Le sorceleur spécial

Chapitre 1 : Aiden

Par Blax

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Driiing…


Driiing…


Driiing…


Le froissement d'un matelas rompit le silence. Quelqu'un se tourna dans son lit tandis qu'en fond sonore, le réveil continuait d'égrener ses stridents appels. Puis…


« Aiden ! Réveille-toi, tu vas encore être en retard ! » cria-t-on depuis le rez-de-chaussée.


« Je suis réveillé, maman ! » soupira le jeune homme, la voix encore pâteuse de sommeil.


Il se redressa péniblement, frotta ses yeux lourds, puis traîna les pieds comme un zombie en direction de la salle de bain. En passant devant la porte des toilettes entrouverte, une voix plus grave l'interpella :


« Enfin debout ? Je pensais devoir venir te tirer du lit moi-même ! »


Aiden se pinça le nez et referma aussitôt la porte en grimaçant :


« Papa, sérieux… chaque matin ? Tu y passes des heures… »


Un rire étouffé résonna derrière le panneau de bois, suivi d'un : « Dépêche-toi quand même ! »


Je descendis les escaliers le nez plongé dans mes fiches de révisions d'informatique. C'était le jour J : un examen crucial où je devais maîtriser sur le bout des doigts des notions comme les adresses IP, les adresses MAC, ou le fonctionnement de logiciels comme Wireshark.


En m'asseyant à table, ma mère me déposa une assiette de tartines beurrées. Voyant que je continuais à réviser sans toucher à mon petit-déjeuner, elle me retira doucement les feuilles des mains.


« Maman… » protestai-je.


Elle secoua la tête avec un sourire tendre :


« Chéri, tu dois manger. Les révisions sont importantes, mais il te faut des forces. Mange. »


Je poussai un soupir résigné et pris une bouchée au moment où mon père arrivait dans la cuisine. Il m'ébouriffa affectueusement les cheveux que j'avais pourtant mis dix minutes à coiffer avant de demander :

« Lily n'est toujours pas debout ? »


Ma mère soupira à son tour et haussa la voix vers le couloir :

« Lily ! Si tu n'es pas en bas dans deux minutes, c'est moi qui monte te sortir du lit ! »


« Je suis réveillée ! » hurla la voix de ma sœur depuis l'étage. « Mais vous avez mis où mon pull ?! »


Ma mère monta les escaliers en levant les yeux au ciel. Mon père et moi échangeâmes un regard complice avant de nous replonger dans nos assiettes, filtrant naturellement le brouhaha habituel.

« Alors, prêt ? » me demanda-t-il entre deux bouchées.


« Un peu stressé, je l'avoue. »

Il me gratifia d'un léger sourire :


« C'est normal. Dis-toi que tu ne peux pas faire pire que nous. On est passés par là avec ta mère, on sait à quel point cette pression est lourde. »

Un fin sourire étira mes lèvres. Je faisais des études en informatique, mais mon père était diplômé en architecture et ma mère en psychologie. Leurs années d'études n'avaient pas été de tout repos non plus.


Ma mère redescendit à ce moment-là et glissa doucement derrière lui :

« Ton père a raison. Dis-toi juste qu'il transpirait à grosses gouttes et bégayait comme jamais pour me tendre un pauvre bouquet de fleurs à notre deuxième rendez-vous. C'était adorable. »

« Tu vas vraiment me le rappeler toute ma vie ? » soupira mon père, faussement désespéré.


Elle rit en posant un baiser sur sa joue avant de s'asseoir :

« C'est pour ça que je t'ai épousé, non ? »


Je grimaçai en les voyant dans leur bulle d'amour, mais notre moment fut interrompu par l'arrivée de ma petite sœur :

« Pouah, sérieux, on se croirait dans un vieux film à l'eau de rose… » lâcha-t-elle en s'installant à côté de moi. Sans vergogne, elle me chipa la tartine que je venais tout juste de beurrer en me tirant la langue.

Même si le quotidien était chaotique, j'aimais profondément ces moments. C'était ça, la chaleur d'une famille.

Au moment de boucler mon sac, mon père me retint par l'épaule et me fixa avec sérieux :

« Aiden. Même si tu le rates, personne ici ne t'en voudra. Ne pars pas là-bas comme si c'était la fin du monde. Un examen, ça se repasse. Ce qui compte, c'est ce que tu as dans la tête. Tu n'es pas nul : aujourd'hui, tu es un champion. »

Puis, il me tapota le front avec deux doigts en me souriant.


Je touchai la zone tapotée, perplexe :

« Sérieux, papa ? »

Il haussa les épaules, un brin amusé :

« J'ai regardé Naruto avec ta mère hier soir. J'ai adoré le geste d'Itachi, je voulais tester. » Son visage se radoucit et il ajouta d'une voix sincère : « Quoi qu'il arrive, sache qu'on sera toujours fiers de toi. »

Ces mots… Je m'en souviendrai toujours.


Quelques dizaines de minutes plus tard, je piétinais devant la salle d'examen aux côtés de mon meilleur ami, Léo.

« Je suis claqué… » ronchonna Léo. « Mon père a claqué ma porte de chambre hier soir, tu te rends compte ? Moi, le grand Léo, traité comme ça… »

« Le grand Léo qui passe son temps dans la lune ? » le taquinai-je. « Ou celui qui regarde plus les filles que ses cours ? »

Il haussa les épaules avec un aplomb déconcertant :

« Ce n'est pas ma faute. Tu connais ma philosophie : si on a le droit d'admirer des œuvres d'art dans un musée… »

« …alors pourquoi ne pas admirer de belles femmes qui sont elles-mêmes des œuvres d'art ? » achevai-je à sa place en soupirant. « Tu répètes ça à toutes celles à qui tu parles, pas étonnant qu'elles prennent la fuite. »

« Elles ne fuient pas ! » rectifia-t-il, faussement vexé. « Elles ont juste du mal à supporter mon regard intense et admiratif. »


Je ne pus m'empêcher de rire. Léo était le genre d'ami fidèle prêt à t'aider à cacher un corps sans poser de questions, mais niveau séduction, c'était une vraie catastrophe naturelle.

Soudain, il me donna un coup de coude et désigna du menton un groupe d'élèves un peu plus loin :

« Regarde… Emma n'arrête pas de te fixer. »

« Discrétion zéro, Léo… » chuchotai-je en le repoussant gentiment.

Je jetai un œil vers Emma. Elle replaçait une mèche de cheveux derrière son oreille avec un timide sourire. En avançant vers la porte de la salle qui venait de s'ouvrir, elle passa juste à côté de moi et murmura à mon oreille :

« Attends-moi à la sortie… Je connais un super café pas loin. »


Elle s'éloigna aussitôt en souriant avec ses amies.

« Un vrai tombeur, mon frère ! » s'enthousiasma Léo en me tapant l'épaule.

Les heures d'épreuve défilèrent dans un silence lourd. Dès la découverte des sujets, le niveau s'était avéré salé : lignes de configuration Proxmox, scripts Python, résolution de bugs en C++, failles d'injection SQL… Léo transpirait à grosses gouttes à quelques tables de la mienne.

Lorsque je me levai enfin pour rendre ma copie, Léo me fixa avec l'air d'un chiot abandonné.

La surveillante récupéra mes feuilles :

« Signez à côté de votre nom, s'il vous plaît. »

Je pris le stylo. Mais au moment de poser la mine sur le papier, une vague de vertige d'une violence inouïe me submergea. Les sons s'assourdirent. La voix de la surveillante devint un écho lointain. Je sentis un fluide chaud et humide couler sous mon nez.

En y portant la main, mes doigts se teintèrent de rouge. Et sans la moindre sommation, mes jambes se dérobèrent.


Le noir complet.

Des bips. Réguliers. Froids.

Bip… Bip… Bip…

Parfois, des sanglots perçaient la brume de ma conscience. Je devinais la silhouette floue de ma mère à mon chevet, celle de ma sœur endormie sur une chaise, et mon père, le visage rongé par la fatigue. Je n'avais plus la moindre force. Même ouvrir la bouche était une montagne insurmontable.

Mes mains tremblaient encore, tachées malgré les trois lavages au robinet de l'hôpital. Aiden était le seul véritable ami que j'aie jamais eu. On se connaissait depuis le collège. Ironie du sort : j'étais un passionné absolu de jeux vidéo, et lui s'en fichait totalement. J'avais tout tenté pour le faire entrer dans mon monde, sans succès.

Quand il s'était effondré dans cette salle d'examen, tout s'était arrêté.


Je n'avais pu que le regarder convulser sur le sol, noyé dans son propre sang. J'avais tout lâché pour me précipiter sur lui, hurlant aux autres d'appeler les secours. Je me fichais du chaos autour, je me fichais d'avoir les mains couvertes de son sang. Je ne me rendais même pas compte que je pleurais à chaudes larmes.

« Allez, Aiden… Tu es fort ! » avais-je bégayé en lui serrant la main. « Me laisse pas tout seul, bordel… »

Quand les ambulanciers l'avaient emporté sur un brancard, j'étais resté planté sur le parvis de l'établissement, pétrifié. Je fixais mes paumes tremblantes, tachées du sang de celui que je considérais comme mon propre frère.

Un frère que… je ne reverrais peut-être plus jamais.


Dans la chambre médicalisée, le moniteur cardiaque cadençait le silence. La mère d'Aiden caressait doucement le visage pâle de son fils plongé dans le coma. Son père serrait fort leur fille contre lui, étouffant ses propres larmes.

La porte s'ouvrit sur le médecin. Le père se redressa immédiatement, la voix brisée :

« Docteur… Qu'est-ce qu'il a ? Dites-moi qu'il va s'en sortir… »


Le médecin baissa les yeux, hésita, puis lâcha dans un souffle empreint de lourdeur :

« Je suis tellement désolé… Aiden est atteint d'une leucémie aiguë. C'est un cancer agressif du sang : sa moelle osseuse produit de façon incontrôlée des cellules anormales qui étouffent la création de sang sain. Son système immunitaire ne répond plus, et les risques d'hémorragies internes sont majeurs… Nous faisons tout notre possible, mais… »


Un cri de douleur déchira la pièce. La jeune fille s'effondra dans les bras de sa mère, qui fondit en larmes à son tour. Debout, le père ferma les yeux, terrassé par la nouvelle.

Ne restaient plus que le rythme mécanique de la machine et la détresse d'une famille brisée.

« T'es allée le voir ? »


Le message de Léo était resté affiché sur mon écran depuis une heure, sans réponse. Mes doigts n'arrivaient pas à se décider à taper quoi que ce soit. J'étais déjà là, pourtant, debout devant la vitre, à observer ce garçon allongé dans son lit médicalisé, sans qu'il puisse me voir. Il ne s'en souvenait sûrement pas, mais des années plus tôt, c'était lui qui m'avait empêchée de commettre l'irréparable.

À l'adolescence, j'avais souffert d'une acné sévère qui recouvrait mes joues de plaques rouges et douloureuses, et j'avais dû porter d'épaisses lunettes après une opération des yeux. Je me souviens encore du surnom qu'une fille de ma classe m'avait donné dès la rentrée de quatrième un surnom qui avait fait le tour du collège en une journée et qui m'avait suivie pendant deux ans.


Chaque récréation devenait un calvaire. Un jour, quelqu'un avait pris une photo de moi de dos, prise à mon insu dans les vestiaires, et l'avait fait circuler avec une légende cruelle. Je me souviens être rentrée ce soir-là et avoir passé une heure à essorer mes cheveux sous l'eau brûlante, comme si je pouvais laver quelque chose qui n'était pas sur ma peau.


Ce soir-là, précisément, il pleuvait des cordes. J'avais raté le dernier bus, et les mêmes filles m'étaient tombées dessus à l'arrêt, devant tout le monde. L'une d'elles m'avait attrapée par les cheveux, une autre avait vidé mon sac dans une flaque en riant. Je n'avais même pas cherché à ramasser mes affaires. J'avais juste marché, trempée, jusqu'au pont qui surplombait la rivière, à quelques rues de là.

Je me souviens du bruit de l'eau, noire et bouillonnante en contrebas, et du silence étrange qui régnait en moi à cet instant plus de larmes, plus de colère, juste un vide immense. Je voulais que ça s'arrête, tout simplement. J'avais posé une main sur la rambarde froide et trempée par la pluie.

C'est à ce moment précis que deux bras m'avaient agrippée par la taille, avec une force presque brutale, et m'avaient tirée en arrière. Je me souviens avoir crié, m'être débattue, avoir donné des coups de coude dans le vide pour qu'on me lâche.

C'était Aiden.


Il ne m'a pas lâchée tout de suite. Il m'a maintenue contre lui, sur le trottoir mouillé, pendant ce qui m'a semblé une éternité, jusqu'à ce que mes cris se transforment en sanglots.

« Arrête de mentir ! » avais-je fini par hurler ce soir-là, en essayant de me défaire de sa prise, les larmes brûlant mes joues déjà trempées de pluie. « Regarde-moi ! Je suis moche, Aiden ! Tout le monde le dit, tout le monde me le fait subir tous les jours ! Personne ne voudra jamais de moi ! »

Il me tenait toujours fermement par les épaules, son regard ancré dans le mien, sans le moindre dégoût.


« Si c'est pas des mensonges pour me faire pitié… » avais-je lâché dans un sanglot désespéré. « …prouve-le. Embrasse-moi. T'en es même pas capable… »


J'étais convaincue qu'il allait reculer. Qu'il allait dévier le regard, comme tous les autres. Mais sans une seconde d'hésitation, Aiden s'était approché et avait posé ses lèvres sur les miennes un baiser maladroit, trempé de pluie, qui n'avait duré que quelques secondes, mais qui avait suffi à me faire oublier, l'espace d'un instant, la rambarde froide et l'eau noire en dessous

.

Le téléphone vibra de nouveau dans ma main. Un deuxième message de Léo : « Emma ? »

En repensant à ce souvenir, je posai une main tremblante sur mes lèvres, au bord des larmes.


« Tu m'as sauvée ce jour-là… » chuchotai-je à travers la vitre. « Au café, je voulais tout te dire. Te dire à quel point je t'aime… Et tu vas me quitter… »

Me glissant doucement dans la chambre pendant que la famille était tenue à l'écart par les soignants, je me penchai sur le visage d'Aiden et déposai un ultime baiser sur ses lèvres inanimées.

« Tu seras toujours mon seul et unique amour… On se retrouvera, j'en suis sûre. »


Quelque part, loin, très loin sous la surface, quelque chose avait bougé. Une chaleur furtive sur mes lèvres, presque rien, un souvenir qui ne m'appartenait pas tout à fait. Puis plus rien.

Bip…

Bip…

Des larmes ? Des visages ? Tout n'était plus qu'un brouillard flou et distant.

Je suis si fatigué… J'ai juste envie de dormir.

Dormir…

Dor…

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