Ryun descendait toujours avant l’aube. À cette heure où l’on ne sait plus s’il est très tard ou encore beaucoup trop tôt.
C’était son heure. Le palais était encore endormi, les couloirs déserts. Le silence n’appartenait qu’à lui. Il pouvait descendre en cuisine les yeux fermés. Il connaissait chaque marche, chaque courbe de la rampe. Il y laissa glisser sa main. Il aimait sentir sous sa paume le bois de la rampe poli par des milliers de mains avant lui.
Cent ans de mêmes gestes. Cent ans de même rituel.
Il aimait boire son thé seul. Avant que le monde reprenne ses droits. Avant que le palais se réveille.
Il s’arrêta au bas de l’escalier.
Des voix.
Basses d’abord, indistinctes, puis un éclat de rire, bref et grave. Puis un autre, cristallin celui-là.
Ryun connaissait ce rire.
Il aurait dû faire demi-tour.
L’odeur l’arrêta net. Beurre chaud. Pain grillé. Et… des œufs ? Il faillit faire demi-tour. Sa curiosité fut plus forte.
La porte de la grande cuisine était restée entrouverte.
Il s’arrêta sur le seuil. Sans entrer. Sans se montrer.
Bastien était pieds nus, une chemise de lin ocre à moitié rentrée dans un pantalon ample, les cheveux en désordre. Il officiait devant une poêle avec l’air sérieux de quelqu’un qui accomplit quelque chose d’important.
Ryun dut se décaler légèrement pour la voir.
Ely était assise sur le coin d’une table, une simple robe de coton d’un vert doré tirant sur le brun. Un chignon fait à la va-vite dont les mèches avaient depuis longtemps abandonné la bataille. Les jambes pendantes qui ne touchaient pas terre se balançaient doucement. Elle avait posé ses mains sur le rebord de la table, légèrement penchée en avant, observant avec attention cette leçon de cuisine improvisée.
Un sourire jusqu’aux oreilles.
Bastien pivota. Une cuillère bien chargée brandie comme un trophée.
— Et voilà. Goûte.
Elle se pencha, le mouvement trop ample, la cuillère trop chargée.
L’œuf atterrit sur sa joue. L’ustensile alla s’écraser contre les dalles en grès.
Un silence.
Puis ils éclatèrent de rire tous les deux. Ce rire simple et idiot, incontrôlable, celui qui arrive quand on est fatigué et qu’il suffit de pas grand-chose. Elle riait encore quand il s’approcha, attrapa son menton entre le pouce et l’index, et effaça le reste d’œuf d’un coup de pouce.
Il ne retira pas sa main.
Il fit pivoter légèrement son visage. Leva son menton. Se pencha vers elle dans le même mouvement.
Il l’embrassa.
La femme l’attira à son tour pour combler le vide qui restait entre eux. Elle bascula en arrière. Il suivit le mouvement, une main se posa sur la table, l’autre toujours sur sa joue. Elle enroula ses jambes autour de sa taille. Leur baiser avait le goût salé du beurre. Leur appétit avait changé de forme.
La cuillère resterait au sol. Les œufs seraient froids. Ils s’en fichaient.
Ryun s’écarta de la porte.
Entreprit de remonter l’escalier… sans son thé.
Il s’arrêta net à mi-chemin.
Un pied sur une marche. L’autre plus bas.
En bas, quelque chose tomba. Un rire étouffé. Puis le silence.
L’odeur de beurre chaud lui restait encore dans le nez. Ses doigts se crispèrent sur la rampe jusqu’à en blanchir. Il savait ce qui se passait en bas. Il chassa les images aussitôt.
Va fail !
Il avait posé les mains sur l’Arbre-Monde tellement de fois. Il avait retourné tout Elydorn et bien au-delà pour la libérer. À chaque fois l’écorce était restée sourde à ses prières. Implacablement froide sous ses paumes. Fermée. Indifférente. La forme en son centre se rapprochait chaque année, il lui arrivait de passer des heures à l’observer, à la voir se dérober encore et encore à son regard.
Au fond de lui, il avait gardé cette certitude absurde qu’un jour il trouverait un moyen de la ramener. Il en avait fait le sens de sa vie. Sa rédemption. Et malgré un siècle de recherches… il avait échoué.
Ce gamin… pieds nus, les cheveux en désordre, qui lui faisait brûler des œufs à l’aube.
Lui n’avait eu besoin que de trois jours.
Elle lui offrait ce qu’elle lui avait offert autrefois. Il entendit de nouveau le tintement de la cuillère sur les dalles.
Puis son rire. Ce rire-là. Celui d’avant le sacrifice. D’avant la trahison.
Avant qu’il ne la livre à son père.
Celui qu’il croyait ne plus jamais entendre.
Il comprit qu’au fond de lui, il ne l’avait jamais vraiment laissée partir. Cette fidélité absurde ne l’avait jamais quitté.
Il n’avait pas pensé que ça ferait si mal.
Des milliers de mains avant lui. Des milliers et des milliers d’elfes dans ces couloirs. Pourtant il n’avait attendu qu’une seule personne.
Une seule lui manquait.
Il acheva de gravir les marches. Son thé pouvait attendre le lendemain.
Les jours passèrent.
Au début, ils ne remarquèrent rien.
Pourquoi l’auraient-ils remarqué ?
Ils se retrouvaient toujours le soir. Toujours la nuit. Toujours dans cette bulle à eux que ni les conseillers, ni les gardes, ni les parchemins ne pouvaient atteindre.
Puis les soirées commencèrent à raccourcir.
Une réunion qui déborde. Une délégation arrivée sans prévenir. Un rapport urgent à signer avant l’aube.
Rien d’exceptionnel. Rien qui mérite une dispute.
Alors Bastien attendait.
Parfois dans le fauteuil près de la fenêtre. Parfois sur le balcon. Parfois dans ses propres appartements, quand il comprenait qu’elle ne viendrait pas.
Il se disait que ce n’était pas grave.
Et la plupart du temps, c’était vrai.
La plupart du temps.
Elisabeth, elle, avançait comme quelqu’un qui tente de vider une rivière avec ses mains.
Bastien finit la sculpture un soir de pluie.
Le chat s’était enfin détaché du bois, pattes repliées sous lui, niché au creux d’une branche de chêne. Il avait mis des semaines à trouver l’angle juste pour les oreilles.
Il voulut la lui montrer.
Elle leva à peine les yeux du parchemin qu’elle tenait quand il entra, un sourire déjà prêt, la main tendue.
— Ely, regarde.
— Une seconde.
Un conseiller passa la tête par la porte entrouverte. Une phrase à voix basse. Elle se leva, les excuses déjà sur les lèvres.
— Je reviens vite, promis.
Elle ne revint pas vite.
Bastien resta un moment debout, le petit chat de bois dans la paume. Puis il le posa sur le guéridon, entre deux piles de rapports, et n’en parla plus.
Chaque matin apportait son lot de décisions. Un siècle d’absence ne s’effaçait pas en quelques royaume, Ryun l’avait maintenu debout, mais de réapprendre à en être la reine.
Elle découvrit vite qu’un royaume rattrape toujours le temps perdu.
Avec intérêts.
Un soir, Bastien la trouva endormie sur un bureau couvert de parchemins. La joue posée contre un rapport qu’elle n’avait pas fini de lire. La plume encore entre les doigts.
Il resta un moment à la regarder.
Puis il récupéra doucement le document qui menaçait de tomber.
Elle ouvrit les yeux.
Sourit.
Et pendant une seconde, il retrouva celle qu’il connaissait.
Puis son regard revint aux parchemins.
La seconde s’évanouit.
Comme les autres.
Ils continuaient à s’aimer.
C’était bien là le problème.
Rien n’était cassé.
Rien n’avait changé.
Sauf le temps.
Et le temps, lui, semblait avoir décidé de ne plus leur appartenir.
Ça commença un soir pour une raison stupide.
Elle rentrait tard, plus tard que d’habitude, ce qui n’était pas peu dire. Bastien l’attendait dans ses appartements, assis dans le fauteuil près de la fenêtre, cette fenêtre qui était devenue la sienne par habitude sans qu’on se le soit dit. Il avait les coudes sur les genoux et ce regard particulier, pas en colère, pas encore, juste… fermé.
— Tu vas bien ? dit-elle en posant ses parchemins.
— Très bien.
Le ton qui disait le contraire.
Elle s’arrêta. Le regarda vraiment, cherchant ce qu’elle connaissait de lui, ce chat trop direct pour mentir longtemps.
— C’est à cause du conseil de ce soir. Je sais que ça a duré, mais …
— Ce n’est pas le conseil.
— Alors quoi ?
Il se leva. Fit deux pas vers la fenêtre, regarda la cité en contrebas.
— Geralt repart dans trois jours.
— Je sais.
— Et moi…
Il n’acheva pas. Mais la phrase entière était là, suspendue entre eux, aussi présente que s’il l’avait criée.
Ely posa ses parchemins lentement. Elle était fatiguée, d’une fatigue qui allait bien plus loin que la journée. Mais elle le regarda avec ces yeux qui gardaient toujours quelque chose en réserve.
— Et toi. Tu veux repartir aussi.
— Je n’ai pas dit ça.
— Non. Mais tu y penses.
— Ely…
— Ne t’excuse pas. Tu es sorceleur. C’est la Voie. Je ne t’ai jamais demandé de l’oublier.
— Ce n’est pas une question de la Voie.
— Alors de quoi ?
— Tu ne comprendrais pas.
— Comment veux-tu que je comprenne si tu ne m’expliques rien ?
Il chercha. On le vit chercher, ce trouble qui lui brûlait le sang depuis des jours, trop confus, trop profond pour rentrer dans des mots qu’il ne possédait pas encore. Son visage travailla une seconde.
Puis se ferma.
— Laisse tomber.
— « Laisse tomber. »
Elle répéta ses mots, forçant à peine le trait, et ce n’était plus tout à fait de l’ironie.
— C’est tout ce que tu trouves ? Certes j’ai des pouvoirs, Bastien. Mais pas celui de lire dans les pensées.
— Ely…
— Tu crois que ça m’amuse de te voir errer comme un lion en cage depuis des jours ?! Je sais que tu n’es pas à ta place ici. Je le vois. Tout le monde le voit !
Sa voix monta encore d’un cran, incontrôlable
— Depuis mon réveil, personne ne me laisse le moindre répit. Pas même toi. Et à part te plaindre…
Elle s’arrêta une seconde. Une seule.
—… qu’est-ce que tu fais pour moi ?
Le silence tomba comme une pierre.
Elle s’entendit.
Un battement. Deux.
Il l’avait sortie d’un sommeil sans retour. Et elle lui jetait ça au visage.
— Bastien… Sa voix chuta d’un coup. Elle tendit la main vers lui, maladroitement, cherchant son contact. Je suis désolée. Je n’aurais pas dû dire ça. La journée a été longue, je…
Sa main chercha son contact.
Il la vit venir. Et quelque chose dans sa poitrine voulut s’y arrêter.
Il l’esquiva quand même.
La contourna. Traversa la pièce sans un mot. Saisit la poignée.
— J’ai besoin d’air.
La porte se referma. Doucement. C’était presque pire qu’un claquement.
Ely resta immobile, la main encore tendue vers rien.
Cette nuit, pour la première fois depuis longtemps, elle dormirait seule.
*
*