Runalog

Chapitre 15 : Arc 3 -Chapitre 15 — Le trident

Par natsucaron

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I.

Le jour de la finale, Vatnsfjörd ne dormit pas.

Dès l'aube, la ville convergea vers l'arène. Les gradins, déjà pleins pour les demi-finales, débordèrent. On s'entassa dans les allées, sur les murets, sur les toits des maisons voisines qui donnaient sur la place. Les barques s'amassèrent le long des canaux jusqu'à former des pontons flottants où les gens montaient pour apercevoir quelque chose. Toute la cité, et la moitié des villages alentour, voulait voir la finale du tournoi — la finale qui opposait, fait sans précédent, deux porteurs d'éléments rares. La foudre contre la brume. Le garçon qui s'était révélé en foudroyant Hrafnsson, et la fille qui avait humilié l'arrogance de Vindheim.

Sigurd et Kára se préparèrent dans la chambre de l'auberge, en silence.

Il n'y avait rien à dire que les mots auraient pu améliorer. Ils allaient s'affronter — non comme des ennemis, mais comme deux personnes qui s'étaient promis ce combat depuis les portes de Vatnsfjörd, depuis le muret où Kára avait posé son défi. Je veux savoir, à la fin du tournoi, si c'est toi ou moi le plus fort aujourd'hui. L'heure était venue de le savoir.

Leiv, lui, ne tenait pas en place. Il rejouait les deux issues possibles, pariait avec lui-même, changeait d'avis, recommençait.

— Si tu gagnes, dit-il à Sigurd, c'est que ta foudre est passée. Si elle gagne, c'est qu'elle t'a eu à l'usure. Moi je dis — il s'interrompit. — Non, je dis rien. Je peux pas choisir. C'est trop dur.

— Tu n'as pas à choisir, dit Kára. Tu regardes, c'est tout.

— Bah. C'est encore pire de regarder sans choisir.

Runa, assise sur son lit, serrait son livret contre elle. Elle ne disait rien. Elle regardait Sigurd et Kára l'un après l'autre, et il y avait dans ses yeux quelque chose de grave — pas l'excitation de Leiv, autre chose. Sigurd crut que c'était l'inquiétude de les voir se battre. Il ne savait pas encore que c'était autre chose.

Ils partirent tous les quatre pour l'arène.

II.

Quand Sigurd et Kára entrèrent dans le cercle de sable, le rugissement de la foule fut tel que Sigurd le sentit dans sa poitrine.

La loge royale était pleine. Le roi y siégeait sous son dais sobre, penché en avant comme à son habitude, le menton dans la main — mais cette fois son attention était entière, concentrée, presque avide. Autour de lui, ses conseillers et l'oracle en robe pâle. Tous regardaient les deux finalistes s'avancer.

Sigurd et Kára se firent face au centre du cercle.

Ils se regardèrent un instant sans rien dire. Puis Kára, de sa voix calme que le bruit de la foule couvrait presque, dit :

— Pas de retenue.

— Pas de retenue, répondit Sigurd.

— Tu donnes tout. Je donne tout. Celui qui gagne gagne.

— Et on se respecte après.

— Et on se respecte après.

Elle leva la main, paume ouverte, contre sa poitrine. Sigurd répondit du même geste. Puis ils reculèrent chacun de trois pas, se mirent en garde, et le juge leva le bras.

Le bras retomba.

Le combat commença.

III.

Pendant les premières passes, ce fut un duel de lames pures — et le public, qui s'attendait à voir voler la foudre et la brume d'emblée, découvrit autre chose : deux escrimeurs au sommet de leur art.

Sigurd avait Smáeldingr, droite, à double tranchant. Kára avait ses deux dagues longues en rúnjárn, une dans chaque main. Ils s'engagèrent prudemment d'abord, se testant — Sigurd cherchant la distance de sa lame longue, Kára cherchant à entrer dans cette distance pour amener le combat au corps-à-corps où ses dagues excellaient.

Et très vite, Sigurd prit l'avantage.

Sa technique, que tout le tournoi avait admirée, parlait ici contre la meilleure adversaire qu'il ait affrontée. Il tenait Kára à distance avec Smáeldingr, l'empêchait d'entrer, la forçait à parer de ses deux dagues croisées des coups qui la repoussaient. Il enchaînait les attaques en ligne, variait les angles, exploitait sa portée supérieure. Kára esquivait, parait, reculait — elle était excellente, mais elle se retrouvait dans le rôle de celle qui subit, et Sigurd dans celui qui mène.

Dans les gradins, Leiv n'en croyait pas ses yeux. Sigurd dominait Kára. La même Kára qui l'avait démoli au Refuge un an plus tôt. Sigurd menait l'échange à l'épée pure.

Kára le comprit aussi. Elle vit qu'elle ne pouvait pas gagner ce duel-là — pas à la lame seule, pas contre la portée et la technique de Sigurd. Alors elle changea de registre.

Elle posa la pointe d'une dague vers le sol et fit monter sa brume.

IV.

La brume s'éleva sur le cercle, dense, basse, et Sigurd sentit le combat basculer.

Mais il était prêt. Il avait vu Kára combattre Leiv et Bárðr dans la brume, il savait ce qu'elle ferait — disparaître, désorienter, frapper depuis l'angle mort. Alors il fit ce qu'il avait décidé de faire si elle sortait sa brume.

Il infusa Smáeldingr.

La foudre coula dans la lame, et Smáeldingr s'illumina d'un bleu intense qui perça la brume autour de lui. La trace de Sowilō flamboya le long du fil. Et Sigurd découvrit, dans l'instant, un avantage qu'il n'avait pas anticipé : la lumière de sa foudre trouait la brume. Là où un combattant ordinaire aurait été aveuglé, Sigurd s'éclairait lui-même — la lueur bleue de Smáeldingr repoussait le gris autour de lui sur deux ou trois pas, créant une bulle de clarté dans le brouillard de Kára.

La foule rugit en voyant la foudre s'allumer dans la brume — le bleu électrique perçant le gris, comme un orage dans un nuage.

Kára surgit de la brume sur sa gauche. Sigurd la vit venir — grâce à sa lumière — et para. Les dagues rencontrèrent Smáeldingr dans une gerbe d'étincelles bleues où la foudre se déchargea au contact du rúnjárn. Kára recula, frappa de nouveau depuis un autre angle. Sigurd para encore. Chaque contact entre la foudre de Smáeldingr et les dagues de Kára produisait une décharge crépitante qui faisait reculer Kára d'un pas — elle ne pouvait pas rester au contact longtemps sans encaisser la morsure de la foudre.

Sigurd avait l'avantage. De nouveau. Sa foudre infusée non seulement éclairait la brume, mais punissait chaque parade de Kára. Il avança dans le brouillard, sa bulle de lumière le précédant, et il poussa Kára vers le bord du cercle.

Et là, porté par l'élan, par l'avantage, par l'ivresse du combat, Sigurd tenta quelque chose qu'il n'avait jamais réussi en combat.

Il tenta de projeter.

Il concentra sa foudre à la pointe de Smáeldingr — comme Kára le lui avait appris, comme il s'était entraîné chaque nuit. Concentrer. Pousser. La porte. Il visa Kára à travers la brume, à trois pas, et il poussa.

Une étincelle jaillit de la pointe.

Pas un grand éclair — l'étincelle de la longueur d'un bras qu'il savait à peine produire. Elle fila à travers la brume vers Kára. Elle ne la toucha pas vraiment — Kára esquiva d'un mouvement vif — mais elle la frôla, crépita près de son épaule, et la força à un écart brusque qui rompit son rythme.

Le public, qui avait vu l'étincelle bleue traverser la brume grise, hurla.

Sigurd exploita l'écart. Il bondit dans l'ouverture, frappa — et d'un coup tournant de Smáeldingr, il cueillit le poignet droit de Kára au plat de la lame. Pas pour blesser. Pour désarmer.

La dague droite de Kára vola dans le sable.

V.

Pendant une seconde, le cercle entier sembla retenir son souffle.

Kára avait perdu une dague. Elle n'en avait plus qu'une en main, plus celle dans son dos qu'elle n'avait pas tirée. Sigurd, lui, tenait Smáeldingr crépitante de foudre, et il était dans la distance, dans l'élan, dans l'avantage.

Et Sigurd fit alors quelque chose qui souleva la foule comme une vague : il se baissa, ramassa la dague tombée de Kára dans sa main gauche, et se redressa avec deux armes — Smáeldingr dans la droite, la dague de Kára dans la gauche.

Il combattit Kára avec sa propre arme.

C'était risqué — il n'était pas un combattant à deux lames, il s'entraînait à l'épée seule. Mais l'audace du geste, et la foudre qu'il fit courir aussi dans la dague de rúnjárn qu'il venait de ramasser — car la dague, liée à Kára, ne lui obéissait pas comme Smáeldingr, mais conduisait quand même la foudre qu'il y versait —, déstabilisa Kára complètement. Elle se retrouva face à un adversaire qui la dépassait en portée, qui tenait sa propre dague retournée contre elle, et dont les deux lames crépitaient de foudre dans sa propre brume.

Sigurd la poussa au bord du cercle. Il était à un coup de la victoire. La foule sentait la fin venir — un grondement montait, l'attente du coup final.

Kára, acculée, le dos presque au bord du sable, une seule dague en main, regarda Sigurd à travers la brume et la foudre.

Et elle sourit.

Pas son demi-pli habituel. Un vrai sourire — bref, féroce, presque joyeux. Le sourire de quelqu'un qui a gardé une dernière carte et qui va la jouer.

Elle lâcha sa dernière dague.

Et elle tira la lame de son dos.

VI.

La lame courte de cavalier sortit de son fourreau dorsal dans un mouvement que Sigurd n'avait jamais vu Kára faire — un geste fluide, ample, qui partait de l'épaule droite et amenait la lame en garde haute, à deux mains.

Et au même instant, Kára fit avec sa brume quelque chose qu'elle n'avait pas encore montré du tournoi.

Au lieu de maintenir la brume en nappe autour d'elle, elle la rappela — d'un coup, toute la brume du cercle se contracta, se concentra, s'enroula autour de sa lame courte et de son bras comme un tourbillon dense. La bulle de lumière de Sigurd, soudain, n'éclairait plus rien — il n'y avait plus de brume diffuse à percer, mais une lame enveloppée d'un cocon de brume tournoyante, concentrée, qui aspirait la lumière au lieu de la diffuser.

Sigurd comprit trop tard ce qui se passait. La brume concentrée autour de la lame de Kára formait quelque chose comme un voile — elle masquait le mouvement de la lame, brouillait sa trajectoire, rendait impossible de lire d'où viendrait le coup. Sigurd voyait Kára. Il ne voyait pas sa lame.

Kára frappa.

Sigurd para où il croyait que la lame venait. Elle n'était pas là — la brume avait menti sur sa trajectoire. La lame de Kára contourna sa garde par un angle qu'il n'avait pas vu venir, et le plat froid du rúnjárn claqua contre le poignet droit de Sigurd.

Smáeldingr lui échappa.

Avant qu'il ait pu réagir avec la dague qu'il tenait encore dans la gauche, Kára était déjà sur lui — la brume tournoyante l'enveloppait maintenant lui aussi, l'aveuglait, et il sentit le pied de Kára crocheter le sien. Il bascula. Il tomba en arrière dans le sable.

Et quand il leva les yeux, à bout de souffle, désarmé, la brume retombait lentement autour d'eux — et la pointe de la lame courte de Kára était posée contre sa nuque.

Elle se tenait au-dessus de lui, elle aussi à bout de force — sa poitrine se soulevait vite, ses cheveux noirs collés à son front par la sueur, son bras qui tenait la lame tremblait légèrement de l'effort. Elle avait tout donné. Elle avait gardé sa dernière arme et sa dernière technique pour cet instant précis, et elle les avait jouées au moment exact où Sigurd se croyait vainqueur.

— Abandon ? dit-elle, le souffle court.

Sigurd, dans le sable, la lame froide contre sa nuque, regarda Kára au-dessus de lui. Il aurait pu chercher la dague qu'il avait lâchée. Il aurait pu tenter quelque chose. Mais il savait reconnaître une défaite propre.

— Abandon, dit-il.

Le juge leva le bras vers Kára.

Et l'arène explosa.

VII.

Le rugissement qui monta des gradins n'avait rien à voir avec tout ce qui avait précédé dans le tournoi.

Des milliers de personnes debout, criant, frappant des mains et des pieds, ovationnant le combat qu'elles venaient de voir — un duel entre deux porteurs d'éléments rares qui avait basculé trois fois, où la foudre avait troué la brume, où une étincelle bleue avait traversé le brouillard, où un combattant avait retourné l'arme de son adversaire contre elle, et où la fille, acculée, à bout de force, avait sorti une lame cachée et une technique gardée en réserve pour renverser tout au dernier instant. Personne dans les gradins n'avait jamais vu un combat pareil. On en parlerait pendant des années.

Dans la loge royale, le roi de Niflheim s'était levé. Il applaudissait — lui, le roi, debout, qui applaudissait deux combattants anonymes venus de loin. Ses conseillers l'imitaient. L'oracle en robe pâle, elle, ne quittait pas Sigurd des yeux.

Dans le cercle, Kára retira lentement sa lame de la nuque de Sigurd. Elle la rengaina — la lame du dos retrouvant son fourreau — et elle tendit la main à Sigurd, toujours à bout de souffle.

Sigurd la prit. Elle le tira, l'aida à se relever. Ils se retrouvèrent face à face au centre du cercle, tous les deux épuisés, couverts de sable et de sueur, dans la brume qui achevait de se dissiper.

Sigurd la regarda. Et il sourit — un vrai sourire, sans amertume.

— Tu m'as eu, dit-il. La lame du dos. Tu l'as gardée tout le tournoi pour ça.

— Pour ça, dit Kára. Pour toi. Je savais que si je tombais sur toi en finale, j'en aurais besoin. Je ne l'ai sortie contre personne d'autre. Je la gardais.

— La brume autour de la lame. Je n'ai pas vu venir le coup.

— Personne ne le voit. C'est pour ça que je l'ai travaillée.

Sigurd hocha le menton. Il n'était pas amer. Il avait perdu, oui — mais il avait poussé Kára à donner absolument tout, à vider ses réserves, à jouer sa dernière carte. Il avait dominé la moitié du combat. Il avait projeté une étincelle en plein duel, pour la première fois. Il avait combattu à deux lames. Il s'était battu sans aucune retenue, et il avait perdu contre quelqu'un qui s'était battu sans aucune retenue non plus, et qui avait eu, ce jour-là, une carte de plus que lui.

— Félicitations, Kára, dit-il. Sincèrement. Tu as gagné. Tu es la plus forte aujourd'hui.

Kára le regarda. Et pour une fois — une seule — elle ne répondit pas par une pique ou une réserve. Elle posa sa main, paume ouverte, sur l'épaule de Sigurd, et elle dit doucement :

— Aujourd'hui. Pas demain, peut-être. Tu m'as fait peur, Sigurd. Plus que personne ne m'a fait peur depuis longtemps. Tu as dominé la moitié de ce combat. Si tu maîtrisais ta projection — vraiment — tu m'aurais battue. Tu n'en es pas loin.

VIII.

Et tandis qu'ils se tenaient là, au centre du cercle, Sigurd eut une pensée qui le surprit lui-même.

Il venait de livrer le combat le plus dur de sa vie. Contre la meilleure combattante qu'il connaissait. Et Kára venait de lui dire qu'il avait failli la battre. Il aurait dû se sentir au sommet.

Au lieu de ça, il pensa à Garm.

Il pensa à la place de Steinsmiðr, au géant calme qui l'avait désarmé en quelques secondes sans même sembler faire d'effort. Il pensa à Vigdis qui avait tenu tête à Garm — et qui, elle-même, n'avait fait que tenir, sans le vaincre. Il pensa à tout ce qu'il avait vu ce jour-là, le niveau trois, la commande à distance, des choses que ni lui ni Kára ne savaient faire.

Et il comprit quelque chose, là, dans le cercle, au milieu de l'ovation.

Kára venait de gagner le tournoi de Vatnsfjörd. Elle était, ce jour-là, la plus forte de tous les jeunes combattants venus de tout le continent. Et pourtant — pourtant — Kára elle-même était encore loin, terriblement loin, du niveau d'un Garm. Si Garm était entré dans ce cercle, il les aurait écrasés tous les deux ensemble sans se départir de son calme. Le tournoi qu'ils venaient de vivre comme un sommet n'était, à l'échelle des Neuf, qu'un jeu d'enfants doués.

Sigurd regarda Kára, et il sut qu'elle le savait aussi. Qu'ils étaient tous les deux, malgré tout ce qu'ils avaient accompli, encore au pied de la montagne.

Le chemin était long. Plus long qu'il n'avait voulu le croire. Mais pour la première fois, cette pensée ne l'accabla pas. Elle le motiva. Il avait vu, aujourd'hui, qu'il pouvait pousser Kára dans ses retranchements. Il avait projeté sa première étincelle en combat. La porte était ouverte, et derrière elle il y avait une route — longue, mais réelle.

— Viens, dit Kára en lui tapant l'épaule. Il y a une cérémonie. Tu vas voir le fameux trident.

IX.

Leiv et Runa descendirent des gradins et coururent rejoindre Sigurd et Kára au milieu de l'arène, pendant qu'on préparait la cérémonie.

Leiv arriva le premier, exalté, et se jeta presque sur eux.

— C'était — bah — c'était le plus beau combat que j'ai vu de ma vie ! Sigurd, t'as projeté ! En plein combat ! Et toi — il se tourna vers Kára — la lame du dos ! La brume autour de la lame ! D'où tu sors ça ! Vous êtes des monstres tous les deux !

— Tu as aimé, dit Kára, avec son demi-sourire revenu.

— Si j'ai aimé ? Je vais en parler pendant dix ans !

Runa, elle, ne dit rien d'abord. Elle vint se placer près de Sigurd, prit sa main — et Sigurd sentit qu'elle tremblait un peu, non de peur, mais d'une tension contenue. Elle regardait vers l'autre bout de l'arène, où des serviteurs apportaient maintenant, sur un coussin de velours sombre porté par deux hommes, l'objet qui était la récompense du tournoi.

Le trident.

C'était une arme étrange et magnifique. Une hampe longue, de la taille d'un homme, en un métal sombre qui n'était pas tout à fait du fer ordinaire — qui avait, sous la lumière, la teinte bleutée profonde du rúnjárn, mais plus ancienne, plus dense, presque noire par endroits. À son extrémité, trois fourchons effilés, dont celui du milieu plus long que les deux autres. Le long de la hampe, des inscriptions gravées — des runes, mais aucune que Sigurd reconnaissait, des signes plus anciens, plus complexes que ceux qu'il avait appris. Et au cœur de la jonction entre la hampe et les fourchons, une rune unique, gravée plus profondément, qui semblait par moments capter la lumière et la garder.

Sigurd la regarda, et il ne ressentit rien de particulier — c'était une belle arme, ancienne, impressionnante. Rien de plus.

Mais Runa, à côté de lui, serra sa main plus fort.

Et avant que quiconque ait bougé vers le trident, avant même que le héraut ait commencé à parler, Runa dit — à voix basse, pour Sigurd et Kára seuls :

— Ça ne va pas marcher.

Sigurd baissa les yeux vers elle.

— Quoi ?

— Le trident. Kára va le toucher. Et ça ne va pas marcher. Il ne va pas l'accepter. — Elle ne quittait pas l'arme des yeux. Sa voix était calme, certaine, un peu lointaine, comme à la borne au-dessus de Niflheim, comme au tombeau. — Ce n'est pas une arme, Sigurd. Enfin — pas seulement une arme. Il y a quelque chose dedans. Quelque chose qui dort. Je le vois. Ça… ça brille. Pas pour vous. Pour moi.

Sigurd la regarda, puis regarda le trident, puis Kára. Kára avait entendu. Elle ne dit rien, mais son visage s'était fait attentif.

— Tu vois quoi, exactement, demanda Sigurd à voix basse.

— Une lueur. Comme le pendentif. Comme la stèle au tombeau. La même sorte de lueur. — Runa hésita. — Je ne comprends pas encore ce que c'est. Mais ce n'est pas un trophée. C'est plus vieux que le tournoi. C'est plus vieux que tout ici.

X.

Le héraut appela Kára au centre de l'arène pour recevoir sa récompense.

Le roi s'était avancé au bord de sa loge. Le silence se fit peu à peu sur les gradins — un silence d'attente, car tout le monde à Vatnsfjörd connaissait la légende du trident.

Le héraut la proclama à voix haute, pour ceux qui ne la connaissaient pas :

— Le trident de Vatnsfjörd ! Relique des âges anciens ! Récompense offerte au vainqueur de chaque tournoi depuis trois cents ans ! On dit qu'il choisit lui-même son porteur — et qu'il n'en a accepté aucun depuis trois siècles ! Que la vainqueure s'avance, et que la relique juge !

Kára s'avança vers le coussin de velours où reposait le trident. Elle marcha avec son calme habituel, mais Sigurd, qui la connaissait, vit qu'elle était sur ses gardes — Runa l'avait prévenue, et Kára n'avançait pas vers une simple récompense, mais vers une épreuve dont elle connaissait déjà l'issue.

Elle s'arrêta devant le trident. Elle leva la main. Et elle la posa sur la hampe.

Rien ne se passa.

Le trident resta inerte sous sa paume. Sa rune Perthro, sur son avant-bras, ne réagit pas — elle ne se prolongea pas le long de la hampe, ne brilla pas, ne fit rien. La rune ancienne gravée au cœur du trident resta éteinte. L'arme était lourde, froide, morte sous la main de Kára, comme un simple objet de métal.

Kára garda la main posée quelques secondes. Puis elle la retira. Elle se tourna vers le héraut, vers le roi, le visage impassible.

— Il ne m'accepte pas, dit-elle simplement, à voix haute.

Un murmure parcourut les gradins — pas de déception, plutôt une sorte de respect mêlé d'émerveillement. Encore une fois. Trois siècles, et encore une fois, le trident avait refusé. La légende tenait.

Le roi de Niflheim leva la main, et le silence se fit. Sa voix, quand il parla, n'était pas forte, mais elle portait — une voix posée, cultivée, avec une chaleur un peu amusée.

— Il en va ainsi depuis trois cents ans, dit le roi. Le trident n'a accepté personne depuis la mort du dernier qui sut le porter, et nul ne sait s'il acceptera quelqu'un un jour. Tu n'as pas démérité, jeune femme — au contraire. Le trident ne juge pas ta valeur au combat, que nous avons tous vue. Il juge autre chose, que personne ne comprend plus. Ne sois pas déçue de partager le sort de tous les vainqueurs depuis trois siècles.

Il fit un signe, et un serviteur s'avança avec une bourse de cuir.

— La récompense du vainqueur te revient en or, comme à tous ceux que le trident a refusés avant toi. Et — le roi marqua une pause, et quelque chose dans son ton changea légèrement, devint plus personnel — j'aimerais aussi t'offrir, à toi et à tes compagnons, de partager ma table ce soir. Tous les quatre.

XI.

Un frisson de surprise parcourut l'entourage du roi — et Sigurd lui-même se figea.

Tous les quatre.

Pas seulement la vainqueure. Pas seulement les finalistes. Les quatre — Kára, Sigurd, Leiv, et Runa. Le roi avait précisé. Il avait regardé, en le disant, non pas Kára qui venait de gagner, mais Sigurd — et, l'espace d'un instant, la petite fille qui se tenait près de lui.

Le roi reprit, pour eux seuls maintenant, en descendant légèrement la voix tandis que la foule commençait à bruisser :

— Le vainqueur d'un tournoi, je le reçois toujours. C'est la coutume. Mais cette année, ma curiosité va au-delà de la coutume. — Son regard se posa sur Sigurd. — J'ai vu un garçon faire jaillir la foudre dans mon arène. La foudre. Je croyais cet élément éteint depuis des générations. Voilà qui mérite une conversation.

Puis son regard glissa vers Runa, et il s'y attarda — avec une acuité particulière, celle d'un homme habitué à observer, qui remarque ce que les autres ne remarquent pas.

— Et tu voyages avec une enfant qui regarde mon vieux trident comme si elle voyait dedans quelque chose que mes plus savants archivistes n'y ont jamais vu. — Il sourit doucement. — Oui. J'aimerais beaucoup vous recevoir tous les quatre. Ce soir, au palais. On viendra vous chercher.

Et sur ces mots, le roi se redressa, salua la foule d'un geste, et la cérémonie s'acheva dans une dernière clameur — pour Kára la vainqueure, pour Sigurd le porteur de foudre, pour le combat que personne n'oublierait.

Sigurd, au milieu de l'arène, sentit le regard de Runa qui se levait vers lui. Elle avait entendu, comme lui, l'attention particulière du roi. Elle ne dit rien. Mais sa main, dans celle de Sigurd, se resserra.

XII.

Ils quittèrent l'arène sous les acclamations, escortés discrètement par deux soldats de Niflheim — la protection du tournoi, qui veillait sur les combattants jusqu'à la fin. On les ramena vers l'auberge pour qu'ils se reposent et se préparent avant qu'on vienne les chercher pour le palais.

Sur le chemin du retour, à travers les ruelles et les ponts de Vatnsfjörd, dans la lumière déclinante de l'après-midi, Runa marcha un moment en silence à côté de Sigurd. Puis elle dit, sans le regarder :

— Sigurd. Je t'avais dit que je te parlerais après la finale. De ce que Eldur m'a montré.

Sigurd la regarda. Il avait presque oublié, dans l'intensité du combat — Runa avait semé, deux soirs plus tôt, qu'elle avait découvert quelque chose à la bibliothèque, et qu'elle attendait la fin de la finale pour en parler.

— Je t'écoute, dit-il.

Runa marcha encore quelques pas, rassemblant ses pensées. Leiv et Kára, devant, ralentirent pour écouter.

— Eldur m'a sortie plusieurs vieux livres, dit-elle. Sur l'histoire de Niflheim. Sur les vieilles choses. Et dans l'un d'eux — un très vieux, que personne n'avait ouvert depuis longtemps, je crois — il y avait un passage sur le trident.

— Le trident du tournoi ?

— Oui. Mais le livre ne l'appelait pas « le trident du tournoi ». Il l'appelait autrement. Un nom ancien. Et il disait — Runa hésita, comme pour être sûre de bien répéter — il disait que le trident était venu de l'eau. Qu'on l'avait trouvé il y a très longtemps, avant le royaume, avant Vatnsfjörd, et qu'on ne l'avait pas forgé. Qu'on l'avait recueilli. Comme s'il existait déjà, tout seul, avant qu'on le trouve.

Sigurd fronça les sourcils.

— Recueilli d'où ?

— Le livre ne le dit pas clairement. Mais il y avait un mot, que je n'ai pas bien compris, et que je veux vérifier ce soir si je peux. Un mot qui revenait à propos du trident, et qui revenait aussi — Runa leva enfin les yeux vers Sigurd — à propos d'autre chose que je cherche depuis le tombeau.

Sigurd s'arrêta de marcher.

— Quoi comme mot.

Runa le regarda. Et elle dit, à voix basse, le mot qui depuis des semaines hantait leur voyage sans qu'aucun d'eux n'en connaisse encore le chemin :

— Un mot qui parle de la cité. De ceux qui gardent les mots. — Elle baissa encore la voix. — Je crois que le trident a quelque chose à voir avec eux, Sigurd. Avec Orðstœðr. Je ne sais pas encore quoi. Mais ce soir, au palais, si je peux retourner voir les livres du roi pendant que vous parlez — je crois que je pourrai en savoir plus.

Sigurd la regarda longtemps. Autour d'eux, la ville fumait dans la lumière du soir, les canaux reflétaient le ciel orangé, les acclamations lointaines de l'arène s'éteignaient peu à peu.

Et il comprit que le tournoi, qu'ils venaient de vivre comme l'aboutissement de tout, n'était peut-être que la porte d'autre chose. Que ce soir, au palais du roi, quelque chose les attendait — des réponses, peut-être, sur la cité qu'ils cherchaient, sur le trident qui dormait, sur le commanditaire de la prime, sur ce que Runa était en train de devenir.

— Ce soir, dit-il doucement. On verra ce soir.

Il reprit la main de Runa, et ils marchèrent ensemble vers l'auberge, dans la lumière déclinante, pendant que derrière eux la grande arène de Vatnsfjörd se vidait lentement de sa foule.

Quelque part dans le palais, on dressait une table pour eux. Quelque part dans la bibliothèque royale, un vieil archiviste nommé Eldur rangeait des manuscrits en se demandant si l'étrange petite fille reviendrait. Et quelque part, plus loin, dans la brume d'un grand lac dont aucun d'eux ne connaissait encore le chemin, une cité oubliée attendait toujours — peut-être un peu moins loin qu'auparavant.






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