Journal de Sidon
Chapitre 1 : Journal de Sidon
5567 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 04/08/2026 22:17
Moi c’est Sidon, j’ai 10 ans et ça c’est mon journal.
– I –
Cher journal, ça fait dix que je t’ai, et je ne t’ai encore jamais utilisé. C’est bizarre, Mipha utilisait beaucoup son journal on m’a dit. Mais en vrai, ce qu’on me dit, je sais pas si je dois le croire. On me dit que Mipha va revenir. Toujours. Mais elle revient pas, et je sais même plus trop sa tête. J’ai besoin de me concentrer très très fort pour m’en souvenir. Parfois j’y arrive, mais souvent j’y arrive pas. Et quand j’y arrive pas j’ai envie de pleurer. C’est horrible d’oublier la tête de sa grande sœur.
Mais je crois qu’elle reviendra pas. Ils me le disent pas parce qu’ils croient que je suis un bébé.
Je me souviens très bien sa voix par contre. Surtout quand elle a dit: « Tu sais Sidon, s’il devait m’arriver quelque chose, il faudrait que tu sois fort. Ce serait à toi de protéger notre domaine. »
Je sais pas quoi faire, je sais pas comment faire. Je sais même pas à qui je peux demander, parce que je crois que les grandes personnes me mentent. C’est pour ça qu’on a un journal ? Pour parler quand on a personne à qui parler ? Donc si Mipha utilisait autant son journal, c’est parce qu’elle pouvait pas parler ?
– II –
Désolé cher journal, je me confie vraiment pas souvent à toi. Encore dix ans sans écrire. En relisant mon texte d’avant, je me rends compte que j’avais raison. Mipha n’est toujours pas revenue, et elle ne reviendra pas. On me l’a pas dit tel quel, mais on vient d’inaugurer une statue en son honneur pour la fête du Prodige, une fête qui est aussi en son honneur. Pourquoi ne pas simplement dire les choses une bonne fois pour toute ? Pourquoi m’obliger à me poser plein de questions et à trouver les réponses par moi-même ? Et le pire, c’est qu’ils m’ont rien dit, mais ils partent du principe que j’ai compris. Ça m’énerve, ça m’énerve vraiment.
Je sais, je suis silencieux, et je recommence à t’écrire juste pour me plaindre. Mais c’est un peu le rôle d’un journal non ?
C’était dur aujourd’hui. Et en même temps c’était bien. Je sais pas trop comment l’expliquer. Voir cette statue de ma sœur, tellement bien faite, ça m’aide à “la revoir” dans ma tête. J’avais de plus en plus de mal à me souvenir de son apparence, et là, beaucoup de choses sont revenues. Et en même temps, même si je savais que les grands me mentaient et qu’elle ne reviendrait pas, maintenant c’est sûr. Tant que c’était pas officiel, je pouvais laisser une toute petite partie de moi dire que je m’imaginais des trucs négatifs. Y avait toujours un genre d’espoir. Mais maintenant non, c’est fini. Ça m’a fait bizarre. Tellement bizarre que j’ai pleuré. Yona m’a vu, j’avais un peu la honte du coup. Mais elle a été très gentille, elle m’a serré dans ses bras. C’est vraiment ma meilleure amie, j’ai de la chance qu’elle soit là. On a le même âge, on joue toujours ensemble, on se connaît bien je crois. En tout cas, c’est la seule personne au domaine à qui je peux vraiment tout dire.
– III –
Cher journal, dix nouvelles années ont passé. Et dans le fond, je trouve que c’est pas mal comme rythme. Un beau journal comme toi n’est pas fait pour être recouvert des banalités quotidiennes, et rempli en trois mois. Non, tu seras un témoignage de mon histoire, et écrire une fois tous les dix ans, ça me permettra de faire le tri, et de ne garder que ce qui est vraiment important. Du coup, je vais essayer de figer cette règle, une entrée tous les dix ans, comme les grosses pluies décennales du domaine. Je vais d’ailleurs numéroter les vieilles entrées, pour tout harmoniser et qu’on puisse mieux voir où commence et finit chacune.
Tout ça pour dire qu’en ce moment c’est pas la joie. Yona est venue m’annoncer qu’elle allait partir. Ses parents vont faire des affaires à l’étranger, hors d’Hyrule. Elle ne sait pas si elle reviendra un jour, mais elle n’était pas très optimiste.
D’abord ma sœur, maintenant ma meilleure amie.
Je ne me suis jamais senti aussi seul, c’est horrible.
On a beaucoup pleuré au moment de se dire au revoir. Ses parents avaient l’air un peu tristes de nous voir comme ça, mais à la fin je crois que ça les a agacés. Ils culpabilisaient peut-être…
Mais c’est leur choix après tout, pas celui de Yona. On est arrivé à un âge où on nous considère presque comme des adultes, sauf quand il s’agit de décider de nos vies. Yona n’a pas le droit de choisir sa vie, elle doit suivre ses parents.
Et en plus de ça, mon père et le fretin qui l’entoure se sont mis en tête que j’avais atteint l’âge d’avoir une fiancée. Ils ont dû avoir cette idée en voyant Nelsice et Majeurie. Qu’est-ce qu’ils me gonflent ces deux-là alors ! Ils pensent nous rendre jaloux en nous éclaboussant avec leur bonheur, mais ils sont juste super gênants en fait. Vraiment c’est pas de la jalousie, c’est du malaise, y a rien qui va entre eux. Ils sont toujours collés ensemble, ça a l’air irrespirable. L’autre jour, on s’amusait à faire la course en remontant une cascade, Majeurie était avec nous, ambiance détente. Et puis voilà que Nelsice se pointe, appelle sa chérie, et elle qui nous laisse en lançant « le pauvre petit cœur, il est tellement malheureux sans moi, je ne peux pas le laisser ». Il la mène à la baguette, elle ne peut même pas passer un peu de temps avec ses amis sans qu’il intervienne. Faut toujours qu’il l’ait sous la main. Mais sérieux, si c’est ça être en couple je m’en passe très bien. Ben, en vrai, à la limite, avec Yona ça aurait peut-être pu être envisageable, elle est intelligente elle au moins. Mais quand on voit ce qu’il reste, voilà quoi. C’est vrai que c’est pas désagréable un contact physique un peu rapproché avec les filles, mais j’ai pas envie d’avoir des comptes à rendre. Et puis vraiment, tous les sous-entendus des vieux, c’est d’un lourd !
– IV –
Cher journal, je suis un homme de principes, donc je continue ce à quoi je me suis engagé. Cela fait dix ans que je ne t’ai pas noirci, il est temps d’écrire le nouveau chapitre. Que dire sur les années qui viennent de s’écouler ?
Je ne sais pas trop, j’ai l’impression qu’il ne se passe pas grand chose, que le domaine Zora est un peu aux confins du monde. Et en même temps, l'ambiance générale est malsaine. On vit avec la pression permanente du Fléau. Ah d’ailleurs si, il y a eu un événement marquant l’année dernière, où le roi mon père s’est particulièrement distingué. Un Gardien a traversé le Mont de la Foudre et s’est introduit dans notre domaine. C’était la première fois que j’en voyais un, ce sont vraiment des créatures infernales. De ce qu’on m’a raconté, à l’origine, ils devaient défendre Hyrule, mais quand le Fléau s’est éveillé il y a une quarantaine d’années, il les a retournés en sa faveur. Ce sont des espèces d’araignées métalliques géantes qui envoient des genre de salves de feu dévastatrices. Personne n’arrivait à l’arrêter, les lances se brisaient sur sa carapace. Eh bien mon père est allé l’affronter en face à face, il a réussi à le soulever et à le faire basculer dans un ravin. Le bestiau est allé se pulvériser en contrebas. Comme tu peux l’imaginer, il est plus populaire que jamais après cet exploit.
Et moi… Eh bien, tout le monde attend de moi que je devienne le nouveau héros du domaine. Je dois remplacer Mipha, suivre ses traces et combler ce vide qu’elle a laissé dans les cœurs. Ils sont tous tristes d’avoir perdu leur princesse, et de n’avoir à la place qu’un prince incompétent. C’est vrai, je n’ai rien prouvé. Tu te rends compte journal, qu’ils me mettent en compétition avec ma propre sœur ? Depuis tout petit j’essaye de gérer ce deuil qui me mine, et ils veulent m’en faire une rivale. Ça me dégoûte, et il m’est de toute façon impossible de gagner. On ne peut pas battre un fantôme. Tous là, ils se rappellent avec émotion de ses exploits, et ont oublié ses échecs. Alors que moi, à chaque fois que je fais quelque chose de travers, ou que je suis transparent, ça leur confirme à quel point je suis nul et indigne d’elle.
Je ne veux plus être comparé à elle. Elle n’est plus là, elle ne reviendra pas, il faut l’accepter ! Vous souffrez peut-être de son absence, mais aucun de vous, à part peut-être Père, n’en souffre autant que moi !
Alors arrêtez ! Arrêtez ! ARRÊTEZ !!!!
– V –
Cher journal, à quelques jours près, je n’aurai rien eu d’intéressant à te raconter pour notre rendez-vous décennal. Mais heureusement, il s’est passé quelque chose qui mérite d’être partagé avec toi et, de manière peut-être assez peu commune, que j’ai bonheur à te partager. J’ai enfin un premier “succès militaire” à mettre en avant, un fait d’armes qui me permet, j’ose le croire, de répondre un peu aux attentes de tout le monde à mon égard. Laisse-moi te conter ma quête de l’Octorok de la Baie d’Elimith.
C’était près d’un village de pêcheurs, un octorok particulièrement massif semait la terreur dans la région, et de nombreux guerriers ont disparu en tentant de le terrasser. Des représentants des villageois sont alors venus nous trouver au domaine pour quérir notre aide face à ce monstre. Je pris la tête de l’expédition envoyée sur place. Je fus sidéré en découvrant les dimensions de l’animal, cela défiait l’entendement. C’était comme une petite montagne qui se déplaçait à la surface de l’eau, balançant des rochers au hasard, qui infligeaient régulièrement des dégâts aux constructions.
Pendant que mes hommes sécurisaient la zone, je me lançai à l’attaque de la créature, esquivant ses projectiles, et bondit face à elle, la lance en avant. Je fus alors aspiré par la force de succion extrêmement puissante que le monstre exerçait avec l’orifice qui lui servait de bouche, et me retrouvai quasi instantanément dans son tube digestif. J’admets m’être senti quelque peu déboussolé sur le coup. Mais je repris vite mes esprits, et compris que je glissais dans l’obscurité le long d’une paroi organique, qui allait inévitablement m’envoyer dans un bain d’acides gastriques si je ne réagissais pas promptement. Par chance, j’avais toujours ma lance dans la main. J’écartai alors les jambes, histoire de freiner mon inexorable descente, et d’avoir la place pour me mouvoir, et commençai à frapper la paroi de toutes parts avec la pointe de mon arme. Cela fit visiblement souffrir la bête car elle s’agitait, ce qui ne m'aida pas à me maintenir en équilibre. Néanmoins, à force de persévérance, je parvins à percer jusqu’à sa peau, et un filet de lumière entra. Le monstre eut alors un violent haut-le-cœur qui m’expulsa à l’air libre. Ivre de douleur, il prit ensuite la fuite, laissant derrière lui sang et viscères. On n’a jamais retrouvé sa dépouille, mais les villageois n’ont plus signalé sa présence depuis lors.
De retour à la maison, mes compagnons ont narré l’aventure avec force détails, et j’ai senti, pour la première fois depuis des décennies, une véritable fierté dans les yeux de Père. Et je perçois également une plus grande déférence de la part des autres Zoras à mon égard. Je ne sais pas si ce sera durable, mais que c’est bon !
– VI –
Cher journal, la vie suit son cours au domaine, et j’ai l’impression que je n’ai pas de grandes nouveautés à t’annoncer. Ah si, il y en a tout de même peut-être une, c’est que tu as de la concurrence. Mon père a commandé à un artiste sept pierres mémorielles pour témoigner de l’Histoire de notre peuple, et sur lesquelles il a fait graver des textes qu’il a lui-même écrits. Il y parle de la fondation du Domaine, de certains personnages historiques notables, bref, du classique. Mais l’artiste est taquin et a produit trois pierres supplémentaires, soit dix à facturer en tout. Une qui raconte l’exploit de Père face au Gardien, une contant mon aventure face à l’Octorok géant, et une où il parle de lui-même sans vergogne. Mais voilà, tu te rends compte, mon exploit est littéralement gravé dans le marbre !
Je n’ai peut-être pas de statue à mon image, et je n’en aurai sans doute jamais, mais il y aura cette pierre, et les générations futures pourront la croiser au détour d’une promenade. Ils verront d’abord le titre « La grande évasion du Prince Sidon ». Curieux, ils s’approcheront, et découvriront cette histoire que je t’ai racontée il y a dix ans. Peut-être même la raconteront-ils à leurs enfants le soir, comme ils raconteront l’histoire du roi Doréfah, qui vainquit un Gardien, ou le destin tragique de la princesse prodige Mipha, choisie pour conduire la créature divine Vah’Ruta. Je ne sais pas si j’arriverai à en faire assez aux yeux de mes contemporains, mais si je peux inspirer, ne serait-ce qu’un petit peu, leurs enfants, alors je serai comblé.
– VII –
Cher journal, je ne m’en étais pas rendu compte en écrivant il y a dix ans, mais ces pierres mémorielles sont vraiment symptomatiques de la vie au domaine. On y végète dans le passé. On le ressasse. On le regrette. Et on ne pense pas à l’avenir. Je suis entouré de nostalgiques, qui regardent avec mélancolie l’eau se refroidir et les constructions se ternir. Ils aiment parler du bon vieux temps, où l’on venait nous rendre visite des quatre coins d’Hyrule, pour s’émerveiller devant notre génie technique et artistique. Et puis on parle de la catastrophe, du moment où tout a basculé. Il y a un vrai ressentiment contre les Hyliens. À en croire les anciens, ils sont responsables de tous nos maux. C’est toujours la même rengaine. Ils sont particulièrement remontés contre un certain Link, le prodige des Hyliens, qui était censé affronter le Fléau pendant que les autres, dont ma sœur, devaient le soutenir avec les créatures divines. Meryth est particulièrement virulent. À l’écouter, ce type était pire que le Fléau lui-même. Il a beaucoup radoté sur le sujet ces dernières années. Meryth est l’ancien précepteur de Mipha, il ne cesse de répéter que sa vie n’a plus de sens depuis qu’elle n’est plus là. Et en même temps, c’est le plus proche conseiller de Père. J’aimerais que Père s’entourent de gens un peu plus tournés vers l’avenir, ou au moins concentrés sur le présent, mais c’est un sujet difficile à aborder, j’ai l’impression de faire face à un mur. Et puis, peut-être que Meryth a raison, peut-être que ce Link a une part de responsabilité dans la mort de ma sœur. Apparemment ils étaient très proches, mais il l’a laissée mourir, et il n’a même pas vaincu le Fléau. Ce n’est pas très limpide, je ne sais pas à quel point il est fautif. Mais ça m’énerve, j’aimerais pouvoir lui dire deux mots, mettre les choses au clair avec lui, mais on ne sait pas ce qu’il est devenu. De toute façon, les Hyliens ne vivent pas très longtemps. Il est peut-être juste mort de vieillesse, en ermite, oublié de tous, depuis des lustres.
Enfin tout cela est bien désespérant. On n’a pas pu venger Mipha, on n’a personne à punir, et le Fléau a toujours la mainmise sur le centre d’Hyrule. Et ce n’est hélas pas notre peuple de dépressifs qui va aller le déloger. Il ne nous reste que de la rancœur, un deuil incomplet, et ça nous empêche d’avancer.
J’espère juste qu’on parviendra à se reprendre, collectivement, avant que je ne monte sur le trône. Si seulement Père pouvait se ressaisir, et donner une direction à notre banc…
– VIII –
C’est étrange cher journal. Pour le bilan de ces dix dernières années, j’ai envie de te parler d’un rêve que j’ai fait il y a de cela un an, et dont je me souviens encore dans les moindres détails tant il était palpable, tant il semblait vrai.
Réveillé en pleine nuit, j’arpentais le domaine, sans but particulier, juste la volonté de vider mon esprit. C’est alors qu’une mélodie envoûtante se mit à résonner avec douceur. Elle semblait venir de très loin, par-delà les montagnes environnantes. Intrigué, je me dirigeai dans sa direction, m’envolai par-delà le Mont de la Foudre, et retombai vers le Lac du Barrage de l’Est. Vah’Ruta, la créature divine que ma sœur aurait dû piloter, mais que la Fléau a retournée contre nous, était là. Elle ne crachait plus d’eau, elle semblait étrangement paisible. Et je remarquai alors que c’était elle qui émettait la mélopée qui m’avait attiré jusqu’ici. J’avançai prudemment dans sa direction, et pu me hisser sans heurt jusqu’à l’ouverture au niveau de son visage.
Je n’eus aucune difficulté à entrer. L’intérieur était sombre, et j’entendais le cliquetis des gouttes d’eau qui perlaient çà et là, ainsi que leur écho qui semblait se propager dans toutes les directions.
Soudain, je me rendis compte que la mélodie s’était tue. Elle avait dû diminuer petit à petit jusqu’à devenir inaudible, mais de manière si fluide que ça ne m’avait pas frappé. Je réalisai alors qu’une étrange lueur turquoise provenait du fond de la pièce où je me trouvais. Je m’approchai prudemment, et j’entendis une voix féminine dire quelque chose comme: « Alors c’est ainsi que ça doit se terminer…»
Un frisson me traversa. Cette voix, elle semblait remonter du fin fond de ma mémoire. Se pouvait-il que ce fût… elle ?
Le cœur battant la chamade, j’accélerai le pas pour m’en assurer. Dans la salle du fond, une énorme créature, répugnante. Elle émettait une lumière, comme des éclairs, violente, agressive, qui était à l’origine des lueurs turquoises que j’avais vues de loin. Et devant ce monstre, tenant sa lance avec détermination et courage, une petite Zora faisait face. C’était bien elle, ma sœur, Mipha. Je la reconnus aussitôt. C’était une évidence.
La créature commença à faire tournoyer une sorte de gigantesque masse d'armes pour la broyer. Alors, dans un réflexe, je me jetai au-devant d’elle, et frappais la masse de ma propre lance, la pulvérisant en une myriade d’éclats luminescents. Puis je hurlai à la face du monstre que non, je ne le laisserais pas prendre ma sœur une nouvelle fois.
Mipha se tourna alors vers moi, avec surprise, et prononça mon nom. « Sidon ? ».
Elle m’avait reconnu ! La dernière fois que nous nous étions vus, j’étais beaucoup plus petit qu’elle, et maintenant, c’était le contraire. Mais malgré cela, elle m’avait reconnu. Je contins mon émotion et forçai un sourire. Puis, après avoir échangé un regard entendu, nous nous tournâmes ensemble face à la créature qui n’avait pas renoncé à l’affrontement, et lui réglâmes son compte une bonne fois pour toutes.
L’adrénaline retomba. Grâce à son pouvoir de guérison, Mipha soigna les quelques blessures que la bête était parvenue à m’infliger. C’était incroyable, je sentis immédiatement les plaies se refermer et un indescriptible flux vital circuler dans mes veines. Je n’avais jamais connu de sensation équivalente. Après cela, nous échangeâmes quelques mots, comme si nous reprenions une conversation que nous avions interrompue la veille, alors que nous ne nous étions pas vus depuis quatre-vingt longues années. Elle me parla notamment du fameux Link, que Meryth déteste tant. Elle semblait n’avoir aucune rancœur envers lui. Bien au contraire, elle me demanda si j’avais eu de ses nouvelles récemment. C’était… troublant. Mais finalement, je perdis un peu le fil en comprenant que quelque chose n’allait pas, que le fait que j’affronte une créature du fléau à ses côtés n’était pas logique et que, malheureusement… tout cela n’était qu’un rêve. Un foutu rêve… un foutu rêve incroyablement réaliste et doux. Un foutu rêve dans lequel je voulais absolument rester. Même si ce n’était pas réel, que tout se passait dans ma tête, j’étais mieux là que dehors. J’étais mieux là que dans ce domaine triste qui n’arrive pas à faire son deuil, où les cascades ressemblent à des flots de larmes, et où tout le monde n’est plus qu’une ombre: l’ombre projetée par un passé envahissant qui, en cachant la lumière, empêche de regarder l’avenir. Je voulais rester dans ce nouveau présent fou, avec ma sœur, à combattre et vaincre les forces du mal. Mais déjà, hélas, je sentais mes paupières fermées à la réalité qui commençaient à trembler. Je serrai les dents, je serrai les poings, mais autour de moi, tout commençait à devenir flou et les mêmes scènes se mettaient à tourner en boucle dans mon esprit, tout en perdant en cohérence.
Finalement, résigné, j’ouvris les yeux, et poussai un hurlement de rage et de dégoût. Que ce monde éveillé est laid !
Et pourtant, y a-t-il quelque chose au-delà de ce qu’il me laisse voir ?
Crois-tu que les fantômes puissent venir nous rendre visite dans nos rêves, et nous laisser des messages ? Ou bien est-ce que tout cela, ce n’était vraiment qu’une invention de mon cerveau ?
– IX –
J’ai une confession à te faire cher journal, une confession d’autant plus difficile que j’ai peut-être commis un crime contre ton espèce. Je suis tombé par hasard, lors d’un grand inventaire des objets royaux, sur le journal intime de ma sœur. Il était dans un état de conservation tout à fait impressionnant. Je l’ai gardé plusieurs jours près de moi, sans oser rien faire de plus qu’effleurer délicatement son élégante couverture en cuir. Je sais que ce n’est pas correct d’ouvrir le journal de quelqu’un d’autre, mais j’ai réfléchi. Je me suis demandé, est-ce que cela me dérangerait que l’on t’ouvre quand je ne serai plus là ?
Techniquement, si je ne suis plus là, il me sera difficile de m’offusquer. Mais comme je te l’ai écrit jadis, tu seras le témoignage de mon histoire. Aussi, je pense que tu es justement destiné à être lu après ma mort. C’est du vivant de l’auteur que ce genre de lecture est sacrilège. Il n’en reste pas moins que ce n’est que ma vision en ce qui te concerne, et que je ne sais pas de quelle manière ma sœur appréhendait cette question. Et en même temps, je me rends compte que je la connais finalement assez peu. J’ai des souvenirs d’elle, mais ils sont très anciens maintenant, et ce sont les souvenirs d’un petit garçon, avec un univers et une compréhension du monde limités par l’absence de vécu. J’ai changé depuis, mais d’elle, je n’ai qu’une image figée. J’ai bien sûr les témoignages des anciens, une multitude de témoignages devrais-je dire. Elle continue à les obséder avec une constance tout à fait remarquable, pour ne pas dire effrayante. Leurs souvenirs semblent souvent fantasmés, et il n’est pas rare qu’ils entrent en contradiction les uns avec les autres. Je veux apprendre à connaître ma sœur, la vraie, pas la figure mythologique qui l’a remplacée dans l’imaginaire collectif. Et ce journal qui traînait sous ma main, c’était une opportunité unique, qui ne se représentera peut-être jamais sous une autre forme. Et peut-être même qu’elle avait consigné des mots à mon intention dedans, comment savoir ?
Je t’avoue que cette lecture a été assez perturbante. Elle s’y livrait d’une manière si personnelle. La créature mythologique redevenait sous mes yeux une jeune femme, avec ses doutes, ses émotions et ses peines. Je connaissais l’héroïne par cœur, je découvrais enfin la personne.
Et alors, le point vraiment étrange, c’est qu’elle parlait énormément de Link, cet Hylien que les anciens prennent tant de plaisir à haïr. Les sentiments qu’elle éprouvait pour lui étaient aux antipodes de ceux de Meryth.
Ma sœur était amoureuse d’un Hylien !
Sur le coup, ça m’a fait très bizarre de comprendre ça. C’est d’autant plus bizarre que, au moment où j’ai eu enfin accès à un témoignage direct qui la ramène à notre niveau, il y avait ce point, ces sentiments qu’elle éprouvait, et qui faisaient écho à l’histoire de la légendaire princesse Ruto qu’on peut lire sur une de nos pierre mémorielles. Une princesse zora des temps anciens qui était tombée amoureuse d’un épéiste hylien. D’ailleurs, les derniers mots de ma sœur faisaient allusion à cette princesse. C’était peu avant son départ pour la guerre. Elle hésitait à confesser ses sentiments à ce fameux Link. Je ne sais pas si elle a réussi à le faire finalement. Ça a dû être terrible pour elle, être confrontée simultanément à l’amour et à la mort. Peut-être qu’au moment de mourir, sa pensée, c’était qu’elle n’avait pas réussi à délivrer son message. C’est quelque chose qui me travaille beaucoup depuis cette lecture. Ses mots caractérisent si bien les émois de la jeunesse, si intenses et sans doute si irrationnels. Une âme fauchée en plein vol, dans une telle tempête d’émotions, peut-elle réellement partir en paix ?
Où es-tu ma très chère sœur, es-tu enfin apaisée, as-tu trouvé un endroit où reposer ? Ou bien es-tu perdue dans les limbes ?
J’aimerais tellement lui parler. J’essaie de la retrouver dans mes rêves, mais je n’arrive plus à revivre l’expérience que je t’ai décrite il y a dix ans. Est-ce que c’est normal comme démarche, ou bien est-ce que cela signifie juste que je suis en train de devenir fou, que j’ai mes propres problèmes à régler ?
Je crois que, à ma façon, je suis en train de devenir comme les anciens. Et c’est terrifiant…
– X –
Cher journal, quel bonheur qu’il te reste encore quelques pages vierges pour conclure ce siècle. Un vent nouveau souffle sur le Domaine, et peut-être même sur tout Hyrule, et je suis heureux de pouvoir t’amener une belle conclusion après tous ces moments difficiles que je t’ai demandé d’aspirer.
Récemment, un jeune Hylien déboussolé s’est présenté devant nous. Il était amnésique, mais les anciens l’ont tout de suite reconnu: Link. Par les déesses savent quel miracle, il était toujours en vie, et n’avait même pas vieilli. Comme s’il avait acquis la longévité des Zoras !
Blague à part, je ne saurais expliquer ce miracle, mais je suis sûr que l’on ne peut que s’en réjouir. Ce Link, on lui a demandé de ramasser des flèches électriques sur le Mont de la Foudre, où rôde un sinistre lynel qui nous en bloque l’accès. Mission dangereuse qu’il a effectuée sans broncher. Et surtout, devant la statue de Mipha, il semblerait qu’une partie de ses souvenirs lui soient revenus. Alors nous sommes partis ensemble vers Vah’Ruta. Je le portais sur mon dos pendant qu’il désactivait les mécanismes de la créature divine à l’aide de ses flèches. Il parvint ainsi à l’apaiser, et à entrer dedans.
Il en est ressorti au bout de quelques jours. Il y avait une engeance démoniaque à l’intérieur, qu’il est parvenu à détruire. Difficile de savoir précisément comment les choses se sont passées dans ce huis clos, car il n’est pas très loquace, mais il était de toute évidence assez marqué en sortant. Il m’a néanmoins décrit brièvement la bête, et elle ressemblait de manière très troublante au monstre de mon rêve.
Vah’Ruta s’est ensuite mise en marche, et est allée se positionner dans les hauteurs, afin d’avoir une vue sur le château d’Hyrule, qu’elle cible désormais d’un étrange rayon rouge. Il paraît que c’est l’âme de Mipha qui la guide, attendant d’accomplir son ultime mission pour pouvoir partir en paix. Link a également repris la route après un bref séjour pour récupérer. Lui aussi a une mission à mener à bien.
C’est un garçon étonnant. Il est vraiment comme ma sœur l’a décrit dans son journal. Peu bavard et peu souriant, certes, mais une âme gentille et généreuse. C’est assez fascinant, comme s’il portait un sacerdoce, comme s’il était écrasé par le poids des attentes du monde sur ses épaules. Chacun de ses mots est pesé. Il lui semble plus facile d’affronter des monstres que ses propres sentiments. Il y a tellement de choses refoulées en lui. Je crois que je le comprends un peu, je ressens quelque chose de similaire parfois. Il faudra que je pense à lui offrir un journal quand il repassera, ça lui sera sans doute bien utile.
Toujours est-il que c’était délicieusement vivifiant de participer à cette aventure à ses côtés. On se connait depuis si peu de temps, et pourtant, notre coordination était parfaite. On se comprenait instinctivement. Et on a réussi, dans l’intérêt général, ensemble. Même Meryth a revu le jugement qu’il lui portait suite à ces exploits. Quant à moi, je n’aurai jamais de beau-frère, la vie en a décidé autrement, mais je crois que je me suis enfin trouvé un ami.
Maintenant, l’Histoire a repris le sens de la marche, j’en suis convaincu. C’est comme si une nuit de cent ans de peine sur le monde touchait à sa fin. Les premières lueurs de l’aurore sont déjà là, et je suis sûr que le soleil viendra bien vite réchauffer nos cœurs gelés.