POV Aiden
Je vis enfin les silhouettes approcher : les deux loups-garous qui m'avaient capturé, il y a je ne sais combien de temps j'avais complètement perdu la notion du temps, coincé dans cette grotte, dans cette cage.
Celui qui m'avait assommé s'approcha, frappant les barreaux :
« On se réveille, là-dedans. Le seigneur Lycaon est prêt. »
Le mage loup-garou fit un simple geste de la main, déverrouillant la porte. Le loup-garou musclé s'avança, et au moment où il fut assez proche, je tentai encore une fois de lui planter une cuillère aiguisée dans la gorge, avec le peu de magie qui me restait mais il intercepta mon geste sans effort, tordant mon poignet, me faisant grimacer de douleur sans pour autant lâcher.
Souriant, il dit :
« T'es tenace, ça c'est sûr. Même avec des menottes en dimeritium, t'arrives encore à utiliser un peu de magie. Ça m'intrigue vraiment, tu trouves pas ça curieux aussi, Valerius ? »
Le mage loup-garou, Valerius, répondit :
« Arrête de t'amuser, Garrick. Le seigneur Lycaon a besoin de lui vivant. » Mais il ne parvenait pas non plus à cacher sa propre curiosité.
Garrick, le loup-garou musclé, haussa les épaules et me tira sans effort, me projetant contre les barreaux de la cage, m'arrachant une grimace de douleur, m'empêchant de me relever facilement.
En effet, depuis mon arrivée ici, je portais des menottes de dimeritium, comme n'importe quel mage ça bloquait ma magie, m'empêchant de me libérer. Mais je sentais, au fond de moi, que je commençais à m'y habituer, ou plutôt à m'y adapter : un peu de magie me revenait progressivement, le dimeritium perdait doucement de son effet. C'était mon plan : la patience. Mais visiblement, ce seigneur Lycaon n'avait pas prévu d'attendre aussi longtemps.
Garrick me releva sans difficulté et, restant derrière moi, tenant mes menottes, me poussa en avant :
« Allez, au pas de course. »
Marchant pieds nus dans la grotte, encadré par les deux loups-garous puisqu'à mon réveil, il ne me restait plus que ma chemise et mon pantalon je regardais autour de moi. Honnêtement, c'était bien loin de l'endroit sombre où j'avais été enfermé : plusieurs torches étaient accrochées, signe que l'endroit était entretenu, et j'étais désormais loin des gouttes d'humidité tombant au sol comme seule compagnie.
Je ne saurais dire combien de minutes on marcha avant d'arriver dans une immense pièce, où la grotte s'ouvrait sur un espace circulaire. Plusieurs loups-garous, bien moins menaçants que les deux qui m'escortaient, s'y trouvaient déjà au moins une quarantaine, à vue de nez.
Mais ce qui attira mon regard, ce fut les pleurs d'une fille, enfermée dans une cage suspendue au-dessus de nous. Je compris rapidement que cet endroit servait à un rituel, une invocation et que soit elle, soit moi, étions destinés à servir de sacrifice.
Puis, d'un coup, Garrick frappa l'arrière de mon genou, me forçant à tomber à terre. Je vis alors les deux loups-garous s'agenouiller, disant respectueusement, à l'unisson :
« Mon seigneur. »
Levant les yeux, je restai figé : pour la première fois de ma vie, tout mon être me hurlait de fuir, de ne surtout pas chercher le combat. Devant moi, entre deux braseros, se dressait un loup-garou au pelage noir, couvert de cicatrices mais c'était surtout le danger qu'il dégageait qui était le plus terrifiant. Il respirait le meurtre, la puissance, l'ancienneté. Et sa taille dépassait sans doute les deux mètres.
Tous les autres loups-garous s'agenouillèrent à leur tour. Après quelques instants, Lycaon parla, calme :
« Tu es le fameux Aiden de Cintra. Hisié m'a beaucoup parlé de toi. Le connais-tu ? »
Je fronçai les sourcils, ravalant mes tremblements, mordant ma langue jusqu'au sang, puis fixant son regard, qui m'observait avec une légère surprise :
« Non, je le connais pas. Mais si vous me permettez, je préférerais être direct : pourquoi cette capture ? C'était clairement prémédité. »
Il resta silencieux un instant, posant sa tête contre sa main, le bras appuyé sur l'accoudoir, puis sourit :
« En effet, ce n'est pas anodin. Vois-tu, Hisié m'a demandé de te capturer. Et oui, tu as raison pour être clair, c'est ton épreuve. »
Je fronçai les sourcils :
« Une épreuve ? Je pensais que, vu votre puissance et tout ce qui vous entoure, vous ne seriez pas du genre à suivre les ordres de quelqu'un d'autre. »
Il rit :
« T'as raison, Aiden. Mais il m'a promis quelque chose. » Son ton changea, se faisant triste, mais toujours calme : « Que tu serais le seul capable de m'aider à retrouver ma bien-aimée, Lily. »
Je fronçai les sourcils :
« Pardonnez-moi, mais je connais aucun sort qui permettrait de... »
Il leva la main, m'interrompant :
« Aiden. Connais-tu le Village de la Lune ? Ou peut-être l'événement qu'on appelle la Lune de Sang ? »
Je fronçai encore les sourcils, et voyant ma confusion, il eut un rire amer :
« Bien sûr que non. Les vampires ont pris grand soin de détruire tout ce qui s'y rattachait, avec l'aide du reste des espèces de ce monde maudit. »
Il sembla se replonger dans ses souvenirs :
« Le Village de la Lune fut le premier lieu d'échange pacifique entre loups-garous et humains. Après tout, les vampires n'étaient pas les seuls à pouvoir profiter de cette existence. Mais eux n'aimaient pas trop qu'on empiète sur leur précieuse réserve de sang alors ils ont décidé de corrompre le maire du village pour accomplir la pire chose imaginable. »
Il sourit, amer, et continua :
« J'étais un loup ancien l'un des plus vieux et le chef de cette communauté de loups-garous. Et pourtant, j'aimais une humaine, et c'était réciproque. Ma magnifique Lily était douce, et ne faisait aucune distinction entre loups-garous et humains tout ce qu'elle voyait, c'était moi. Et ça me suffisait, parce que malgré tout mon passé, elle m'avait accepté. On attendait un enfant magnifique le premier de son espèce, mi-humain, mi-loup. Je pensais enfin avoir une vraie famille, mais... »
Il frappa violemment l'accoudoir, une rage vieille de siècles perçant dans sa voix :
« Mais parce qu'elle était la fille du maire, celui-ci l'a enfermée dans sa propre chambre, m'empêchant, moi et mes hommes, de la retrouver ou de la récupérer. Je me suis même mis à genoux devant lui, devant ces humains. J'étais prêt à tout donner pour celle que j'aimais. Et pourtant... »
Il explosa de rage :
« Pourtant, ce salaud a laissé un vampire ancien la vider de son sang, jour après jour, jusqu'à la dernière goutte pendant que, dans la journée, ce même vampire frappait le ventre de mon épouse, là où se trouvait mon enfant ! »
Il me regarda, retrouvant un calme glacial :
« C'est là que j'ai enfin redevenu qui j'étais vraiment. J'ai massacré tous ces villageois, un par un, sans exception et j'ai massacré ce vampire ancien, jusqu'à ce que la guerre entre vampires et loups-garous éclate, sous le nom de Guerre de la Lune de Sang. »
Je restai silencieux face à ces révélations, puis dis, serrant les dents :
« Je connais peu de choses sur les vampires anciens, mais je sais qu'ils sont censés être extrêmement puissants. Les loups anciens, en revanche, je n'en connais rien. »
Lycaon eut un petit rire :
« Bien sûr que tu les connais pas. Mais sache que la raison pour laquelle les vampires anciens restent terrés dans leurs repaires, c'est qu'ils ont peur de moi. »
Il me fixa, un immense sourire aux lèvres :
« Un loup ancien vaut cinq vampires anciens. Nous sommes leur pire cauchemar. »
Puis il regarda, tristement, les loups-garous agenouillés autour de nous :
« Et pourtant, on a perdu cette guerre. Je pensais que les vampires auraient au moins l'honneur d'envoyer des combattants à notre niveau mais non, aucun vampire inférieur ou supérieur n'a été envoyé. Il y avait sept vampires anciens, à l'époque. Ils ont massacré ma tribu sans distinction, pendant que j'étais occupé à en affronter cinq à la fois, les deux autres décimant le reste de mes loups. »
Il poursuivit :
« Mais ce fut aussi un coup dur pour eux : quatre vampires anciens sont morts sous mes griffes, et un cinquième, gravement blessé, a fui la queue entre les jambes jusqu'à Toussaint. J'aurais pu continuer cette guerre, mais j'avais déjà perdu trop de mes hommes. Ceux que tu vois ici sont les derniers survivants. »
Il me fixa :
« Aiden, je hais ce monde. Je hais toutes les autres espèces qui le peuplent. J'aurais voulu continuer cette guerre jusqu'à la mort c'est ce que je désirais vraiment, au fond de moi. Mais je suis un chef. Je dois protéger mon peuple, et j'ai déjà échoué une fois. Je compte pas refaire la même erreur. Mais si j'ai la moindre chance de revoir mon amour un jour, alors je n'hésiterai pas à me sacrifier pour ce monde, ou à lui faire la guerre pour elle. »
J'étais sincèrement touché par son histoire mais ça n'excusait en rien ce qu'il avait fait. Étais-je pour autant hypocrite de le juger ? Sans doute. On est tous, à notre manière, des tueurs. Et pourrais-je devenir comme lui, si j'apprenais un jour que Ciri, Geralt, Yennefer, Triss, Eskel, Lambert ou Vesemir avait été tué par quelqu'un ?
Je ne savais pas comment je réagirais. Comment le pourrais-je ?
Je me contentai de demander :
« Et maintenant ? »
Il me regarda en silence, puis hocha la tête :
« T'es quelqu'un de bien, Aiden. En tout cas, pour l'instant, parlons plutôt de toi. Comme je te l'ai dit, Hisié va te mettre à l'épreuve mais il a d'abord besoin de te voir. »
Il se leva de son trône, s'approcha, s'accroupit à ma hauteur, puis s'entailla une veine, laissant son sang couler comme une offrande au centre du cercle rituel qui s'illumina d'un rouge éclatant.
Les deux loups-garous s'éloignèrent, et Lycaon me plaça au centre du cercle. Au moment même où j'y fus déposé, une avalanche de froid intense me traversa tout entier. Je hurlai de douleur mes organes gelaient, ma peau gelait, mes yeux gelaient. La dernière chose que j'entendis avant de perdre connaissance fut les pleurs de la jeune fille, et les derniers mots de Lycaon :
« Bonne chance. Je suis curieux de voir si tu es vraiment son héritier. »
...
...
...
...
Je me réveillai brusquement, une main portée à mon cou, regardant autour de moi. Je découvris un monde entièrement recouvert de neige, de froid, de glace sans vie. Les arbres eux-mêmes semblaient gelés jusqu'à la moelle, et même l'air paraissait saturé de ce froid glacial.
Pourtant, je n'avais pas froid. Ma respiration restait parfaitement normale.
Me relevant, je marchai à travers la forêt, remarquant l'absence totale de bruit hormis le souffle du vent glacé. Les arbres craquaient parfois, mais aucune vie ne subsistait, seulement le silence. Arrivant au bord d'une falaise, je découvris ce qui restait d'un village seuls quelques toits émergeaient encore, preuve qu'il y avait eu de la vie, ici, autrefois. Mais désormais, plus rien.
Ce qui coupa mes pensées, ce furent des bruits de pas derrière moi, accompagnés d'une voix calme :
« C'est silencieux, ici, et mort, tu trouves pas, Aiden ? »
Je me retournai brusquement, cherchant instinctivement mon épée mais je n'avais plus rien sur moi. Je découvris alors un homme aux cheveux blancs, vêtu comme un militaire, mais ce qui ressortait le plus, c'était son bras entièrement fait de glace pure, ses yeux d'un bleu calme, et ses cheveux blancs comme la neige. Il dit :
« Enchanté de te rencontrer enfin, Aiden de Cintra. Je m'appelle Hisié. Je suis, si tu préfères, l'incarnation de l'hiver dans ta propre langue. »
Je me figeai : il ne parlait pas la langue de ce monde. Il parlait ma langue natale, celle de mon monde d'origine. Je dis simplement :
« Comment est-ce... »
Il resta à mes côtés, contemplant le paysage :
« T'as beaucoup de questions. Et t'auras tes réponses, ainsi qu'une décision à prendre je te le promets. Mais pour l'instant, j'aimerais te demander quelque chose. »
Je pris une grande respiration, tâchant de me calmer, puis demandai :
« Où suis-je ? Qu'est-ce que cet endroit ? Et pourquoi m'y avoir amené ? »
Il resta silencieux :
« Tes réponses viendront d'elles-mêmes, je te l'assure. »
Je soupirai, comprenant que je n'obtiendrais rien tout de suite :
« Très bien. Qu'est-ce que vous voulez me demander ? »
Il me regarda :
« Que sais-tu de la Prophétie d'Ithlinne, et de la Conjonction des Sphères ? »
Je fronçai les sourcils :
« À part une vieille chanson que chantent parfois les paysans, à propos du "froid blanc"... Pour ce qui est de la Conjonction des Sphères, tout ce que je sais, c'est qu'elle est arrivée sans qu'on en connaisse vraiment les causes. »
Il soupira :
« Je vois. On dirait que ses pions ont vraiment réussi à faire fonctionner son plan. »
J'allais répondre quelque chose, mais il posa une main sur mon épaule, et d'un coup, le paysage se transforma entièrement, se changeant en un immense champ de bataille, comme figé hors du temps. Retirant sa main, voyant mon air surpris, il dit :
« On se trouve sur le champ de bataille où le destin de plusieurs mondes a basculé là où le Froid Blanc a été créé, et où la Conjonction des Sphères a été corrompue. »
Il me fixa :
« Aiden. L'heure des vérités est arrivée. Tu vas enfin comprendre la vérité sur ce monde. »