L'heure de Saint Marc

Chapitre 3 : L'enterrement

Par RoseRebelle

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ONE-SHOT | L'enterrement

POV Edward


Combien de temps. Je ne sais pas. Assez pour que la nuit, dehors, eût changé de qualité.

Puis, lentement, avec des gestes de vieillard, moi qui n'avais pas vieilli d'un jour en un siècle, je me mouvais soudain comme si j'avais cent sept ans, je rallumai mon téléphone et je composai le seul numéro que je m'étais juré de ne plus jamais former, celui que mes doigts connaissaient encore, gravé dans une mémoire qui ne déserte rien.

Mon plan, si l'on pouvait appeler cela un plan, était simple. Si c'était elle qui répondait, et l'espoir, à cette idée, se leva en moi avec une violence qui me fit honte, je raccrocherais aussitôt, sans un mot : il me suffirait d'avoir entendu sa voix une seconde pour savoir que Rosalie avait menti, que tout cela n'était qu'une de ses plaisanteries malades, et je retournerais à mon néant le cœur lesté d'une certitude. Si c'était Charlie, je ruserais. Je soutirerais ce qu'il fallait et je démolirais le mensonge.

La sonnerie emplie mes oreilles, une fois, deux fois. Une éternité semblait s'écouler entre chaque.

Une voix répondit, celle d'un homme, jeune, grave et profonde à la fois, une voix que je n'avais jamais entendue et que pourtant quelque chose en moi reconnut. Je n'eus pas le temps de m'arrêter sur ce que cela impliquait, sur ce qu'un garçon pouvait bien faire à décrocher le téléphone de Charlie Swan en pleine nuit.

Je pris la voix de Carlisle. Je l'imitai à la perfection, sa chaleur, sa courtoisie précise de médecin, cette douceur qu'il mettait jusque dans les questions banales. Je l'avais entendue se former pendant quatre-vingts ans. Je demandai Charlie.

— Il n'est pas là.

Il y avait, dans la réponse, une colère sourde, presque un grondement, qui me surprit vaguement sans m'atteindre. Cela m'était égal. Tout m'était égal, sauf une chose.

— Où est-il, alors ?

Un temps. Comme s'il hésitait à me la livrer, cette information, comme s'il pesait s'il devait me la refuser. Puis, enfin, presque jeté :

— À l'enterrement.

Je refermai le téléphone.

Et voilà. C'était donc vrai.

Je ne ressentis rien, d'abord, qui ressemblât à de la douleur. La douleur viendrait, elle était déjà là, du reste, ce clou enfoncé jusqu'à la garde qu'on a oublié de retirer, mais je n'avais pas encore, en moi, la place pour la sentir tout entière. Ce que je touchai d'abord, à sa place, fut une certitude froide, géométrique, qui se referma sur tout le reste comme une eau se referme sur une pierre : il n'y avait plus rien à protéger. Mon monde n'avait plus à être tenu à distance d'elle. La seule raison qui me faisait endurer cette existence venait de se retirer du nombre des vivants, un saut, une falaise, deux jours, plus rien, et avec cette raison s'était retirée toute raison, partout, dans chaque chose.

Charlie debout sous la pluie de Forks. Un parapluie noir. Les épaules cassées. Je n'avais pas besoin de le voir pour le voir, je l'avais vu mille fois sans le vouloir, en lisant les morts dans la tête des vivants, j'avais connu mille fois ce visage d'un père qui met son enfant en terre. Je n'avais simplement jamais cru que je serais, un jour, celui qui aurait creusé le trou.

Car c'était moi. Qu'on m'accorde au moins cette lucidité, je n'étais pas venu m'asseoir dans le malheur comme dans un fauteuil, je n'avais pas le droit de me draper dans le deuil comme dans un manteau. J'étais l'artisan de cette mort, aussi sûrement que si je l'avais poussée moi-même du haut de cette falaise.

Tout était parti d'une coupure. Un éclat de papier, une goutte de sang, le soir de ses dix-huit ans et la chose que nous étions vraiment qui se montra enfin, sans fard, au milieu des bougies et des cadeaux. J'avais compris ce soir-là ce que je refusais de comprendre depuis le premier jour : que nous étions, ma famille et moi, la menace même contre laquelle je passais mes nuits à la protéger. Que tant que je resterais auprès d'elle, je la tiendrais à un cheveu de la mort, indéfiniment, comme on tient une bougie près d'un rideau. Alors je l'avais emmenée dans la forêt.

Je revoyais l'endroit. La lumière verte sous les arbres, l'humidité, la mousse, le tronc contre lequel ses jambes l'avaient enfin déposée quand elles n'avaient plus voulu la porter. Je lui avais dit que je ne la voulais plus. J'avais regardé mon mensonge entrer en elle comme une lame qu'on enfonce lentement, en la fixant pour qu'elle me crût, et je n'avais pas tremblé, parce que je croyais, Dieu, ce que j'avais pu y croire, accomplir là le seul acte d'amour vrai de toute mon existence.

Ce sera comme si je n'avais jamais existé, lui avais-je promis.

Quelle arrogance. Quelle insondable arrogance. Comme si l'on pouvait défaire ce qu'on a été pour un être. Comme si retirer sa main d'une plaie suffisait à refermer la plaie, comme si l'absence n'était pas, elle aussi, une présence, et la plus tenace de toutes.

J'avais voulu lui rendre sa vie. Je la lui avais prise. Lentement d'abord, par mon départ, puis tout entière, là, sur ces rochers, deux jours plus tôt.

Je savais, maintenant, ce qu'il me restait à faire. Il n'y avait plus de quête, plus de menace à traquer, plus de promesse à tenir, la promesse était devenue sans objet, puisqu'il n'y avait plus de vie à ne pas hanter.

Il ne me restait qu'une chose : la rejoindre dans le seul lieu où je pourrais la suivre, qui n'était pas celui où elle était allée. L'oubli. Le repos. La fin.

Et pour cela, il existait au monde une seule instance.




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