Runalog

Chapitre 14 : Arc 3- Chapitre 14 — La foudre dans le cercle

Par natsucaron

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I.

Le matin des demi-finales, Vatnsfjörd ne ressemblait plus à une ville mais à une fête entière.

Les rues qui menaient à l'arène étaient noires de monde dès l'aube. Les barques se pressaient sur les canaux, chargées de spectateurs venus des villages voisins, parfois de plus loin. Les marchands ambulants avaient triplé. On vendait des fanions, des galettes, du cidre, des petits tridents de bois peint que les enfants brandissaient en imitant les combattants. Les paris ne se chuchotaient plus — ils se criaient. Quatre noms restaient en lice, quatre demi-finalistes, et toute la ville avait son favori.

Sigurd, Kára et Leiv se préparèrent en silence dans la chambre de l'auberge.

Sigurd avait passé le jour de repos à travailler sa projection. Il avait progressé — il pouvait maintenant sortir une étincelle deux fois sur trois, parfois de la longueur d'un bras. Mais il ne savait toujours pas la diriger précisément sur une cible qui bouge, ni la transformer en quelque chose de réellement puissant. C'était utilisable. C'était risqué. Ce n'était pas une arme sur laquelle il pouvait compter dans un vrai combat.

Et la question qu'il s'était posée deux soirs plus tôt restait ouverte, intacte, lourde : allait-il révéler sa foudre contre Hrafnsson ?

Il n'avait pas tranché. Il s'était dit qu'il déciderait dans le cercle. C'était une façon de ne pas décider.

Runa, ce matin-là, vint avec eux. Elle ne voulait pas manquer ce jour — les demi-finales, c'était trop important. Et avec la foule, la protection du tournoi, et Leiv à côté d'elle dans les gradins, elle ne risquait rien. Sigurd accepta sans discuter. Il avait appris.

Ils partirent tous les quatre pour l'arène.

II.

La loge royale, vide pendant toute la première partie du tournoi, ne l'était plus.

Sigurd la remarqua dès qu'il entra dans l'enceinte. Sur l'estrade couverte, au nord du cercle, des silhouettes avaient pris place — et au centre, sous un dais sobre de tissu bleu sombre, un homme était assis qui ne pouvait être que le roi.

Il n'avait rien de ce que Sigurd avait imaginé d'un roi. Pas de couronne d'or, pas de manteau d'hermine, pas de garde tapageuse. Niflheim n'aimait pas l'ostentation, et son roi le portait dans son allure. C'était un homme âgé — la cinquantaine bien avancée, peut-être la soixantaine — mince, presque maigre, le visage long et intelligent encadré de cheveux gris qu'il portait mi-longs. Il était vêtu de bleu sombre et de gris, sans ornement, sauf un mince cercle d'argent terni sur le front qui était la seule marque de sa fonction. À côté de lui se tenaient quelques conseillers, et une femme en robe pâle qui ne quittait pas des yeux le cercle de sable — une oracle, peut-être, songea Sigurd, qui se rappelait ce que Vakri avait dit de la tradition oraculaire de Niflheim.

Mais ce qui frappa Sigurd, ce ne fut pas l'allure du roi. Ce fut sa manière de regarder.

Le roi ne regardait pas les combattants comme un spectateur regarde un spectacle. Il les étudiait. Penché un peu en avant, le menton dans la main, il observait chaque mouvement avec l'attention concentrée d'un homme qui cherche à comprendre, pas seulement à se divertir. Quand un combattant entrait dans le cercle pour les combats d'ouverture, le roi le détaillait — sa posture, sa garde, son arme. C'était le regard d'un érudit penché sur un texte, pas celui d'un roi assis sur un trône.

Sigurd resta longtemps à le regarder depuis le bord de l'arène. Et à un moment — un seul — il eut l'impression que le regard du roi croisait le sien. Une fraction de seconde. Le roi le détailla, lui, comme il détaillait les autres. Puis son regard passa.

Sigurd se dit qu'il avait imaginé cette attention particulière. Il y avait des centaines de combattants et de spectateurs ; pourquoi le roi se serait-il attardé sur un éleveur de Jörd à la cape verte ?

Il ne savait pas encore que cette attention n'avait rien d'imaginaire. Mais il ne le saurait que plus tard.

III.

La première demi-finale opposa Kára à Bárðr.

Ils s'avancèrent dans le cercle de sable sous les yeux du roi et de la ville entière. Kára, mince et droite, ses deux dagues encore au fourreau, sa cape grise pâle rabattue sur les épaules. Bárðr, plus grand, plus large, la cape bleue de Vindheim claquant derrière lui, le menton haut, le sourire déjà installé sur le visage comme s'il avait gagné avant de commencer.

Sigurd, remonté dans les gradins entre Leiv et Runa, sentit la tension monter. Il connaissait l'enjeu de ce combat — pas seulement une demi-finale. C'était une porteuse d'élément rare contre l'arrogance d'une grande nation. C'était Kára, qui avait tout perdu à cause de gens qui méprisaient ce qu'elle était, contre un homme qui incarnait précisément ce mépris.

Le juge donna le signal.

Bárðr attaqua le premier, avec condescendance. Il avait vu Kára battre Leiv en quart, il savait qu'elle avait la brume, mais il ne la prenait visiblement pas au sérieux — une fille, un élément qu'à Vindheim on tenait pour mineur, bon à faire du brouillard et rien d'autre. Il leva sa lame longue, appela le vent — visible à la poussière qu'il soulevait du sable — et frappa en cherchant à finir vite, pour la galerie.

Le vent porta son coup loin et fort.

Kára n'était plus là.

Elle avait esquivé d'un pas de côté, économe, sans précipitation. Bárðr frappa de nouveau, lança une rafale qui souleva le sable en direction de Kára. Elle se baissa, laissa la bourrasque passer au-dessus, et recula encore. Elle n'attaquait pas. Elle regardait.

Sigurd, dans les gradins, reconnut ce qu'elle faisait — c'était exactement ce qu'il avait fait en quart contre l'escrimeur. Elle laissait l'adversaire se dépenser. Elle apprenait son rythme. Le vent de Bárðr était puissant, mais il le télégraphiait — chaque rafale était précédée d'un appel, d'un mouvement de lame, d'une inspiration. Kára notait tout.

Bárðr, voyant qu'elle ne ripostait pas, prit ça pour de la peur. Son sourire s'élargit. Il força le jeu, multiplia les rafales, chercha à l'acculer au bord du cercle. Le public commençait à voir, pourtant, que la fille ne pliait pas — elle reculait, oui, mais sans panique, et chaque esquive était propre.

Puis Kára passa à l'offensive.

Elle ne chargea pas. Elle posa la pointe d'une de ses dagues vers le sol, ferma les yeux une demi-seconde — sa rune Perthro brilla pâle sous la manche — et elle fit monter sa brume. Pas un filet, cette fois. Une nappe. Dense, basse, qui s'étendit sur tout le cercle en quelques secondes et monta jusqu'à hauteur de poitrine.

Bárðr rit. Il lança une grande rafale pour la disperser.

Et c'est là que le public — et Bárðr — découvrirent quelque chose.

La brume ne se dispersa pas comme il l'aurait voulu. Le vent la déplaça, la fit tourbillonner, en chassa une partie — mais la brume de Kára était de l'eau en suspension, lourde, dense, et elle revenait. Là où une fumée aurait été balayée, la brume se reformait derrière les rafales, s'enroulait autour d'elles, refusait de céder. Bárðr lança une deuxième rafale, une troisième — il s'épuisait à souffler sur une eau qui ne voulait pas partir. Et pendant qu'il s'épuisait, la brume devenait plus dense, pas moins.

Sigurd comprit, en regardant, la logique de ce que Kára faisait. Elle ne se battait pas contre le vent. Elle créait un environnement où le vent perdait son avantage. Le vent de Bárðr excellait à distance, dans l'air libre, à porter ses coups loin. Dans une brume dense où il ne voyait plus rien et où ses rafales ne portaient plus, il n'était qu'un homme avec une épée — et un homme avec une épée, contre Kára à courte distance, n'avait aucune chance.

Bárðr le comprit trop tard. Il chercha Kára dans la brume. Elle n'était nulle part. Il tourna sur lui-même, l'épée levée, le vent appelé en vain — il ne savait plus où elle était.

Elle était partout et nulle part. Sigurd la vit, depuis les gradins où la brume était transparente vue de dessus, se déplacer autour de Bárðr en silence, lisant ses mouvements à lui pendant qu'il était aveugle aux siens. Elle prit son temps. Elle choisit son angle.

Puis elle frappa.

Elle surgit de la brume sur le côté gauche de Bárðr, hors de sa garde, et d'un mouvement net elle fit sauter son épée d'un coup de dague sur le poignet — pas pour blesser, pour désarmer — et posa la seconde dague à la base de son cou.

— Abandon, dit-elle.

La brume retomba lentement.

Et toute l'arène vit Bárðr le Vindheimois, le favori, l'arrogant, désarmé et tenu en respect par une porteuse de brume qu'il avait méprisée. Le silence dura une seconde. Puis le public — qui n'avait jamais aimé l'arrogance de Bárðr — éclata en une ovation pour Kára. Une ovation longue, chaleureuse, ravie.

Bárðr ne le supporta pas.

Il repoussa la dague d'un geste brusque du bras — le combat était fini, le juge avait tranché, mais il repoussa quand même. Son visage était devenu rouge, déformé par quelque chose de laid. Il ramassa son épée d'un mouvement rageur, fusilla Kára du regard.

— Tu as gagné avec du brouillard, cracha-t-il, assez fort pour que les premiers rangs l'entendent. Pas avec une lame. Du brouillard de fille.

Kára le regarda sans expression. Elle ne répondit pas. Elle remit ses dagues au fourreau, lui tourna le dos, et marcha vers la sortie du cercle avec un calme qui était la pire réponse possible — l'indifférence.

Bárðr resta planté dans le sable, humilié, rageur, ignoré. Le public le hua doucement pour son geste de mauvais perdant. Il quitta le cercle de l'autre côté, raide de colère, et Sigurd le suivit des yeux. Il y avait, dans la rage de cet homme, quelque chose qui n'allait pas s'éteindre avec ce combat. Un homme comme Bárðr ne pardonnait pas une humiliation publique. Sigurd le nota, sans savoir encore pourquoi c'était important. Mais il le nota.

Dans la loge royale, le roi observait Kára quitter le cercle. Il avait suivi tout le combat penché en avant, et maintenant il se redressait lentement, le menton toujours dans la main, l'air d'un homme qui vient de voir confirmer quelque chose qu'il soupçonnait.

Leiv, à côté de Sigurd, exultait sans retenue.

Elle lui a fermé le clapet ! Tu as vu ça ! Elle l'a même pas regardé en partant ! Bah ! — il riait, frappait dans ses mains. — Brouillard de fille. Brouillard de fille ! Il va s'en souvenir longtemps, lui.

— Oui, dit Sigurd, plus pensif. Il va s'en souvenir longtemps.

IV.

Kára remonta vers les gradins le temps qu'on prépare le cercle pour la seconde demi-finale.

Elle rejoignit Sigurd au bord de l'allée, à l'écart de la foule. Elle n'était pas essoufflée — elle avait gagné sans se dépenser autant qu'on aurait pu croire. Elle s'arrêta devant lui. Elle le regarda.

— C'est ton tour, dit-elle.

— Je sais.

— Hrafnsson est bon. Tu l'as vu en quart. Il projette son eau, niveau deux, proprement. Tu ne le battras pas à l'épée seule.

— Peut-être que si.

— Non. — Elle le dit sans dureté, mais sans douceur non plus. — Tu es meilleur que lui à la lame, oui. Mais un escrimeur supérieur contre un porteur qui projette, ça ne suffit pas. Il te touchera à distance avant que tu l'atteignes. Tu le sais.

Sigurd ne répondit pas. Il le savait.

— Alors tu as un choix à faire, dit Kára. Et tu vas devoir le faire dans le cercle, devant tout le monde, en quelques secondes. Je ne vais pas te dire quoi choisir. C'est ta foudre, c'est ta rumeur, c'est ta vie. Mais je vais te dire une chose.

Elle s'approcha d'un pas. Elle planta ses yeux noirs dans les siens.

— Tu n'as pas intérêt à perdre, Sigurd. Pas par prudence. Pas parce que tu as eu peur de te montrer. Si tu perds parce qu'il est plus fort que toi, soit, je te respecterai. Mais si tu perds parce que tu t'es retenu — alors tu te seras menti à toi-même, et ça je ne te le pardonnerai pas. On est venus pour se battre. Bats-toi. Avec tout ce que tu as. Le reste, on s'en occupera après.

Sigurd la regarda longtemps. C'était, à la manière de Kára, un encouragement — rude, direct, sans tendresse apparente, mais qui allait droit au cœur de ce qu'il avait besoin d'entendre. Il avait passé deux jours à hésiter. Elle venait, en quelques mots, de transformer son hésitation en quelque chose de plus clair.

— D'accord, dit-il.

— Bon.

Elle posa sa main, paume ouverte, contre sa propre poitrine — son geste de salut, de promesse, de je suis là. Sigurd répondit du même geste.

Puis il descendit vers le cercle.

V.

Hrafnsson l'attendait au centre du sable.

Il était comme Sigurd l'avait connu au puits — calme, posé, courtois. Quand Sigurd s'avança, Hrafnsson inclina la tête en un salut sincère.

— J'espérais te retrouver ici, Brand, dit-il. Depuis le puits, je me demandais ce que tu valais. On va voir.

— On va voir, dit Sigurd.

Ils se mirent en garde. Le juge donna le signal.

Et pendant un long moment, ce fut un combat de lames — magnifique.

Sigurd commença comme il avait toujours fait, comme il l'avait fait dans tout le tournoi : à l'épée pure, par la technique. Et Hrafnsson répondit en escrimeur de même calibre. C'étaient deux combattants au sommet de leur art à la lame, et ils se mesurèrent passe après passe, sans qu'aucun ne prenne l'avantage. Hrafnsson avait un sabre niflheimois à un tranchant, une arme de coupe et de fluidité ; Sigurd avait Smáeldingr, droite, à double tranchant. Ils s'étudièrent, se testèrent, échangèrent des séries d'attaques et de parades que le public suivait dans un silence admiratif. Le roi, dans sa loge, s'était penché de nouveau.

Aucun des deux n'avait sorti son élément. Hrafnsson gardait son eau. Sigurd gardait tout.

Mais au bout d'un long moment, Hrafnsson comprit ce que Kára avait prédit — qu'il ne battrait pas Sigurd à l'épée seule. Sigurd était son égal à la lame, peut-être son supérieur. Et un combat qui s'éternise finit par récompenser le meilleur technicien.

Alors Hrafnsson passa à son eau.

Il recula d'un bond, leva son sabre, et appela son élément. L'eau jaillit de la lame en rúnjárn — pas une éclaboussure, un fouet, une lame liquide qui prolongeait son sabre de plusieurs pieds. Hrafnsson la fit claquer vers Sigurd, qui dut esquiver. L'eau frappa le sable là où Sigurd s'était tenu, le creusa. Hrafnsson enchaîna — il projetait son eau en fouets, en gerbes, en lames, attaquant Sigurd à distance, là où l'épée seule ne pouvait pas répondre.

Et Sigurd se retrouva en difficulté.

Il esquivait, parait ce qu'il pouvait, mais il ne pouvait pas atteindre Hrafnsson. À chaque fois qu'il avançait pour réduire la distance, un fouet d'eau le repoussait. À chaque fois qu'il cherchait une ouverture, l'eau était là, mouvante, imprévisible, qui le tenait à distance. Sa technique de lame, si supérieure fût-elle, ne servait à rien contre un adversaire qu'il ne pouvait pas toucher.

Un fouet d'eau le cueillit à l'épaule — pas assez fort pour le blesser gravement, mais assez pour le déséquilibrer et le faire reculer en titubant. Le public retint son souffle. Hrafnsson enchaîna aussitôt, sentant l'avantage, et lança une gerbe qui frappa Sigurd en pleine poitrine et le projeta à genoux dans le sable.

Sigurd était à terre, une main au sol, Smáeldingr dans l'autre. Hrafnsson se tenait à plusieurs pas, son eau tournoyant autour de sa lame, prêt à frapper le coup décisif.

Sigurd était en train de perdre.

VI.

À genoux dans le sable, le souffle court, Sigurd leva les yeux.

Pas vers Hrafnsson. Vers les gradins.

Il chercha Kára. Il la trouva — debout au bord de l'allée, immobile parmi la foule, les poings serrés, qui le regardait. Elle ne cria pas. Elle ne fit pas de geste. Mais son regard, à travers toute la distance de l'arène, disait une seule chose, celle qu'elle lui avait dite quelques minutes plus tôt.

Bats-toi. Avec tout ce que tu as.

Et Sigurd décida.

Il ferma les yeux une demi-seconde. Il sentit la rune Sowilō sous le brassard noir. Il appela sa foudre — pas un peu, pas avec prudence. Tout. Il infusa Smáeldingr au maximum de ce qu'il pouvait donner, plus loin qu'il n'avait jamais osé pousser l'infusion, jusqu'à la limite où la lame elle-même semblait vibrer de ne pouvoir contenir ce qu'on y versait.

Smáeldingr s'illumina.

Pas du bleu pâle de l'infusion ordinaire. D'un bleu intense, électrique, féroce, qui crépitait le long du fil et faisait grésiller l'air autour de la lame. La trace de Sowilō imprimée sur le métal brillait comme une veine de feu. Toute l'arène le vit en même temps — et un cri parcourut les gradins.

La foudre.

Hrafnsson, surpris, lança sa gerbe d'eau pour finir le combat avant que Sigurd ne se relève.

L'eau fila vers Sigurd.

Et Sigurd, au lieu de l'esquiver, se releva et frappa dans l'eau.

La foudre rencontra l'eau.

Il y eut un éclair — pas une projection, pas une étincelle lancée, mais la foudre infusée dans Smáeldingr qui se déchargea dans la gerbe d'eau au moment où la lame la traversa. L'eau conduisit la foudre. La gerbe entière s'illumina d'un bleu aveuglant, l'éclair la remonta jusqu'à sa source — jusqu'au sabre de Hrafnsson, jusqu'à l'eau qu'il tenait liée à sa lame. La décharge le frappa par le canal de son propre élément.

Hrafnsson fut projeté en arrière. Pas tué — la foudre s'était dispersée dans l'eau, atténuée, et la protection du tournoi veillait à ce que les coups ne soient pas mortels. Mais il fut soulevé, jeté à terre, son sabre arraché de sa main, son eau dissoute d'un coup. Il atterrit sur le dos dans le sable, étourdi, désarmé.

Le silence tomba sur l'arène comme une chape.

Sigurd se tenait au centre du cercle, Smáeldingr encore crépitante de foudre dans sa main, le souffle court. À ses pieds, à plusieurs pas, Hrafnsson essayait de se redresser sur un coude, hébété, mais incapable de reprendre le combat.

Le juge, après un instant de stupeur, leva le bras vers Sigurd.

Et l'arène explosa.

VII.

Le bruit qui monta des gradins ne ressemblait à aucun de ceux du tournoi.

Ce n'était pas l'ovation chaleureuse qu'avait reçue Kára. Ce n'était pas l'applaudissement poli de Bárðr. C'était quelque chose de plus brut, de plus stupéfait — un grondement de milliers de voix qui avaient toutes vu la même chose et qui n'arrivaient pas à y croire. La foudre. L'élément le plus rare, celui dont on parlait dans les légendes, celui qu'on disait éteint depuis des générations — et un garçon venait de le faire jaillir dans le cercle de Vatnsfjörd, devant la ville entière et le roi.

Le mot courait déjà dans les gradins, de bouche en bouche, comme un feu dans la paille sèche.

La foudre. Le porteur de foudre. C'est lui. Le garçon de la rumeur. C'est lui.

Sigurd, au centre du cercle, sentit le regard de toute l'arène sur lui. Il sentit aussi, plus précisément, un regard depuis la loge royale — le roi s'était levé. Pas brusquement. Lentement. Il se tenait debout sous son dais, et il regardait Sigurd avec une intensité qui n'avait plus rien de l'observation distraite du début. C'était le regard de quelqu'un qui venait de comprendre que la rumeur dont on lui avait parlé — le garçon à la foudre, traqué, primé — se tenait à cet instant dans son arène, sous un faux nom, à le regarder en retour.

Sigurd comprit, dans ce silence et ce grondement mêlés, ce qu'il venait de faire. Brand de Jörd n'existait plus. Il avait existé le temps de quatre tours de tournoi, le temps d'être un éleveur anonyme à la cape verte. Il venait de mourir dans un éclair bleu. À sa place, il y avait maintenant, aux yeux de toute la ville et du roi lui-même, le garçon de la foudre — celui que cherchaient les chasseurs, celui sur qui pesait une prime de cent pièces, celui dont la rumeur courait le continent.

Il l'avait su en décidant. Il l'avait accepté en frappant. Mais le savoir et le vivre étaient deux choses différentes, et il sentit, sous l'ivresse de la victoire, le poids froid de ce qui venait de changer.

Il rangea Smáeldingr — la foudre s'éteignit lentement le long du fil. Il s'avança vers Hrafnsson, qui parvenait enfin à s'asseoir dans le sable, et il lui tendit la main.

VIII.

Hrafnsson regarda la main tendue. Puis il leva les yeux vers Sigurd. Et malgré l'étourdissement, malgré la défaite, il sourit — un sourire fatigué, sincère, sans la moindre rancune.

Il prit la main. Sigurd le releva.

— De la foudre, dit Hrafnsson à voix basse, pour Sigurd seul, pendant qu'il se remettait debout. De la foudre. Je comprends mieux, maintenant.

— Tu comprends quoi.

— Pourquoi tu viens de si loin sous un nom qui sonne faux. Pourquoi tu te bats à l'épée alors que tu as ça dans le bras. — Il eut un petit rire, encore sonné. — Tu te cachais. Un porteur de foudre. Bien sûr que tu te cachais.

Sigurd ne répondit pas. Il ne savait pas quoi dire. Mais Hrafnsson posa sa main libre sur l'épaule de Sigurd, et son regard était clair.

— Je ne dirai rien, dit-il. Ce qui se passe dans le cercle reste dans le cercle, et ce que tu es te regarde, pas moi. Tu t'es battu avec honneur. Tu m'as battu loyalement. C'est tout ce qui compte pour moi.

— Merci, dit Sigurd. Sincèrement.

— Va en finale, Brand. — Il sourit en disant le faux nom, doucement, comme un clin d'œil. — Et bats la fille à la brume, si tu peux. Mais je crois qu'elle est très forte.

— Je sais.

Hrafnsson lui donna une tape sur l'épaule, ramassa son sabre, et quitta le cercle sous les applaudissements du public — qui salua le vaincu autant que le vainqueur, car le combat avait été beau.

Sigurd sortit de l'autre côté. Et à chaque pas, il sentit les regards le suivre, les murmures l'accompagner. Il n'était plus un anonyme. Il était devenu, en un éclair, l'attraction du tournoi et la confirmation d'une rumeur.

IX.

Kára l'attendait à la sortie du cercle.

Elle ne dit rien d'abord. Elle le regarda venir, et quand il fut devant elle, elle hocha lentement le menton — une fois, gravement.

— Tu t'es battu, dit-elle.

— Je me suis battu.

— Avec tout ce que tu avais.

— Oui.

— Bien. — Elle marqua un temps. — Tu sais ce que ça veut dire, maintenant.

— Je sais. Tout le monde a vu. Le roi a vu. Brand est mort dans le cercle.

Kára hocha le menton. Elle ne minimisa pas — ce n'était pas son genre. Elle ne lui dit pas ça ira. Elle lui dit la vérité.

— La rumeur va savoir que tu es ici. Les chasseurs vont savoir. Le culte, peut-être, s'ils ont des oreilles à Vatnsfjörd. Tu es protégé tant qu'on est dans la ville et tant que le tournoi dure — la loi de Niflheim tient. Mais le jour où on partira, on partira avec un porteur de foudre dont la moitié du continent connaît maintenant le visage. Ce sera plus dangereux qu'avant.

— Je sais.

— Tu regrettes ?

Sigurd réfléchit. Il pensa à l'instant où il avait frappé dans l'eau, à la foudre qui avait jailli, à la victoire. Il pensa au poids froid qui avait suivi. Et il sut que les deux étaient vrais en même temps.

— Non, dit-il enfin. Je ne regrette pas. Tu avais raison. Si j'avais perdu en me retenant, je me serais menti. Là j'ai gagné en étant ce que je suis. Le prix, je le paierai. Mais je ne regrette pas.

Kára le regarda un long moment. Puis le pli au coin de sa bouche se leva — son presque-sourire, le plus qu'elle accordait.

— Bon, dit-elle. Parce que maintenant, c'est toi et moi.

— C'est toi et moi.

— En finale. Demain.

— Demain.

Elle leva la main, paume ouverte, contre sa poitrine. Mais cette fois, elle ajouta quelque chose — elle le dit avec son presque-sourire, avec une lueur dans les yeux noirs que Sigurd connaissait, celle qu'elle avait quand elle relevait un défi qui lui plaisait :

— Je vais gagner, tu sais.

— On verra, dit Sigurd.

— On verra. Mais je vais gagner.

Et pour la première fois depuis longtemps, Sigurd sourit pour de bon — parce que ce défi-là, entre eux deux, n'avait rien d'amer. C'était la chose qu'ils attendaient tous les deux depuis les portes de Vatnsfjörd.

X.

Le soir, à l'auberge, l'ambiance était étrange — un mélange de fête et de gravité.

Leiv était surexcité. Il rejoua dix fois les deux combats, mima Kára qui ignorait Bárðr, mima Sigurd qui frappait dans l'eau, s'extasia, rit, recommença. Pour lui, la journée avait été parfaite — Kára avait fermé le clapet de Bárðr, Sigurd avait révélé sa foudre dans un combat d'anthologie, et demain ses deux amis s'affrontaient en finale. Il ne voyait que le beau.

Sigurd, lui, était plus pensif. Il avait conscience de ce qui avait changé. Pendant que Leiv mimait pour la onzième fois la chute de Bárðr, il regardait par la fenêtre la nuit tomber sur les canaux, et il pensait à la route après le tournoi, à la rumeur qui le suivrait, aux chasseurs.

Kára vint s'asseoir à côté de lui. Elle ne dit rien pendant un moment. Puis :

— Tu penses à après.

— Oui.

— Ne pense pas à après ce soir. Après, c'est après. Demain il y a la finale. Pense à ça. Le reste viendra à son tour.

Sigurd hocha le menton. C'était un bon conseil. Il essaya de le suivre.

Runa, qui dessinait à la table, leva la tête. Elle avait passé une partie de l'après-midi à la bibliothèque, avec la permission de Sigurd, à voir Eldur. Elle n'avait pas encore beaucoup parlé de ses visites — juste qu'Eldur était gentil, qu'il lui montrait des pages. Mais ce soir, elle posa son fusain et regarda Sigurd avec un sérieux particulier.

— Sigurd.

— Oui.

— Eldur m'a montré quelque chose aujourd'hui. Je ne suis pas sûre de ce que ça veut dire. Mais je crois que c'est important.

Sigurd se tourna vers elle.

— Quoi.

Runa hésita. Elle regarda son livret, où elle avait recopié quelque chose. Puis elle releva les yeux.

— Je te le dirai après la finale, dit-elle finalement. C'est pas encore clair dans ma tête. Je veux retourner voir Eldur une fois encore pour être sûre. Et toi tu as une finale demain, tu dois pas avoir la tête à ça. Après, je te dirai tout. D'accord ?

Sigurd la regarda. Il aurait pu insister. Mais il avait appris, ces derniers jours, à faire confiance à Runa et à son jugement. Si elle disait que ce n'était pas le moment, ce n'était pas le moment.

— D'accord, dit-il. Après la finale. Mais tu me dis tout.

— Je te dis tout. Promis. Pour de vrai.

Elle reprit son fusain. Sigurd la regarda dessiner un moment — c'était, vit-il, un petit trident qu'elle esquissait, le trophée du tournoi, avec autour des petits traits qui ressemblaient à une lueur. Il ne comprit pas pourquoi elle dessinait ça. Il ne demanda pas.

XI.

Cette nuit-là, Sigurd dormit mieux qu'il ne l'aurait cru.

Il s'était attendu à l'insomnie — le poids de la révélation, l'angoisse de la finale. Mais une fois couché, il sentit au contraire une sorte de calme l'envahir. La décision était prise. Il s'était révélé, et il avait survécu à l'instant. Demain il affronterait Kára — son amie, sa partenaire de l'hiver au Refuge, la première personne qui l'avait vraiment battu et la première qui lui avait montré la porte de sa foudre. Ce ne serait pas un combat contre un ennemi. Ce serait le combat qu'ils s'étaient promis.

Il pensa à elle, dans le lit en face, qui ne dormait peut-être pas non plus. Il pensa qu'ils avaient parcouru, chacun de son côté, une longue route depuis le Refuge — lui avec Runa vers Steinsmiðr et le tombeau, elle avec Leiv vers Muspell et ses pistes brisées — et que ces deux routes les avaient ramenés ici, dans la même ville, pour s'affronter dans un cercle de sable sous les yeux d'un roi.

Il pensa que, quoi qu'il arrive demain, il était heureux qu'elle soit là.

Il s'endormit avec cette pensée.

Dehors, sur les canaux, les barques passaient avec leurs fanaux. Dans le palais, le roi de Niflheim, qui ne dormait pas encore, regardait par une fenêtre la ville endormie et pensait, lui aussi, à un garçon de la foudre qui s'était révélé dans son arène — un garçon qu'il avait reconnu, qu'il étudiait depuis le début du tournoi, et qu'il comptait bien rencontrer en personne quand la finale serait jouée. Il avait des choses à lui dire. Et peut-être, songeait le roi, des choses à lui apprendre.

Mais cela, ce serait pour après la finale.





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