Les jours suivants trouvèrent leur rythme.
Le balcon devint une habitude. Puis les passerelles. Puis la cité entière, par petits morceaux, au fur et à mesure que ses jambes retrouvaient leur certitude et que les elfes apprenaient à détourner les yeux quand leur reine se promenait au bras d’un sorceleur.
Elle lui montrait. Il regardait.
Elle lui parlait de ses arbres, de ses rues, des gens qu’elle reconnaissait et de ceux qu’elle ne reconnaissait plus. Lui lui racontait ce qu’il voyait, pas la même cité, pas les mêmes détails. Un œil de sorceleur dans une ville elfique.
Ils riaient parfois. Souvent.
Ils aimaient se rendre dans le jardin suspendu qui jouxtait son balcon.
Une plateforme de bois vivant entre deux arbres maîtres, reliée au reste de la cité par un pont de lianes si fin qu’on avait l’impression de marcher dans les airs. Des fleurs partout, des espèces qui poussaient directement dans l’écorce comme si l’arbre les avait décidées lui-même. Et quelque part au-dessus, une fontaine invisible, l’eau qui tombait d’un niveau à l’autre dans un murmure continu.
Ce soir-là, l’eau coulait quelque part au-dessus d’eux.
Tirënnog respirait en contrebas.
Ils ne se regardaient pas. Ils regardaient la cité. Mais quelque chose avait changé dans l’air entre eux, quelque chose qui avait un nom que ni l’un ni l’autre ne prononça.
Sa main trouva la sienne.
Pas de geste brusque. Pas de décision. Juste ses doigts qui glissèrent sur les siens, naturellement, comme s’ils savaient déjà où aller.
Elle ne retira pas sa main.
Ils restèrent comme ça, les jambes dans le vide, la cité en contrebas, l’eau qui coulait quelque part, jusqu’à ce que la lumière change et que Tirënnog s’allume doucement dans le soir qui venait.
Ce fut d’abord un parchemin.
Posé discrètement sur le guéridon pendant qu’ils étaient sur le balcon. Elle le vit en rentrant, le regarda un moment, et le posa de l’autre côté sans l’ouvrir.
Puis deux parchemins.
Puis une délégation qui attendait depuis trois jours et ne pouvait plus attendre.
Parmi tous les elfes qui allaient et venaient dans le palais, il y en avait un que Bastien remarquait immanquablement. Toujours vêtu de noir. Toujours le premier arrivé. Toujours le dernier à repartir. Les serviteurs s’écartaient sur son passage avec le même respect qu’ils témoignaient à Elisabeth. Sans couronne, sans titre proclamé, il semblait pourtant porter une partie du palais sur ses épaules.
Ce matin-là, ce fut lui qui entra dans les appartements royaux.
C’était l’elfe en noir, impeccable comme toujours. Bastien avait fini par apprendre son nom : Ryun vae Kharis. Lui aussi était de sang royal, mais sa lignée avait perdu son trône depuis longtemps.
Depuis le retour d’Elisabeth, le jeune sorceleur avait aussi compris qui il était. Ryun avait assumé la charge de régent, refusant de porter une couronne qui n’était pas la sienne. Pendant un siècle, il avait maintenu le royaume d’Elydorn debout après la disparition de sa souveraine. Et il lui rendait aujourd’hui ce pouvoir avec une simplicité qui en disait long sur l’homme.
Il posa une pile de documents sur la table. Pas tous. Les plus urgents seulement. Il avait trié, filtré, absorbé ce qu’il pouvait absorber à sa place.
— Quand tu seras prête, dit-il simplement.
Pas d’urgence dans la voix. Pas de reproche. Juste ces quatre mots posés là comme une main tendue.
Elle signa le premier parchemin ce soir-là. L’ancien régent était assis en face d’elle, patient, silencieux, lui expliquant ce qu’il fallait savoir sans jamais l’accabler. Cent ans d’absence ne se rattrapaient pas en une semaine. Il le savait mieux que personne.
Les conseils recommencèrent le lendemain.
Pas longtemps d’abord. Une heure. Deux. Mais les heures s’allongèrent. Les délégations se succédèrent. La reine reprenait ses droits sur la femme, doucement, sûrement, comme une marée qui monte sans qu’on la voie venir.
Bastien attendait.
Il était doué pour ça maintenant.
Un soir, elle vint frapper à sa porte au milieu de la nuit.
Bastien ouvrit, la main sur le pommeau par réflexe. Un réflexe de sorceleur, de ceux qu’on n’arrive jamais vraiment à désapprendre.
Il la trouva là. Sans couronne, sans cérémonie. Ses cheveux défaits sur les épaules, une simple robe de lin, ses yeux d’émeraude et d’or qui le regardaient avec cette franchise tranquille.
— Je ne veux pas être seule, dit-elle.
Il s’écarta pour la laisser entrer.
Elle s’installa dans le grand fauteuil près de la fenêtre, les genoux remontés contre la poitrine, et regarda la cité endormie en contrebas. Lui resta assis sur le bord du lit, les coudes sur les genoux. Ils ne parlèrent pas tout de suite. Ils n’en avaient pas besoin, c’était la même chose que dans l’Immatériel, cette capacité à exister l’un à côté de l’autre sans que le silence devienne inconfortable.
— Comment vas-tu ? demanda-t-il finalement.
— Je règne… dit-elle.
Il ne répondit pas. Elle n’attendait pas de réponse.
Dehors, la cité respirait doucement, ses lumières filtrées sous le clair de lune. Quelque part, un oiseau de nuit chantait.
— Dans les rêves, dit Ely sans le regarder, tu ne posais jamais cette question.
— Dans les rêves, j’étais un chat. Tout le monde sait que les chats ne parlent pas.
Elle tourna la tête vers lui. Et elle rit, un vrai rire, bref et surpris, celui qu’on ne calcule pas. Toujours ce rire qui lui faisait dresser les poils des bras à chaque fois qu’il l’entendait.
Il se leva. S’approcha lentement, sans brusquerie, comme on s’approche de quelque chose qu’on ne veut pas effaroucher. Elle leva les yeux vers lui, ces yeux qui évoquaient la forêt profonde, cerclés d’or, qui gardaient toujours quelque chose en réserve.
Il prit son visage entre ses mains. Des mains de sorceleur, abîmées, calleuses, qui tenaient quelque chose de fragile pour la première fois depuis longtemps sans savoir exactement comment.
Elle posa les siennes sur ses poignets. Pas pour l’arrêter. Juste pour être là.
Il l’embrassa doucement. Comme une question.
Elle y répondit. Comme une évidence.
*
On vint le prévenir que le Loup Blanc venait de franchir les portes de Tirënnog.
Bastien fut aux écuries avant lui.
Il s’installa contre le montant d’un box, les bras croisés, et attendit avec l’air de quelqu’un qui avait mieux à faire.
Geralt arriva sur Ablette, deux gardes elfiques courtois et inflexibles dans son sillage, qui s’éclipsèrent dès qu’ils le purent avec le soulagement de ceux qui avaient accompli leur mission sans incident diplomatique.
Bastien s’approcha de la jument avant même que Geralt n’en descende, lui tendit la main. Elle renifla, accepta le contact avec la condescendance royale de quelqu’un qui fait une faveur.
— Toujours aussi aimable… dit-il, et en aparté :… comme ton maître.
— J’ai entendu, dit Geralt sans se retourner, occupé à détacher ses fontes de selle.
Ablette le regarda de son grand œil sombre. Bastien lui gratta l’encolure.
Geralt jeta un œil sur les écuries : le bois vivant, les lianes qui couraient le long des poutres, l’odeur de résine et d’herbe fraîche qui n’avait rien à voir avec une écurie ordinaire.
Puis il se retourna vers Bastien et planta son regard dans celui de son élève.
Ce dernier s’était adossé contre le box d’Ablette, les bras croisés, avec cette expression mi-amusée, mi-coupable que le vieux sorceleur avait appris à reconnaître comme le préambule systématique d’une très mauvaise nouvelle.
— Tu es en retard, dit Bastien.
— Pourquoi m’a-t-on escorté ?
— Parce que je t’attendais !
— Bastien… ne fais pas l’innocent. Qu’est-ce que tu as encore fait ?
— Je t’ai attendu !
— Bastien.
Cette fois, le jeune homme comprit que la patience du vieux loup avait ses limites.
— J’ai sorti quelqu’un de l’Arbre-Monde.
Un silence.
Geralt le regarda. Regarda les écuries. Regarda son élève à nouveau.
— Avec tes mains.
— Avec mes mains.
— Et cette personne est…
— La reine légitime du royaume d’Elydorn. Enfermée dans l’arbre depuis un siècle. Elle avait fusionné avec lui pour le sauver.
Un silence.
— Merde. Il marqua une pause. Une reine.
— Oui.
Le silence dura plus longtemps cette fois. Geralt prit une lente inspiration par le nez, du genre de celles qu’il réservait aux situations qui dépassaient sa capacité habituelle de résignation.
— J’ai agi par instinct, se justifia Bastien avant même que son maître ne réponde. Je n’avais pas prévu que… enfin. Elle m’est tombée nue dans les bras.
Les yeux d’ambre se plissèrent légèrement. Une fraction de seconde.
— Et nue en plus.
Un temps.
— Tu ne fais pas les choses à moitié.
Bastien eut un sourire bref, tranquille, absolument sans repentir.
— Jamais.
Geralt l’observa encore un moment avec les yeux de quelqu’un qui fait le calcul du désastre diplomatique et réalise qu’il est trop tard pour changer quoi que ce soit. Il confia Ablette à un palefrenier elfe qui s’approchait avec la prudence de quelqu’un qui n’avait jamais vu de jument humaine de près.
C’est alors que la reine Elisabeth Armann de la Maison Aen Tír traversa le jardin.
Le jardin bordait les écuries, une terrasse suspendue entre deux arbres maîtres, des fleurs sauvages partout. Elle allait d’un pas décidé, une pile de parchemins sous le bras, parlant à voix basse avec un conseiller qui trottait pour suivre son rythme. La lumière du matin faisait ce qu’elle faisait toujours avec ses cheveux, les brûler d’un bel éclat d’octobre.
Elle leva les yeux vers les écuries.
Trouva Bastien. Son visage s’éclaira de ce sourire qui apparaissait toujours lorsqu’elle le voyait.
Puis ses yeux glissèrent vers l’homme qui se tenait à côté de lui.
Elle s’arrêta.
Pas longtemps. Juste ce qu’il fallait pour que ce soit délibéré. Elle dit quelque chose à voix basse à son conseiller, qui s’écarta aussitôt, et s’approcha de la barrière du jardin.
— Geralt de Riv, dit-elle simplement. Je suis heureuse que vous soyez arrivé sain et sauf.
Une pause. Ce regard qui évaluait sans en avoir l’air.
— Je regrette de ne pouvoir vous accueillir comme il se devrait. Pardonnez-moi… j’ai un siècle de retard à rattraper.
Un sourire bref. Elle fit quelques pas, puis se retourna.
— J’espère que vous vous joindrez à nous pour le dîner, Geralt.
Sans attendre sa réponse, elle reprit sa route.
Geralt la regarda disparaître au détour de la passerelle.
Une fraction de seconde. Imperceptible pour quiconque ne le connaissait pas depuis des années.
— Hmm.
— Ne dis rien, dit Bastien.
— Je ne dis rien.
— Je vois ta tête.
— Ma tête est parfaitement neutre.
Une pause.
— Petite pour une elfe.
— Elle est mi-elfe. Mi-humaine. Mi-divine. Longue histoire…
Geralt se retourna vers les écuries. Mais Bastien vit, juste avant qu’il ne se détourne, cette chose fugitive traverser le regard d’ambre de son mentor, vite apparue, vite effacée, comme une carte qu’on montre par accident et qu’on remet immédiatement dans le jeu.
— Tu as de la chance, dit Geralt à voix basse. Que ce soit toi qui l’aies trouvée.
Bastien ne répondit pas.
C’était, de la part de Geralt, beaucoup.
*