Le Chêne et le Loup

Chapitre 14 : Soupe

Par Angine

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Soupe


Elisabeth revint à elle lentement.

La chaleur fut la première chose qu’elle sentit. Douce, enveloppante, presque rassurante après le froid qui l’avait engourdie.

Elle resta immobile, les yeux fermés, prenant quelques instants pour retrouver la sensation de son propre corps. Ses membres semblaient lourds, traversés de picotements étranges. Comme si des milliers de fourmis couraient sous sa peau, remontant le long de ses veines.

Puis le reste lui parvint.

Le crépitement régulier d’un feu. L’odeur du bois brûlé, de la pierre humide, mêlée à celle plus sèche des herbes suspendues quelque part près d’elle. Une odeur d’encre et de vieux parchemin flottait dans l’air.

Sous sa joue, un tissu rêche.

Elle inspira lentement.

Alors, elle la sentit. Une présence, tout près. Quelqu’un était là.

Les paupières s’ouvrirent.

Avec peine.

Avec précaution.

Elle découvrit d’abord un plafond de bois, haut et ancien, où de lourdes poutres et des solives s’entrecroisaient. Son regard descendit progressivement jusqu’à une grande cheminée dont les pierres noircies portaient les traces de siècles d’hivers.

Plus loin, des armures montaient la garde contre les murs, mêlées à des trophées de chasse. Des étagères croulaient sous de lourds volumes reliés de cuir, aux dos usés par le temps, et des fioles de toutes tailles.

La pièce avait quelque chose d’une vieille bibliothèque. Tout y semblait avoir été accumulé, conservé, étudié au fil des années, jusqu’à transformer l’endroit en un refuge pour le savoir. Et pourtant, malgré cet incroyable entassement, rien ne paraissait laissé au hasard.

Quelque chose s’en dégageait de chaleureux et d’accueillant.

Beaucoup moins hostile que la forêt. Ce qui n’était guère difficile… Elle frissonna rien qu’à l’idée d’y remettre un pied.

Son regard revint vers le centre de la pièce, sur la table basse en chêne massif. Rien n'y traînait, hormis un bout de charbon à dessin et quelques feuilles couvertes de croquis, avant qu'elle n'ose enfin le poser sur le grand fauteuil usé qui lui faisait face. Près de la cheminée, il semblait avoir toujours été là.

Un homme y était assis. Il l’observait.

Grand. Solidement bâti, il occupait tout l'espace dans ce fauteuil pourtant imposant.

Plusieurs cicatrices profondes déformaient sa joue gauche, formant une longue balafre qui remontait jusqu’à son oreille et descendait vers le coin de sa bouche. Elles lui donnaient un air plus rude qu’il ne l’était réellement.

Ses cheveux bruns et raides, laissés lâches, retombaient autour de son visage.

Ses yeux ambrés, animés de cette lueur qui n’appartenait à aucune créature qu’elle connaissait, étaient posés sur elle. Malgré sa carrure et les cicatrices qui marquaient son visage, quelque chose dans son expression demeurait étonnamment calme. Il la regardait sans rien presser, sans rien exiger non plus.

La soif se rappela soudain à elle. Sa gorge était sèche. Puis l’odeur chaude et savoureuse qui flottait dans la pièce lui fit prendre conscience d’une autre chose : elle avait faim. Son estomac se manifesta à son tour.

Le sorceleur attrapa un bol posé juste à côté, sur un guéridon usé mais solide, et le lui tendit sans un mot, comme s’il avait parfaitement entendu la plainte silencieuse.

Elle l’accepta avec la même économie de mots, se contentant d’un léger hochement de tête en guise de remerciement.

La soupe était encore chaude. Le bol lui réchauffait les mains. C’était agréable.

Elle s’attarda un peu avant de prendre la première gorgée, laissant simplement cette chaleur remonter le long de ses doigts encore engourdis, toujours parcourus par ces fourmis invisibles.

Elle porta enfin le bol à ses lèvres et prit une première gorgée. La chaleur de la soupe descendit doucement dans sa gorge. Simple, mais bonne.

Elle releva les yeux vers l’homme assis, qui ne la quittait pas du regard.

Elle aurait pu se sentir gênée, mais étrangement, cette attention ne l’intimidait pas.

— Merci…

Il hocha la tête. Referma son bestiaire.

Elle but lentement. Le feu crépitait. Quelque part dans les hauteurs de la citadelle, le vent cherchait les fissures dans la pierre et les trouvait. Dehors c’était l’hiver. Ici c’était l’antre feutrée d’un sorceleur.

Elle sentait toujours son regard. Discret, patient : celui d’un homme habitué à observer sans déranger.

— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il. Franc. Efficace.

— Je crois que ça va, répondit-elle en faisant mentalement l’inventaire de son état.

Puis elle le regarda droit dans les yeux.

— Grâce à vous… Sans vous, je…

Elle hésita, cherchant ses mots.

— Merci.

Puis :

— Il y a juste cette sensation étrange… comme des fourmis dans tout mon corps…

Elle remua ses doigts contre les parois du bol pour illustrer ses propos.

— L’antidote contre le venin de wyverne, dit-il.

— Oh…

Donc c’est ainsi que se nommait la créature qui l’avait choisie comme repas.

— Pas agréable, l’antidote, lâcha le sorceleur, avare de mots.

— La rencontre avec la… wyverne, l’était encore moins.

Un « hmm! » amusé lui échappa puis il se leva. Alla chercher une bûche, la posa dans la cheminée avec des gestes économes et précis. Le feu regonfla, orange et chaud, projetant des ombres nouvelles sur les murs de pierre.

Il se rassit. Croisa les bras.

Elle but une nouvelle gorgée.

Le silence n’était pas hostile. Juste… là. Un homme qui attendait, et une femme qui cherchait par où commencer.

Il fallait bien que quelqu’un rompe le charme.

Ce fut elle.

— Au fait… Je m’appelle Elisabeth.

Il ne bougea pas.

— Et… vous devez être Eskel.

Elle connaissait son nom. Son expression changea imperceptiblement. Il venait de recalculer quelque chose.

— On m’a parlé de vous, dit-elle simplement en portant le bol de soupe à sa bouche.

Il prit un temps de réflexion avant de répondre.

Il avait déjà vu les oreilles légèrement pointues. Les cheveux auburn, les habits trop légers pour le Nord et l’arc de facture elfique à présent posé contre la méridienne.

Puis il croisa son regard. Émeraude, cerclé d’or, d’une vivacité étonnante. Malgré le venin et la faiblesse qui l’accablaient, rien ne semblait échapper à ces yeux-là.

Mais surtout, il observait son attitude. Elle était encore pâle, visiblement affaiblie, et pourtant elle se tenait droite. Chaque mouvement semblait mesuré, comme si elle refusait de laisser paraître ce que son corps lui faisait subir. Elle ne cherchait ni à se plaindre ni à attirer sa compassion.

Cette façon de relever le menton malgré la douleur, aussi. Comme si céder à la faiblesse était une option qu’elle avait écartée depuis longtemps.

Ce genre de dignité-là, en pareil état, il ne l’avait vue que chez très peu de gens. La dignité d'une reine.

Eskel commençait à faire le lien avec la reine elfe dont Geralt lui avait parlé. Celle que Bastien avait sortie d’un arbre. Geralt avait sûrement prononcé son nom, un jour, mais il l’avait oublié. À présent, il résonnait quelque part dans ses souvenirs, comme un écho qu’il parvenait enfin à saisir.

Sur le moment, il n’avait pas voulu croire le Loup Blanc. Cette histoire, même Jaskier n’aurait pas pu l’inventer.

Il avait bien tenté d’en savoir davantage, mais Geralt avait balayé ses questions d’un geste. Il n’était pas homme à raconter deux fois la même histoire, encore moins à s’attarder sur des détails qu’il jugeait sans importance.

Il avait ensuite tenté d’interroger Bastien, mais tout dans l’attitude du jeune sorceleur lui avait fait comprendre qu’il valait mieux éviter le sujet.

Les pièces s’assemblèrent. Cela paraissait totalement improbable et pourtant...

— Et moi de vous…

— Oh… dit-elle à nouveau.

L’ombre d’un doute traversa son regard. Elle cherchait une réponse adéquate.

Le sorceleur la devança. Il avait perçu son trouble, sa nature douce et sa curiosité reprirent le dessus.

Il faut dire qu’on ne se retrouvait pas tous les jours face à une reine elfe de nature divine qui avait passé près d’un siècle dans un arbre. Même pâle, épuisée et emmitouflée dans une couverture sur sa méridienne, elle avait quelque chose de saisissant.

— Difficile de passer à côté d’une telle histoire. Vous êtes vraiment restée près d’un siècle dans un arbre ? J’ai eu peine à y croire.

L’atmosphère se détendit.

Elisabeth lâcha un petit rire en voyant la lueur de curiosité dans l’œil de l’homme à la balafre.

— Oui… On ne vous a pas menti.

— Fascinant ! Il faudra que vous me parliez de votre royaume, de sa faune, de sa flore !

Il s’emballait.

— J’aurais aimé être du voyage. Votre pays a l’air tellement… exotique, si différent de nos contrées. Malheureusement, d’autres obligations m’attendaient…

Il marqua une pause.

— Mais je m’égare !

Il prit un air plus sérieux.

— J’imagine que vous n’êtes pas venue ici pour parler botanique…

Elle posa son bol sur la table.

— En effet…

Elle prit une grande inspiration. Expulsa l’air lentement.

Elle avait imaginé ce discours maintes fois avant son départ. Maintenant qu’elle devait le prononcer, il sonnait faux. Terriblement faux…

Assise sur la méridienne déformée, elle ramena ses jambes en tailleur sous la couverture de laine, puis se lança.

— Il y a cinq ans, le ciel de mon royaume s’est déchiré pour la première fois.

Eskel ne dit rien. Ses yeux ne bougèrent pas.

— De cette faille béante et instable sont sorties des monstruosités. Des choses qui n’appartenaient pas à notre monde. Plus vieilles que nos légendes. Plus affamées que n’importe quelle bête que nous connaissions. Immondes, voraces, indescriptibles…

Elle regardait le feu en parlant. Pas vraiment pour éviter le regard du sorceleur. Simplement parce qu'il était plus facile de raconter certaines choses sans avoir à faire face à l'autre.

— Ce que nous avons cru n’être qu’une anomalie s’est répété… amplifié. Le ciel s’est déchiré en plusieurs lieux, déversant la mort et le désespoir sur nos terres.

Elle marqua une pause.

— Nous avons combattu sur plusieurs fronts durant plus de deux ans. Dans le sang et dans les cendres. Des milliers de nos frères et sœurs ont péri.

Elle ferma les yeux.

Le sorceleur comprit qu’elle revoyait les images de ses batailles. Il ne dit rien.

Elle secoua doucement la tête, comme pour chasser les souvenirs, puis reprit.

— À force de persévérance… nous avons réussi à les contenir. Aujourd’hui, nous arrivons à stopper leur progression sur nos terres. Mais le prix à payer est élevé. Ça nous coûte énormément… de magie, je veux dire. Et pas que... La noirceur qui émane de ces déchirures dévore tout.

— Vous arrivez à les refermer ?

— Oui. Ça nous a pris du temps, mais une poignée d’entre nous en sommes capables. Seulement, elles se rouvrent. Ailleurs… Toujours… autre part.

Ses yeux se perdirent dans les flammes. Son esprit retourna vers les siens, vers ces terres qu’ils avaient défendues encore et encore, sans jamais savoir où la prochaine déchirure apparaîtrait.

Elle tendit la main vers la table basse, reprit son bol, et le vida d'un trait, cherchant dans ce geste un peu de contenance avant de poursuivre.

Elle leva les yeux vers lui, scrutant sa réaction. Mais il attendait. Impassible. La suite de son récit.

— Les déchirures semblent suivre un schéma, une piste, un but. Nous avons cherché la source, une cause. Nous avons étudié chaque déchirure, chaque faille, cartographié leur trajectoire à travers le voile.

Elle marqua une pause.

— Et cette trajectoire m’a amenée ici…

Eskel la regarda un moment sans rien dire. Derrière lui, le bestiaire fermé attendait sur le bras du fauteuil. Son expression n’avait pas changé, mais son regard, lui, s’était aiguisé. Il faisait tranquillement ses comptes.

— Le monde se déchire et vous êtes venue seule, dit-il.

Elle écarquilla les yeux. Elle s’attendait à tout sauf à cette réplique.

Implacable.

Elle baissa les yeux vers le fond de son bol vide, qui, à cet instant, lui parut particulièrement fascinant. Si elle avait pu y disparaître, elle s’y serait engouffrée.

— Je… Oui…

— Mais si ce que vous décrivez est aussi grave…

Elle le coupa maladroitement.

— Ça l’est !

Elle soupira.

— Je me rends bien compte de ce que ça a l'air… Je débarque chez vous en annonçant la fin du monde, avec pour seules armes mon arc et mes flèches, et sans armée pour y remettre de l'ordre. Mais voilà… il se trouve que nous sommes capables de refermer le ciel, mais pas de générer de portails dignes de ce nom !

Elle leva sa main libre et se frotta le visage, comme si cela pouvait lui enlever la vision pitoyable du portail emprunté quelques heures plus tôt.

Elle se retourna vers lui, visiblement indignée, revivant la scène malgré elle avec de grands gestes mimant le fameux portail.

— Si vous l'aviez vu ! Il ressemblait au premier sort d'un apprenti ivre : des bords béants, asymétriques, crachant des lueurs dans toutes les directions… sauf la bonne !

L'emportement de la reine le fit sourire.

— Rendez-vous compte qu'il a mentionné les mots « instable » et « probabilités » avant même que je le traverse !

Un coin de la bouche d’Eskel se releva, à peine.

— Votre mage a dit probabilités.

— Oui.

— Au pluriel ?

Elle soupira.

— Oui….

— Et vous avez quand même traversé.

Silence.

Dans un geste peu royal, elle se laissa retomber sur la méridienne.

— Oui… sachant pertinemment que c’était probablement la pire idée du moment.

Elle leva les yeux vers lui.

— Mais quelles étaient les probabilités que vous me retrouviez ?

Eskel haussa un sourcil.

— Une sur un million de wyvernes.

Elle éclata d’un rire franc.

Il ramassa le bol vide et le reposa sur le guéridon. Se rassit. Croisa les bras.

— Je pense qu’il est préférable d’attendre les autres pour parler de tout cela et en prendre la mesure. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que nécessaire. Le temps de vous remettre sur pied, au moins.

Le sourire d'Elisabeth s’effaça.

Les autres…

Encore une fois, il devança ses attentes.

— Nous n’aurons pas la citadelle pour nous seuls bien longtemps. Geralt et les autres sont en chemin. Lambert. Et Bastien.

Il dit le prénom sans emphase particulière. Comme pour les autres. Juste un nom dans une liste.

Elle resserra la couverture autour d’elle et demanda, prudente :

— Et Ciri ?

— Elle aussi. En principe.

Il vit le regard interrogateur d’Élisabeth. Il haussa les épaules en se levant.

— Ciri fait ce qu’elle veut. Elle est imprévisible.

Il partit plus loin, dans une pièce attenante. Elle entendit le vieux bahut protester : des tiroirs frottèrent contre le bois, de vieux gonds grinçants accompagnèrent ses efforts, puis un claquement sec résonna dans la pièce. Il revint quelques instants plus tard avec une pile de vêtements qu’il posa sur le bras de la méridienne.

— Ils appartenaient à Ciri. Elle ne les réclamera pas.

Elisabeth les regarda. De la laine épaisse. Du cuir souple. Des choses qui avaient manifestement connu d’autres hivers, d’autres voyages. Rien de neuf, mais tout semblait soigneusement entretenu.

— Vous les aviez préparés pendant que j'étais inconsciente…

Ce n'était pas une question.

Il ne répondit pas. Lui fit signe de le suivre et la conduisit dans ce qui deviendrait sa chambre.

Elle lui emboîta le pas, la gorge un peu trop serrée pour que ce soit seulement la fatigue du voyage.


A suivre !!

Les loups arrivent !


Si vous avez aimé la soupe d’Eskel, n’hésitez pas à lui laisser un petit commentaire ! 🥣🐺

Il a quand même passé du temps à la préparer. Le pauvre mérite bien de savoir si elle était bonne. 😏




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