### Nuit
La forêt n’était pas de celles qu’il connaissait.
Les arbres ici ne ressemblaient pas aux chênes trapus de Redanie, ni aux pins sombres des abords de Kaer Morhen. Ils montaient haut, trop haut, leurs troncs pâles et lisses comme de la cendre, leurs branches tissant au-dessus une voûte dont la lumière ne traversait qu’en éclats d’émeraude. Quelque chose respirait dans cette forêt. Pas une bête. Pas le vent. Quelque chose de plus vieux que ça. Assez ancien pour donner aux hommes l’impression de n’être que de passage.
Une silhouette avançait entre les arbres.
Familière, au premier regard : deux épées dans le dos, une armure de cuir usée, un médaillon à tête de loup sur le torse. La posture d’un homme qui a l’habitude des routes et de ce qu’elles cachent.
Mais en s’approchant, quelque chose clochait. La silhouette était trop fine. Trop élancée. Insolente dans sa façon d’occuper l’espace, comme si le danger ne lui avait pas encore appris à se faire petit.
La capuche se releva.
Cheveux bruns qu’il portait courts… enfin, courts au départ. Suffisamment négligés pour partir dans tous les sens, une tignasse sombre qui faisait ce qu’elle voulait faute qu’on s’en occupe. Un visage fin aux pommettes hautes, des traits qui avaient quelque chose de félin avant même que la Transformation décide de s’en amuser.
Bâti pour l’esquive et la vitesse plutôt que pour l’impact et la force brute.
Le genre de silhouette qu’on sous-estime jusqu’à ce qu’elle bouge.
Il attirait les regards. Il ne s’en rendait pas compte, ou s’en moquait, les deux revenaient au même.
Les yeux. Verts, fendus comme ceux d’un chat, ils captaient la lumière d’une façon qui n’appartenait pas tout à fait aux humains.
Son corps portait encore peu de cicatrices. Mais si l’on se rapproche de lui, ce qu’on déconseillait à toute personne avisée de faire par surprise, on apercevra une cicatrice en arc de cercle encore rosée qui lui barrait le menton, et une autre sur la joue.
Mais ne vous y trompez pas, ceux qui avaient fait cette erreur de jugement n’avaient généralement pas eu l’occasion de la répéter.
Bastien. Sorceleur de l’École du Loup. Vingt-cinq ans, plus ou moins. L’âge où on pense encore que survivre suffit à prouver qu’on a raison.
Il n’était pas là par hasard.
Les sorceleurs s’éteignaient. École après école. Peu avaient gardé les secrets de la Transmutation intacts, et ceux qui les possédaient encore les gardaient jalousement.
Les membres de l’École du Loup se comptaient désormais sur les doigts d’une main. Le dernier arrivé, Bastien, les avait rejoints par un détour du destin qu’il valait mieux laisser reposer pour l’instant.
Cinq… c’était trop peu.
Le savoir ancien avait brûlé avec le reste lorsque Kaer Morhen était tombée sous les torches et les lames. Les grimoires, les formules, les maîtres capables de les transmettre. Tout avait disparu dans la même nuit.
Ce qui subsistait tenait dans quelques notes incomplètes et les souvenirs que Vesemir avait pris la peine de coucher sur papier. Des fragments de recettes. Des annotations dont personne ne comprenait plus vraiment le contexte. Des décennies de travail réduites à un puzzle dont la moitié des pièces manquait.
Depuis des années, Eskel essayait de reconstituer ce puzzle. Pas par nostalgie. Parce que sans elles, l’École du Loup était condamnée à disparaître avec les derniers sorceleurs encore en vie.
Des avancées avaient été faites, mais les résultats étaient maigres.
Certaines pistes menaient à des impasses. D’autres se révélaient tout simplement trop dangereuses pour être poursuivies.
Plus d’une fois, Lambert avait proposé de « tester quand même », ce qui suffisait généralement à convaincre tout le monde du contraire.
Alors Geralt et Bastien avaient fini par chercher ailleurs.
Les rares références encore exploitables mentionnaient parfois les elfes sylvains d’Elydorn. Leur magie semblait suivre des règles différentes de tout ce que les sorceleurs connaissaient. Plus ancienne. Plus proche du vivant. Certains récits prétendaient qu’ils savaient encore accomplir des prodiges que le Continent avait oubliés depuis des siècles.
Peut-être n’était-ce que des légendes.
Peut-être pas…
Ils avaient traversé des mers, puis des continents pour s’en assurer.
Puis leurs chemins s’étaient séparés, comme la Voie l’exigeait parfois.
Le point de ralliement : Tirënnog.
La cité elfique dont même les vieilles cartes semblaient hésiter à révéler l’emplacement.
Une journée entière à chevaucher sous ces arbres qui ne ressemblaient à rien de connu. Quand le crépuscule envahit peu à peu la forêt, Bastien mit pied à terre. Il installa son bivouac sans se presser, avec les gestes précis de quelqu’un qui a appris à faire de n’importe quel endroit un lit pour la nuit.
Il souperait léger. Dormirait méfiant, comme toujours.
Il ne savait pas encore que cette nuit-là serait différente.
Quand il rouvrit les yeux, le monde avait changé.
L’horizon oscillait entre le violet et l’or, sans soleil apparent. La gravité semblait flotter, élastique, incertaine. Il voulut se redresser et s’arrêta net.
Le sol était beaucoup trop proche. Pourtant il était debout. Enfin… il en avait l’impression. Non. À quatre pattes. Pourquoi était-il à quatre pattes ?
Puis la réponse lui apparut avec une évidence désarmante.
Il avait des pattes.
Logique donc.
Brunes. De velours.
Il les observa un instant. Puis fit sortir ses griffes,
elles lui répondirent en un instant, pratique.
Un mouvement d’agacement derrière lui. Quelque chose bougea sans qu’il l’ait demandé.
Une queue. Sa queue.
Bastien tourna la tête pour la regarder. Puis davantage. Puis encore un peu.
La queue continua de remuer sans lui accorder la moindre importance.
Étrangement, cela lui sembla parfaitement normal.
Des odeurs lui chatouillèrent soudain les narines.
De la pierre humide.
De la poussière.
Du cuir.
Et du poisson.
Quelqu’un avait mangé du poisson récemment.
Cette information lui parut immédiatement beaucoup plus importante que sa queue.
J’ai mangé du poisson …
Un miaulement rauque sortit de sa gorge à la place du juron qu’il cherchait. Il baissa le nez sur son pelage sombre et comprit, avec une irritation très peu onirique, que son rêve avait ses propres idées sur ce qu’il était devenu.
Puis la voix arriva.
— Tiens. Un chat.
Elle venait de partout. De nulle part. Portait en elle le craquement du bois en hiver, la fraîcheur de la pluie d’été. Les poils de son échine se hérissèrent d’un coup.
L’air se distordit. Des racines s’entrelacèrent, montèrent, prirent forme.
Féminine.
Haute.
Élancée.
Tout en elle semblait avoir poussé vers le ciel. Ses bras et ses jambes étaient un peu trop longs. Ses doigts aussi. Rien de difforme. Juste assez pour troubler le regard.
Sa peau rappelait une écorce claire, parcourue de fines veines d’or où semblait circuler une sève lumineuse. Son visage avait quelque chose des elfes sans leur ressembler vraiment. Des yeux immenses, d’un vert émeraude cerclé d’or pur, où dansaient de minuscules éclats pareils à la lumière traversant les premières feuilles du printemps. Ils le regardaient avec curiosité.
Là où une femme aurait porté des cheveux, une cascade de feuilles auburn glissait jusqu’au creux de ses reins. Certaines avaient pris le roux de l’automne, d’autres brillaient d’or, d’autres encore viraient au rouge profond. Aucune ne demeurait tout à fait immobile. Un frémissement les parcourait sans qu’aucun vent ne souffle.
Bastien n’arrivait pas à savoir ce qu’il avait devant lui. Une femme qui ressemblait à un arbre ? Ou un arbre qui avait pris la forme d’une femme ?
Une seule certitude.
Ancienne.
Très ancienne.
— Qui es-tu ? feula-t-il.
Dans ce monde, sa pensée se traduisait en mots. Étrange confort.
La femme-arbre inclina la tête. Ses yeux immenses le regardèrent un long moment.
— Je suis Chêne.
Un bruissement de feuilles. Un rire léger, presque imperceptible.
Et plus rien.
Il ouvrit les yeux.
Le ciel entre les branches. L’odeur de la forêt elfique. Son corps dans sa cape, le sol d’humus sous lui.
Il baissa les yeux vers ses mains.
Ses mains.
Il les retourna lentement : paume, dos, paume. Les doigts qui répondaient normalement. Pas de griffes …
La peau humaine, les cicatrices aux bons endroits.
Drôle de rêve.
Il secoua la tête, se leva, sella son cheval et reprit la route.
*
### Lisière
La nuit suivante, à son grand étonnement, il se retrouva à nouveau sous la forme d’un chat.
C’est quoi ce bordel.
Est-ce qu’il s’était fait avoir par une Bruxe ? Non, ça n’y ressemblait pas. Un Spectre du Midi peut-être. Ou quelque chose qu’il n’avait pas encore dans son bestiaire.
Sous sa forme féline il progressa prudemment dans la forêt. Elle lui semblait différente de la nuit précédente… Plus dense, plus ancienne, plus sauvage…
Des singes hurlaient quelque part dans la canopée, invisibles. Au fur et à mesure qu’il avançait la végétation s’épaississait, les lianes s’enroulant le long de troncs dont la circonférence défiait toute mesure humaine.
Il se sentait minuscule dans ce dédale de bois et d’obscurité.
Les chats ont ça de paradoxal qu’ils sont tout autant chasseurs que proies. Il gardait tous ses sens en alerte : oreilles dressées, narines ouvertes, chaque muscle prêt.
Puis il vit un mouvement dans les branches.
Il se figea. Se tapit dans les herbes hautes, fondant son pelage sombre dans les ombres qu’elles projetaient. Son souffle se fit imperceptible.
Elle était là.
Silhouette de sève à la lisière du décor, balançant ses jambes dans le vide avec une nonchalance qui n’appartenait pas aux créatures qui ont peur. Comme si elle attendait quelque chose.
Lui ?
Peut-être qu’elle l’avait attendu. Il ne comptait pas lui poser la question.
Il resta tapi dans les herbes à l’observer. L’extrémité de sa queue allant de gauche à droite sans qu’il ne puisse rien y faire.
— Le petit chat est revenu, observa-t-elle.
Malgré lui ses poils se dressèrent le long de son épine dorsale. Pris comme un enfant la main dans la confiture.
— Que me veux-tu ! feula-t-il.
Sans se retourner elle lui répondit, le ton détaché, presque amusé :
— Ne serait-ce pas à moi de te poser la question ?
D’un mouvement souple, trop souple, inhumainement souple, elle bascula en arrière. La tête en bas, les cheveux tombant en cascade et se mêlant aux lianes de la forêt comme s’ils en faisaient partie. Elle planta ses yeux verts et dorés dans les siens.
— Tu es venu me chercher… non ?
À l’envers elle paraissait encore plus végétale. Encore moins humaine.
Il bondit en arrière. Feula à nouveau, plus fort cette fois, les griffes dehors par réflexe.
— Je n’ai pas demandé à être là ! Je veux juste traverser cette foutue forêt sans me retrouver toutes les nuits transformées en un foutu matou !
Il marqua une pause.
— Un chat… n’importe quoi. Je suis un loup, moi… Pas un chat.
Il prit cette moue boudeuse propre aux chats. Les yeux plissés, fuyant son regard. Les oreilles couchées, à plat, presque collées à l’horizon.
— Il n’y a pas de loup par ici.
Elle sourit, et ce sourire sur ce visage à l’envers avait quelque chose d’inquiétant et de délicieux à la fois.
— Moi je vois un chat… un joliiiii petiiit chat !
Elle rit. Et toute la forêt frissonna avec elle : les feuilles, les lianes, l’air lui-même.
Puissante.
Bastien se tenait sur ses gardes. Si elle attaquait il n’aurait que ses griffes, dérisoires contre une créature pareille. Mieux valait la fuite que l’affrontement.
Tel un phasme qui se déplie, ses mains se posèrent au sol et ses jambes se dénouèrent de la branche. Elle se déroula lentement jusqu’au sol, avant de se retrouver assise en tailleur dans les herbes hautes.
Elle fredonnait.
Oh le joli chat…
Il était stupéfait.
Les réactions de cette créature étaient à la fois enfantines. Et pourtant quelque chose dans chacun de ses gestes, dans chaque inflexion de sa voix, suggérait une profondeur que la surface ne laissait pas deviner. Comme un gouffre recouvert de mousse.
Il s’assit à son tour. À bonne distance. Sa queue s’enroula sagement autour de lui.
— Je ne suis pas un chat, dit-il, comme pour se justifier, ce qui était déjà une défaite en soi. Pas vraiment. Je suis un homme. Dans le monde… réel. Quand je ne dors pas… enfin tu comprends.
Elle tourna la tête.
Manifestement elle ne comprenait pas.
Son visage prit une expression teintée de mélancolie, les yeux dans le vide, quelque part très loin.
— Le monde réel… ?
Elle répéta les mots lentement. Comme si elle les testait. Comme s’ils avaient une texture qu’elle n’arrivait pas tout à fait à saisir. Les mots moururent dans un souffle avant d’avoir vraiment existé.
Et quelque chose se passa.
Tout son être vacilla, fugace, presque imperceptible. Sa silhouette même sembla moins nette, comme une flamme dans le vent. Comme si l’idée seule d’un monde au-delà de celui-ci la rendait moins réelle.
Elle cligna des yeux.
Revint.
— Moi je vois un chat, dit-elle simplement.
Bastien soupira.
C’était peine perdue. Il faudrait vraiment qu’il se renseigne auprès des locaux, quel genre d’esprit parcourait cette forêt, quelle entité prenait plaisir à taquiner les voyageurs endormis sous leur forme féline. Car cette fois il en était certain : elle n’appartenait à rien de répertorié dans les bestiaires.
— Donc tu t’appelles Chêne.
Elle cessa de fredonner. Inclina la tête.
— Les arbres ont beaucoup de noms. Les hommes n’en retiennent qu’un.
Rien que le bruissement des feuilles.
— Chêne ira.
Et elle disparut.
Ce soir il n’en saurait pas plus, sinon que cette créature portait en elle quelque chose de brisé. Quelque chose qui ne savait plus très bien où il était.
Un jour il remarqua qu’il regardait le soleil décliner.
Pas avec inquiétude. Pas avec impatience non plus, du moins c’est ce qu’il se dit.
Un autre, il s’endormit avant même d’avoir fini de manger. Sans même avoir étrillé son cheval. Celui-ci le regarda d’un œil mauvais.
Les jours passaient les uns après les autres. La route. Les arbres. L’odeur de résine. Il aurait été incapable de dire à quel moment le soleil avait atteint son zénith.
Les nuits, en revanche, il s’en souvenait.
Toutes.
Dans leurs moindres détails. La texture de l’herbe immatérielle sous ses pattes. Sa voix. Les décors qui changeaient mais pas elle : toujours là, silhouette de sève et de lumière pâle, comme si elle avait tout le temps du monde.
Ce qu’elle avait, probablement.
*
### Rayures
Les nuits s’étaient succédé sans qu’il les compte.
Les décors changeaient : une forêt de cristal, un désert d’eau immobile, un ciel sans fond peuplé d’étoiles qui respiraient. Mais Chêne était toujours là, silhouette de sève et de lumière pâle, balançant ses jambes dans le vide ou disparaissant entre des arbres qui n’existaient pas vraiment.
Au fil des nuits ils avaient fini par s’apprivoiser. Ce qui arrive quand on cesse de se méfier sans vraiment s’en rendre compte.
Les mots étaient venus après. Des échanges. Pas calculés. Juste naturels.
Novigrad et ses ruelles, Oxenfurt et ses étudiants, les forêts noires du royaume de Kaedwen. Elle écoutait. Et quand c’était son tour elle lui rendait la pareille : ses forêts à elle, la clairière des Anciens, les rivières qui chantent, ses mémoires anciennes.
Souvent elle réclamait des histoires. Les vraies. Pas les versions arrangées qu’on raconte aux enfants.
Un jour il lui raconta sa rencontre avec une genaude aquatique.
Comment il l’avait traquée trois jours dans des marais fétides, les bottes remplies d’eau saumâtre depuis le premier soir. Mais dès qu’il s’approchait, la créature disparaissait dans la vase.
Comment il avait fini par l’attirer avec des restes de poisson franchement pas du jour et s’était retrouvé à patauger dans un mètre d’eau froide à essayer de planter une épée dans quelque chose qui ne voulait pas rester en place.
— Et j’ai gagné ! J’ai senti le poisson pendant des semaines après, mais j’ai gagné ! proclama-t-il avec la dignité d’un chat qui vient de rater sa chaise et fait semblant que c’était intentionnel.
Chêne le regarda.
Puis elle éclata de rire.
Pas le rire cristallin qu’il lui connaissait déjà. Plus franc. Plus entier. Il semblait monter du plus profond d’elle-même et se répandait dans tout le décor immatériel. Les herbes autour d’elle ondulèrent. Quelque part dans les branches invisibles les singes se turent.
— Un chat… dans l’eau… dit-elle entre deux éclats.
— C’était une mission parfaitement honorable.
— Un chat ! Dans l’eau ! Qui sent le poisson !
— J’avais mes raisons.
Elle riait encore, les mains sur le ventre, la tête rejetée en arrière. Il y avait dans ce rire quelque chose de tellement inattendu, de tellement vivant… qu’il resta là à la regarder sans chercher à reprendre le dessus.
Quand elle se calma enfin elle essuya une larme de sève au coin de ses yeux.
— Continue, dit-elle.
— Je viens de te dire que j’avais gagné.
— Continue quand même.
Il continua.
Il lui parla des routes qui se ressemblent. Des auberges où on vous sert sans vous regarder. De Geralt et de ses « hmmm » qui pouvaient vouloir dire vingt choses différentes selon le moment, mais qu’il avait appris à distinguer. Du silence de Kaer Morhen en hiver, quand il n’y avait plus que le vent dans les pierres et l’écho de ses propres pas.
— Les gens ont peur de toi, dit-elle à un moment, sans le regarder, les yeux perdus dans le décor immatériel.
— Les gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas.
— Et toi ?
Il réfléchit.
— Moi je m’y suis habitué.
Ce n’était pas tout à fait vrai. Mais c’était la réponse qu’il donnait depuis assez longtemps pour qu’elle sonne juste.
Elle inclina la tête. Comme si elle entendait les deux, ce qu’il disait et ce qu’il ne disait pas.
Elle l’écoutait. Vraiment, jusqu’au moment où quelque chose dans les herbes capta son attention. Une coccinelle qui se baladait le long d’un brin d’herbe.
Il s’interrompit.
La regarda.
Puis reprit quand même.
Parce qu’il avait fini par comprendre que ces absences ne signifiaient pas qu’elle ne l’écoutait plus. Elle revenait toujours. Et, au fond, c’était plus facile de dire certaines choses à quelqu’un qui ne jugeait pas, ne conseillait pas, mais était simplement là.
Et ça suffisait.
Certaines nuits elle cueillait une branche dans le décor immatériel : une simple chose, feuilles et branche souple, et la balançait dans l’air sans raison apparente.
Sans raison apparente… Vraiment ?
Bastien tenait exactement trois secondes.
Puis quelque chose dans ses pattes décidait à sa place, et il bondissait : une détente parfaite, griffes dehors, toute la dignité du sorceleur envolée dans l’instant. Elle riait. Il atterrissait, lâchait la branche avec une nonchalance étudiée, et s’asseyait comme si rien ne s’était passé.
— Tu as des rayures, parfois, observa-t-elle un soir.
— Non.
— Si. Là, sur le flanc. Quand la lumière change.
Il tordit le cou pour regarder. Peut-être. Peut-être pas. Les rêves avaient leurs propres idées.
— Et alors ? dit-il. Les chats ont le droit d’avoir des rayures.
Il se leva, s’éloigna de trois pas avec une dignité parfaite.
S’arrêta.
La branche était encore là, à se balancer doucement dans l’air immatériel.
Il n’en fit pas semblant plus longtemps. Ses pupilles comme deux billes noires, il bondit, et le rire de Chêne éclata, cristallin cette fois, différent de son bruissement habituel. Plus haut. Plus léger. Celui d’une chose vraiment surprise d’être heureuse.
Souvent elle lui parla de ses forêts.
Avec ses mots, mais pas seulement : elle partageait avec lui des images, des sensations, des bribes d’une mémoire qui n’était plus tout à fait la sienne. Des choses anciennes. Des choses qui précédaient les hommes et leurs royaumes.
Elle lui montrait les arbres qui se souvenaient. Les rivières qui chantaient autrement selon les saisons. La façon dont la lumière tombait différemment à chaque heure du jour dans une clairière qu’elle semblait connaître sans pouvoir la nommer. L’odeur de la terre après la pluie, pas n’importe quelle pluie, celle qui arrive en fin d’été et qui sent la fin de quelque chose.
Il écoutait. Les yeux mi-clos, les pattes repliées sous lui.
Et sans qu’il s’en rende compte, il se retrouvait plus près d’elle. Pas d’un coup. Progressivement. Comme ça se passe avec les chats. Quelques centimètres. Puis quelques autres. Jusqu’à ce que son flanc touche ses racines.
Elle ne bougeait pas. Continuait de raconter.
Sa voix portait le craquement du bois en hiver et la fraîcheur de la pluie d’été. Et sous ses racines, là où il s’était laissé glisser sans le décider, quelque chose de tiède. Pas la chaleur d’un feu. Quelque chose de plus profond. Comme la chaleur que la terre conserve longtemps après le coucher du soleil.
Il ferma les yeux.
Elle parlait encore quand il s’endormit.
Le matin il se réveillait sorceleur, dans son corps, dans sa cape, dans l’odeur de la forêt elfique. Il se sentait reposé d’une façon qu’aucune nuit ordinaire ne lui avait jamais donnée.
*