Prologus α
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Le jeune Magos, intérieurement intimidé, pénétrait pour la première fois de son existence dans l'immense sanctuaire qui tenait lieu de salle d'audience au Maréchal Skitarii, véritable sanctuaire de métal et de crystacier. Bien que flambant neufs, les bas-reliefs de bronze représentant les victoires martiennes sur les hordes hérétiques du chaos semblaient antiques et patinées par le temps. Ces ornements étaient partout sur les parois et les pilastres titanesques qui soutenaient la dentelle des arcs-boutants qui eux-mêmes portaient les voûtes hautes comme les cathédrales oubliées de Terra. De ces hauteurs inaccessibles jaillissait la vive lumière des brilleurs.
Pour cette occasion à caractère exceptionnel, il avait revêtu ses plus nobles atours : une robe de cérémonie ourlée de filigranes d’or et de cuivre sacré dessinant les contours d’un créneau, alourdie de sceaux de pureté gravés au laser. Cette robe avait été créée spécifiquement pour étoffer la structure encore un peu frêle de ses augmentiques. Autour de lui, une auréole de données codifiées pulsait dans la noosphère avec la douceur qui convient à un religieux, véritable halo de cantiques liturgiques, sainte couronne de pureté : sa propre litanie d’auto-célébration, conçue par lui-même pour impressionner et signaler sa piété scrupuleuse (du moins en apparence) envers le Culte du Dieu-Machine.
Suivant son chemin de code, le son de ses pas habituellement accompagné d’un cliquetis de vérins et de phalanges mécaniques était étouffé par l’épais tapis rouge orné de créneaux d'ivoire qui recouvrait l'allée centrale. À son passage les officiers s'écartaient de lui, preuve de son importance et de leur déférence envers l’ordre sacré qu’il représentait.
Il apprécia la vue de l'encens sacré qui descendait des hauteurs de la voûte, tombant en volutes poisseuses depuis les diffuseurs installés cent mètres plus haut, créant une douce atmosphère, floutant la lumière des flots de données sanctifiées. Suivant son fil de guidage qui virait soudain à angle droit, il se dirigea vers une petite chapelle latérale et prit place devant un petit trône d’ébène et d’ivoire antédiluviens.
Dans la nef principale, les Skitarii parés d’uniformes de métal rapiécés dont certains grossièrement ressoudés, prenaient position chacun devant son siège dans un silence relatif. Le jeune prêtre, nimbé dans sa bulle de codes glorieux, se sentait au centre de l’attention discrète de tous - et en vérité, c’était plutôt vrai, même si aucun regard, même fuyant ne venait croiser le sien.
Un ordre crypté, à peine perceptible dans la noosphère, fit cesser les piétinements. les lumières s'éteignirent. L'ambiance se fit plus feutrée : le scintillement des cierges creusaient de leur ombre les reliefs des pilastres, tandis que le chuintement des ventilateurs tapissait l'armée des guerriers soudain figés. Le tintement d'une cloche déclencha l'ébranlement de la grande porte centrale qui s'ouvrit en craquant, libérant un rai de lumière aveuglante.
Réglant ses optiques pour le contre-jour, il vit entrer dans la pièce un vieillard fortement mécanisé dont le cimier arborait une crête transversale. La partie de son visage encore de chair était un enchevêtrement de cicatrices. Son armure d'adamantium plaqué de platine et d'or était éraflée de traces de bolt, et il était évident, même pour un novice qui avait des connaissances médicales, que ses bras cybernétiques étaient implantés sur des membres arrachés au combat.
La stature imposante de cette caricature d'humain s'ébroua et il se mit à avancer d'une démarche toute militaire au sein de l'assemblée, suivit de ses officiers supérieurs : d'abord cinq Arch-Centurii à peine moins abîmés que leurs maîtres, puis une poignée de Tribuni richement décorés d'augmentiques sur des corps tout aussi mutilés. Tous prirent place dans le premier rang, le Maréchal monta sur l'estrade, puis dans un geste à la lenteur méticuleusement mesuré il se tourna face à l'assemblée. Le jeune Magos dans sa loge pouvait à peine voir le trône imposant derrière le vieil officier Skitarii, gêné qu'il était par les immenses piliers de la nef.
Le maréchal s'assit, sa dignité solennelle imposa le silence à l'assemblée martiale. De sa serpentine irradiait la lueur pâle et sanctifiée du radium. Son glaive, orné de gravures riches aux motifs de runes anciennes, reposait contre sa hanche, prêt à administrer une justice incisive. Il tenait en son poing de fer le bâton de maréchal, alliance de plastacier et de bois de vigne antique, véritable symbole de son pouvoir, dont les entailles nombreuses trahissaient l'exercice d'une autorité spartiate.
À ce signal muet, l'assemblée s'assit dans un chaos de métal, de bois grinçant et de pierre crissante. Avec le léger décalage d'un béotien, le jeune Magos fit de même. Pour son plus grand trouble, l'estrade disparut alors complètement de son champ de vision, caché par l’alignement des piliers monumentaux. Il ressentit une incompréhension devant le ridicule de cette situation dans laquelle lui, un membre éminent du Clergé de Mars, Magos Explorator, se trouvait hors de vue de l’officier supérieur des forces Skitarii !
La compréhension de la situation lui vint par bribes : jamais il n'avait été le bienvenu dans ce rassemblement, il n’était que toléré comme simple observateur. Le halo de fierté autour de lui se mit à lui peser lourdement, il se mit à clignoter de plus en plus faiblement jusqu’à s’éteindre complètement. Confus, il jeta quelques regards autour de lui, mais personne ne lui prêtait la moindre attention.
Dans sa confusion, il ne s'était même pas rendu compte que le Maréchal avait pris la parole, il se pencha en avant et à la bordure de son champ de vision, il aperçut le vieil officier maintenant debout, tenant un calice au-dessus de son casque et psalmodiant un cantique binaire. L'honneur de tous ceux de ses frères qui avaient eu la gloire de tomber pour l'Omnimessie durant l'Hérésie de celui dont le nom ne méritait pas d'être cité était ainsi célébré sous les antiques voûtes sacrées de ce temple millénaire.
Les rites belliqueux semblèrent interminables. Le sentiment de honte l’envahissait par vagues. Il ne put pas voir grand chose des arcanes de la Legio Skitarii dont il se sentait clairement exclu. À nouveau le silence se fit, la litanie martiale était enfin terminée.
Le Maréchal Lucius Claudius Magnus Δ2 commença son briefing par une harangue aux troupes. Les plaques de métal du sol se mirent à vibrer sous le vacarme provoqué par des paroles. Il était facile d'imaginer pour le jeune homme engoncé dans sa robe de prêtre les milliers de Skitarii dans les salles d’entraînement micrométriquement alignés écoutant avec dévotion et suivant toute la cérémonie par la noosphère, réagissant comme un organisme unique à ce prêche de leurs vertues.
Les Arch-Centurii prirent la parole à tour de rôle, chacun livrant un rapport détaillé sur la situation de la zone sous son contrôle. Le Maréchal donnait alors les nouveaux ordres et assignait à les Centurii qui se levaient pour recevoir leur nouvelle mission avant de quitter la nef dans un ordre décroissant de responsabilité. Le jeune Magos se recroquevillait intérieurement: il n’était jamais nommé, jamais consulté. Un sentiment de ridicule tissait une toile de plus en plus épaisse à chaque rapport, à chaque ordre donné.
La nef se vidait quand le dernier Arch-Centurio, responsable du ravitaillement appela un nom “Tribun Marcus Corvinus Crassus” pour une mission de fourrage sur Jollow 23 auquel serait adjoint “LE Techno-adepte dont le nom m’a échappé”. Le prêtre se sentit encore plus offensé : un Skitari de ce rang ne peut pas oublier une information aussi capitale que le nom et le rang d’un invité si prestigieux !
Il sentit le sol vaciller sous lui. Le Tribun, massif et armé, tourna légèrement la tête vers lui, ses mains de métal dont chacune comportait six doigt se posèrent ostensiblement sur les armes qui ornaient son ceinturon : une épée énergétique et un électropistolet. Il eut un geste du menton intimidant et sans équivoque. Les mains du religieux se posèrent dans un geste mal contrôlé sur les accoudoirs de son trône, se leva et le suivit comme un chien battu suit son maître, tentant en vain de préserver un semblant de dignité.
C’était une véritable déclaration de guerre entre les deux ordres : Skitarii et Magos. L’Archi-Centurion éclata d’un gros rire qui résonna sous la voûte et se transmit à toute l’assistance en un fou-rire général. L’humiliation était totale.
Toutefois, alors que résonnait encore les vibrations dans le sol, un fil d'informations cryptées glissa discrètement dans la noosphère depuis le trône de fer du Maréchal pour clarifier la situation : le Magos prendrait la tête de l'expédition et le Tribun ne serait présent qu'à titre de second pour assurer la sécurité de l'explorateur néophyte.
Surpris le Maréchal eût un hoquet, l’Archi-Centurion sursauta et dans un réflexe aussi militaire qu’inutile sortit son arme de son fourreau précieux et le Tribun dont le torse était bombé l’instant d’avant sembla s'affaisser sur lui-même.
Quant à lui, le jeune Cawl sentit un regain d’orgueil l’envahir. Son aura de sainteté binaire se réactiva, plus lumineuse encore.
Un dernier filament de données cryptées, plus discret encore, qu’il perçut comme un fil d'or extrêmement ténu lui parvint sans signature identifiable :
+ Arx tarpeia Capitoli proxima (la roche Tarpéienne est proche du Capitole), jeune Belisarius Cawl +