Prologus α

Chapitre 7 : Prologus α-7

Par archantetdm

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Les restes du vieil Ekdikos avaient été placés en remorque du clipper, son esprit avait rejoint celui du dieu-machine et ses plaisanteries grossières s’étaient éteintes à jamais. Cawl regrettait de n’avoir pas pu explorer cette intelligente machine qui, bien qu’hérétique, le fascinait en secret. En attendant, l’équipage s’habituait assez facilement au confort de son nouvel environnement : ce Clipper de classe Orion sentait encore les huiles de démoulage et le feu des forges. Partout il y avait cette odeur de neuf. La myriade avait subi peu de dégâts de l’assaut : les Skitarii et Cybernetica étant équipés d’armures spatiales n’avaient supporté que des dégâts mineurs, mais les ouvriers et serviteurs avaient eu moins de chance. Sur les 6 750 Skitarii, seuls 11 étaient manquants et une cinquantaine suffisamment endommagés pour être comptés comme blessés. Les 3 250 Cybernetica étaient plus ou moins opérationnels, 77 étaient légèrement endommagés, mais des pièces étaient disponibles à bord et leur réparation était en cours de traitement. Il ne restait toutefois que 3 783 ouvriers sur les 6 000 et 3 453 serviteurs sur les 4 000 présents à bord de l’Ekdikos avant l’abordage. Les effectifs issus de l’Ekdikos étaient donc de 17 225, auxquels venaient s’ajouter 226 prisonniers et 2 404 ouvriers et serviteurs survivants de l’équipage du clipper.


Le personnel nécessaire à la manœuvre étant de 14 000 effectifs au lieu des 20 000 de la corvette, les Skitarii pouvaient reprendre l’entraînement et leur mission de police (les ouvriers arrivaient presque à avoir du temps libre et on commençait à entendre parler de paris, de jeux divers, de combats et de tord-boyaux dans des rades de fortune). Dans sa magnanimité, Belisarius Cawl décida de gracier les prisonniers et de leur octroyer le statut de Servitors. À ce titre ils pourraient bénéficier de certaines augmentiques, toutefois en contrepartie ils seraient privés de conscience et reprogrammés. Évidemment cette nouvelle avait donné lieu à une tentative de soulèvement des prisonniers qui fut bien vite matée par le poing des Kastelans et les lames des Castellax, ce qui réduisit le nombre de prisonniers vivants à 204, en outre la peinture d’un Castellax fut rayée. Lors d’une descente de Skitarii dans un des hangars du clipper, un tripot fut démantelé et 31 serviteurs furent ajoutés, le corpus des ouvriers se réduisant d’autant.


Durant les semaines qui suivirent l’assaut du clipper et la perte de l’Ekdikos, Belisarius Cawl s’évertua à faire l’inventaire de ses prises : le vaisseau pirate transportait une cargaison hétéroclite consistant en armes et munition (qui seraient précieuse car la Sainte-Barbe de l’Ekdikos avait largement contribué à son explosion), en différentes denrées alimentaires (dont certaines trop avariées pour être utilisées), et en divers produits précieux ou pas. Il restait encore largement la place de faire le fourrage prévu. L’inventaire des avaries, quant à lui, était plus inquiétant : l’abordage avait largement entamé la résistance de la coque de bâbord et la porte du pont intermédiaire n’était plus étanche, ayant été largement tordue par l’opération kamikaze. Le pont lui-même aurait besoin de réparations importantes. Les ressources à bord du clipper qui ne comportait qu’une petite forge étaient insuffisantes pour les réparations qui devaient être mises en œuvre afin de poursuivre la mission. L’intégrité de la structure porteuse n’avait toutefois pas été remise en cause à l’exception de quelques poutres du pont intermédiaire et de nervures de la coque qui seraient aisément réparées. Il était donc important de trouver une planète amie ou abandonnée pour y procéder à la remise en état du bâtiment.


Les titanesques portes du sanctuaire de cartographie s’ouvrirent dans un chuintement mécanique quasiment inaudible. L’intérieur se composait d’une haute nef d’une cinquantaine de mètres de large et d’une hauteur de cent-cinquante mètres environ. Les hautes voûtes gothiques étaient ornées de motifs évoquant les voyages spatiaux des clans de Libres-Marchands. Sur les murs, des milliers de serviteurs enchâssés dans des niches richement décorées calculaient des itinéraires et des déplacements d’étoiles et de toutes sortes de corps célestes qui s’affichaient dans une immense représentation holo-cartographique en trois dimensions physiques, deux dimensions temporelles et une dimension psychique de la partie de la galaxie où se trouvait le vaisseau. Semblant nager au milieu de cette carte stellaire, une créature étrange se déplaçait avec une grâce presque poétique : la cartographe Agrippina Behn Θ23. À la place de ses jambes, elle possédait huit mécadendrites, tels des tentacules de céramite et d’acier, avec lesquelles elle manipulait dans une grâce infinie l’espace autour d’elle par des mouvements évoquant les chorégraphies Aeldaris. Pour se déplacer aussi aisément, elle était maintenue en l’air par un suspenseur qu’elle portait comme une ceinture autour de la taille. Son visage de plastacier figé avait gardé la beauté de ses traits originaux, mais lui donnait l’air effrayant de quelque statue de déesse de la haute antiquité de Terra.


Quand elle prit conscience de la présence de l’intrus, elle se tourna vers le maître du bord et il sembla à Cawl que les visages des serviteurs qui couvraient les murs s’étaient également tournés dans sa direction semblant le regarder de leurs yeux énucléés :

« Que me vaut l’honneur de votre visite, Magos Explorator ?

- Nous avons besoin de trouver un refuge pour procéder à des réparations importantes du clipper. Nous ne pouvons pas entrer dans le warp dans cet état et nous n’avons pas les ressources nécessaires à bord pour procéder aux réparations. Y a-t-il un endroit où nous pourrions miner ou acheter les ressources nécessaires à proximité de notre position ?

- Le monde ami le plus proche est à plusieurs mois de navigation.

Dans la noosphère se mit à briller le fil d’or qui guidait Cawl depuis le temple du Maréchal Skitarii. Deux mots en sortirent distinctement : + Tutela Absentia. + Intrigué par ce nom qui ne lui était pas connu, il le répéta à haute voix. « Tutela Absentia ?

- Oui, c’est une planète morte à quelques rotations de nous. Il est possible d’y accéder sans utiliser les moteurs warp. Il s’agit d’une planète d’une taille intermédiaire entre Mars et Luna qui s’est échappée de son système stellaire. Elle a dérivé dans l’espace, et si mon estimation est correcte, elle a été capturée par ce soleil en fin de vie que voici (tout en parlant, elle avait manipulé la carte et agrandi un système stellaire à peine visible tant il était sombre). D’après mes calculs, la probabilité qu’il s’agisse de Tutela Absentia est de 98,76193%. C’est une planète minière du Mechanicum abandonnée depuis le début de M28. Calculer sa position n’est pas à la portée de tout le monde et nous devrions y être à l’abri le temps nécessaire pour faire les réparations. Sa surface est métallique et artificielle, ce qui nous fournira les plaques de plastacier nécessaires. Sous sa croûte il n’y a rien d’autre qu’un immense vide avec un noyau de magma et de scories radioactives qui flotte au milieu. Si cela vous convient, je vais calculer la trajectoire optimale pour nous y rendre en toute sûreté. Je pourrais ensuite l’envoyer à la navigation. » Le Maître de bord acquiesça en grommelant et quitta cet endroit sordide, les serviteurs sur les parois le suivant de leur regard mort. Lorsque la porte se referma, l’expression de leur visage reprit celle des martyrs des lieux de culte, formant des gargouilles grotesques presque vivantes.


Le Magos foulait maintenant le doux velours des immenses couloirs du clipper, tout en ruminant. Il était, comme toujours, flanqué de Tez-Lar et du Princeps vétéran Gaïus LaBath Ωσσ117. Il avait tellement pris l’habitude de leur présence quasi-silencieuse, qu’il lui arrivait souvent de les oublier. « Je n’arrive pas à trouver de nom à ce clipper, marmonnait-il. Cette machine manque de personnalité, on sent bien qu’elle est encore toute neuve. Pourquoi ai-je ressenti si fortement la personnalité de l’Ekdikos ? Est-il possible de redémarrer son IA ? J’aurais aimé en explorer le fonctionnement, même si cela aurait probablement été considéré comme hérétique... Mais la curiosité de Sedayne s’est implantée en moi : j’ai besoin de savoir. Et puis, le savoir n’est-il pas l’essence même du culte de l’Omnimessie et du dieu-machine ? Pour combattre un ennemi, ne faut-il pas le connaître ? » Ses pas le menaient plus ou moins consciemment vers la cabine du capitaine qu’il occupait désormais, juste au-dessous de la passerelle de commandement.


La porte s’ouvrit dans un souffle. Gaïus resta dans le couloir tandis que Tez-Lar et Belisarius Cawl entraient dans cette chambre dont le luxe était loin des standards habituels du Mechanicum. Le plafond situé à près de 40m du sol était orné de fresques représentant des angelots. Ceux-ci jouaient de leurs lyres une douce musique apaisante tout en voletant dans un ciel de velours violet où dérivaient des nuages beiges. Sur les murs des représentations de nymphes et de satyres lubriques jouant nus dans les buissons de la forêt idyllique de quelque monde-paradis. L’animation était sans cesse renouvelée par quelque mécanisme invisible. Le mobilier fait d’essences de bois rares était orné de chefs-d’œuvre de marqueterie d’ivoire et d’or. Tout sentait l’encaustique. L’épais tapis donnait l’impression de marcher sur une herbe douce, complétant l’impression bucolique. Au milieu de ce spectacle agreste idéalisé, l’imposant Tez-Lar dénotait par la grossièreté de sa conception. On entendit le pas lourd de deux Kastelans et d’un compilateur qui venaient y monter la garde.


– Une fois réparé, ce vaisseau sera d’une part rapide et d’autre part à la fois fort et faible : fort par ses armes, faible par sa coque et son manque de protection. ’Lex Machina’ ? Non, c’est tellement revu comme nom... ah ! La rémanence de personnalité de Hester Aspertia me propose ’Icarion Lancea’, la lance d’Icare ? Ça sonne bien, ça : Icare, c’est la fougue de la jeunesse, comme l’esprit de cette machine. Mais en même temps, Icare a mal fini son premier vol dans l’ancien mythe, ça serait le placer sous de mauvais augures. ’Harpax Velox’ ? Qu’en penses-tu, Tez-Lar ?

– Je ne sais pas.

– Oui, forcément, toi tu ne sais pas. Non, c’est un peu bizarre comme nom. Il faut quelque chose qui montre à la fois la force et la détermination d’un coureur rapide d’étoiles, d’une flèche de verre. La puissance et la rapidité de l’éclair qui mène à la mort ses ennemis.

+ Comme l’éclair d’Atropos ? + encore ce fil d’or dans la noosphère, ce flux de données d’origine inconnue.

- Oui… quelque chose comme l’éclair d’Atropos... ’Atropos Fulmen ’ ça me plaît comme nom. ’Atropos Fulmen’, ajoutons une référence à l’Imperium et à la Legio XLII. Il s’appelle désormais ’Atropos Fulmen αω XLII’. C’est excellent ça ! Je suis un génie, voilà son nouveau nom. Je vais l’inscrire dans le registre de bord. ’Atropos Fulmen αω XLII’. Cawl ouvrit le livre de bord via la noosphère et inscrivit « le nom de ce bâtiment est désormais ’Atropos Fulmen αω XLII’, l’éclair inflexible et irréversible qui mène les ennemis de la Legio XLII à la mort. » C’est bon ça, on dirait que j’ai un certain don pour nommer les machines. » Pendant ce temps, Tez-Lar lui enlevait sa robe rouge du Mechanicus et sanctifiait les parties mécaniques du corps de son maître par des onctions d’huile sacrée. Il alluma une petite table-encensoir qui avait été placée là pour les besoins du culte de Belisarius Cawl. Celui-ci s’agenouilla devant l’autel dédié au dieu-machine et se répandit en oraisons pour le bien de sa mission, son esprit embrumé des fumées toxiques de l’encens.





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