Ariane tombait dans un gouffre de ténèbres toujours plus obscur, toujours plus dense, toujours plus opaque. L’épais voile sombre qui dansait autour d’elle ricanait de sa chute sans fin. Un rire dissonant, dément, terrifiant, auquel la jeune fille ne parvenait pas à se soustraire. Il l’accompagnait dans sa chute, envahissait l’air, résonnait dans sa propre poitrine et se répercutait en écho dans son crâne au point d’en brouiller ses propres pensées. Il floutait jusqu’à ses émotions, si bien qu’Ariane ne parvenait même pas à crier ni à pleurer. Elle se laissait juste choir, sans rien contrôler, sans rien espérer, noyée dans les ombres, emportée par la folie noire de cet éclat sonore qui déchirait son âme autant que ses oreilles.
Que s’était-il passé ? Elle ne se souvenait déjà plus que de bribes, des sons, des couleurs, parfois une voix ou un nom. Le sien menaçait de s’effacer, comme le reste de sa mémoire. Sa famille – du moins, si elle en avait eu une – s’était déjà dissipée dans les brumes, ainsi que sa maison, ses passions, sa vie entière. Seuls restaient suspendus au-dessus d’elle un regard enfiévré par la perversion délirante et une paire de crocs démesurés.
Et la douleur.
Intense.
Épuisante.
Une douleur lancinante, brûlante, qui irradiait de ses deux poignets.
Le gouffre, sous le rire, résonnait de craquements d’os et du grincement de tendons arrachés. Autour d’elle, masqués par les ombres, des flots vermillon cascadaient en chutes interminables dont le rugissement furieux s’accompagnait de battements sourds et précipités. Un souffle rauque, brûlant, soulevait rythmiquement ses cheveux et ralentissait sa chute à chaque expiration.
Venait-elle de se faire avaler par un monstre ? Envoyer dans le Tartare ? Ou chutait-elle pour fuir un danger dont elle ne se souvenait pas ?
Elle voulut fermer les yeux. Ses paupières lui révélèrent aussitôt le visage émacié et menaçant d’une vieille femme à la bouche ouverte sur un ricanement dément, plus grinçant que celui qui accompagnait sa chute depuis… depuis combien de temps, exactement ? Ariane l’ignorait. Elle avait l’impression de tomber depuis toujours. De n’avoir jamais connu d’autre vie que cette descente infernale dans le vide.
La bouche de la vieillarde s’ouvrit plus grand encore, révélant à Ariane ses dents pointues, plus blanches qu’un os, plus immaculées encore que la neige fraîche un matin d’hiver. Elle brandit dans sa direction une immense paire de ciseaux qui claqua dans l’air tandis que sa mâchoire se distendait encore davantage. Ses canines se muèrent en stalactites tandis que son corps se hérissait de lames à l’éclat glacial. Alors que le rire s’amplifiait encore au point de vriller les tympans d’Ariane, sa suiveuse devint une immense boule de ciseaux dotés d’yeux rouges, déments, qui se délectaient de sa chute dans les ténèbres et la suivaient inlassablement.
Sa dégringolade s’accéléra. Son corps lui parut soudain plus lourd, comme une prison de chair dont elle ne savait se défaire. Elle tenta d’ouvrir la bouche, sans succès. Ses lèvres restaient résolument closes, fermées par un sortilège dont elle ignorait la provenance. Ou peut-être était-ce lié à la sensation désagréable de flottement qui l’avait saisie dès le début de son plongeon interminable dans les ténèbres..
Une goutte rouge tomba alors sur sa joue, puis une seconde. Ses bras, tendus au-dessus de sa tête, disparaissaient dans les ténèbres sans qu’elle puisse distinguer ses mains. Elle ne parvenait même pas à les rapprocher de son visage pour les inspecter. Elle ressentait pourtant cette pluie écarlate qui s’abattait, de plus en plus drue, sur sa peau. L’odeur du sang envahit doucement son esprit, portée à son nez, elle le devinait, par cette ondée carmin dont elle ignorait la provenance.
Du sang.
A chaque éclaboussure carmin qui s’écrasait sur elle, elle ressentait un terrible déchirement dans ses poignets. Même les plus petites gouttelettes déchiraient sa chair et coupaient un peu plus les sensations dans ses mains. Elles étaient bien là, elle le savait, à un bras de ses pupilles, mais noyées dans les ténèbres. Et si douloureuses qu’elle en aurait pleuré, si ses yeux avaient pu encore verser des larmes.
Sa chute accéléra encore. Les milliers de globes écarlates grossirent jusqu’à se rassembler en deux iris rouges surmontés d’une croix de chair pâle. Le rire devint étouffant, plus grinçant qu’une porte mal huilée, plus dissonant que les gémissements d’agonie d’un violon désaccordé, plus déments que les paroles d’un malade à l’esprit noyé dans la fièvre. Ce son la paralysa au point de bloquer sa respiration et de provoquer l’affolement de son cœur. Elle tombait toujours, sans savoir pourquoi, ni à quoi se raccrocher.
La douleur dans ses poignets s’intensifia encore. Brûlante, lancinante, elle remontait le long de ses membres, véritable poison qui la rongeait de l’intérieur et la sonnait plus encore. Elle voulait hurler, se débattre, tenter de repousser le visage gigantesque qui la poursuivait, mais ne parvenait même pas à retrouver le contrôle de ses poumons.
Au rire se mêla le rugissement des cascades, de plus en plus puissant. La pluie de sang se mua en véritable déluge qui s’infiltra dans ses yeux et dans son nez avant de dégouliner dans ses cheveux et sur son cou. Elle voulait détourner la tête pour esquiver le flot ininterrompu qui l’aveuglait et la faisait suffoquer. Elle n’y arrivait pas. Son corps ne lui répondait plus, paralysé par les vagues de souffrance qui engourdissaient son esprit.
Pourquoi l’aurait-elle fait, d’ailleurs ? Pourquoi tenter d’échapper à l’inévitable ? Si elle touchait le sol un jour, elle en mourrait sans aucun doute. Si elle ne le touchait pas… elle chuterait éternellement dans les ténèbres, sans doute punie par les ombres elles-mêmes pour une erreur dont elle ne se souvenait pas.
Le rire s’amplifia encore, se rapprocha, s’immisça plus profondément dans son esprit. Il ne se contentait plus de brouiller ses pensées. Il déchirait la toile de ses souvenirs, détricotait les bribes de sa vie qu’elle n’avait pas encore oubliées. Il dévorait les murmures de son cœur, corrodait ses espoirs, avalait ses questionnements pour ne plus laisser que le vide dans son crâne et ses propres échos méphistophéliques.
Dans un dernier sursaut de conscience, elle vit la vieille femme reprendre forme au-dessus d’elle et ouvrir ses ciseaux, dont l’éclat mortuaire éclaira le temps d’un instant fugace ses mains pâles, parfaitement immaculées, aux longs doigts agiles.
Clac.
Sa chute s’arrêta net.
Le silence retomba soudain, lourd, plus assourdissant que le rire qui l’avait précédé. Elle ne ressentait plus rien, ni froid, ni peur, ni douleur. Juste ce calme paisible que les ténèbres avaient enfin choisi de lui accorder. La nuit s’était installée devant ses yeux, apaisante, assez profonde pour avoir lavé même l’odeur métallique du sang, assez dense pour avoir étouffé le hurlement des cascades pourpres, assez noire pour avoir éteint l’éclat blafard des lames qui avaient fait taire le rire de leur claquement sec.
En-dessous d’elle, elle remarqua soudain un corps désarticulé. Un corps humain, vêtu d’une robe de paysanne toute simple. Une silhouette féminine, trempée de carmin, posée sur une toile plus noire que la nuit elle-même. Une toile cousue de fil d’ombre.
Elle flotta jusqu’à elle. L’inconnue reposait comme une poupée qu’un enfant aurait oubliée là, perdue dans l’immensité d’un vide infini. Une poupée esseulée, abandonnée, aux cheveux blond pâle ternis par l’hémoglobine qui s’y était agglomérée.
Une poupée aux deux mains coupées.
La jeune fille l’observa longuement, ses yeux rivés sur les deux moignons d’où pendaient encore des lambeaux de chair sanguinolents et des fragments d’os saillants. Elle ne ressentait ni tristesse, ni empathie pour elle. Pas de dégoût, pas de peur, pas d’inquiétude. Rien. Pas même de joie ou de haine.
Juste un immense vide et une étonnante sensation d’apaisement.
Elle remarqua alors le coin d’un fil attaché à son cœur qui semblait la relier à elle. Elle l’observa. Du côté de la mourante, le tissu était noir, presque aussi sombre que le vide qui les entourait. Sa partie à elle, en revanche, gardait une belle couleur rouge vif dont la teinte faiblissait pourtant à vue d’œil. La partie ténébreuse s’étendait à toute vitesse le long de la cordelette.
Elle contempla la manière dont les fibres se ternissaient peu à peu. Elle perçut, en écho, les battements d’un cœur. Une respiration superficielle, rauque, laborieuse.
Lorsque la teinture atteignit ses doigts, le corps commença à s’éloigner sous elle dans le vide obscur qui s’ouvrait sous ses pieds. Le fil s’étira un moment sous son regard aussi intrigué que fasciné.
Elle remarqua soudain que ses doigts se détricotaient à mesure que le cadavre mutilé tombait toujours plus bas. Paniquée à la vue de ses phalanges qui s’estompaient, Ariane choisit de plonger à sa suite.
La dépouille, toutefois, chutait bien plus vite qu’elle. Elle tenta d’accélérer pour le rattraper, sans succès. Ses pouces disparurent l’un après l’autre, emportés par le fil qui se s’étirait à une vitesse folle. Un instant plus tard, ce furent ses index.
Elle ferma les yeux, persuadée qu’elle vivait un cauchemar éveillé. Lorsqu’elle les rouvrit, chacun de ses huit doigts s’était volatilisé et ses paumes subissaient le même sort. Le vent sifflait dans ses cheveux, emmêlait ses mèches blondes dans le filament noir qui ne cessait de se défaire, semblait prendre plaisir à la ralentir alors même que le corps auquel elle était rattachée malgré elle s’était évaporé dans les ténèbres.
Longtemps, la dépouille resta hors de vue, perdue dans la noirceur que ses yeux ne parvenaient à percer.
Longtemps, elle garda le regard rivé sur le fil qui s’étirait de plus en plus et achevait de faire disparaître ses mains dans le néant malgré la vitesse vertigineuse de son plongeon vers les abysses.
Longtemps, elle crut qu’elle allait disparaître lorsque son corps entier se serait détricoté.
Puis le cadavre reparut, bien plus bas. Elle s’en rapprocha. Vite. Trop vite.
L’impact lui coupa le souffle.
Aucune douleur, pourtant, ne vint l’accueillir lorsqu’elle toucha terre.
A la place, elle perçut plutôt une pâle lueur, ainsi qu’un léger bruissement de vêtements. Elle ouvrit les yeux et se redressa, la bouche entrouverte, à la recherche d’un air qui ne lui vint pas. Elle tenta à plusieurs reprises d’inspirer, gonfler ses poumons, mais elle se mit plutôt à tousser de toutes ses forces, blessée par l’effort qu’elle imposait à sa gorge meurtrie. Un goût de cendres lui resta dans la bouche.
Elle ne comprenait pas pourquoi son calvaire ne s’arrêtait pas là. Sa chute avait cessé, alors pourquoi son corps continuait-il de la malmener ainsi ? Pourquoi ne mourait-elle pas malgré son incapacité à remplir sa cage thoracique d’air ? Pourquoi devait-elle penser à respirer alors qu’elle le faisait d’ordinaire par pur réflexe ?
Peu à peu, elle se calma. Elle ne ressentait pas la moindre détresse, pas la plus petite douleur synonyme d’étouffement ou d’asphyxie. Son cœur restait obstinément calme, comme si son accès de panique ne l’avait, somme toute, ébranlée que dans son esprit.
Son cœur.
Elle tenta de porter sa main à sa poitrine. Son bras manqua son torse et se plaqua contre son plexus avec plus de force qu’elle ne l’aurait voulu. Elle ne ressentit aucune pulsation. Ni aucune surface sous ses doigts, en fait.
Inquiète, elle baissa les yeux sur ses poignets.
Elle ne trouva que deux moignons enveloppés dans des bandages ensanglantés.
La douleur foudroya alors son esprit avec une force telle qu’elle laissa échapper un cri strident. Le barrage qui la maintenait dans cet étonnant état de calme céda et son cerveau fut aussitôt envahi par de puissants souvenirs plus terribles les uns que les autres : son don, sa toile, la duchesse venue d’ailleurs, son regard dément.
Elle revit son sourire carnassier lorsqu’elle avait saisi sa main droite, la jubilation sadique sur ses traits quand les os avaient commencé à craquer, sa satisfaction quand elle avait exhibé son membre arraché comme un trophée. Elle hurla tant la réminiscence de la souffrance qu’elle avait ressentie s’imposait avec force dans son corps et son esprit.
Son esprit lui imposa la vision de sa dernière toile, des trois Moires qui la fixaient, allongée au sol dans une mare de sang. Elle revit l’un de ses bouts de tissu qui pendait depuis les ciseaux de l’Inflexible, entre les deux lames ouvertes, figée dans un geste qu’elle ne terminerait jamais, sur une oeuvre partiellement inachevée. Elle cria plus fort encore lorsqu’elle réalisa qu’Atropos avait choisi de laisser son fil poursuivre sa toile sans lui offrir la délivrance d’une coupe nette et précise.
Elle aurait dû mourir. Sombrer dans les limbes, offrir une obole à Charon pour gagner le repos éternel des Enfers. A la place, Thanatos avait refusé de l’emporter et se riait sans doute de sa souffrance à présent qu’elle se réveillait.
Ou alors…
Ses yeux embués de larmes effleurèrent une tapisserie déployée contre le mur. Une haute silhouette féminine posait sur elle un regard grave et autoritaire, mais pas menaçant. Une immense paire d’ailes jaillissait de son dos et se tendaient vers Ariane, qui recula de surprise lorsqu’elles s’agitèrent. La femme, vêtue d’une robe noire, brandit une épée en direction de la pauvre éplorée et leva un sablier au-dessus de sa tête.
Sous les yeux d’Ariane, elle se figea à nouveau, mais son geste restait gravé dans les entrelacs du tissu. Elle la contempla encore un instant, persuadée d’avoir halluciné. Elle avait toutefois reconnu son œuvre et la déesse qu’elle représentait.
Némésis. L’incarnation de la vengeance.
Elle réalisa alors qu’elle ne l’avait pas menacée. Bien au contraire.
Némésis l’avait appelée.