L'heure de Saint Marc

Chapitre 1 : Le grenier

Par RoseRebelle

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ONE-SHOT | Le grenier

POV Edward


Il est une chose que les humains ne comprennent pas concernant le temps : il ne guérit que ceux qu'il peut tuer. Aux autres, il ne fait qu'ajouter ses couches, l'une sur l'autre, comme la poussière sur un meuble que nul ne déplace plus. Voilà près d'un siècle que je ne dormais plus, et chacune de ces nuits demeurait en moi, intacte, à portée de mémoire, je pouvais les rappeler une à une, et j'aurais payé cher pour ne plus le pouvoir.

Le téléphone vibra de nouveau contre ma cuisse, il y avait longtemps que je ne comptais plus. Une autre part de moi, cette mécanique froide qui n'oublie rien, comptait à ma place. Vingt-cinq, depuis la veille. Vingt-cinq mains tendues vers le trou où je m'étais laissé glisser, et que j'avais laissées se refermer sur le vide.

Je ne savais pas exactement où je me trouvais. Quelque part dans le sud du monde, sous un toit de tôle qui gardait la chaleur du jour bien après que le jour fut tombé, dans une de ces villes où l'air avait une épaisseur, une matière qu'on respirait au lieu de la traverser. Un comble étroit, au sommet d'un immeuble qui penchait imperceptiblement vers la rue, du genre que les hommes désertent et que plus rien ne soutient que l'habitude qu'il a de tenir. L'odeur y était dense : huile brûlée, viande qui tourne, sueur, et par-dessus tout cette suie tiède, ce film noir que la ville exhalait et qui se déposait sur chaque chose, sur les poutres pourries à trois doigts de mon visage, sur mes propres mains que je ne regardais pas.

En dessous de moi, quatre étages d'existences entassées battaient comme un seul grand cœur. Les pensées montaient à travers le plancher, à travers les murs minces, et se mêlaient aux voix réelles jusqu'à ce que je ne susse plus distinguer ce qui était dit de ce qui était seulement pensé : un fleuve continu, dans une langue chantante dont je ne séparais même plus les mots. Une mère grondait un enfant qui ne dormait pas. Deux hommes comptaient un argent qu'ils n'avaient pas. Une vieille femme priait, là-bas, au troisième, et sa prière était si nue, si dépouillée d'espoir, qu'elle ressemblait à la mienne. Je n'écoutais pas. Tout cela rebondissait sur moi sans entrer. J'avais passé un siècle à entendre la rumeur des vivants, je n'avais jamais su la faire taire, mais j'avais appris, au moins, à ne plus les laisser m'atteindre.

Les araignées, dans leur coin, avaient renoncé à me craindre. Elles avaient senti, dès la première heure, qu'il n'y avait là rien de vivant à fuir, ni proie, ni prédateur, seulement une chose immobile que la poussière commençait à recouvrir comme un meuble oublié. Une fois, un rat était passé tout contre ma main, sans hâte, indifférent. J'étais la créature la plus immobile de cette maison pleine de mouvement. C'était peut-être pour cela que je m'y étais arrêté. Pour disparaître dans le bruit des autres. Pour me dissoudre dans une vie qui n'était pas la mienne, faute d'en avoir encore une à moi.

Car j'avais fini, ces derniers mois. Je veux dire : j'avais fini d'agir. Tout ce temps depuis que je l'avais quittée, je l'avais passé à courir, à traquer, à retourner les continents comme on retourne des pierres pour voir ce qui se cache dessous, une menace que j'avais juré d'effacer pour elle, une chevelure de feu entrevue dans une forêt, une silhouette qui filait toujours d'un cran devant moi, qui m'échappait dans le nord glacé puis dans cette chaleur du sud, et que je n'avais jamais rattrapée. On ne rattrape pas ce qu'on cherche quand on a déjà tout perdu. La chasse n'avait été qu'une excuse. Tant que je poursuivais quelque chose, je pouvais me dire que j'agissais encore pour elle, que je la protégeais de loin, que mon départ avait un sens. La piste s'étant éteinte, il ne me restait plus que cela : un comble crasseux, le bruit des autres, et le silence, en dedans, qui était le mien.

Tout était sans importance. Le bruit, l'odeur, l'heure que je ne regardais pas. Mon existence était sans importance. Le monde entier l'était devenu, ce monde que j'avais cru, un instant, pouvoir rendre plus sûr en m'en retirant, et qui continuait, indifférent, à tourner sans elle ni moi.

Le front contre les genoux, je me demandais combien de temps je tiendrais ainsi. Et la réponse, lorsqu'elle vint, ne vint pas comme une pensée : elle vint comme un soulagement, une vague tiède qui remontait du fond, si douce qu'elle me coupa le souffle que je n'avais pas.

Je pourrais rentrer.

L'idée avait la force d'un opiacé. Elle lava d'un coup la montagne de douleur sous laquelle j'étais enseveli, elle promettait le repos comme on promet de l'eau à un homme qui meurt de soif. Je pouvais reprendre la route en sens inverse, remonter vers le nord, vers la pluie, vers cette petite ville grise et trempée qui resterait toujours, où que je fusse, mon seul vrai foyer sur cette terre. Juste pour voir. Juste pour m'assurer qu'elle dormait, qu'elle était en sûreté, qu'aucune ombre n'avait suivi mon départ jusque sous sa fenêtre. Elle ne le saurait jamais. Une ombre dans le noir, contre le mur, une nuit, une seule, à écouter le rythme tranquille de son cœur monter et descendre comme la marée.

Son visage me sourit, derrière mes paupières fermées. Il était toujours là, ce sourire, il ne me quittait pas, il m'avait suivi dans chaque pays, dans chaque nuit. Un sourire qui pardonnait, qui accueillait, qui ne me reprochait rien. Mon esprit me le tendait comme on tend un appât.

Reviens. Elle te sourirait ainsi.

Et ce fut précisément ce sourire qui me cloua où j'étais.

Car qu'était ma douleur, mise en regard de la sienne ? J'avais promis. J'avais juré de m'effacer, de ne plus jamais ramener mes ténèbres dans son existence. Si je n'étais bon à rien d'autre, et je ne l'étais pas, c'était désormais établi, que je fusse au moins capable de tenir cette parole-là, la seule chose juste que je n’eusse jamais faite pour elle. Qu'elle vécût au soleil. Qu'elle grandît, qu'elle se trompât, qu'elle aimât un garçon dont le cœur battait, qu'elle rougît, qu'elle vieillît enfin comme vieillissent les vivants, lentement, en avant, qu'elle s'en allât un jour très lointain vers le lieu qui lui revenait, et qui me serait toujours fermé, à moi, quoi que je fisse ici-bas.

C'était cette dernière séparation qui me terrassait, bien plus que l'absence présente. L'absence, je pouvais la porter : je la portais. Mais l'idée qu'au terme de tout, quand elle quitterait ce monde pour celui où elle avait sa place, je ne pourrais pas l'y suivre, que la mort même, qui réunit les amants dans les vieilles histoires, serait pour nous une frontière de plus, infranchissable dans l'autre sens, cette idée-là, mon corps ne la supportait pas. Il en tremblait. Alors je me disais : quand elle franchirait ce seuil, je ne resterais pas derrière. Il devait bien exister un oubli quelque part. Un repos. Une fin pour ceux qui n'avaient pas eu droit à une âme.

Dormir… Rêver peut-être.

Là était l'écueil, me récitais-je, avec le vieux vers que je murmurais à seize ans, dans une vie où j'avais encore un avenir et des poumons pour le souffler. Même réduit en cendres, sentirais-je encore le manque d'elle ? Nul ne le savait. On ne revient pas le dire. Et cette incertitude était peut-être la seule prière qu'il me restât : qu'au bout de la flamme, il n'y eût rien. Rien du tout. Que ce ne fût pas comme ici, en pire et pour toujours.

Le téléphone vibra encore. Je le laissai.







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