L'Araignée et la Collectionneuse

Chapitre 1 : L'Araignée et la Collectionneuse

Par Fahliilyol

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           Huit doigts s’agitaient le long d’une tapisserie inachevée. Huit pattes blanchâtres, entremêlées dans les fils argentés que faisait pleuvoir la pleine Lune sur le monde étouffé par l’étreinte de Morphée. Huit membres agiles, dont la danse complexe formait de délicieuses arabesques d’une extrême délicatesse.

           Seule, enfermée dans une chambre remplie de tapisseries plus sophistiquées les unes que les autres, une jeune fille laissait s’exprimer toute sa créativité à travers les fins filaments qu’elle tissait. Vêtue d’une robe d’une blancheur immaculée dont la simplicité contrastait avec l’opulence des merveilles qu’elle concevait, sa longue chevelure d’un blond pâle tressée en une pièce si complexe qu’elle aurait pu rivaliser avec les dernières coiffures à la mode de la Cour, elle était penchée sur sa nouvelle œuvre, silencieuse et concentrée. Dans ses grands yeux d’un bleu azur scintillait toutefois une profonde mélancolie teintée d’une tristesse immense. Elle se sentait seule, terriblement seule. Son cœur aspirait à vivre les aventures qu’elle contait à travers ses toiles, à découvrir le monde dont elle dépeignait la beauté dans l’entrelac de ses fils, mais celui de sa destinée se cantonnait à une pelote encore non entamée.

           Personne, jamais, ne l’avait laissée sortir. Depuis qu’elle avait commencé ses merveilles artistiques, à tout juste cinq ans, personne n’avait jugé nécessaire de la laisser quitter sa chambre. Plus que l’horticulteur entretenait ses roses avec amour, ses parents avaient cultivé son don avec la plus grande fierté, si bien que, à l’âge de douze ans à peine, elle fabriquait déjà des tapisseries pour les plus prestigieux bâtiments de France. Le Roy lui-même avait commandé plusieurs représentations de mythes antiques, désormais exposées à Versailles pour la plus grande joie de ses géniteurs. Elle, en revanche, n’en tirait aucune allégresse. Son talent la retenait prisonnière d’une vulgaire chambre de bonne, une immense toile d’araignée qu’elle avait elle-même tissé pour se piéger toute seule. Parfois, elle s’imaginait une vie sans talent. Peut-être aurait-elle découvert la beauté de la nature, le bourdonnement des insectes, les farandoles de fleurs fraîches et frémissantes sous la caresse du vent d’été, la course effrénée d’un cerf à l’orée de la forêt, le clapotis des ruisseaux comme la sensation des gouttes de pluie sur sa peau…

—   Ariane ?

La voix feutrée de son père la tira de ses rêveries. Elle ne l’avait pas entendu entrer, comme souvent lorsqu’elle se perdait dans les méandres de ses regrets. L’homme, un peu vieux, les cheveux grisonnants, lui adressa un sourire enjoué.

—   Viens, ma petite Ariane. Quelqu’un souhaite te voir. Une grande dame, la duchesse de Cocagne, demande à te rencontrer.

La jeune fille hocha la tête.

—   Laissez-moi une minute, Père, le temps de couper ce vilain fil.

D’un coup net de ciseaux, elle sectionna le long filament noir qu’elle tenait. Elle se leva ensuite sans plus regarder son œuvre. Guidée par son père, elle descendit de sa chambre pour gagner la cuisine, à peine un étage plus bas. Installée à leur table, une femme vêtue d’une tenue telle qu’elle n’en avait jamais vue conversait avec sa mère. La sensation de froid glacial qui l’envahit à son approche, tout comme la pâleur extrême de sa peau et la rougeur de ses iris, lui indiquèrent toutefois qu’elle se tenait face à une vampyre. Elle frémit d’appréhension.

—   Voilà Ariane, la présenta sa mère.

La jeune fille s’inclina.

—   Madame la duchesse, c’est un honneur de vous rencontrer.

Un sourire étrange étira les lèvres de la vampyre, qui se leva avec grâce.

—   Tout le plaisir est pour moi, très chère Ariane, lui répondit-elle d’une voix mielleuse. Vos œuvres d’art sont célèbres dans toute la Magna Vampyria ! Je m’étonne même que le Roy ne vous ait pas offert de plus nobles appartements pour que vous puissiez y travailler à votre aise.

—   Il nous a bien fait une proposition, intervint sa mère, mais nous avons préféré décliner. La pauvre Ariane aurait bien été en peine de trouver l’inspiration loin de sa campagne chérie.

—   Bien sûr, cela se comprend.

La duchesse ne quittait pas Ariane des yeux. La jeune fille se sentait mal à l’aise, ainsi couvée par ses iris écarlates. Quelque chose dans son regard comme dans ses vêtements l’effrayaient. A moins qu’il ne s’agît des deux vampyres présents de chaque côté de la duchesse, silencieux comme des ombres, mais terriblement inquisiteurs dans leur façon de la détailler.

—   Très chère Ariane, reprit la noble dame, pourriez-vous me faire visiter votre atelier ? Je suis terriblement curieuse de découvrir où vous travaillez.

La jeune fille s’empressa de hocher la tête. Toute protégée royale qu’elle fût, elle restait, de par sa naissance, une roturière soumise au Code Mortel. Elle devait par conséquent respect et obéissance aux immortels, qu’ils vinssent de France ou d’ailleurs. Elle l’invita donc à la suivre, veillée par ses deux parents, à travers leur petite maison de campagne, jusqu’à l’échelle qui menait à sa chambre.

—   Que c’est pittoresque ! s’enthousiasma la duchesse alors qu’elle grimpait les barreaux à sa suite.

Ariane réprima un soupir. Pittoresque, certes, mais surtout ridicule. Sous couvert du souci qu’ils se faisaient pour elle, ses parents s’arrangeaient en réalité pour que leur poule aux œufs d’or – leur araignée aux fils d’argent – ne pût s’enfuir. Ainsi, dès qu’elle obtenait quelque monnaie pour ses œuvres, ils s’empressaient de tout empocher et de dilapider l’intégralité de la somme. Les trois frères et deux sœurs cadets d’Ariane devaient donc se résoudre à dormir devant la cheminée, ses parents s’étant octroyés l’unique chambrette de la maison. Ariane, quant à elle, préférait dormir parmi ses pelotes et bobines dans le grenier plutôt que de partager la pièce à vivre surchargée avec le reste de la fratrie.

La mansarde, quoique grande pour elle seule, se révéla tout juste assez spacieuse pour accueillir les cinq adultes en plus. Elle s’installa devant son ouvrage, sur sa petite chaise en bois, les mains jointes sur ses genoux.

—   C’est tout à fait charmant, commenta la duchesse.

—   N’est-ce pas ? s’enorgueillit sa mère. Nous avons tout fait pour offrir à Ariane les meilleures conditions possibles à l’expression de son art.

Elle adressa à sa fille un sourire radieux.

—   Ma chérie, et si tu nous faisais une démonstration ?

Ariane hocha la tête sans prononcer le moindre mot. Elle attrapa une bobine et l’installa sur le cadre de son métier à tisser. La duchesse l’arrêta alors :

—   Ariane, vos mains…

Un frisson parcourut sa colonne vertébrale lorsque la vampyre saisit ses longs doigts graciles entre les siens. Quatre à gauche, quatre à droite.

—   C’est une particularité de naissance, expliqua-t-elle, les joues roses de malaise. Je ne m’en suis jamais formalisée.

La duchesse la relâcha, pensive.

—   Huit doigts, et pourtant vous faites de véritables miracles…

Son regard se reporta sur la tapisserie.

—   Ce sont les Moires ?

—   Oui, confirma la jeune fille. C’est le Roy qui m’a commandé cette pièce.

—   Elle aurait été à couper le souffle, murmura la duchesse. J’en suis persuadée.

Ariane fronça les sourcils. Avant qu’elle n’ait pu articuler le moindre mot, la vampyre poursuivit :

—   Je crains malheureusement que vous ne finissiez jamais celle-ci, mon enfant. Voyez-vous, je suis collectionneuse de talents. Et vos mains constituent une pièce d’une extrême rareté.

Une sueur froide coula dans le dos de la jeune fille. Le regard de la duchesse avait changé. L’intérêt mielleux qu’elle lui portait plus tôt s’était mué en une véritable fièvre démente qui embrumait ses iris et écarquillait ses pupilles. Ariane se leva d’un geste brusque, renversant sa chaise dans sa précipitation. La duchesse, déjà, l’avait attrapée par le bras.

—   Petite Ariane… tes mains seront miennes, ma belle.

La tisseuse se noya presque dans le brasier infernal de ses prunelles, prisonnière de cet aperçu du Tartare ouvert devant son visage terrifié. Elle sentit son cœur cogner contre ses côtes de plus en plus vite, de plus en plus fort. La bouche de la vampyre s’ouvrit, béante, telle Charybde s’apprêtant à l’engloutir toute entière entre ses crocs acérés. Elle hurla, incapable de se défendre, lorsque la vampyre lui saisit la main droite et la fit pivoter vers l’extérieur. Une série de craquements accompagnés d’une douleur fulgurante firent hurler Ariane, qui tomba à genoux sans pouvoir lutter contre cette cruelle monstresse. Avec horreur, elle distingua le fragment blanchâtre de l’os qui transperçait sa chair, les filaments rosés de ses tendons qui se sectionnaient un à un sous la torsion. Elle sentit un haut-le-cœur remonter lorsque sa main se détacha dans une gerbe de sang qui vint éclabousser le visage de la duchesse. La torture recommença aussitôt sur son poignet droit. Elle tenta en vain de repousser la vampyre, qui riait aux éclats, couverte du liquide écarlate qu’elle faisait couler par pure folie.

Une fois son sombre méfait accompli, la duchesse de Cocagne plaça les deux mains d’Ariane devant ses yeux floutés par un brouillard de douleur pure.

—   Merci, petite. Tes jolis doigts vont bien me servir, désormais. Profite bien de tes derniers instants !

Ariane poussa un petit gémissement, affalée au sol comme une poupée de chiffon brisée. Perdue dans un monde de douleur, elle ne distingua que le regard d’Atropos braqué sur elle. Le fil qu’elle avait coupé plus tôt dans l’après-midi pendait mollement entre ses mains, son extrémité arrêtée sous la pointe de ses ciseaux, le reste de l’œuvre inachevé. Un sanglot franchit les lèvres d’Ariane, dont le champ de vision s’obscurcissait à mesure que son sang s’écoulait de ses plaies. Elle ne voyait plus que le fil noir qui se détachait sur la peau claire de la Moire. Un fil auquel elle tentait de s’accrocher. Un fil qu’elle ne parvenait plus à attraper.

A l’extrémité du filament, un rubis liquide se forma telle une larme vermeille. Il s’écrasa ensuite au sol, formant une minuscule flaque sur le parquet brut avant d’être écrasé par une botte d’un noir profond. Ariane sentit alors quelqu’un la soulever de terre. La vision de plus en plus brouillée, elle ne distingua qu’une paire d’yeux écarlates et inexpressifs à moitié masqués par de longues mèches soyeuses tissées de fils d’obscurité. Elle poussa un faible gémissement. Hadès était venu la chercher.

Le dieu semblait cependant se soucier d’elle, car elle perçut au bout de ses bras la sensation d’un tissu serré à l’extrême sur sa peau. Elle crut entendre, à travers le coton qui envahissait son esprit, les mots « transfusion » et « transmutation ». Ses yeux identifièrent en dépit du rideau flou de ses cils l’éclat froid d’une aiguille reliée à un épais cordon blanc. Un gémissement lui échappa lorsqu’elle sentit un pincement dans son bras. Le brin immaculé se teinta d’un bordeaux ténébreux alors qu’elle sentait un froid glacial envahir son bras, puis son corps tout entier.

L’obscurité s’abattit finalement sur ses yeux. Seul courait sous ses paupières un fil rouge, dont la longueur s’agitait au rythme des battements de son cœur. Une bosse, un creux, une bosse.

Une bosse, un creux, une bosse.

Son fil rouge s’entremêla étroitement avec un brin noirâtre, qui le tira comme pour le lisser.

Une bosse.

Puis le fil s’acheva en une ligne, figée à jamais dans le souffle glacial des ténèbres.




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