Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Chapitre 21 : When the wild wind blows
3802 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 20/03/2026 09:24
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 8, et débute quelques instants avant 21:51 (quand Cinq va chercher Klaus en train de tricoter).
TW: blessure physique et évocation de sang ; référence à des usages de médicaments.
Soundtrack suggérée : Skeeter Davis - The End of the World ; Europe - The final countdown ; Iron Maiden - When the wild wind blows
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Samedi 30 mars 2019, 15:41
Je ne sais pas jusqu'à quelle heure j'ai dormi, j'ai encore du mal à faire la différence entre sommeil et somnolence, je dois l'avouer.
Heureusement, je ne bosse pas aujourd'hui : Rodrigo m'aurait tout simplement pulvérisée. J'ai entendu la cloche secouée par Klaus dans le couloir, je crois que j'ai ouvert un oeil, et puis j'ai replongé. Il m'a convaincue, hier soir : à présent, je déteste l'idée de passer mes dernières dizaines d'heures avant la fin du monde à pioncer. Alors je me suis fait violence pour enfin m'habiller.
Combien de temps faut-il pour évacuer cette saloperie de Valium ? Klaus n'a pas su répondre : lui, métabolise tout bien plus vite que la moyenne. Plus vite qu'il ne le souhaiterait, même. J'ai l'impression de ne pas en finir : j'ai même eu du mal à viser pour mettre mes chaussettes, et j’ai dû allumer la lumière des wc à la main. Et maintenant que je suis de retour toute habillée sur le lit de la piaule de Diego, je sens que je pourrais de nouveau facilement resombrer malgré moi.
"Debout, on y va".
"Mmm ?"
Je relève péniblement la tête. Je crois que j'ai oublié de me coiffer. À la porte entrouverte, se tient Cinq, à nouveau en uniforme. Le pyjama bleu n'aura pas fait long feu : il semble parfaitement remis sur pied, comme l'analyse clinique de Grace l'avait prédit. Il jette un coup d'oeil vers moi, puis disparaît à nouveau de ma vue.
"Où ? On va où ?"
Il revient en arrière et finit par faire un pas pour entrer.
"On a à l'agenda une apocalypse à empêcher. Tu te rappelles ? Ohé ?"
Il claque des doigts en direction de mon nez.
"Eh bein c'est efficace, tes médocs. Tu peux marcher ?"
"Je peux... mais avec Klaus on s'est dit qu'aujourd'hui.. ça ne serait pas..."
"Klaus".
Comme s'il venait de se rappeler de l'existence de ce dernier, Cinq disparaît à nouveau dans le couloir, mains dans les poches, pour s'en aller le chercher. Je soupire. A-t-il vraiment pensé à passer me chercher avant d'aller le prévenir lui ? J'attrape ma brosse, mon élastique, et je commence à tenter de me démêler.
Depuis la chambre de Klaus, j'entends Cinq évoquer leur père, l'apocalypse, le fait que ce dernier savait. Son habile manoeuvre pour se suicider, également, juste une semaine avant la date fatidique escomptée. Hier soir, Klaus fondait beaucoup d'espoirs quant au fait d'avoir enfin des informations utiles, et de pouvoir contribuer de façon remarquée à l'effort collectif. Mais est-ce que Cinq vient de créditer Pogo pour ces révélations ? Il me fait presque mal de ne pas entendre Klaus protester, et se résigner une nouvelle fois.
Au moment où je les entends approcher pour venir me convaincre de bouger, une tornade brune en cuirs noirs bien serrés fait irruption sur le plancher et me balance pratiquement sa veste au nez. Diego, sentant le type pas lavé et le détergent des cellules de garde à vue, a l'air survolté, ce matin. Il attrape d'un geste son harnais à couteaux laissé sur le bureau, et m'adresse à peine un regard avant de ressortir. Je noue mes cheveux, je me glisse dans mes bottes, et tandis que je sors en traînant les pieds, je l'entends chercher Luther avant de déclarer :
"Allison est en danger".
Cinq plisse les yeux, levant le nez vers lui, et ses mains gagnent ses poches tandis qu'il évalue la situation.
"Vous étiez supposés aller récupérer Viktor, hier soir. Elle et toi".
"Ouais. Mais je suis encore en train de gérer les conséquences de ce que tes petits copains ont fait, et me faire coffrer pour un meurtre que je n'ai pas commis n'était pas dans mes plans".
Son ton est agressif. Douloureux. Mes yeux croisent ceux de Klaus : visiblement, nous ne savons pas tout, mais nous nous taisons. Diego resserre son harnais, et continue.
"Allison y est allée seule. À l'adresse de la résidence secondaire de ce taré de Jenkins, près des lacs. J'pensais pas en avoir pour si long".
"S'ils te servent un sandwich au bologna à 11h30, c'est que ta garde à vue est prolongée. Je trouve que tu rentres même tôt".
"J'ai mes relations".
Je lève les yeux au ciel, car Klaus connaît toujours le menu du commissariat sur le bout des doigts. Malheureusement, le plus grave est d'avoir laissé Allison partir seule, en direction du domicile d'un déséquilibré : entraînée et dotée de Rumeurs ou non, ça me semble être un risque inconsidéré. Diego fouille son tiroir pour y prendre un autre couteau.
"On doit trouver Luther", pose-t-il. "Et agir tous ensemble, à partir de maintenant. Où est-ce qu'il a pu aller ?"
Cinq secoue la tête.
"Il a parlé d'aller se crasher dans un pub, ce matin avant le café. Mais il y a des centaines de troquets, dans cette fichue ville, autant chercher une aiguille de deux mètres dix dans une botte de foin grande comme The City".
Klaus fait un pas en avant.
"Non non non. Attendez, attendez".
Cinq lève les yeux au ciel, et Diego croise les bras.
"Dans l'état où il était, il ne sera pas allé bien loin. Il sera resté à Argyle Est : si on cherche à McSorley's, Irish Republic et The Dullahan, je suis sûr qu'on va le trouver".
Il pose son index sur son menton, pensif.
"Non : la porte est trop étroite à McSorley's. Cherchons à Irish Republic en premier".
Fichtre. Est-ce que la connaissance de Klaus des lieux de beuverie de cette ville est en train de nous aiguiller ?
"On prend la caisse", lâche Diego en se mettant immédiatement en marche, Cinq sur ses talons.
Klaus me tire par le bras en m'empêchant de rater la première marche de l'escalier. Je n'ai pas la force de résister, je suis comme une poupée de chiffon, même si je tiens plus ou moins sur mes pieds. Je les suis, sans même réaliser vers quoi je m'en vais, jusqu'à ce que Diego déclare :
"On l'embarque dès qu'on le trouve, et on trace vers les lacs".
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16h03
Le plan choisi me convient assez bien.
Hier soir, j'ai dit à Klaus que je n'étais entraînée à rien, que je ne pouvais pas me battre et c'est toujours factuellement vrai. Toutefois, s'il s'agit de rester à l'arrière d’Hermès, faire partie du voyage reste dans mes capacités, et ce d'autant que je vais pouvoir continuer à roupiller.
Il a fallu moins de dix minutes à Diego, Cinq et Klaus pour trouver Luther, devant une pinte de Hair of the Dog, temps que j'ai mis à profit pour chercher les ceintures à l'arrière de la vieille Rolls Royce, pour finalement me rendre compte qu'il n'y en a aucune. A l'avant non plus, d'ailleurs : cette voiture provient d'un temps où on avait pas la même perception des risques. Des risques ? L'apocalypse est pour demain, aucune ceinture de sécurité ne fera la différence, à ce moment. De toute façon, je suis maintenant coincée entre Diego et Luther : je ne risque pas de bouger.
Je ne vois même pas le visage de Luther, tant il est obstrué par le volume de son bras, et je prends sur moi pour ne pas me hérisser à ce contact physique non sollicité. Cinq s'installe au volant, avec son absence de permis de conduire et sa tronche de gamin. J'espère qu'on ne se fera pas arrêter.
"A quel endroit c'est, exactement ? Là où crèche ce Jenkins ?"
Klaus trafique l'autoradio pour essayer d'en tirer un son, mais il n'a pas marché depuis longtemps : tout ce qu'il en obtient, ce sont des grésillements inaudibles. Diego renifle :
"Son dossier mentionne une adresse vers Birchgrove Ponds. On ne pourra pas y être sans faire le plein".
"Ni avant la nuit".
Par ce simple constat, Cinq me fait réaliser que je vais passer plus d'une heure coincée là, en pouvant à peine respirer. J'en ressens un sursaut de désespoir, qui recale un instant la bande de l'autoradio. Tiens ? Peut-être que je commence à éliminer le Valium. J'ai des fourmis dans les mains, également : un peu comme quand je déclenche mon intangibilité.
D'un coup, la musique remplit l'habitacle, en totale contradiction avec la conduite nerveuse de Cinq. Des notes doucement rétro, lumineuses et cruellement indifférentes, celles de 'The end of the world' de Skeeter Davis, qui semble contempler l'apocalypse par la fenêtre de sa cuisine des années soixante.
"Change", souffle Cinq, et Klaus proteste.
"Moi j'aime bien !"
Cinq s'en moque, il tourne déjà le bouton, calant bien malgré lui la radio sur le son puissant du 'Final Countdown' d'Europe.
"Bon sang !"
Il change encore avant de remettre ses mains sur le volant, tandis que l'autoradio crachote, pour qu'enfin s'élèvent les phrasés résignés d'Iron Maiden, tristement chers à mon coeur.
'Have you heard what they said on the news today?
Have you heard what is coming to us all?
That the world as we know it will be coming to an end
Have you heard? Have you heard?'
"La sélection radio est ironiquement pertinente aujourd'hui".
'He sees them in the distance, when the darkened clouds roll
He could feel tension in the atmosphere
He would look in the mirror see an old man now
Does it matter they survive somehow?'
Klaus rit doucement tout en retirant ses pompes, et en posant ses pieds sur le tableau de bord : ce sont toutes des chansons sur la fin du monde, mais cette fois personne ne décide de zapper.
'They said there's nothing can be done about the situation
They said there's nothing you can do at all
To sit and wait around for something to occur
Did you know? Did you know?'
"S'asseoir et attendre que ça se termine n'est certainement pas dans les plans".
Cinq peste et change de vitesse.
"La fin du monde n'arrive même pas, dans cette chanson. Ils se trompent et se suicident pour rien".
Diego laisse filer un soupir exaspéré.
"J'te jure, Cinq, si on est en train d'essayer d'éviter une apocalypse qui n'existe pas, tu peux te téléporter directement en enfer".
'As he stares across the garden looking at the meadows
And wonders if they'll ever grow again
The desperation of the situation getting graver
Getting ready when the wild wind blows'
Ces paroles sont les dernières que j'entends. Je me sens à nouveau glisser vers le sommeil. Si on a une heure de route... je ferais mieux de... J'espère ne pas m'écraser sur le coude de Luther, mais... je ne crois pas... pouvoir l'empêcher.
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"MERDE ! Où est Rin !"
Des tréfonds des bras de Morphée, cette interjection me tire vers la conscience.
"Est-ce qu'on l'a oubliée à la station-service quand on a fait le plein ?"
Quoi ? Mais qu'est-ce que raconte Klaus ? J'ouvre les yeux d'un coup. Dehors, les bois se dessinent en noir sur les nuages bas d'un ciel anthracite. Cinq conduit vite, aussi vite que le permet Hermès, dont le moteur V8 est aujourd'hui bien fatigué. À la radio, C'est une chanson que je ne connais pas. Je tourne la tête et je vois Luther regarder à travers moi, en direction de Diego qui désigne le siège entre eux deux.
"Non, elle était là ! J'te jure qu'elle était là quand on est revenus".
Dans les yeux de Klaus, je vois de la panique, et j'écarquille les miens, revenant complètement à moi et comprenant en un instant. Je ne vois plus mes genoux. Je suis invisible, et - étant donné la façon dont Luther s'est étalé - je suis intangible également, au moins partiellement.
C'est arrivé tant de fois quand j'étais gamine : mes pouvoirs se déclenchaient parfois malgré moi, quand je ne les contrôlais pas complètement. Je reconnais tout de suite ce sentiment d'incontrôle, cette peur de ce que je suis. Je sais que c'est lié au retour de mes pouvoirs, comme si je réapprenais à marcher. Mais ciel, que je déteste ça, et cette impression que le moindre éternuement pourrait faire crépiter l'énergie.
Je me concentre, tant que je le peux. Et j'arrive péniblement à rendre tangible mon larynx, et ce qu'il me faut pour parler.
"Merde".
En entendant ce mot, Klaus laisse filer un long soupir de soulagement : réalisant que je suis bien là, invisible entre ses deux frangins, et Cinq regarde dans le vide qu'il voit dans son rétro, là où il suppose que je dois me trouver.
"Tu prends plus ton Valium ?"
Son ton est ferme : il ne s'attendait pas à ce que je revienne sur ce choix fait à la lumière de son principe de précaution. C'est bien lui qui m'a finalement encouragée à me sédater, et Klaus, qui m'a fait rebrousser chemin.
"Je... je n'ai plus de cachets", dis-je pour ne pas les mettre tous deux en porte à faux, et c'est en partie vrai. Cinq ne dit rien, et il oblique sur un chemin étroit, au milieu des herbes de zone humide.
"Peu importe. On dirait bien qu'on est arrivés".
D'un seul mouvement, nous regardons par les fenêtres ouvertes, du côté droit d'Hermès. Là, entre chien et loup, se dresse une cabane de bord de lac en bois, au milieu des bouleaux.
Cinq gare la voiture sur les graviers. Luther a déjà un pied dehors : il n'attend même pas l'arrêt complet. Je me décale sur le siège pour sortir du côté de Diego, oubliant qu'il ne me voit pas : la porte se referme sur mon nez, et je passe au travers avant de lever le nez vers la maison.
Un toit un peu moussu, une terrasse accessible par quelques marches, avec deux rocking-chairs éclairés par des lampes ternes. C'est un endroit comme ma mère en a loué une fois, pour un seul été. Loin de tout. Très loin de tout. Je me souviens avoir songé que s'il nous arrivait quoi que ce soit, il faudrait une heure pour voir des secours arriver, et une autre pour nous emmener où que ce soit. Cette pensée me donne un frisson, mais au-delà des fenêtres encastrées dans la façade en rondins, toutes les lumières sont allumées.
Cinq me bouscule, et je réalise que je redeviens tangible.
"Allons".
Tout le monde file. En haut des marches, à travers la terrasse, par la porte qui n'est pas verrouillée. Je n'aurais jamais cru que Luther puisse être si rapide, tout comme Klaus, qui est sur ses talons. Je sens la présence de la masse d'énergie de Ben, qui entre en même temps que Cinq et moi, en dernier.
Nous nous figeons, nos souffles déjà courts s'arrêtant à l'unisson.
Je ne vois d'abord pas tout, dans cette marée humaine et ectoplasmique : juste le rouge qui inonde un vieux tapis. Je me décale, même si je sais que je ne le devrais pas. Et lentement, très lentement, je me sens revenir visible. Présente. D'un coup, c'est toute ma matière qui semble ruisseler depuis la racine de mes cheveux jusqu'au bas de mon dos, comme un filet l'eau glacée du lac sous le coup de l'horreur la plus pure. Un effroi qu'aucune parole ne saurait décrire par des mots.
Ce qui vient de me ramener à moi est la vision d'Allison, au sol. Seule. Elle gît là, dans les bras de Luther, le devant de sa gorge sectionné. Elle halète, ses yeux ouverts se révulsant comme s'ils n'étaient plus capables de se fermer. Elle cherche de l'air, et chacun de ses mouvements entraine vers sa veste un nouveau filet de son sang. Nul ne bouge, nul ne parle, pas même Luther qui a cessé de répéter son nom.
"Bordel de merde, mais bougez-vous !"
Cette interjection vient de m'échapper. Putain, pour ce genre de situations, ils n'ont pas été entraînés ? Ou alors c'est parce que c'est leur soeur qu'ils restent pétrifiés ? Klaus est livide, je le vois lutter contre des souvenirs qu'il voudrait refouler. La présence de Ben se dissipe. Je ne sais pas à quoi ça le ramène, mais je crois qu'il préfère ne pas regarder.
"Il faut comprimer", dit Cinq qui s'interpose et pousse Luther qui entrave le chemin d'une façon contre-productive.
"Diego fais-le".
Luther proteste qu'il peut le faire bien mieux.
"T'es p-p-as en état, Numéro Un", lui jette celui qui répondait autrefois à Numéro Deux. Diego hoche la tête, ses yeux redevenus parfaitement affutés.
"J-je peux le faire. Je ne m'évanouis que quand c'est mon sang à moi".
Il s'exécute avec précision et célérité. Il voudrait dire quelque chose de plus, mais les mots ne sortent tout simplement plus de sa bouche. Il comprime la gorge d'Allison avec ses deux mains, et Cinq déplace sa pression du côté qui saigne le plus.
"La carotide n'est pas touchée", dit-il, "sinon elle se serait déjà vidée. C'est seulement veineux, mais il faut faire vite. Rin, à deux on peut les téléporter à l'arrière de la voiture. Je l'emmène avec moi, toi tu prends Diego".
"Mais je viens seulement de..."
Je crains que ça soit trop tôt, je crains d'être imprécise et de faire quelque chose qui empirerait la situation. Si seulement je n'avais pas pris ce putain de Valium. Klaus avait raison. Il avait raison pour tout, et je ne l'ai pas écouté. Mais je n'ai pas le temps de penser.
*Crac !*, je me téléporte près de la porte de la petite cuisine. Ensuquée. Comme lorsqu'on boit un peu, mais qu'on arrive quand même à marcher. Ce sont quelques secondes de perdues, mais cette vérification que je maîtrise de nouveau mes téléportations vaut mieux qu'un accident. *Crac !*, je reviens près de Cinq, qui me tire littéralement la main pour la poser sur l'encolure de Diego.
"Tu es sûr..."
"On a pas le temps de faire des calculs statistiques de risque. On doit y aller en même temps, de façon parfaitement synchrone. Rappelle-toi : verrouiller. Déclencher".
Je ne l'ai fait qu'une fois, emmener quelqu'un avec moi. C'était il y a trois jours. Klaus. De la galerie des tableaux aux chambres, après avoir parlé à Pogo. La même distance, à peu de choses près. Je souffle, alors que Luther tire Klaus pour rejoindre la voiture. Mais Cinq compte déjà, sans me laisser le temps d'hésiter.
"3. 2. 1."
**Crac !**
Nos quatre masses apparaissent sur la banquette arrière d'Hermès, la main de Diego comprimant toujours la gorge d'Allison, dont les yeux clignent toujours dans le vide. Je me glisse entre les deux sièges avant pour me loger sur celui du passager où Klaus s'encastre lui aussi, avant de refermer la portière. Cinq vient de se téléporter au volant, dont il n'avait pas coupé le contact. Luther est déjà derrière, s'accrochant à la main de sa soeur comme si ça pouvait faire quoi que ce soit.
La voiture vrombit et proteste, en marche arrière sur l'étroit chemin, jusqu'à la petite route qui ramène à la voie rapide. Cinq a beaucoup conduit, dans sa vie, avec des engins plus vieux encore. Il grille une priorité, un feu. Klaus prend le temps de remercier d'un petit 'Goodbye' de la main le type dans le camion duquel on a failli s'encastrer. Je suis littéralement assise sur lui, à me tenir au plafond. Dans la bretelle d'accès à l'autoroute, la force centrifuge nous serre contre la portière. Quand je pense que j'ai cherché les ceintures, plus tôt.
Hermès est à son maximum, elle donne tout ce qu'une vieille Rolls Royce est capable de donner. Dans sa folle jeunesse, elle devait pouvoir taper dans les 190 km/h, même si cette vie est depuis longtemps passée. Mais nous n’avons pas une heure devant nous pour rallier The City. Non, nous ne l’avons pas, je le lis sur la mine fermée de Cinq, même s'il ne le dit pas.
Je ferme les yeux, j'inspire. Je canalise mon énergie dans les rouages de la vieille mécanique de la très rare Silver Wraith II, dans la puissance déployée par la combustion du gasoil au coeur des artères de son V8. Comme je l'ai fait malgré moi pour le bus avant-hier. Ressentant la matière et l'énergie de cette vieille bagnole comme si c'était la mienne. Comme je le fais avec les vieux aspirateurs qu'on m'apporte à réparer à la quincaillerie.
Hermès se cabre, elle tempête, elle s’enivre. Et Cinq accélère, accélère, alors que le vent qui se lève ne fait que nous pousser.
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Notes :
Le pouvoir de Rin lié à la matière et l'énergie des machines ne fait que croître, sous le coup des événements. Je m'en sers ici pour raccourcir le temps de rapatriement d'Allison à la maison, qui pose une incohérence, dans la série. Hermès, la vieille Rolls malmenée de Reginald, est un personnage à part entière, vous ne trouvez pas ?
De même, la façon dont Luther est retrouvé n'était pas claire, dans l'épisode 8. Ici, je propose une façon de combler ce plot hole, en laissant la part belle à Klaus, et à son expérience des pubs de The City.
Ce chapitre était la première réelle scène d'action que j'ai eue à écrire : un exercice auquel je n'étais pas habituée. Entraînée ou pas, Rin est dans la même embarcation que les Hargreeves, à présent. Elle apprendra qu'elle est capable d'être utile, malheureusement dans le feu de l'action. Et à écouter Klaus au lieu d'écouter Cinq.
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