Le Chêne et le Loup
Chapitre 6 : Lueur, Attentes et Confidence
2720 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 02/07/2026 16:49
Lueur
La tour des mages n’était pas une tour.
C’était ce que Bastien avait mis deux jours à comprendre. Il cherchait des murs de pierre, des escaliers, quelque chose qui ressemblait à ce qu’il connaissait. Il avait trouvé autre chose : un quartier entier suspendu entre les branches des arbres les plus anciens de Tirënnog, à mi-hauteur entre la cité et le ciel. Le Sommet Suspendu, l’appelait-on. Les plateformes y étaient faites de bois vivant guidé par des décennies de magie patiente, reliées par des ponts de lianes qui pulsaient légèrement sous les pas, pas désagréable, juste inattendu.
L’air y était différent. Chargé d’ozone et de quelque chose de sucré qu’il n’aurait pas su nommer, de la sève, peut-être, ou l’odeur particulière que laisse la magie ancienne quand elle s’accumule au même endroit depuis trop longtemps. On avait la sensation étrange de flotter, même les pieds bien posés sur le bois. Ses sens de sorceleur s’y maintenaient en alerte permanente, pas par danger, juste par stimulation constante.
Les cristaux incrustés dans l’écorce des arbres diffusaient une lueur bleutée et changeante qui n’avait rien à voir avec la lumière ordinaire. Ils réagissaient à la présence des mages, s’intensifiant légèrement quand Lyriel passait près d’eux, se stabilisant quand elle s’arrêtait. Avec Bastien, ils faisaient quelque chose d’autre, quelque chose d’irrégulier, de moins prévisible, que Lyriel notait chaque matin dans ses registres sans commentaire.
Le silence y était absolu. Pas le silence vide, le silence des endroits où quelque chose de sérieux se fait depuis longtemps et où le bruit serait une forme de manque de respect.
Ryun, l’ancien régent et désormais bras droit de la reine, y était depuis une heure.
Il se tenait près de la fenêtre, les mains dans le dos, pendant que Lyriel, la plus ancienne des mages chargées d’étudier le cas du sorceleur, lui présentait ses observations. Elle parlait avec cette précision sèche des gens qui aiment les faits et n’ont que faire des ornements.
— Pour conclure, sa connexion à l’Immatériel est… atypique. Pas construite. Pas apprise. Elle est là, à l’état brut, comme quelque chose qui existait avant lui et qu’il n’a jamais eu à développer.
— Comparable à la nôtre ?
— Non. Elle marqua une pause. Plus ancienne. Comme si… comme si quelqu’un avait planté une graine il y a très longtemps et qu’elle avait poussé sans jardinier.
Ryun ne dit rien. Il regardait par la fenêtre la cour du palais en contrebas.
— Et ses Signes ?
— Incontrôlables sous l’émotion. Mais quand il se calme… Elle hésita, ce qui ne lui ressemblait pas. Ce n’est pas de la technique. C’est quelque chose d’autre. Quelque chose que nous ne comprenons pas, peut-être dû à sa nature mutante.
— Intéressant, dit Ryun.
Il dit ça exactement comme on dit : « Comme prévu. »
— Il viendra ce matin ?
— Il vient tous les matins depuis quatre jours.
— Bien.
Il attendit.
Bastien arriva dix minutes plus tard, avec cette façon qu’il avait d’entrer dans une pièce comme si elle lui appartenait déjà, pas d’arrogance calculée, juste cette aisance naturelle d’un corps habitué à s’adapter à n’importe quel terrain.
Il s’arrêta net en voyant Ryun.
— Oh… Bonjour, votre seigneurie. Je ne savais pas que vous étiez là.
— Je suis autant surpris de vous croiser, dit Ryun avec ce sourire qui n’atteignait pas tout à fait ses yeux argentés. Je passais.
Un mensonge parfait. Poli. Invérifiable.
Lyriel s’écarta discrètement vers ses notes, à l’autre bout de la plateforme qui semblait flotter dans l’air chargé de magie.
Bastien regarda Ryun une seconde de trop, ses sens de sorceleur cherchant quelque chose, sans pouvoir mettre le doigt dessus, puis haussa imperceptiblement les épaules et se dirigea vers l’espace de travail habituel.
— On continue là où on s’est arrêtés hier ? demanda-t-il à Lyriel.
— Si vous voulez bien.
Depuis cinq minutes, il sentait le regard de Ryun dans son dos. Ça l’exaspérait.
Il se concentra. Tendit les mains. Laissa le Signe monter : pas comme Geralt, pas ce geste précis, cette intention projetée comme on lance une pierre. Chez lui, c’était autre chose. Le feu n’avait pas besoin qu’on lui explique quoi faire. Il était déjà là, quelque part en dessous, et il suffisait de l’autoriser à sortir.
Une boule de feu opalescente prit forme entre ses paumes, pas le rouge ordinaire d’un Igni standard. Quelque chose de plus étrange, de plus laiteux, qui pulsait légèrement comme si elle respirait. Les cristaux dans l’écorce autour de lui réagirent d’un coup, s’intensifiant, changeant de teinte, passant du bleu au blanc dans un halo qui n’était pas prévu.
Lyriel leva les yeux de ses notes. La surprise se lut sur son visage.
Il lança.
La boule fusa vers la statue qui se dressait à l’autre bout de la plateforme, un ancien elfe royal aux traits sévères, les bras levés vers un ciel de bois et de feuilles. Elle allait la frapper de plein fouet.
Puis elle fit demi-tour.
D’un geste précis, presque nonchalant, Bastien en modifia la trajectoire sans ralentir. La boule revint en arc parfait, rasant la tête de Lyriel qui se baissa d’instinct, frôlant l’épaule de Ryun qui fit de même, et disparut dans un éclat silencieux de lumière blanche à quelques centimètres du sol.
Le silence revint.
Bastien se retourna, parfaitement satisfait de lui-même. Il ne cherchait absolument pas à le dissimuler.
Lyriel se redressa. Elle nota quelque chose dans son registre, frénétiquement, avec l’application de quelqu’un qui avait beaucoup à écrire.
Ryun se redressa aussi. Pas un cheveu dérangé. Pas un pli. Les yeux argentés posés sur Bastien avec cette expression indéchiffrable qui n’était ni de la colère ni de l’admiration, mais quelque chose entre les deux que Bastien n’avait pas encore de mot pour nommer.
— Impressionnant, dit-il.
Un mot. Parfaitement neutre.
Ce qui, venant de Ryun, pouvait vouloir dire n’importe quoi.
Bastien croisa les bras sur son torse.
— Vous parlez sérieusement ? Votre magie n’a rien à envier à la nôtre, d’après ce que j’ai pu voir.
— Votre magie ne ressemble à rien de ce que produisent habituellement les humains. Il inclina légèrement la tête. C’est plus… organique. Comme si vous ne projetiez pas quelque chose vers l’extérieur, mais que vous laissiez quelque chose qui est déjà là se manifester.
Bastien le regarda. Il n’avait pas prévu d’être intrigué. Il l’était quand même.
— C’est une façon de voir les choses.
— C’est la façon exacte de voir les choses. Une pause. Lyriel pense que votre connexion à l’Immatériel précède votre Transformation. Qu’elle était là avant. Qu’elle attend toujours.
Bastien ne répondit pas.
— Vous avez des origines elfiques ? demanda Ryun, comme si c’était la chose la plus anodine du monde.
— Pas que je sache.
— Je vois.
Ce « je vois » resta en suspens dans l’air. Ce fut à ce moment que la mage s’éclipsa, se souvenant sûrement qu’elle avait des choses plus urgentes à faire que de se retrouver entre les deux.
Un silence s’installa. Ryun le laissa s’installer, il avait tout son temps, lui. Il avait toujours tout son temps.
— Vous comptez rester longtemps ? dit-il enfin, le regard toujours sur la cour en contrebas.
La question prit Bastien au dépourvu.
— Je… on verra.
— La Voie, dit-il, pensif. Pardonnez mon ignorance, vos coutumes me sont peu familières. Si je comprends bien, vous alternez entre les contrats durant les saisons clémentes et une retraite hivernale dans votre forteresse ?
— C’est ça.
— Et cette forteresse se trouve loin d’ici. Plusieurs mois de voyage, j’imagine.
— Oui.
Bastien répondait par économie de mots. Le ton de la conversation se voulait anodin, mais le regard de l’elfe disait autre chose.
— Je trouve ça passionnant. Nous ne sommes pas un peuple de grands voyageurs, voyez-vous. Comment se nomme-t-elle ?
Bah voyons, comme si ça t’intéressait, se dit Bastien.
Mais il répondit.
— Kaer Morhen. Nord-est du royaume de Kaedwen.
Il marqua une pause puis, prenant un air narquois :
— Vous comptez nous rendre visite ?
Ryun rit. Un rire qui sonnait comme le tintement d’une épée qu’on sort de son fourreau.
— Moi ? Non… mais d’autres pourraient se laisser tenter.
Sur ces mots, Ryun tourna les yeux vers la fenêtre. Dans la cour du palais en contrebas, Elisabeth conversait avec une délégation quelconque.
Bastien suivit son regard malgré lui.
— Elle a beaucoup de travail, dit Ryun simplement. Un siècle à rattraper. Elle va avoir besoin de soutien.
Quelque chose se posa dans la poitrine de Bastien. Pas lourd. Juste là. Comme une pierre qu’on pose délicatement et qui ne fait pas de bruit en atterrissant.
Il n’ajouta rien.
— Bon. Je ne vais pas vous déranger plus longtemps.
Il s’inclina légèrement, courtois, impeccable, et quitta la pièce.
*
Attentes
L’automne gagna Tirënnog sans prévenir.
La journée, Ely régnait. Bastien apprit très vite à lire les signes, les épaules légèrement trop droites, le sourire maintenu une seconde de trop, la façon dont ses doigts cherchaient le bord de la table pendant les conseils. Le poids que personne d’autre ne semblait voir, parce qu’elle ne le laissait jamais paraître.
Parfois, entre deux prises de parole, entre deux portes qui s’ouvraient et se refermaient, elle apercevait sa silhouette derrière les claustras de bois ajouré. Immobile. Les bras croisés. Ce regard de chat qui la suivait sans qu’il s’en rende compte.
Elle aurait voulu s’arrêter.
Elle ne pouvait pas.
La nuit, les portes se fermaient. La reine redevenait Ely et ils retrouvaient dans quelque chose qui n’avait pas de nom exact, cette osmose née dans les rêves, quand elle était chêne et lui était chat, et qu’il n’y avait pas de corps pour compliquer les choses. Pas de conseil. Pas de responsabilités.
Geralt, lui, avait trouvé sa place avec une facilité qui aurait été vexante si elle n’avait pas été aussi typiquement Geralt.
Les herboristes elfiques l’avaient adopté dès la première semaine. On le trouvait chaque matin dans les jardins suspendus, penché sur des plantes aux noms imprononçables, ses grandes mains abîmées retournant délicatement les feuilles dans la lumière. Il prenait des notes. Il buvait le thé qu’on lui apportait sans commentaire.
Il était dans son élément.
Bastien l’y trouva un matin et tourna autour de lui comme un félin en cage. Il s’assit sur un muret. Se releva. Fit le tour du jardin. Revint. S’assit à nouveau. Examina une feuille au hasard avec l’air de quelqu’un qui trouve ça fascinant, tint trois secondes, la reposa.
— Alors, dit-il. Ces plantes.
— Hmm.
— Intéressant comme… feuilles.
— Hmm.
— La couleur notamment. Très… verte.
Geralt tourna une page sans répondre.
Bastien sauta du muret.
— Allons chasser.
— Et créer un incident diplomatique en tuant une de leurs bestioles sacrées ? Hors de question.
— Un petit combat alors. Histoire de se dérouiller les muscles. Tu es trop sérieux. Ça ne te va pas.
— Non.
Bastien le regarda. Il était penché sur son Herbe-de-je-sais-pas-quoi, concentré, utile, à sa place. Cette image avait quelque chose de particulièrement agaçant ce matin.
— Tu passes plus de temps avec tes plantes qu’elle avec son conseil. Félicitations.
Geralt se redressa. Se retourna.
— Moi au moins je sais garder mes mains là où il faut.
Bastien s’arrêta net. Plissa les yeux.
— Vous me faites chier.
Il repartit. Geralt attendit qu’il soit hors de portée et esquissa un sourire. Il retourna à ses notes.
Puis il y avait Ryun.
Il était simplement là : au détour d’un couloir, dans l’encadrement d’une fenêtre, en retrait lors des conseils. Toujours en retrait. Ce regard argenté qui glissait sur eux avec la précision tranquille de quelqu’un qui n’a pas besoin de s’approcher pour voir.
Sa présence était inévitable. Il était chez lui. Et Bastien, aussi agaçant que ce fût à admettre, ne pouvait pas l’oublier.
Bastien le sentait avant de le voir. Quelque chose dans ses sens de sorceleur qui s’allumait sans crier gare, pas un danger franc. Quelque chose de plus subtil et de plus difficile à ignorer. Comme une lame qu’on passe sur une joue sans appuyer. Juste pour qu’on sache qu’elle est là.
Il n’en dit rien.
Pas encore.
*
Confidence
Elle s’était laissée glisser dans cette torpeur douce qui précède le sommeil, bercée par le souffle lent du sorceleur et les battements réguliers de son cœur.
Il sentait le poids de sa tête contre son flanc, ses doigts relâchés sur sa peau. Il ne bougeait pas.
Il fixait le plafond de bois pâle au-dessus d’eux.
— Dis, Ely.
Elle bougea légèrement, à peine. Sa voix arriva engourdie de sommeil.
— Hmm.
— Ryun. Qui est-il pour toi ?
Un silence. Elle ne se redressa pas. Mais il sentit quelque chose changer dans sa respiration.
— Quelqu’un que j’ai connu dans une autre vie, dit-elle enfin. Avant tout ça.
— Avant l’arbre.
— Avant beaucoup de choses.
Ses doigts bougèrent légèrement sur sa peau, sans qu’elle en ait conscience.
— Il m’a trouvée quand je ne savais pas encore qui j’étais. Dernière d’une lignée que j’ignorais porter. Héritière d’un trône dont je ne voulais pas.
Elle marqua une pause.
— Il était censé m’aider.
— Censé.
— Le retour d’une héritière… J’étais un obstacle pour celui qui occupait le trône d’Elydorn. Ryun m’a livrée au roi, son père.
Elle baissa un instant les yeux.
— C’était un tyran. Ryun avait passé toute sa vie à lui obéir. Il n’a pas trouvé la force de lui désobéir ce jour-là.
Elle laissa le silence peser entre eux.
— Mais au bout du compte, le résultat est le même.
Elle laissa ces mots reposer un moment dans l’obscurité.
— On s’est aimés. Avant.
Juste ça. Simplement. Sans s’excuser.
— Il compte encore pour moi.
Mais quand on trahit ceux qu’on aime… quelque chose meurt. Et rien ne les ramène.
Un silence plus long cette fois.
— Il était là le jour où je me suis sacrifiée. Il a tué son père avant qu’il ne s’empare de l’Arbre-Monde. Elle baissa les yeux. Mais il était déjà trop tard. Le prix n’avait pas changé. Alors… j’ai fait ce que j’avais à faire.
— Il n’a pas pu t’arrêter.
— Non. Personne n’aurait pu. Il le fallait. Nous le savions tous les deux.
Une pause.
— C’était écrit.
Un silence.
Il bougea. Se tourna vers elle. L’embrassa.
— Et nous ? Tu crois que c’était écrit ?
Elle gloussa, ce tintement cristallin qui lui faisait toujours quelque chose qu’il refusait d’analyser trop longtemps.
Elle se redressa lentement et vint s’installer sur lui, ses cheveux auburn tombant autour d’eux, les coupant doucement du reste du monde… Ses doigts glissèrent sur sa peau, espiègles, assurés.
— Je ne sais pas, murmura-t-elle entre deux baisers.
Ses lèvres effleurèrent sa mâchoire. Son cou.
— Mais par contre…
Un autre baiser.
— Je connais la suite de cette nuit…