Le Chêne et le Loup

Chapitre 8 : Sangles, Ivresse

1869 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 02/07/2026 16:57

Sangles



Le départ du Loup Blanc approchait.

La veille du lever de camp, Geralt trouva Bastien aux écuries. Le jeune sorceleur ajustait et réajustait les sangles de sa propre selle, tirant sur le cuir avec une force inutile. Il ne se retourna pas à son approche.

Geralt dénicha un pilier solide auquel s’adosser, croisa les bras et observa son élève. Le fossé qui s’était creusé entre le gamin et la reine n’avait échappé à personne, une chèvre borgne l’aurait deviné au premier coup d’œil. Bastien avait cessé de hanter les couloirs du palais. Il passait désormais ses journées dans la forêt, à traquer des ombres, loin du tumulte de la cour elfique. Loin d’elle.

— Elle a les yeux d’un royaume tout entier rivés sur ses moindres faits et gestes, dit Geralt d’un ton faussement détaché. Et toi, tu as la Voie qui t’attend. Qu’est-ce que tu comptes faire, Bastien ?

Le jeune homme se figea, les doigts crispés sur la boucle de fer. Il se redressa lentement, s’adossa contre le box et planta ses yeux dans le sol.

— Je ne sais pas, lâcha-t-il, la voix plus basse que d’ordinaire.

Il y eut un long silence, seulement troublé par le souffle d’Ablette. Bastien haussa les épaules.

— On verra bien.

Geralt grogna : ce son rauque, lourd de reproches et d’expérience, qui en disait long sur ce qu’il pensait de cette esquive. Mais il n’insista pas. Il savait qu’on ne dictait pas sa conduite à un loup blessé.

Le lendemain, le Loup Blanc quitta la cité au lever du jour, sa silhouette s’enfonçant seule sous la canopée de Tirënnog. Bastien, lui, regarda la poussière retomber.

Il était resté. Parce qu’elle le lui avait demandé. Parce qu’une fête célébrant la renaissance d’Elydorn sans son sauveur aurait été une insulte politique.

Et parce qu’au fond de lui, il n’était pas encore prêt à partir.


*

Ivresse


Tirënnog s’était métamorphosée.


Des lanternes ambre et safran se balançaient entre les branches dans la brise tiède. Des fleurs fraîches partout, dans les cheveux, accrochées aux tentures, posées sur les tables, leur parfum sucré se mêlant au vin de lune et à la résine chaude des arbres. Les musiciens jouaient quelque part en hauteur, une mélodie entêtante et douce. Pas la froideur dorée des cours humaines. Quelque chose de vivant, de chaleureux, qui donnait envie de rester.


Au cœur de la fête, l’Arbre-Monde brillait doucement, ses lanternes reflétées dans le tronc d’opale comme mille petites lunes.


Puis elle le vit.


Lin sombre à la coupe elfique, une étole rouge nouée bas sur la taille. Une tenue simple. Sur lui, pourtant, rien ne semblait l’être. Le tissu épousait des épaules larges, une taille fine, ce corps de guerrier taillé par des années de Voie que l’armure de cuir avait toujours dissimulé. Il portait tout cela avec cette aisance tranquille des gens qui n’ont pas conscience d’être regardés. Et c’était précisément cette absence de conscience qui attirait les regards.


Elle voulut traverser la salle.


— Majesté.


Un diplomate du nord s’inclina avec ce sourire de circonstance.


— La question des frontières du…


Elle sourit.


Elle écouta.


Elle n’avait pas le choix.


Quand elle releva les yeux, il avait disparu.


Elle aurait aimé lui dire qu’il était magnifique ce soir.


Il lui fallut une demi-heure pour s’extraire des mondanités. Elle traversa une galerie puis une autre, laissant la musique derrière elle, et se dirigea vers le jardin suspendu, cet endroit calme qu’il aimait, loin du tumulte.


Il était vide.


Elle s’arrêta sur le seuil. La brise soulevait doucement le tissu de sa robe.


Elle espérait encore.



Depuis l’autre côté de la salle, Ryun observait.

Personne n’y prêtait attention. C’était l’un de ses talents. Après un siècle passé à gouverner dans l’ombre, il savait comment disparaître quand il le souhaitait.

Un verre de vin de lune reposait dans sa main. Il les enchaînait sans vraiment s’en rendre compte. Un autre. Puis un autre. Puis… un autre.

Il n’en ressentait presque plus les effets. Ou peut-être choisissait-il simplement de ne pas les remarquer. La douce anesthésie créée par l’alcool lui faisait du bien.

Ses yeux revenaient toujours vers les mêmes silhouettes.

Pas ensemble. Jamais vraiment.

La reine répondait aux diplomates, souriait aux invités, écoutait les doléances avec cette patience qu’il lui avait toujours connue. Mais entre deux conversations, son regard balayait la foule. Une seconde. Parfois deux.

Comme si elle cherchait quelqu’un.

À l’autre bout de la salle, Bastien semblait occupé à faire exactement la même chose.

Ils se manquaient avec une régularité presque comique.

L’un retenu par la cour. L’autre par son orgueil.

Deux imbéciles, songea-t-il avec une amertume qu’il ne prit même plus la peine de combattre.

Ils s’aimaient pourtant. Personne ne pouvait l’ignorer.

La pensée arriva sans prévenir.

Depuis leur dispute, Ryun avait vu la distance s’installer entre eux.

Il sentait la tension chez le jeune sorceleur. Un rien pouvait le faire craquer. Un petit rien.

Et, pour la première fois depuis longtemps, il regretta de ne pas être un elfe meilleur.

Il vida son verre.

La musique continua. Les danseurs tournoyaient sous les lanternes.

Puis Bastien finit par disparaître dans la foule.

Quelques instants plus tard, Elisabeth releva les yeux.

Elle chercha. Ne le trouva pas.

Quelque chose traversa son visage. Fugace. Presque invisible.

Puis la reine reprit sa place.

Ryun détourna les yeux.

Il aurait voulu pouvoir les regarder et être heureux pour eux.

Il découvrit qu’il n’en était pas capable.

Quand il vit la silhouette d’Ely s’éloigner de la foule, son sang ne fit qu’un tour.

Il aurait dû rentrer chez lui. La laisser partir.

Laisser cette soirée s’achever comme toutes les autres.

Demain, la douleur aurait été toujours là. Mais au moins, il aurait pu se regarder en face.

Il vida son verre.

Il resta immobile quelques secondes.

Assez longtemps pour comprendre qu’il faisait une erreur. Pas assez longtemps pour l’empêcher.

Il lui emboîta le pas dans les coursives désertes.

— Ryun ?

Elle se retourna, presque soulagée. Un visage familier, dans cette soirée qui n’en comptait plus tant que ça.

— Tu m’as suivie ?

Il ne répondit pas tout de suite. Quelque chose dans son silence sonnait faux. Trop long. Trop lourd.

Elle sentit l’odeur avant de comprendre. Le vin de lune, en excès, chargé d’autre chose.

— Ryun, ça va ?

Il s’approcha. Trop près. Elle recula d’un pas, par réflexe, sans même y penser.

Trop tard.

Une main puissante la plaqua contre l’écorce d’une colonne, brutalement, le souffle coupé net.

— Ryun ! Bordel… Tu me fais peur !

Ce qu’elle vit dans son regard la figea.

Il n’était plus lui-même. Ses traits harmonieux n’avaient plus rien de séduisant, juste cette expression creuse et déréglée de quelqu’un qui avait trop bu. Son haleine chargée lui frappa le visage comme une gifle.

— Il ne te mérite pas.

— Mais de quoi tu parles… Lâche-moi…

— C’est moi qui aurais dû te sortir de ce fichu bout de bois.

— Tu me fais mal. Lâche-moi !

Il resserra sa prise. Un bras musclé lui enserrait la taille, son poignet ramené dans son dos. Elle se débattit. Son corps plaqué contre la colonne lui laissait peu de liberté. Peu. Pas aucune.

— Depuis ton retour je ne cesse de penser à toi…

La panique l’envahit quand une main glissa sur sa cuisse. Elle sut où elle se dirigeait.

— Je t’en supplie. Lâche-moi.

Il força ses lèvres contre les siennes.

Ce fut à cet instant que Bastien émergea du jardin.

Les sens d’un sorceleur n’ont pas besoin qu’on leur explique ce qu’ils captent. Avant même de voir, il avait senti l’alcool. La peur. La tension. Puis son regard trouva Elisabeth, plaquée contre la colonne. Ryun. Le baiser.

Les détails étaient là.

Tous.

Il aurait suffi de les regarder.

Il ne le fit pas.

Quelque chose céda en lui.

Une issue.

Elisabeth trouva la force de repousser Ryun d’un coup sec, le projetant en arrière. L’elfe trébucha. Le regard soudain vide. Il vit Bastien dans l’ombre, immobile, les yeux de chat fixés sur la scène, et comprit, malgré les vapeurs de l’alcool, qu’il était allé beaucoup trop loin.

Il s’en alla en titubant dans le noir, tentant de sauver ce qui lui restait de dignité.

Peine perdue.

Un silence de mort s’abattit.

Ely tremblait légèrement. Elle replaça machinalement une mèche derrière son oreille, sa robe froissée, sa couronne encore de travers. Elle chercha les yeux de Bastien et les trouva. Ces yeux de chat brillaient dans l’ombre. Fixes. D’une froideur qu’elle ne leur connaissait pas.

— Bastien… lâcha-t-elle. Par le Grand Arbre, tu arrives au bon…

— J’aurais dû comprendre plus tôt.

La voix tomba comme une lame. Pas de cri. Pas de geste. Juste ce ton blanc, glacial, qui ne lui laissait déjà plus aucune place.

— Attends… mais qu’est-ce que tu t’imagines ?! Il vient de me…

— Ne fais pas ça, Ely.

Il la coupa sans élever la voix et il détourna les yeux.

Comme si la vérité n’avait plus la moindre importance.

— J’aurais dû partir avec Geralt. Un rire bref lui échappa. Sans joie. Tout ceci… c’était tellement prévisible. Comment ai-je pu être assez stupide pour croire qu’un monstre de mon espèce avait sa place ici…

Il marqua une pause.

— Une reine. Vous êtes toutes les mêmes, au bout du compte.

Le mot « reine » tomba avec un mépris qu’elle ne lui avait jamais entendu.

Elle reçut ses paroles comme une seconde agression. Plus violente que la première, peut-être, parce qu’elle venait de lui. Elle chercha les mots. Ils avaient fui sa gorge. Il ne restait plus rien. Juste ce vide soudain, cette injustice qui brûlait sans qu’elle puisse crier.

Elle se laissa glisser lentement contre la colonne.

Bastien la fixa une dernière fois.

Puis il lui tourna le dos.

— Oublie-moi.

Sa cape claqua dans la brise nocturne. Ses pas s’éloignèrent dans les bois, réguliers, décidés, comme si fuir pouvait ressembler à une décision.

Derrière lui, adossée à sa colonne, sa couronne de travers et sa robe froissée, Ely ne bougea pas.

Le Chêne.

Seul.

À nouveau.

*


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