Une courbure de l'espace-temps (saison 1)

Chapitre 24 : Le Gao Yord aux sept cîmes

2871 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 24/04/2026 09:49

Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 9, à la suite de la scène du chapitre 23.


Soundtrack suggérée : Sleeping at last - You are Enough ; Simon and Garfunkel - Bridge Over Troubled Water.


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Dimanche 1er avril 2019, 09:07


Nous avons finalement réussi à sortir de notre contemplation de The City, et à quitter les hauteurs de vent et de bruine, sans plus d'encombres qu'à l'ascension. Un peu sonnés par l'altitude et le vent, avec ce sentiment étrange d'être au seuil de quelque chose de terrible, mais aussi une paradoxale euphorie.


L'humeur de Klaus est correcte, à présent, admirablement correcte, au regard de ce qui lui est arrivé récemment. Peut-être est-ce en partie parce que - là-haut - nous avons puissamment ressenti que nous n'avions pas encore été anéantis. Que nous étions encore vivants. Que nous n'avions pas encore dit notre dernier mot.


Nous avons laissé derrière nous les frondaisons d'Argyle Park, nous avons replongé dans le foisonnement urbain des avenues en plein rush du matin. Ben a souhaité que nous fassions l'ouverture du bouquiniste, qui regorge de romans qu'il aurait aimé lire par-dessus l'épaule de Klaus, si l'Apocalypse n'avait pas été pour aujourd'hui. Nous avons traîné devant la vitrine du disquaire, peut-être fermé à tout jamais. Et puis nous avons pris un bus en direction du quartier du marché aux tissus de Warden : là où j'ai grandi.


Klaus a compris ma demande de repasser voir Granny, peut-être pour la dernière fois, nous l'ignorons. Je n'ose trop y penser, mon estomac se serre, à chaque fois. Il a déclaré que son caractère épicé était tout ce dont nous avions besoin pour nous mettre en jambe pour la fin du monde. Mais je le soupçonne surtout de vouloir s'assurer que je ne fouillerai pas de nouveau dans la pharmacie.


Granny a apprécié que nous lui apportions des cinnamon rolls, même si elle les a qualifiés de bourratifs et hipsters. Elle a peut-être trouvé ça suspect, mais n'a pas demandé d'où me venait cet élan soudain.


Elle n'a pas mis Klaus dehors, pour l'instant : elle ne l'a pas affublé de qualificatifs peu glorieux et l'a même appelé par son prénom. Alors, comme par une voie de conséquence évidente, il s'est mis parfaitement et indélicatement 'à son aise', au grand désespoir de Ben qui reste assis dans un coin. 


Après avoir mis ses chaussettes à sécher sur le dessus d'une chaise, il est allé se servir un grand verre du smoothie aux graines de chia que s'était préparé Granny. Pendant que nous discutions des affaires du voisinage, il a mangé l'air de rien la moitié des cinnamon rolls tout en feuilletant un programme télé du mois dernier. Puis il est allé prendre une douche, sans même demander l'autorisation d'utiliser la salle de bain. Après tout, il a fait si souvent, imaginant que Granny n'en savait rien.


"Je vois qu'on fait comme chez soi", entends-je dans le couloir qui dessert la salle de bain et les chambres, et je tends l'oreille pour les écouter. Granny m'a l'air aussi agréable qu'à son habitude.

"Comme chez moi ? Non, je vous assure, vous n'aimeriez pas que je fasse ça. Oh, est-ce que c'est une machine pour l'irrigation du colon ?"

"C'est une brosse à dents à jet d'eau pulsé. Tu ne la mets nulle part, même pas dans ta bouche".

"J'ai quand même droit à une serviette ?"

"Seulement celles de l'étagère du bas".


Granny ronchonne tandis qu'elle s'en va à la cuisine s'occuper de son thé, et je lève les yeux au ciel avec un rire retenu. Je reste seule, ici, à laisser traîner mes yeux sur les photographies encadrées dans la bibliothèque : des clichés de jeunesse de Granny, de ma mère. Je crois que Ben est en train de regarder le drama. Il règne un silence paradoxal et tranquille, dans la lumière matinale de notre modeste appartement. Et bientôt, la bouilloire chuinte doucement.


"Je me souviens de ce jour", dis-je à ma grand-mère tandis qu'elle repasse le rideau de perles. "C'était avec Maman et les cousins au Thao Cam Viên".


Maman adorait ce jardin botanique, bien plus que le triste zoo d'Ho Chi Minh Ville. Et je me souviens que si elle me tenait ainsi par le bras, c'était dans l'espoir que je ne me téléporterais pas au milieu des collections d'orchidées. Je devais avoir six ans, ma cousine peut-être trois.


"Tu te rappelles comme tatie criait "Bạch Liên !", quand il a fallu aller me récupérer sur le toit de la serre".

Granny ne sourit pas, mais ses yeux me disent qu'elle est heureuse que je me rappelle de ça.

"Tu étais ingérable", me dit-elle, "avant de devenir pire encore pour un moment. Mais finalement, tu portes peut-être juste bien ton nom".


Je ris doucement. Comme bien des gamins issus de l'une ou l'autre diaspora, je porte un prénom d'usage, et un prénom issu de la culture dont je viens. De mère en fille, nous nous transmettons le nom du lotus, Liên. La fleur du pays. Un symbole de résilience, d'élévation, de renaissance. Le lotus fleurit en perçant les fonds vaseux et ouvre sa beauté vers le ciel : au travers de l'adversité, comme si elle ne l'affectait pas.


Ma grand-mère, à l'ancienne, s'appelle simplement Hoàng Thị Liên. Restée seule enceinte de son deuxième enfant - ma mère - elle l'a nommée du plus moderne Hoàng Kim Liên : le lotus d'or. Et c'est assez naturellement que - toujours sans père, mais inexplicablement - je suis née Hoàng Bạch Liên, le lotus blanc.


J'utilise encore moins ce prénom que Marine, même s'il résonne profondément. Paradoxalement, Klaus en a toujours eu connaissance et pour une raison simple : je ne peux pas le cacher : j'avais juste dix-huit ans lorsque j'ai fait tatouer ce lotus entre mes omoplates. Comme un pardon silencieux pour tout le mal que j'étais en train de faire à Granny, à ma mère, même si ça ne suffisait pas. La nouvelle a même été perçue comme un nouvel affront, comme un geste rebelle, alors qu'il ne l'était pas.


Nous nous rappelons d'autres souvenirs, nous ramenant vers l'Ouest, et jusqu'à The City. Des échos de mon école, des ménages que faisait ma mère, et des livraisons de costumes de Granny, jusque dans les dîners mondains. Est-ce que je ressens de la nostalgie, des regrets ? De la détermination face à ce qui va arriver ? En tout cas, pour une raison que je ne m'explique pas : je n'ai absolument plus peur de rien.


Enfin. Presque plus de rien.


C'est à la posture de Ben et à la tête de ma grand-mère que je comprends ce qui arrive : le retour satisfait de Klaus depuis le couloir, dans une minuscule serviette violine sous la robe de chambre ouverte de Granny. Celle en soie, aux broderies brillantes de feuillages stylisés.


"Votre exfoliant est un bonheur, Mme Hoàng", dit-il en s'étirant comme un chat. "Grâce à vous, je viens de parachever mon grand ménage de printemps".


Oh, il a pioché des dizaines, des centaines de fois dans ses tiroirs interdits. Mais aujourd'hui, peut-être parce qu'il n'a plus rien à perdre, et avec une forme d'affection, il se permet d'être ouvertement et 'flamboyamment' lui, une dernière fois.


Je n'ai pas le temps d'ouvrir la bouche, car déjà Granny le scrute, ses yeux s'attardant sur la peau qu'il exhibe éhontément. Et plutôt que tous les commentaires auxquels je me serais attendue, elle s'exclame haut et fort avec contrariété :


"Ciel ! Un Gao Yord fantaisiste. Et sur l'estomac qui plus est".


Mes yeux suivent les siens, et je comprends de quoi elle parle. Je n'avais pas vraiment la tête à m'étendre sur ce tatouage, lorsque Klaus est revenu, même si j'ai bien relevé ce large motif inspiré des hauteurs du Mont Meru. Certainement l'un des tracés les plus sacrés du tatouage bouddhiste, et - pour cette raison seule - le regard de Granny est plus rigide que jamais.


Elles sont plutôt belles, ces lignes qui tremblent à peine quand il respire, ces symboles anciens dont l'encre monte vers le ciel. Comme un temple personnel, mais dont je devine à la fois l'immense prise de liberté, probablement déconcertante pour Granny.


"Sept cimes au lieu de neuf...", souffle-t-elle. "Où donc as-tu fait faire ça ?"

Klaus soupire, et je crains à nouveau de regretter de l'avoir amené ici, tandis qu'il répond les yeux dans le vague :

"Pas dans un salon hipster profitant de la hype pour Angelina Jolie, si c'est ce que vous vous demandez".


Granny le fixe avec son regard tranchant, avec ses bras croisés et son chignon haut.


"Tu n'as même pas utilisé de mantra".

Klaus me regarde, puis le tapis à franges, et il secoue la tête.

"C'est une forme un peu personnelle de mantra, c'est vrai. J'en suis désolé".


Elle laisse échapper un petit rire pincé et croise les bras devant sa télé, ce qui gène Ben pour voir la suite du drama. Et Granny continue.


"Ce n'est pas envers moi qu'il faut l'être, c'est envers des générations de moines et guerriers de l'Empire Khmer depuis le IXe siècle. Mais ceci ne froisse qu'un quart de mes ancêtres, et - vous les jeunes - vous dévoyez de toute façon tout".


Je ne connais que de loin les fondements du tatouage Sak Yank, essentiellement thaïlandais. Mais je sais que - de nos jours - le bambou insinue encore l'encre et les symboles mystiques, jusqu'aux confins des peaux. Trop souvent pour une somme modique au coin des rues, plutôt qu'à la sacralité des temples. Mais je doute fort que Klaus ait fait ça au hasard. Et la question est autant 'quand' que 'où', mais Granny ne peut pas savoir, et elle hausse les épaules, tandis qu'elle s'en va chercher le thé qui infusait.


"Tu es allé en Thaïlande ?", je me risque à demander.

Klaus hoche la tête lentement, comme s'il mobilisait des souvenirs d'un autre âge.

"C'était une destination de permission ordinaire, pour beaucoup d'entre nous. Mais j'avais... ~nous~ y sommes allés spécialement pour ça".


Je peux presque les voir défiler derrière ses yeux, les rues, les marchés bruyants, les temples dorés sous un soleil humide et écrasant. Alors, Dave l'a accompagné par delà la frontière, en quête de cette encre capable de l'aider à tenir en respect ses démons ? Granny verse le thé, silencieuse et fermée, et Klaus continue de garder la tête baissée.


"C'est en réalité bien un moine qui a accepté de le faire. Je crois qu'il a en quelque sorte compris... ce que de dois combattre, et comment".


Granny agite de nouveau le rideau de perles, et revient avec la théière et trois tasses émaillées.


"Dompter le mental", énonce-t-elle, "maîtriser les forces cosmiques... repousser les attaques des esprits maléfiques... On ne choisit pas le Gao Yord au hasard, n'est-ce pas, cher toxico hanté ?"

"Vraiment, Mme Hoàng, pas besoin d'être aussi élogieuse, appelez-moi Klaus, j'insiste".

Je plisse les yeux, et je demande, sans même avoir respiré :

"Tu as fait ça pour t'imposer face aux fantômes ?"


Granny trouvera peut-être ça anodin, mais moi je reste sidérée. Parce que - historiquement - c'est la toute première fois que je vois Klaus faire une action délibérée pour ne pas juste subir, étouffer, traverser, mais agir et se dresser. Moi je la vois, la symbolique de son acte, et surtout le pas qu'il a franchi envers lui-même et son pouvoir. Et je suis reconnaissante à Dave, parce que je suis absolument certaine que c'est lui qui l'a poussé à faire ça.


Granny prend un cinnamon roll et le trempe dans son thé, allant s'asseoir sans le savoir pratiquement sur Ben qui se décale pour éviter son postérieur. Elle jette un oeil à Klaus, toujours quelque peu critique.


"Tu n'es pas sans ignorer qu'un certain nombre de règles accompagnent le fait d'avoir fait ça".


Des règles destinées à élever le porteur de ces tracés en tant que meilleur humain, incluant la promesse de ne pas s’enivrer ou s'intoxiquer. Klaus regarde au sol, parce qu'il a manqué de faillir à ceci ce matin. Mais les paroles de ma grand-mère semblent affirmer son regard, comme s'il avait eu besoin de ce rappel-là.


"J'ai voulu rassembler ici..."

Il pose sa main sous son sternum.

"... tout ce qui me donne la force de faire ça. Ce qui me met assez en sécurité pour faire face. Je ne l'ai pas fait dans le dos parce que... j'imagine que j'ai besoin de le voir pour me rappeler de ça".


Granny le fixe, droit au-dessus du nombril, mais je sens que son expression est moins rigide à présent. Et je sais ce que font ses yeux noirs, balayant latéralement les carrés mystiques où aurait dû être tracé le pouvoir des mantras. Elle lit ce qu'il a fait écrire à la place. Granny lit l'Akson, possiblement autant Tai que Lao.


"J'espère que tu ne regretteras pas ces lotus", dit-elle, "mais tu connais ma Bạch Liên tellement mieux que moi, maintenant. Je ne veux pas savoir qui est David. Mais en revanche..."


Je souris en silence. Un jour, il faudra que je dise à Klaus ce que je pense du fait qu'il ait fait ça, mais - à la façon dont l'image du poste cathodique vient de grésiller - je suppose qu'il a déjà compris quoi. Et Granny plisse les yeux.


"... est-ce que 'UA' désigne bien ce que je crois ?"


Klaus ne dit rien puis finit par acquiescer, avec une forme de sourire. Et moi je les devine, ces caractères, tout en haut du Gao Yord : une mention délibérée à l'Umbrella Academy, par son choix, par son coeur, sans que quiconque l'ait forcé à faire ça. Déplacé et terne, le parapluie sur son poignet semblerait même ne plus être là. Vide de sens, en comparaison de ça.


"C'est aussi la raison pour laquelle j'ai choisi sept pics et non neuf", souffle-t-il. "Il était temps de prendre conscience de ce qui est vraiment important pour moi".


Ben sourit discrètement, comme il le fait tout le temps, et je réalise la complexité des ces relations. La forme d'amour paradoxale que Klaus éprouve pour sa famille. Je comprends d'autant mieux sa rancoeur et sa colère, ce matin, et la douleur qu'il ressent quand ses frères et soeurs ne le lui rendent pas. Moi je reste sidérée par ce qu'il a fait, en liant son monde dans ce sceau de protection, pour se donner la force de combattre.


N'en déplaise à Granny, oui : comme les guerriers Khmer, comme le soldat qu'il a été, et simplement avec le courage qu'il a toujours eu sans le réaliser. Moi je crois qu'il la porte de façon légitime, l'encre du Sak Yank. Et s'il pense que le lotus peut encore l'aider, au point de l'avoir affirmé dans sa peau, alors je l'accepte, sans plus de reproches ou de regrets.


"Les symboles ne valent que par l'intention qu'on y a mis", souffle Granny.


Ses doigts usés finissent par saisir l'anse de l'une des tasses, et la tendre à Klaus. Et alors, sans plus commenter le fait qu'il a usurpé sa robe de chambre en soie, elle lui dit en validant en quelque sorte tout ce qu'il a toujours été :


"Les tiens viennent du coeur. Et ils méritent de fleurir hors des eaux".


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Notes :


La question du Gao Yord avec lequel Klaus revient du passé est si peu adressée dans la série. Et pourtant, la symbolique même de ce tatouage en fait un outil puissant pour comprendre de quelle façon il parvient par la suite beaucoup mieux à tenir les fantômes à distance. Je n'en ai pas changé une ligne dans ce chapitre, il est présenté tel qu'il a été dessiné par Trason Fernandes, y compris les lotus.


Je ne sais pas ce qu'un moine pratiquant cet art séculaire penserait de ce motif sans mantra traditionnel, proposé dans la série. J'ai choisi de m'y tenir pour cette fic, mais ce n'est peut-être pas un choix que moi j'aurais fait.


Cody Ray Thompson - l'acteur de Dave - est d'avis que la réponse à l'addiction n'est pas la sobriété mais la connexion. Et je crois que le Gao Yord de Klaus est aussi l'expression de ça, en plus d'un sceau de protection.


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