, se redressa sur son tabouret, se prépara.
— Vous voulez me parler.
— Oui, dit Sigurd. Runa veut.
Il fit une place sur l'établi en repoussant ses feuilles. Il indiqua deux tabourets en face de lui. Sigurd s'assit. Runa s'assit. Vakri attendit.
— Maître Vakri, dit Runa.
— Pas maître. Vakri.
— Vakri. Je voudrais savoir des choses que personne ne veut me dire. Personne ne me dit des choses parce que je crois que personne ne les sait. Mais vous, peut-être.
— Quelles choses.
Runa réfléchit. Elle reformula en simple, comme elle faisait toujours quand elle voulait être sûre d'être comprise.
— Pourquoi je dis des mots que je ne connais pas. Pourquoi le sol a tremblé quand je les ai dits. Pourquoi il y a eu une voix qui a répondu. Comment ça se fait que j'apprends si vite alors que les autres enfants apprennent normal. Si je suis comme ça depuis toujours ou si c'est arrivé. Et si c'est arrivé, à quel moment.
Vakri la regarda longtemps. Il prit une longue inspiration. Il enleva ses lunettes, les essuya à un pan de chemise qui n'était pas plus propre qu'elles, les remit.
— Petite. Je ne sais pas la vraie réponse à tes questions. Personne ne la sait dans ce village. Je crois que personne ne la sait sur tout le continent — pas tel quel. Ce que je peux te dire, c'est ce qu'on raconte. Ce sont les vieilles histoires. Tu m'écoutes ?
— Oui.
— Toi aussi gamin. Parce que ces histoires, tu les connais à peu près sans doute, mais elles vont t'aider à comprendre où on en est, toi et elle.
— J'écoute.
Vakri joignit ses mains.
— Avant, dit Vakri, il y a très longtemps, avant le temps des hommes — avant le temps du bois, avant le temps de la pierre, peut-être avant le temps de la terre — il y avait des dieux. Personne ne sait combien ils étaient ni leurs vrais noms. Mais on sait qu'ils existaient et qu'ils tenaient le monde, chacun à sa façon. L'un tenait le feu, un autre l'eau, un autre le vent, un autre la terre. D'autres tenaient des choses plus rares — la foudre, la glace, le métal, la brume, le bois. Et l'un d'eux tenait une chose qu'aucun autre ne tenait : la parole. Le pouvoir de nommer ce qui existe et de faire venir ce qu'on nomme. C'était une déesse, et son nom était Saga.
Il marqua un temps sur ce nom.
— Saga. Tu retiendras ce nom, petite. C'est important pour la suite.
Runa hocha le menton.
— Les dieux régnaient. Les hommes vivaient en dessous. Les hommes ne portaient rien — ni feu, ni eau, ni rien. Ils étaient juste des hommes. Et pendant longtemps, c'était bien ainsi.
— Et puis ?
— Et puis il y a eu une guerre. Les dieux se sont battus entre eux. Pourquoi, on ne sait pas — les histoires se contredisent. Certaines disent que c'est par jalousie. D'autres disent que c'est parce qu'un dieu en a trahi un autre. D'autres encore disent que c'est plus simple : qu'ils se sont entretués parce qu'ils étaient des dieux et que c'est ce que font les dieux quand ils s'ennuient. Mais sur ce qui s'est passé après, toutes les histoires se rejoignent. La guerre a duré longtemps. Et à la fin, les dieux étaient morts. Tous.
Sigurd, qui écoutait sans bouger, fronça les sourcils.
— Tous les dieux sont morts.
— Tous. On dit qu'ils se sont entretués les uns les autres jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucun. Quand la guerre s'est arrêtée, le monde était couvert de leurs corps. Et de leurs corps, en se décomposant, ont coulé leurs dons — comme du sang qui sort d'une plaie. Le don du feu, du dieu du feu. Le don de l'eau, de la déesse de l'eau. La foudre. La glace. La brume. Le métal. Et, quelque part, le don de la parole — celui de Saga.
Il se tourna vers Runa.
— Ces dons se sont répandus sur le monde. Ils sont entrés dans la terre, dans l'eau, dans l'air. Et les hommes qui sont passés là où ces dons étaient — qui ont marché sur la terre où le feu était tombé, qui ont bu l'eau où l'eau coulait — ont reçu le don. Pas tous. Pas tout de suite. Mais petit à petit, génération après génération, certains hommes ont commencé à porter ce que les dieux avaient porté. Et leurs enfants ont porté à leur tour. C'est comme ça qu'on est arrivés à aujourd'hui. C'est comme ça que ton frère porte la foudre. C'est comme ça que d'autres portent le feu, l'eau, ce qu'on appelle les éléments.
— Et la rune sur le bras de Sigurd ?
— C'est la marque que tu portes le don. Quand le don s'éveille en toi pour la première fois, la rune apparaît à l'intérieur de l'avant-bras. C'est l'écriture des dieux qui dit ce que tu portes. Sowilō pour la foudre. Kenaz pour le feu. Chaque don a sa rune.
Runa réfléchit. Elle posa la main, sans le faire exprès, sur son pendentif sous sa robe.
— Et le don de Saga ?
Vakri sourit doucement.
— Le don de Saga est rare, petite. Beaucoup plus rare que les autres. Quand les dieux sont morts, le don de Saga s'est dispersé comme les autres, mais il s'est dispersé de manière étrange — il n'a pas pris dans la terre comme les autres, il n'est pas entré dans le sang des hommes comme les autres. Saga était la déesse de la parole. Son don ne pouvait s'incarner que dans quelqu'un qui aurait aussi le don de la parole — quelqu'un qui apprendrait les mots vite, qui les sentirait avant de les comprendre, qui les aimerait. Et même chez ces personnes-là, le don ne s'éveille pas tout seul. Il faut qu'on le réveille. Une rencontre, un objet, une voix. Quelque chose qui frappe pour que le don sorte.
Il se pencha vers Runa.
— Les histoires disent qu'il y a eu, dans le passé, des élues de Saga. Pas beaucoup — peut-être une par siècle, peut-être moins. Des personnes qui pouvaient prononcer les mots de Saga, et que les mots de Saga répondaient. Des personnes qui pouvaient nommer une chose et la faire venir. Pas pour tout. Avec un coût. Mais elles existaient. La dernière qu'on connaisse a vécu il y a trois siècles. Elle s'appelait — l'histoire ne donne pas son nom de naissance, on l'appelle simplement la Dernière Voix. Elle est morte. Depuis, plus rien.
Il y eut un silence. Runa avait les yeux baissés sur ses mains. Sigurd la regardait. Il avait beau ne pas avoir prononcé de mot mort, il avait beau ne pas avoir fait trembler le monde, il sentait dans sa propre poitrine quelque chose qui voulait sortir. Pas de la peur exactement. Pas de la fierté non plus. Quelque chose entre les deux.
— Vakri, dit Runa doucement.
— Oui, petite.
— Vous croyez que je suis une élue de Saga ?
— Petite. Je ne crois rien parce que je ne sais pas. Je peux te dire ce que j'observe. Tu apprends à une vitesse qui n'est pas celle des autres enfants. Tu vois dans des signes anciens des choses que personne d'autre ne voit. Tu as prononcé deux mots dans une langue qu'aucun vivant ne parle. Et le sol a tremblé. Si quelqu'un d'autre venait me dire ce que je viens de te dire, je penserais que ce quelqu'un d'autre est peut-être une élue de Saga. Comme c'est de toi qu'il s'agit, je pense la même chose. Mais je ne te dis pas que c'est certain. Je dis juste que c'est probable.
— D'accord.
Elle prit ça calmement, plus calmement que Sigurd ne l'aurait imaginé. Elle n'avait pas neuf ans et trois mois pour rien. Elle absorbait.
Sigurd posa, lui, la question qu'il portait depuis la veille.
— Vakri. La voix qui a répondu quand Runa a parlé. Ce qu'elle a dit. Garm — l'homme qui est venu après Halvar — Garm a parlé d'un érudit qui se serait réveillé. D'un doyen. Il a même donné un nom : Mímir. Vous connaissez ce nom ?
Vakri se redressa lentement. Il regarda Sigurd longtemps. Il finit par sourire — pas un grand sourire, le sourire de quelqu'un qui retrouve un mot qu'il n'a pas prononcé depuis longtemps.
— Mímir, dit-il. Voilà un nom que je n'avais pas entendu depuis quarante ans.
— Vous le connaissez ?
— C'est un nom de légende. Comme tout le reste de ce que je viens de te raconter, gamin — sauf que celui-là, je n'aurais pas pensé qu'il existait pour de vrai.
Il ouvrit un grand carnet relié de cuir noir qu'il avait sur l'établi. Il tourna les pages avec une précision lente, jusqu'à arriver à un endroit précis.
— Voilà. Ici. Dans un livre que j'ai recopié il y a quarante-deux ans à partir d'un texte d'un savant qui était mort cent ans avant moi. Le texte parle des élues de Saga — de leur lignée, de leur enseignement. Il dit qu'autour des élues, à travers les siècles, se rassemblaient ceux qu'on appelait les Érudits de Saga. Pas des élus eux-mêmes, mais des hommes et des femmes savants, qui collectionnaient les mots, qui étudiaient les runes, qui aidaient les élues à comprendre ce qu'elles portaient. Ils vivaient ensemble dans un lieu, qu'on appelait — Orðstœðr. La Cité des Mots.
Il leva les yeux.
— Le livre dit qu'Orðstœðr était quelque part au cœur du pays de l'eau. Niflheim. Sur un grand lac qui ne gelait pas. Dans une vallée perpétuellement brumeuse. C'était la cité des Érudits.
— Elle existe encore ?
— C'est exactement ce que je voulais te demander. Le livre dit qu'elle a été abandonnée à la mort de la Dernière Voix, il y a trois siècles. Les Érudits se sont dispersés ou ont disparu. La cité est devenue une légende. Personne, depuis, n'en a rapporté de visite.
Il ferma son carnet.
— Sauf que. Le doyen des Érudits — celui qui les a guidés jusqu'à la fin — était un certain Mímir. Le texte raconte qu'il avait vécu très longtemps, plus longtemps qu'un homme normal, parce que c'était sa charge. Quand la Dernière Voix est morte, Mímir aurait fait quelque chose pour ne pas mourir lui-même. Il s'est scellé, dit le texte. Le mot exact que j'ai recopié. Je n'ai jamais compris ce que ça voulait dire. Je pensais — comme tout le monde — que c'était une image. Que ça voulait dire qu'il s'était retiré dans un endroit où on ne pouvait plus le trouver. Une métaphore.
Il regarda Runa, puis Sigurd.
— Il faut croire que ce n'était pas une métaphore. Quand tu as prononcé tes deux mots, petite, tu as réveillé quelque chose. Et ce quelque chose a parlé. Il est temps de me réveiller. Mímir, peut-être. Si Garm a entendu la voix et l'a reconnue, c'est qu'elle était la même que dans nos vieux livres. Mímir s'est réveillé parce qu'une nouvelle élue de Saga a prononcé ses mots. Si c'est ça, Runa, c'est toi qui l'as réveillé. Sans le savoir.
Runa se tut. Elle regarda ses mains. Sigurd vit qu'elle digérait la chose lentement.
— Je veux retourner au tombeau, dit Runa au bout d'un long moment.
Sigurd se redressa.
— Pourquoi.
— Pour toucher la stèle au milieu. La grande pierre. Vakri pense que je l'ai pas touchée.
— Tu n'avais pas à la toucher.
— Mais je voudrais.
Vakri intervint, doucement.
— C'est moi qui en avais parlé à Sigurd il y a deux jours. Avant qu'il ne dise oui, ce qui s'est passé est arrivé. Je voulais que la petite touche la stèle pour voir si elle dirait quelque chose. C'est une intuition de vieil érudit, ça vaut ce que ça vaut. Mais maintenant que nous savons un peu mieux ce que nous savons, je le pense plus encore. La stèle est probablement liée à ce que nous venons de dire — à Saga, aux Érudits, à Mímir. Si la petite la touche, peut-être qu'elle aura une direction. Pas la cité — la cité est légendaire, je n'ai pas de carte. Mais une indication. Un sens.
Sigurd hésita. Il regarda Runa. Il vit qu'elle voulait y aller.
— D'accord, dit-il. Cet après-midi. Eirvardr nous accompagne.
— Bien.
Cet après-midi-là, ils descendirent au tombeau ensemble — Sigurd, Runa, Vakri, Eirvardr.
Le tombeau était comme la première fois. Inchangé. Le signe que Runa avait approché à l'entrée restait éteint sur le mur. Le pendentif de Runa, posé sur sa poitrine, ne brillait pas. Aucune lumière particulière. C'était simplement un caveau, comme avant que ce ne soit autre chose.
Sigurd entra avec Runa. Eirvardr resta à l'entrée avec Vakri. Eirvardr cette fois avait son marteau de forge à la main, au cas où — il ne croyait pas qu'il y aurait quelque chose, mais il n'aimait pas l'idée que Sigurd entre dans un endroit pareil sans aucun appui.
Runa s'avança vers la stèle au centre du tombeau. Sigurd resta à un pas derrière elle, sa main près de l'épaule, prêt à la retirer s'il fallait. La lanterne posée sur une dalle éclairait à peine — la pierre de la stèle restait grise et sombre.
— Tu es prête ?
— Oui.
— Tu fais ce que tu sens. Si ça te brûle, si ça te fait mal, tu retires la main et on s'en va.
— Je sais.
— Vas-y.
Runa leva la main. Elle posa sa paume à plat contre la stèle.
Rien ne se passa.
Une seconde. Deux. Trois.
Puis quelque chose. Pas une lumière, cette fois. Pas un tremblement. Quelque chose de plus calme. La pierre, sous la paume de Runa, devint fraîche. Pas froide — fraîche, comme si on y avait posé un linge mouillé. Et cette fraîcheur monta dans son bras, dans son épaule, et Sigurd vit que les yeux de Runa s'élargirent — pas avec la lueur de la fois précédente, juste avec l'attention d'une enfant qui voit quelque chose dans sa tête.
Elle resta ainsi un long moment.
Puis elle retira la main.
— Sigurd.
— Oui.
— J'ai vu un endroit.
— Quel endroit.
— Une cité au bord d'un grand lac qui ne gèle pas. Avec de la brume tout le temps. Au cœur d'un pays où il pleut beaucoup. On y va en bateau. Je ne sais pas dans quel pays exactement. Mais c'est là que je dois aller.
Sigurd resta silencieux. Il regarda la stèle. Il avait reconnu la description avant qu'elle ne finisse — c'était mot pour mot ce que Vakri venait de leur raconter une heure plus tôt. Orðstœðr.
— C'est la cité des Érudits, dit-il doucement.
— C'est ça.
Elle hocha la tête.
— C'est là que je dois aller. La stèle me l'a dit.
Sigurd la prit par la main. Ils sortirent du tombeau ensemble.
Vakri et Eirvardr les attendaient à l'air libre. Vakri se redressa dès que Runa apparut.
— Alors ?
— Orðstœðr, dit Sigurd. Elle a vu une cité au bord d'un grand lac brumeux. La même que celle que vous avez décrite.
Vakri ferma les yeux brièvement, comme on serre la mâchoire pour absorber une chose forte.
— C'est elle qui te l'a dit. Pas moi. Je voudrais que ce soit clair entre nous. Je t'ai raconté ce que j'avais lu il y a une heure. La stèle, elle, lui a montré. Elle l'aurait su même si je n'avais rien dit. C'est la stèle qui parle, pas moi.
— D'accord.
— Bon. Maintenant la question pratique. Comment y va-t-on.
Eirvardr, qui avait écouté en silence, prit la parole.
— Si la cité est dans le pays de l'eau — Niflheim — il faut aller à l'est. C'est la grande nation à l'est de nos montagnes. On y entre par plusieurs chemins. Le plus direct depuis ici est de descendre au sud-est jusqu'à la frontière, qui est marquée par une rivière, et de traverser. Ensuite on monte au nord-est en suivant les berges des grands lacs. Niflheim est un pays mouillé — beaucoup de rivières, beaucoup de lacs, beaucoup de brume. Tu y trouveras des bateliers. Tu y trouveras des oracles. Tu y trouveras peut-être quelqu'un qui sait où est Orðstœðr.
— Vous y êtes déjà allé ?
— Une fois. Quand j'étais jeune. Pour des affaires de forge. C'est un pays étrange.
Vakri ajouta :
— Niflheim est notre meilleure piste. Si une cité d'Érudits a survécu quelque part, c'est là. C'est là que les gens qui s'occupaient de Saga vivaient le plus. Beaucoup des descendants de leurs lignées doivent encore y être, sans que personne ne les remarque. Si tu y vas, tu finiras par croiser quelqu'un qui sait. Ou qui sait que quelqu'un sait.
— D'accord, dit Sigurd. Niflheim.
— Niflheim.
Ils remontèrent au village.
Le soir précédant le départ, Eirvardr fit appeler Sigurd à la grande halle.
Sigurd s'attendait à un autre conseil — Eirvardr lui en avait donné quatre ou cinq depuis qu'il marchait à nouveau. Il monta sans hésitation. Eirvardr l'attendait dans la cour intérieure, accoudé à une barrière. Derrière lui, dans un enclos, deux chevaux mâchaient du foin.
— Tu pars demain matin, gamin.
— Oui.
— Tu ne pars pas à pied cette fois.
Sigurd cligna des yeux.
— Pardon ?
— Le village a discuté hier soir. Tu as défendu une place qui n'était pas la tienne. Tu as sauvé ce qu'on est. Personne ici ne te connaissait il y a quinze jours, et tu nous as quand même fait barrière de ton corps quand l'autre est arrivé. On veut te remercier. Ce qu'on peut, c'est ce que tu vois là.
Il pointa du menton les deux chevaux.
— Une charrette légère, à un cheval — l'autre tu l'attaches derrière, en remplacement quand celui qui tire fatigue. Pour le pays de l'eau, c'est mieux qu'à pied. Plus rapide, plus sûr. La petite peut dormir dedans pendant que tu mènes. Ça vous évitera des nuits dehors quand la pluie viendra. Et la pluie viendra. Niflheim, c'est de la pluie.
— Eirvardr —
— Tu acceptes ou tu ne pars pas. Voilà comment c'est.
Sigurd regarda les chevaux. Il regarda Eirvardr. Il pensa à la longue marche depuis le Refuge, aux nuits sous abri de fortune, à Runa qu'il avait portée sur le dos quand elle ne pouvait plus marcher. Il pensa qu'il aurait fait la même chose toute sa vie sans demander. Et que l'offre, ici, n'était pas un cadeau — c'était une dette du village qu'on s'arrangeait pour rendre.
— J'accepte, dit-il. Merci.
— Ne me remercie pas. Reste en vie. C'est ce qu'on te demande en échange.
Il fit demi-tour et rentra dans la halle sans attendre de réponse.
Le départ se fit le lendemain à l'aube.
La charrette était devant la grande halle, prête, simple, avec une bâche tendue sur des arceaux pour abriter ce qu'on transportait. Un cheval brun foncé, calme, attaché au timon. Un autre, plus clair, attaché derrière, qui suivrait au pas. Dans la charrette : deux sacs de pain dur, un pot de saindoux, une bourse de pièces que Sigurd n'avait pas demandée et qu'Eirvardr lui avait fourrée dans la main sans accepter de discussion, des couvertures, une lanterne, du foin pour les chevaux. Et, au fond, soigneusement enveloppés dans un linge propre, les carnets de Vakri — les copies des inscriptions de la mine et du tombeau, les notes sur Orðstœðr, et un petit livre cousu main que Vakri avait préparé pour Runa pendant la nuit.
— Pour toi, petite, lui dit-il en lui tendant le livre. Des choses que je n'ai pas eu le temps de te dire en cinq jours. Tu liras en chemin.
Runa le prit à deux mains. Elle ne dit rien. Elle se tourna vers Vakri et le serra. Vakri, qui n'avait sans doute pas été serré par un enfant depuis cinquante ans, resta un instant immobile, puis posa une main maladroite sur les cheveux de Runa.
— Bonne route, dit-il.
— Bonne route, Vakri.
Eirvardr serra la main de Sigurd. Il ne dit rien d'autre — il avait fait ses adieux la veille, par petites phrases. Tjörn était là aussi, qui pleurait sans le cacher en faisant bah, bah. Quelques voisins. Un ou deux apprentis qui avaient travaillé près d'Eirvardr et qui voulaient saluer. La femme qui les avait soignés.
Sigurd monta sur le banc de la charrette. Il prit les rênes. Runa monta à côté. Smáeldingr était à sa hanche, dans le fourreau qu'Eirvardr lui avait donné. Il fit claquer les rênes doucement. Le cheval avança.
Ils sortirent du village au pas. Sigurd se retourna une fois, brièvement, à l'entrée de la rue principale. Il vit Eirvardr debout au milieu de la place fissurée, son marteau à la main, qui levait l'autre. Vakri à côté, plus petit, son chapeau à la main. Tjörn qui pleurait toujours. Quelques visages aux fenêtres.
Il leva la main. Il se retourna. Il ne se retourna plus.
Loin derrière, sur une route de plaine.
Une auberge à un croisement. Tard le soir. Quatre voyageurs autour d'une table, qui buvaient.
— Et alors le gamin lui plante la lame dans le poignet — paf — et le bonhomme tombe. Comme ça. Une fois. L'autre s'amuse pendant qu'il est encore debout, juste pour voir comment il a fait.
— Quel âge il avait, le gamin.
— Seize, dix-sept. Pas plus. Cheveux clairs, yeux pâles. Une lame nouvelle, tu voyais qu'elle était neuve.
— De Steinsmiðr ?
— Faite à Steinsmiðr. C'est ce qu'on m'a dit. Bien faite, en plus. Eirvardr en personne.
— C'est quoi, alors. Un porteur ?
— Foudre, qu'on dit.
Un silence à la table.
— Un foudre. À cet âge-là.
— Voilà.
— Et il a battu un type au feu en duel propre.
— Voilà.
— Tabarnouche.
— Comme tu dis.
L'un des hommes posa son verre. Il essuya sa moustache. Il se pencha en avant.
— Et il est allé où, le gamin.
— Personne sait.
— Personne sait, ou personne ne dit.
— L'un ou l'autre. Mais tu vas en parler.
— Je vais en parler. Mes affaires me ramènent vers le sud dans deux jours. Si je dis ça en arrivant à Greinholt, ça fera son effet.
— Et si quelqu'un veut le retrouver.
— Bah. On le retrouvera ou pas. Ces gens-là, on les retrouve toujours. Une fois qu'on en parle, ils ne sont jamais bien loin.
Ils trinquèrent.
À la table d'à côté, un homme seul finit son bol sans rien dire. Il avait les bras couverts de cuir jusqu'au coude. Son visage ne disait rien. Son écuelle finie, il se leva, paya, sortit. Il selle son cheval et partit dans la nuit avant les autres.
Plus loin sur la route, un autre homme entendrait la même histoire. Et puis un autre. Et puis un autre. Le tonnerre commençait à rouler.