POV Aiden
Pendant plusieurs minutes, j'exposai à la duchesse le fin mot de l'affaire avec ce noble, preuves à l'appui, notamment le journal de la défunte Béatrice, qu'elle lut avec une attention qui me surprit.
Puis, attendant son verdict en buvant tranquillement mon thé, je sentis le regard de Damien posé sur moi, la main sur le pommeau de son épée. Je le fixai en retour et dis : "Qu'y a-t-il ? Suis-je devenu à vos yeux un criminel si dangereux que je pourrais menacer la duchesse, alors que vous êtes là ?"
Damien serra les dents et répondit avec hostilité : "Menacer la duchesse, alors que je suis ici ? Vous rêvez, sorceleur. Non, ce qui me dérange, c'est que vous osiez parler de justice alors que vous l'avez rendue vous-même, sans consulter la duchesse, qui est la seule à pouvoir punir."
La duchesse, qui avait fini de lire le journal, nous observait en souriant sans rien dire. Je continuai de fixer Damien, et souris à mon tour : "Ah oui ? Alors, puisque vous êtes si courageux, capitaine, dites-moi ce que j'aurais pu faire."
Il rétorqua : "Premièrement, vous en remettre à la garde, et..." mais je l'interrompis : "Vincent est un noble, il a sûrement des contacts au sein de la garde. Me trompé-je, dame Lylia ?" Lylia, surprise, hocha la tête : "Non. Il faisait souvent des dons à la garde, des financements."
Anna n'en parut pas surprise. Cet argent servait peut-être à financer son armée. Mais laisserait-elle vraiment des hommes comme Vincent diriger dans l'ombre ? Je ne le pensais pas : elle ne laissait rien au hasard. Seulement, comme toute dirigeante, quand le prix est modeste, elle fermait les yeux. Peut-être me trompais-je.
Je repris : "Vous voyez ? Pour résumer, votre première proposition ne tient pas. Si j'avais été un simple villageois, j'aurais prévenu la garde, qui aurait prévenu Vincent, lequel m'aurait fait assassiner ou jeter en prison pour un crime que je n'aurais pas commis. Je vous écoute pour la suite", dis-je en prenant le dernier biscuit du plateau, celui qu'Anna Henrietta lorgnait depuis un moment, je le voyais bien. Mais puisqu'elle s'amusait à nous voir nous disputer, qu'elle ne profite pas des gâteaux.
Elle me vit le prendre et fronça légèrement les sourcils avant de sourire. Damien, voyant que j'avais déjà balayé sa proposition, demanda, furieux : "Vous osez insinuer que la duchesse aurait fermé les yeux si une affaire pareille s'était produite ?"
Mais Anna prit alors la parole : "Damien, voulez-vous bien raccompagner tout le monde, à l'exception de moi et du sorceleur ?" Damien, surpris, dit : "Duchesse, je..." Elle le regarda droit dans les yeux : "Ce n'était pas une proposition, Damien, c'était un ordre."
Damien se tut, s'inclina, et tous se retirèrent. Avant de partir, Lylia, n'oubliant pas sa promesse, déclara : "Dame Anna, je soutiens le sorceleur." Anna sourit : "Ne t'inquiète pas, Lylia, je ne compte pas le punir, seulement discuter."
Lylia hocha la tête et s'en alla. Restés seuls, je pris la théière pour nous resservir et dis : "Je suppose que vous voulez parler de quelque chose de secret, ou me menacer ?"
Anna eut un petit rire en reprenant sa tasse. Elle se mit à l'aise, croisa les jambes et, buvant son thé sans me quitter des yeux, dit : "Avant toute chose, tu t'appelles Aiden de Cintra, n'est-ce pas ?"
Elle était passée au tutoiement sans prévenir, comme on le fait avec quelqu'un qu'on sonde ou qu'on tient sous son regard.
Je bus tranquillement une gorgée, sans rien laisser paraître, puis dis en la fixant : "Puis-je savoir pourquoi vous me le demandez ?"
Elle sourit : "Vois-tu, mon cher cousin l'empereur a maudit plus d'une fois un certain Aiden de Cintra, le précieux chevalier de ma chère cousine éloignée Cirilla. Tu vois de qui je parle, non ?"
Je ne répondis pas à sa question. Elle soupira : "Si cela t'inquiète, ne t'en fais pas. Avec le temps, ma relation avec mon cousin s'est largement refroidie, au point que nous sommes devenus hostiles l'un envers l'autre. Il voulait faire de mon pays un grenier exclusif pour son précieux empire, mais depuis que j'ai eu les moyens de freiner sa folie des grandeurs, il me considère comme son ennemie. Et si en plus j'annonçais que le fameux Aiden de Cintra se trouve dans mon pays, je verrais des armées de Nilfgaard débarquer ici, ce qui me répugne."
Je posai les mains sur la table, les doigts croisés, et dis en la regardant dans les yeux : "Vous savez bien que je ne peux pas confirmer être Aiden de Cintra, mais vous pouvez m'appeler Aiden si vous le souhaitez. Cependant, puis-je savoir pourquoi l'empereur recherche autant cet Aiden de Cintra ?"
Elle sourit, amusée, sans relever mon esquive qui confirmait ses hypothèses : "Tu l'ignorais ? Aiden de Cintra est recherché à travers le monde, aussi bien par les rois du Nord que par Nilfgaard. Après tout, il est le seul, confirmé encore en vie, à savoir où se trouve la princesse Cirilla."
Je hochai la tête : "Ils ne savent rien, enfin, d'après ce que je pense. Je crois surtout que cet Aiden de Cintra préférerait mourir plutôt que de se laisser capturer." Elle acquiesça : "Je le pense aussi. Mais revenons à nos moutons : pour le crime de Vincent, je ne ferai rien. Au contraire, tu m'as retiré une épine du pied."
Elle regarda sa tasse : "En fait, c'est de cela que j'aimerais discuter. Que sais-tu réellement de ce qui se passe actuellement ici, à Toussaint ?"
Un test ? Non. La manière dont elle releva la tête pour me regarder montrait qu'elle mettait cartes sur table. Mais pourquoi ? Était-elle à ce point désespérée ? Je répondis : "Peu de choses, mais je suppose que cela concerne les disparitions ?"
Elle hocha la tête et joignit les mains : "Cela remonte à quelques mois. Au début, il ne s'agissait que de petits enlèvements sans importance, que je pouvais encore gérer en secret. Mais quand les enlèvements ont commencé à toucher des personnes influentes, la panique s'est installée, puis la peur, et malheureusement les mouvements de foule. Même si tout semble aller bien en apparence, ce n'est qu'une poudrière. Les gens des bas quartiers croient que je les ai abandonnés, alors que, depuis le début des enlèvements, tous mes espions s'y trouvent pour les protéger et recueillir des informations."
Puis elle me regarda : "J'ai donc besoin d'un professionnel. Que vous soyez Aiden de Cintra ou simplement Aiden, je m'en moque. Malgré votre jeune âge, être sorceleur signifie avoir passé les épreuves, réputées extrêmement dures dans les livres. Le fait que vous ayez aidé mon chevalier face à la wyverne montre votre compétence au combat, et le contrat sur Vincent montre votre discernement : vous donnez la priorité à ce que vous voyez de bon, et non au plus grand nombre, comme je dois le faire. Alors, sorceleur..."
Elle secoua la tête : "Non. Aiden, pouvez-vous m'aider à propos de ces enlèvements ? Votre prix sera le mien."
Elle était revenue au vouvoiement : elle ne sondait plus, elle demandait. Un silence s'installa et je réfléchis à sa proposition. Elle avait jeté ses cartes sur la table sans hésiter à avouer qu'elle n'y arrivait pas, et si ses paroles étaient vraies, car à voir sa posture et ses yeux rivés aux miens, je la voyais mal mentir. Alors je dis : "Je n'ai besoin que d'une seule chose. Vous avez été honnête en mettant cartes sur table, je le serai aussi : je veux l'orbe que vous possédez."
Pour la première fois, elle fut surprise : "Comment connaissez-vous..." Mais voyant à mon regard que je ne dirais rien, elle soupira : "Très bien, je vais passer outre. Mais je veux au moins savoir pourquoi. C'est la seule demande que je ferai."
Je soupirai : "Je ne peux pas en dire plus, mais sachez que cet orbe m'est extrêmement nécessaire. Et pour être encore plus honnête, je repartirai avec lui, avec votre accord ou sans."
À ces mots, elle me fixa et dit d'un ton plus froid : "Vous me menacez ?" Je hochai la tête sans détourner le regard. Le silence s'étira assez longtemps pour que je me demande si j'étais allé trop loin. Puis elle soupira : "Très bien, j'accepte. L'orbe sera à vous quand les enlèvements cesseront. Mais vous devez régler ce problème parfaitement."
Je hochai la tête : "Je vais essayer de vous faire confiance, alors je serai honnête : les auteurs de ces enlèvements sont un groupe de vampires supérieurs, très puissants."
Elle fronça les sourcils et murmura : "Je vois... Mes soupçons étaient donc fondés." Je la regardai pour en savoir plus et elle dit en buvant son thé : "Il y a quelques semaines, des serviteurs ont commencé à avoir un comportement étrange, puis cela a gagné le milieu noble, même si cela reste limité d'après mes informations. Je suis persuadée que ces vampires, comme vous dites, prennent peu à peu les postes les plus élevés, et je ne vois qu'une seule raison à cela."
Je lui resservis du thé : "Je suppose qu'ils veulent la couronne ?" Elle acquiesça, mais je n'en étais pas sûr. Je demandai : "Une question : avez-vous bientôt un festival ou un rassemblement où énormément de gens se réuniront ?"
Surprise, elle répondit : "Oui. Un festival a lieu depuis la fondation du royaume de Toussaint. D'après les écrits, le premier roi, dont le nom s'est perdu au fil des années, fut aidé par une créature, et il fonda le festival de la Lune de Sang, nommé en l'honneur de cette créature."
En entendant cela, quelque chose me figea. La Lune de Sang. Le clan de Thurlas, Erthil, Morgilith : ces noms elfiques que j'avais déchiffrés renvoyaient tous aux phases de la lune. Ce ne pouvait pas être un hasard.
Avec ce que Syanna et la Dame du Lac m'avaient dit, tout se mettait en place dans ma tête. Ils voulaient ressusciter Thurlas, et il leur fallait des sacrifices. La famille royale actuelle n'était qu'une imposture, et la créature qui avait aidé le premier roi restait étrangement inconnue. Supposons que cette créature soit Thurlas, ou un autre vampire : il aurait aidé un faux roi à monter sur le trône en exterminant la vraie famille royale, car Thurlas savait qu'il mourrait un jour face à celui qui porterait Aernonight, et il lui fallait un moyen de renaître à une époque où plus aucun danger ne le guetterait.
C'était parfait, au point que je souris sans m'en rendre compte devant tant de génie, si Thurlas avait vraiment préparé cela depuis des siècles.
Je me gardai bien de dire à la duchesse que sa lignée était, selon la Dame du Lac, une imposture : on n'annonce pas cela à une souveraine dans son propre jardin. Je ne dis rien non plus de Syanna. Si Anna ne la mentionnait pas, ce n'était pas à moi de le faire.
En voyant mon sourire, Anna dit : "On dirait que vous avez quelque chose en tête." Je hochai la tête : "Ce serait trop long à expliquer, mais je peux vous dire que ce festival marquera le début du plan d'un vampire, un plan vieux de plusieurs siècles. Y a-t-il un moyen d'annuler le festival ?"
Elle fronça les sourcils, voulant en savoir plus, mais répondit : "Non, malheureusement. Ni sur le plan politique ni sur le plan financier, nous ne pouvons l'annuler. Sinon, aux yeux des autres pays, nous serions en position de faiblesse, et je refuse que Toussaint soit méprisé à cause de vulgaires vampires qui se croient tout permis."
Elle me fixa : "Aiden, je veux être tenue au courant de l'avancée de l'enquête. Je vous conseille de commencer par les bas quartiers, et d'y aller avec Damien." Elle se leva ; je me levai aussi et la suivis vers la sortie du jardin. Elle dit en marchant : "Écoutez, Aiden, je veux que ce problème soit réglé rapidement, pour mes habitants comme pour la tranquillité de mon royaume. Pouvez-vous faire cela, sorceleur ? Le prix que vous m'avez annoncé, je l'accepte."
Elle s'arrêta là où les autres nous attendaient, et fit un signe de tête à Lylia pour lui confirmer que tout allait bien.
Anna fit signe à Damien, qui s'inclina. Elle dit : "Damien, tu accompagneras le sorceleur durant son enquête sur les enlèvements. J'attends de toi que tu oublies tes préjugés : les actes du sorceleur ne sont pas punissables, il a vengé une âme en peine, et pour cela il mérite le respect. Est-ce clair ?"
Il hocha la tête : "Oui, Votre Magnificence." Anna me regarda : "Toussaint a besoin de vous." Puis elle partit avec le reste des chevaliers, me laissant avec Lylia et Damien.
Je me tournai vers Lylia avec un sourire : "Merci, dame Lylia, pour votre aide." Elle secoua la tête avec un sourire : "Pas besoin de me remercier. Au contraire, c'est moi qui vous remercie pour ma belle-sœur. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas : je n'ai pas l'impression d'avoir tenu ma promesse envers elle."
Ne voulant pas trop abuser de sa générosité, je dis : "Alors permettez-moi de considérer votre demeure comme un endroit où me reposer et me nourrir quand il le faudra." Lylia hocha la tête avec un sourire : "Avec plaisir, sorceleur. Considérez cet endroit comme chez vous. Et ma proposition d'aide, pour quoi que ce soit, tient toujours."
Après son départ, je regardai Damien qui, malgré l'ordre, n'était pas vraiment enchanté, et demandai : "Avez-vous quelque chose de prévu, ou pouvons-nous y aller ?" Il secoua la tête : "Allons-y." Je hochai la tête, et nous partîmes pour les bas quartiers.