Ce fut un matin comme les autres qui changea tout.
Bastien avait poussé sa monture jusqu’à une crête dégagée, espérant enfin apercevoir Tirënnog.
La forêt l’avait accompagnée des jours durant. Une voûte de feuillage presque ininterrompue, où le ciel n’apparaissait qu’en fragments. Puis, sans qu’il comprenne vraiment quand, les arbres avaient commencé à s’écarter. La lumière devint plus franche. Quelques pas encore… et la forêt s’ouvrit devant lui comme un rideau.
Le souffle lui manqua.
Son cheval s’immobilisa de lui-même.
En contrebas, Tirënnog s’étendait au cœur d’une immense clairière. La cité s’élevait en terrasses de grès ocre. De larges esplanades, reliées par des escaliers, des arches et de longs ponts suspendus, accueillaient palais, jardins et hautes tours qui semblaient avoir trouvé leur place depuis toujours. Ici, rien n’avait été arraché à la forêt. Les bâtiments contournaient les troncs, épousaient les racines, laissaient les branches traverser leurs cours et leurs toits. La ville semblait avoir grandi avec les arbres, au rythme de leur croissance.
Même d’ici, Bastien devinait des places baignées de soleil, des bassins où l’eau scintillait entre les arbres, des passerelles disparaissant sous le feuillage. La cité respirait.
Chaleureuse.
Vivante.
Ancienne.
Puis son regard monta.
Et tout le reste disparut.
L’Arbre.
Il dépassait tout. Les palais. Les tours. Les murs. Son tronc était si vaste qu’il aurait pu abriter un village entier. Son écorce claire captait la lumière du soleil et la renvoyait sur la cité, baignant les façades d’une clarté douce où glissaient les ombres de ses branches. Celles-ci semblaient porter le ciel.
Ce n’était plus Tirënnog qui entourait l’Arbre.
C’était l’Arbre qui portait Tirënnog.
Bastien resta immobile quelques instants, incapable de détourner les yeux.
Puis il fit demi-tour.
Il installa son bivouac tôt. Mangea sans goût. Le feu crépitait, petit et inutile sous la voûte de la forêt. Il regardait les braises sans les voir, la mâchoire serrée sur quelque chose qu’il n’aurait pas su nommer. Demain matin il y serait. La quête, la cité, les elfes et leurs réponses. Tout ce pour quoi il avait traversé les mers. Il aurait dû être satisfait. Il ne l’était pas.
Cette nuit-là, ils se trouvaient dans une plaine d’herbe argentée sous une lune trop proche. Assis sur une grande souche sortie de nulle part, le chat brun aux légères rayures s’agaçait. Sa queue fouettait l’air tandis que ses oreilles restaient obstinément tournées vers l’arrière. Depuis la lisière du décor, Chêne l’observa un moment sans s’approcher.
Puis elle se décida. Elle vint s’asseoir près de lui sur la souche, balançant ses jambes comme à son habitude. Elle posa ses paumes de chaque côté du tronc et se pencha vers lui pour lui faire une grimace.
— Tu ressembles à un chat qui a laissé échapper sa proie, dit-elle enfin. Il ne répondit pas. La queue continua de fouetter. — J’ai vu ta cité aujourd’hui, finit-il par dire. Et l’arbre.
Le silence changea de texture.
Chêne ne bougea pas, mais quelque chose en elle se fit moins net, ses contours devinrent légèrement flous, son regard parti quelque part très loin. L’herbe autour de la souche bruissa sans vent.
Puis elle revint. Comme ça, d’un battement de cils.
— Grand comment, l’arbre ?
Un sourire.
— Tu aimes grimper aux arbres, non ?
— Ne change pas de sujet, marmonna-t-il.
Mais déjà Chêne ne l’écoutait plus. Elle souriait en regardant sa main sur laquelle courait une fourmi rousse. Le chat brun tourna la tête vers elle. Sa queue avait cessé de fouetter. Les oreilles s’étaient redressées, à peine.
— On se reverra ? demanda-t-il.
Ce n’était pas dans ses habitudes de poser ce genre de question. Il le sut au moment où les mots sortirent. Trop tard.
Chêne inclina la tête. Ses doigts cessèrent de faire courir la fourmi, qui en profita pour reprendre ses activités. Son sourire ne bougea pas, mais ses yeux immenses le regardèrent différemment, une seconde, juste une, avant que la malice reprenne le dessus.
— Les chats retombent toujours sur leurs pattes, Chat.
Elle tendit la main vers lui, paume ouverte.
— Ne fais pas ça !
Il hésita. Bien sûr qu’il hésita. Elle garda la main tendue, faisant simplement onduler ses doigts pour l’inviter à s’y frotter.
— Ce n’est pas juste…
Comme tout chat apprivoisé, il ne résista pas. Il avança la tête et vint frotter son museau contre sa paume. Ses doigts de nacre se glissèrent entre ses oreilles et les grattèrent doucement. Il ronronnait.
Elle éclata de son rire cristallin en le voyant céder si facilement. Comme chaque matin, le rêve se dissipa. Il se réveilla seul. Mais ce matin avait une saveur différente.
Il sella son cheval dans la grisaille et la brume. Avant de quitter la lisière il s’arrêta, et laissa son regard parcourir la voûte des arbres pâles, les ombres entre les troncs, le silence entre les branches. Comme si quelque chose allait apparaître. La forêt ne lui rendit rien. Il fit tourner sa monture vers Tirënnog et ne regarda plus en arrière.
La cité ne ressemblait à rien de ce que Bastien avait traversé jusqu’ici.
Pas de pierres grises, pas de mortier, pas de remparts taillés à la hache. Tirënnog poussait vers le ciel. De hauts palais de grès ocre s’élevaient en terrasses, reliés par des escaliers, des arches et d’immenses passerelles suspendues entre les arbres géants. Les racines traversaient les places, contournaient les bâtiments et disparaissaient sous les pavés comme si la ville avait grandi avec elles. La lumière était différente ici. Chaude, dorée, elle réchauffait le grès ocre et faisait danser les ombres sous les arbres géants. Il s’arrêta sous l’arche d’entrée.
Aucune trace apparente de Geralt.
Sa légende l’avait-elle précédé jusque-là ? Bastien n’en savait rien. Le nom du Loup Blanc voyageait loin, porté par les bardes, les marchands et tous ceux qui avaient un jour croisé sa route. Mais même sans cela, il aurait été difficile de le manquer.
Carrure imposante. Cheveux blancs. Teint pâle. Yeux de mutant. Deux épées dans le dos. Et cette façon bien à lui d’entrer quelque part comme s’il était déjà fatigué de s’y trouver.
Il s’attendait presque à voir son mentor surgir d’un buisson avec son expression habituelle, ce mélange particulier d’agacement et de résignation qu’il réservait à Bastien depuis le début.
Tu es en retard. Ou peut-être en avance. Ce qui est pire.
Ou simplement un grognement qui signifiait les deux.
Pas de trace du Loup Blanc. Si Geralt était passé par là, les regards n’auraient pas été les mêmes. La façon dont les elfes l’observaient acheva de l’en convaincre.
Pas avec hostilité, mais avec cette curiosité mesurée, presque scientifique, qu’on réserve à une espèce connue des livres mais jamais vue en vrai.
Une enfant suspendue à une branche cessa de jouer. Deux artisans marquèrent une pause, outils en l’air. Une vieille femme aux cheveux couleur de mousse sèche l’étudia depuis son seuil sans chercher à le dissimuler.
Un humain. Un humain muté. Ici.
Bastien serra la bandoulière de son sac et avança.
La ville sentait la résine chaude, l’humus et quelque chose d’électrique qu’il ne savait pas nommer. Ses bottes ferrées résonnaient trop fort sur le bois poli des passerelles. Son armure de cuir paraissait grossière. Ses yeux de chat, qui lui avaient valu tant de regards effarés chez les humains, n’éveillaient ici qu’un intérêt poli et bref.
Il se sentait comme une fausse note dans une harmonie construite sur des siècles.
Par acquit de conscience, il demanda après Geralt à trois elfes différents. Le premier ne comprit pas la question. Le deuxième comprit et secoua la tête. Le troisième, un garde aux traits creusés par l’âge, lui indiqua qu’un humain au médaillon de loup était attendu, mais n’était pas encore arrivé.
Et c’est moi qui suis toujours en retard…
Bastien souffla lentement par le nez et laissa ses yeux dériver vers le centre de la cité.
L’Arbre-Monde.
Sans même s’en apercevoir, ses pas l’avaient conduit au pied de l’Arbre.
Il n’avait pas eu besoin de le chercher. Il l’avait senti dès son entrée dans la cité : une vibration sourde, continue, comme une note tenue trop longtemps. Son médaillon vibrait légèrement contre sa poitrine. Il franchit les derniers mètres qui le séparaient de l’Arbre. Un tronc d’opale et d’ambre dont la largeur défiait toute mesure. Les branches disparaissaient dans la canopée jusqu’à se confondre avec le ciel. Et dans son écorce translucide… des braises.
Des milliers de points lumineux dérivaient lentement, comme des feuilles dans un courant d’eau invisible. Les âmes des elfes défunts, comprit-il bien plus tard, ce qui est venu de la terre y retourne. Pas effrayant. Paisible. Presque beau.
Mais autre chose aussi.
Une ombre.
Plus grande que les autres.
Plus dense.
Immobile quand tout le reste dérivait.
Il plissa les yeux. L’ombre semblait avoir une forme. Il fit un pas en avant sans s’en rendre compte. Puis un deuxième. Cherchant le bon angle. Essayant de distinguer un visage, des traits… quelque chose.
L’ombre disparut.
Il s’arrêta net. Attendit. Chercha à nouveau. L’ombre était toujours là, mais semblait se dérober à son regard. Il suffisait d’un mouvement imperceptible et il la perdait, avant de la retrouver un instant plus tard.
Puis plus rien.
Juste les braises qui dérivaient paisiblement dans l’ambre de l’écorce.
— Voyageur.
Il sursauta.
Ce qui ne lui arrivait jamais. Du moins, il espérait que personne ne l’avait remarqué. Un garde elfe se tenait à deux pas, immobile, les mains dans le dos, avec ce calme particulier des gens qui ont attendu assez longtemps pour ne plus être pressés. Son regard ne jugeait pas. Il n’en avait pas besoin.
— Ces lieux sont sacrés. Nous vous demandons de vous éloigner.
Pas une menace. Pas une question non plus. Juste un fait, posé dans l’air comme une pierre.
Bastien regarda l’Arbre une dernière fois.
L’ombre n’était plus là.
Il se détourna.
Il avait une mission.
Il avait Geralt à attendre.
Quinze ans. Un coutelas rouillé à la ceinture. Et cette route de Redanie un soir d’automne qui sentait la pluie à venir et le foin coupé.
Ils étaient cinq sur ce chemin : lui, ses parents, son frère et sa sœur. Une famille ordinaire qui rentrait d’un marché ordinaire dans une charrette qui avait besoin d’une roue neuve depuis le printemps. Son père parlait de la réparer avant l’hiver. Sa mère disait qu’il disait ça depuis deux ans.
Les noyeurs surgirent du fossé sans prévenir.
Six. Peut-être plus. Dans le chaos et l’obscurité il ne les compta pas. Des silhouettes humides et griffues qui se déployèrent sur la route avec cette rapidité particulière des créatures qui chassent en meute et connaissent leur terrain.
Son père réagit le premier.
Il n’avait pas d’arme. Il attrapa ce qu’il trouva, un râteau posé contre la charrette, et se retourna vers les créatures. — Reste avec ta mère ! Protège tes frères !
Bastien dégaina sa dague.
Dans ses jeux de gamin il s’était imaginé pourchasser des monstres avec une lame noble, tranchante, celle d’un vrai guerrier. Ce soir sur cette route c’était juste un coutelas rouillé et dérisoire dans la main d’un garçon de quinze ans qui comprenait d’un coup la différence entre imaginer et faire.
Malgré l’ordre de son père, il s’élança à sa suite. Ce qui suivit n’avait rien d’héroïque.
Son père tomba sous les griffes d’un noyeur avant que Bastien puisse atteindre sa position. Un coup, un seul, qui lui déchira l’abdomen et l’envoya au sol. Il ne se releva pas… Comment aurait-il pu ?
Sa sœur cria quelque chose. Bastien se retourna juste à temps pour la voir fauchée à son tour, emportée dans l’obscurité du fossé par une créature qui ne ralentit même pas. Son cri résonna longtemps à ses oreilles.
— Cours ! cria sa mère, désespérée.
Elle avait son petit frère dans les bras et courait déjà vers le bois, vers le noir, vers n’importe quoi qui n’était pas cette route. Bastien fit un pas vers elle pour la rejoindre.
Deux noyeurs étaient déjà à ses trousses. Ils la rattrapèrent. Elle chuta, puis se recroquevilla aussitôt autour de son fils. Un geste vain. Le dernier geste désespéré d’une mère. Ce que vit Bastien ensuite… Quelque chose se ferma en lui à ce moment-là. Pas de la résignation. Pas de la peur. Quelque chose de bien plus froid et de bien plus simple, une rage qui n’avait plus rien à perdre et qui le savait.
Il hurla et chargea les noyeurs.
Il en tua un. Pas de technique, pas de stratégie, juste son coutelas rouillé et cette rage froide qui guidait son bras là où il fallait aller. La créature s’effondra dans la boue avec un bruit sourd et Bastien n’eut même pas le temps de réaliser ce qu’il venait de faire qu’une autre était déjà sur lui.
Les griffes l’atteignirent à l’épaule. La douleur éclata. Il tomba.
Se releva.
Les griffes l’atteignirent à nouveau au flanc cette fois, à travers ce qui restait de sa veste. Il tomba encore. Tenta de se relever à nouveau.
Il vit les jambes du noyeur au-dessus de lui. Il vit le geste qui allait venir. Il ne détourna pas les yeux.
Ce fut à cet instant que Geralt arriva.
Pas par hasard, il suivait la piste de ces noyeurs depuis trois jours. Il savait qu’ils étaient dans le secteur. Il avait pris ce chemin en dernier, calculant leurs trajectoires, leurs habitudes. Quelques minutes trop tard. Il n’y avait rien à faire pour la famille. Il le sut en une fraction de seconde : les odeurs, les sons, le silence qui avait remplacé les cris. Il fit quand même ce qu’il était venu faire. Le combat fut court. Brutal. Cinq noyeurs restants contre un sorceleur, pas un combat, une correction. Geralt se déplaçait entre les créatures avec cette économie de gestes qu’on acquiert après des décennies sur la Voie. Pas un mouvement de trop. Pas un Signe inutile. Quand ce fut fini il se retourna. Le gamin était toujours par terre. Vivant. Le souffle court, l’épaule et le flanc ouverts, les yeux fixés sur le sorceleur avec une expression qu’il n’aurait pas su décrire. Geralt s’accroupit. L’examina. — Tu t’es battu, dit-il. — Pas assez. Un silence. Un « Hmm. »
Il pansa ses blessures sans un mot de plus.
Puis ils s’occupèrent des corps.
Ce fut la partie la plus longue. La plus silencieuse. Geralt travaillait avec méthode, le même calme qu’il mettait à tout, cette économie de gestes qui ne ressemblait pas à de l’indifférence mais à quelque chose de plus difficile à nommer. Il avait fait ça avant. Souvent.
Bastien le faisait. Parce qu’il le leur devait. Parce que c’était ça ou s’effondrer, et il avait choisi de ne pas s’effondrer, pas encore, pas maintenant.
Il tint jusqu’à ce qu’ils aient fini.
Puis il s’assit sur le bord du fossé, dans la boue et le sang séché, et quelque chose en lui lâcha d’un coup, silencieusement d’abord, puis plus du tout. Les sanglots venaient du plus profond de lui. Ils secouaient ses épaules. Incontrôlables. Rien à voir avec l’idée qu’il s’était faite de pleurer. Pas de larmes propres. Juste ce tremblement qui montait et qui n’en finissait pas. Il avait désobéi à son père. Il avait laissé sa mère courir seule dans le noir avec son petit frère dans les bras. Il avait regardé sa sœur disparaître sans pouvoir la retenir.
Il avait tué un noyeur et ça n’avait servi à rien.
Il sentit une main se poser sur son épaule. Lourde. Ferme. Pas un geste de consolation, juste une présence qui disait je suis là sans le dire.
Geralt resta comme ça un moment. Puis il parla : une phrase, une seule, du même ton qu’il aurait utilisé pour commenter le temps qu’il faisait.
— Tu as fait ce que tu pouvais.
Pas « ça va aller ». Pas « ce n’est pas ta faute ». Juste ça. La reconnaissance de ce qui s’était passé, sans l’adoucir, sans le nier. Bastien ne répondit pas.
Geralt retira sa main. Se leva. Et repartit au matin comme si de rien n’était.
Bastien regarda ce qui restait de sa famille sur cette route ordinaire de Redanie.
Puis il ramassa son coutelas, rajusta ses affaires, et emboîta le pas au Loup Blanc à trois mètres de distance.
Il n’avait plus rien qui l’attendait ailleurs.
Geralt ne se retourna pas.
Le premier jour il marcha dans son sillage sans un mot. Le deuxième aussi. Le troisième Geralt ralentit imperceptiblement dans une montée et Bastien en conclut que c’était une invitation.
Ce n’en était probablement pas une. Il décida que si.
Ça dura six mois. Plusieurs routes, des forêts, des granges, des villages. Tout ce qu’il pouvait manger, et certains matins, un quignon de pain ou un bout de viande séchée que Geralt « oubliait » souvent près du feu mort.
Une fois, à la sortie d’un village, Geralt avait pris un autre chemin sans le prévenir. Bastien l’avait retrouvé trois jours plus tard, au bourg suivant, en demandant son chemin à qui voulait bien répondre. Heureusement, le sorceleur ne passait pas inaperçu. Geralt ne lui avait posé aucune question. Il n’avait pas eu l’air surpris non plus. Il avait juste continué à marcher, et Bastien avait repris sa place à trois mètres derrière. Il refusa de disparaître avec une constance qui aurait épuisé n’importe qui. Même Jaskier n’avait pas fait mieux. L’adolescent apprenait à lire ses silences, ce « Hmm » qui voulait tout et rien dire, cette façon de marquer une pause avant de changer de direction qui signifiait qu’il avait repéré quelque chose. Les jours passaient. Puis les semaines. Bastien était toujours là. Le Loup Blanc n’était pas n’importe qui, mais il dut bien admettre que ce gosse avait un sacré tempérament. Il finit par soupirer de cette façon particulière qui signifiait j’ai perdu.
Kaer Morhen apparut au bout d’une route de montagne un matin de novembre, ses vieilles pierres grises dans le brouillard. Bastien ne dit rien. Geralt non plus.
Geralt avait été clair, dès le premier jour : il resterait un humain parmi des sorceleurs. Rien de plus.
Le jeune homme en avait décidé autrement.
Alors il observa, il écouta, il fureta dans tous les recoins. En suivant le sorceleur jusqu’ici, il avait déjà prouvé que son obstination n’avait pas de limite.
Il regardait Geralt préparer ses potions avec la précision d’un alchimiste, notait chaque geste, chaque dosage. Il observait Eskel travailler en silence sur ses bestiaires et sur un projet dont il ne parlait jamais. Il posait des questions, jamais directement, jamais trop, et c’est Lambert, bien sûr, qui parlait le plus. Lambert avec ses blagues… cinglantes et sa façon de tout lâcher sans filtre, comme si garder un secret lui était physiquement douloureux. Bastien l’écoutait et triait.
Il comprit très vite ce qu’était la Transformation. Ce qu’elle coûtait. Ce qu’elle donnait. Ce qu’il voulait.
Il avait une idée en tête depuis le début, depuis la route, depuis les noyeurs, depuis ce matin où il avait compris qu’un gosse ordinaire avec un coutelas rouillé ne suffirait jamais. Il lui fallait juste trouver comment.
Il mit trois semaines à comprendre ce sur quoi travaillait Eskel dans son coin. Un prototype, une formule qu’il essayait de relancer depuis des mois, encore instable, encore loin d’être prête…
Un soir qu’il « traînait sans but » dans les couloirs de Kaer Morhen, il perçut les échos d’une conversation :
— Avec nos moyens…
— Faire mieux que ça…
— On teste…
— Non…
— Que des gosses…
— Non…
— Trop élevé…
— Taisez-vous.
Un bruit de bottes se dirigea vers la porte entrouverte. Merde, je suis grillé. Il détala comme un lapin. Il savait exactement où il allait.
Malgré les précautions d’Eskel pour préserver ses recherches, ça ne lui prit que quelques secondes pour mettre la main sur la petite fiole.
Il ne réfléchit pas trop longtemps. Réfléchir trop longtemps c’était risquer de changer d’avis.
Ce qui suivit fut une agonie. Il s’en souvenait par fragments : la brûlure qui remontait depuis les os, la fièvre qui faisait fondre les contours du monde, des voix quelque part au-dessus de lui.
— Il va mourir.
— Il est déjà mort, regardez-le.
— Merde.
— Attendons un peu… on ne sait jamais.
— Je vais chercher la pelle !
Et puis ce son particulier, ce « Hmm » de Geralt… qui n’augurait rien de bon.
Contre toute attente, Bastien survécut aux deux premiers jours.
Eskel avait donc continué méticuleusement la transformation. Parce que le gamin avait survécu à une dose qui aurait dû le tuer instantanément, et que le sorceleur balafré était trop pragmatique pour laisser passer ça. Onze jours plus tard, Bastien avait ouvert les yeux.
Geralt n’avait rien dit pendant une semaine entière. Il était là, simplement là, à chaque fois que Bastien ouvrait les yeux pendant la convalescence. Sans un mot. Sans explication. Juste présent. Ce fut la chose la plus éloquente que le Loup Blanc n’eût jamais faite depuis leur rencontre.
Un jour, il put se lever. Les jambes encore incertaines, les mains qui tremblaient légèrement. Debout devant un miroir, il regarda son reflet. Ses yeux étaient toujours verts, mais d’un vert mordoré, et fendus comme ceux d’un chat. Un sourire étira ses lèvres, mais ce fut de courte durée. — BASTIEN !
Son nom résonna dans les murs mêmes de la forteresse. Il traversa la cour de Kaer Morhen, les épaules basses, dans le froid du matin, en pensant à la sacrée soufflante qu’il allait se prendre.
Geralt était adossé contre le mur de pierre, les bras croisés, et le regardait traverser la cour. Il l’avait regardé un long moment. Puis il lui avait lancé une épée.
— On recommence.
C’était, de sa part, une déclaration d’amour.