Le Chêne et le Loup

Chapitre 10 : Esquive et Sangles

Par Angine

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Esquive


Dans la chambre royale, Bastien avait installé une petite table près de la fenêtre. Il avait passé une partie de l'après-midi en cuisine, sous le regard amusé des cuisiniers, à préparer lui-même le dîner. Une tourte encore fumante, quelques légumes rôtis, du pain frais... et une bouteille de vin qu'un elfe lui avait chaudement recommandée.

Il recula d'un pas pour contempler le résultat. Puis, comme une dernière attention, il glissa dans un petit vase la rose qu'il avait discrètement dérobée un peu plus tôt dans les jardins.

Elle ne devait plus tarder.

Deux heures plus tard, elle n'était toujours pas revenue.

Il n'en fut même pas surpris.

C'était peut-être ça, le pire.

Le repas refroidissait sur la table, intact, tandis qu'il attendait, assis dans le fauteuil près de la fenêtre. Cette fenêtre qui, sans qu'ils n'en aient jamais parlé, était devenue la sienne. Les coudes appuyés sur les genoux, il gardait ce regard si particulier.

Pas en colère.

Pas encore.

Juste... fermé.

La porte s'ouvrit sans bruit.

— Bastien...

Il ne tourna pas la tête.

Élisabeth referma doucement derrière elle, déjà en train de parler.

— Je suis désolée... Le conseil n'en finissait plus. On pensait avoir terminé avant la tombée de la nuit, mais les représentants d'Alderen ont remis en question les accords sur les frontières, alors il a fallu reprendre tous les textes. Ensuite, les maîtres artisans ont demandé audience parce que...

Sa voix ralentit.

Bastien n'avait toujours pas bougé.

Elle poursuivit malgré tout.

— Et puis Aethryu voulait encore me montrer les comptes des réserves avant l'hiver. Je pensais vraiment pouvoir partir plus tôt, mais...

Ses yeux glissèrent enfin vers la petite table.

Les deux assiettes.

La tourte.

Le pain.

La bouteille de vin.

Puis la rose, dressée dans son petit vase.

Son souffle se coupa.

Le silence prit soudain une autre couleur.

— Bastien...

Il demeurait assis près de la fenêtre, les coudes sur les genoux, le regard perdu vers les lumières de Tirënnog.

Elle fit un pas.

— Je...

Les explications moururent dans sa gorge.

Tout ce qu'elle venait de raconter lui parut dérisoire.

Elle baissa les yeux vers le repas intact.

— Je suis désolée.

Le silence.

Puis, presque dans un murmure, comme si cela pouvait atténuer sa faute :

— Je... je t'avais dit de ne pas m'attendre...

Bastien eut un rire bref.

Sans joie.

Il baissa lentement les yeux vers la table.

— Ça n'a plus d'importance.

Il se leva.

Pendant un instant, il resta immobile, comme s'il cherchait ses mots.

Puis il contourna la table et alla s'arrêter devant la fenêtre.

Élisabeth le suivit du regard.

— Bastien, je voulais...

— Geralt repart dans trois jours.

Il ne se retourna pas.

La cité s'étendait sous leurs pieds, noyée dans les dernières lueurs du soir.

— Je sais.

— Et moi...

Il n'acheva pas. Mais la phrase entière était là, suspendue entre eux, aussi présente que s'il l'avait criée.

Ély posa lentement ses parchemins. Elle était fatiguée, d'une fatigue qui allait bien plus loin que la journée. Lorsqu'elle releva les yeux vers lui, ils ne cherchaient plus d'excuses. Seulement à le comprendre.

— Et toi. Tu veux repartir aussi.

— Je n'ai pas dit ça.

— Non. Mais tu y penses.

— Ely...

— Ne t'excuse pas. Tu es sorceleur. C'est la Voie. Je ne t'ai jamais demandé de l'oublier.

— Ce n'est pas une question de la Voie.

— Alors de quoi est-il question ?

— Tu ne comprendrais pas.

— Je ne risque pas de comprendre si tu ne m'expliques pas…

Il chercha. Depuis un moment déjà, un trouble le rongeait. Il en percevait chaque jour davantage le poids, sans réussir à le traduire en mots. Pendant une seconde, il sembla les tenir. Ses lèvres s'entrouvrirent... Rien ne vint. Il détourna légèrement le regard.

— Laisse tomber.

Ély resta un instant immobile.

— « Laisse tomber... »

Les mots lui échappèrent dans un souffle.

Puis quelque chose céda.

— « Laisse tomber ? » C'est tout ce que tu trouves à dire ?

Elle fit un pas vers lui.

— Qu'est-ce que tu attends de moi ? Que je lise dans tes pensées ? Que je mette des mots sur ceux que tu refuses de prononcer ?

Sa voix monta malgré elle.

— Eh bien je vais te décevoir. Je n'en ai pas le pouvoir !

Il releva enfin les yeux vers elle.

— Ce n'est pas...

Les mots lui échappèrent encore.

— Je ne sais même plus par où commencer.

— Essaie par le début...

Il soutint son regard quelques secondes, comme s'il allait enfin parler.

Puis ses épaules s'affaissèrent imperceptiblement.

Un sourire las effleura ses lèvres.

— Je tourne en rond, voilà tout.

Son regard glissa de nouveau vers la fenêtre.

— Tu crois que ça m'amuse de te voir errer comme un lion en cage depuis des jours ?! Je sais que tu n'es pas à ta place ici. Je le vois. Tout le monde le voit !

Sa voix monta encore d'un cran.

— Depuis mon réveil, tout le monde attend quelque chose de moi ! Le Conseil, les mages, les gardes... et maintenant toi ! Personne ne me laisse le moindre répit ! Tu attends quoi de moi ? Que je règle ça aussi ? Et à part te plaindre...

Elle s'arrêta une seconde. Une seule.

— ...qu'est-ce que tu fais pour moi ?

Le silence tomba comme une pierre.

Elle porta la main à sa bouche.

Son regard glissa malgré elle vers la petite table.

La tourte avait refroidi.

La rose toujours dans son vase.

Il l'avait attendue.

Puis tout le reste revint d'un seul coup.

Les jours à son chevet. Ses jambes qu'il avait aidées à retrouver leur aplomb.

Le désordre joyeux qu'il avait semé dans sa chambre. Les balades. La patience qu'il avait eue tout ce temps, lui qui n'en avait pour personne d'autre.

— Bastien... Sa voix chuta d'un coup. Elle tendit la main vers lui, maladroitement, cherchant son contact. Je suis désolée. Je n'aurais pas dû dire ça. La journée a été longue, je...

Il la vit venir. Et quelque chose dans sa poitrine voulut s'y arrêter.

Il l'esquiva quand même.

La contourna. Traversa la pièce sans un mot. Saisit la poignée.

— J'ai besoin d'air.

La porte se referma. Doucement. C'était presque pire qu'un claquement.

Ely resta immobile, la main encore tendue vers rien.

Cette nuit, pour la première fois depuis longtemps, elle dormirait seule.






Sangles

Le départ du Loup Blanc approchait.

La veille du lever de camp, Geralt trouva Bastien aux écuries. Le jeune sorceleur ajustait et réajustait les sangles de sa propre selle, tirant sur le cuir avec une force inutile. Il ne se retourna pas à son approche.

Geralt dénicha un pilier solide auquel s'adosser, croisa les bras et observa son élève. Le fossé qui s'était creusé entre le gamin et la reine n'avait échappé à personne, une chèvre borgne l'aurait deviné au premier coup d'œil. Bastien avait cessé de hanter les couloirs du palais. Il passait désormais ses journées dans la forêt, à traquer des ombres, loin du tumulte de la cour elfique. Loin d'elle.

— J'ai croisé Elric ce matin, dit Geralt d'un ton faussement détaché. Il m'a dit que le palais n'avait jamais été aussi calme et ordonné. Il avait presque l'air déçu.

Pas de réponse.

Geralt haussa un sourcil. D'ordinaire, ça suffisait à faire mordre son élève, ne serait-ce que par principe.

Rien.

— Bastien.

Le jeune homme se figea. Puis les mains sur les sangles glissèrent le long de la selle et les poings se serrèrent dans le vide.

— Les yeux d'un royaume entier sont braqués sur elle, dit-il enfin. Et moi...

Moi j'ai la Voie qui m'attend.

Il resta là, immobile, les yeux plantés dans le cuir de la selle.

— Je ne sais pas quoi faire, Geralt...

Le vieux sorceleur ne dit rien. Il attendait, laissant le silence faire le travail qu'aucune question n'aurait su faire.

Bastien baissa les yeux, les poings se desserrèrent un peu.

— Un monstre, je sais quoi en faire. Je le traque, je l'étudie, je le tue. C'est propre. Il y a un début et une fin.

Il s'arrêta.

— Mais une reine… Je ne sais même pas ce que je suis censé en faire. Alors j'attends. Et cette attente me rend fou. Que suis-je censé faire ?

Il fit une pause avant de continuer.

— Et il y a ce truc qui monte en moi, depuis des jours. Je le sens gonfler à chaque fois que quelqu'un s'approche un peu trop d'elle, à chaque conseil qui dure trop longtemps, à chaque fois qu'elle ne rentre pas le soir. Ça m'énerve. Je m'énerve. Je suis en colère, Geralt. Je suis en colère contre… contre…

Il frappa la selle.

— … contre un truc que je n'ai même pas choisi d'avoir !

Geralt le laissa dire. Il ne chercha pas à combler le vide entre deux phrases.

Bastien continua, la voix plus dure maintenant, presque cassante, les yeux toujours rivés sur le cuir sous ses doigts.

— Je déteste ça. Je déteste attendre. Je déteste ne rien pouvoir faire, ne rien pouvoir dire, ne rien pouvoir résoudre à coups d'épée.

Il serra un poing sur une boucle de fer, une fois, fort.

— J'ai fini par comprendre un truc, tu vois. Peu importe ce que je choisis. Quelqu'un finira par y laisser des plumes.

Il eut un rire bref, sans joie.

— Sympa, comme perspective, hein ?

Geralt le regarda un long moment. Puis il demanda :

— Et elle ?

Bastien cligna des yeux, toujours tourné vers sa selle.

Et lança plus brusquement qu'il n'aurait cru.

— Quoi, elle !?

— Tu lui as demandé... ce qu'elle voulait.

Seul le silence lui répondit.

— C'est bien ce que je pensais.

Geralt prit les sangles de son propre paquetage.

Un long silence s'installa, troublé seulement par le souffle d'Ablette.

Puis une main se posa sur l'épaule de Bastien. Lourde. Ferme.

— Il y a des combats qui ne se gagnent pas à l'épée.

Il retira sa main et retourna à ses fontes.

Bastien haussa les épaules, sans se retourner.

— Si tu le dis...

Geralt grogna : ce son rauque, lourd de reproches et d'expérience, qui en disait long sur ce qu'il pensait de cette esquive. Mais il n'insista pas. Il savait qu'on ne dictait pas sa conduite à un loup blessé.

Le lendemain, le Loup Blanc quitta la cité au lever du jour, sa silhouette s'enfonçant seule sous la canopée de la forêt jouxtant la cité elfique. Bastien, lui, regarda la poussière retomber.

Il était resté. Parce qu'elle le lui avait demandé. Parce qu'une fête célébrant la renaissance de la reine d'Elydorn sans son sauveur aurait été une insulte politique.

Et parce qu'une part de lui voulait encore croire qu'il y avait une réponse à trouver.

Qu'il n'avait pas renoncé.

Pas tout à fait.


Dernière étape avant la fin de ce premier arc !

Si vous êtes arrivés jusqu'ici, bravo... vous avez survécu ! 😄

J'aimerais beaucoup savoir ce que vous avez pensé de cette première partie. Vos impressions, vos critiques, vos théories les plus folles... tout m'intéresse !

Un petit commentaire, même de quelques lignes, fait toujours énormément plaisir et m'aide à progresser.

Bonne lecture, et merci d'être encore sur les routes d'Elydorn avec moi. 🌳🐺





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