L'Enfant Terrible du Rat Cornu

Chapitre 17 : L'Initiatrice

12218 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/04/2020 10:34

Plusieurs jours avaient passé au domaine Steiner. Psody avait tenu ses engagements, et répondu de son mieux à toutes les questions de son hôte. Ensemble, ils compulsèrent les rarissimes livres sur les Skavens. Psody admit que les chercheurs comme le dénommé Leiber ou la prêtresse Meyer avaient fait un travail plutôt conséquent, et les informations contenues dans ces livres, bien que très incomplètes, étaient justes.

 

Après avoir abordé les généralités, ils adoptèrent une manière de travailler plus approfondie, et après le troisième jour, chaque journée se déroulait toujours de la manière suivante : le matin, Steiner venait avec ses notes, ses cahiers et ses livres, et choisissait un sujet précis. Un matin, ils parlèrent des perfidies du Clan Eshin, un autre jour ils se concentrèrent sur l’usage de la malepierre. Tous deux parlaient du sujet choisi jusqu’à l’heure du déjeuner. Steiner se retirait, laissant le Skaven seul jusqu’au matin suivant. Celui-ci ne restait pas pour autant sans rien faire. Il tâcha de lire plusieurs livres d’histoire de l’Empire, depuis sa fondation par Sigmar Heldenhammer jusqu’à la Tempête du Chaos. Bien sûr, son esprit juvénile ne pouvait pas non plus accumuler trop de données, il se contentait de lire les grandes lignes.

 

Trois fois par jour, un serviteur venait lui apporter son repas. C’était un homme brun de taille moyenne, ventripotent, du nom de Samuel. Plutôt cultivé pour un homme de son statut, il avait fini par s’intéresser un peu au Skaven Blanc. Une fois, il lui demanda si la nourriture était à son goût, ce à quoi le petit homme-rat répondit par l’affirmative. Ils finirent par prendre l’habitude d’échanger quelques mots quand il posait le plateau de nourriture sur la table.

 

Psody apprécia ces petits moments où il pouvait parler d’autre chose que des Skavens, avec d’autres personnes. Il en fit part à Steiner. Comprenant qu’il tenait une bonne occasion de socialiser encore un peu son invité, le maître des lieux proposa alors d’organiser un repas « amical » avec d’autres personnes que lui ou Romulus.

 

C’est ainsi que le jeune homme-rat soupa un soir en compagnie de Samuel, et d’une jeune femme nommée Magdalena. C’était une servante particulière de la maison, aux formes généreuses, à la chevelure blonde, et au sourire engageant. Tous deux étaient des habitués du domaine, et participaient aux recherches de Steiner depuis longtemps. Ils avaient déjà eu à s’occuper de Skavens bien moins fréquentables, et semblèrent ravis de ce dîner. Ils ne lui posèrent aucune question sur son peuple, préférant répondre aux siennes sur l’Empire, et il n’en fut pas avare.

 

Et les travaux continuaient. Au bout du quatrième jour, Romulus revint le voir. Il lui proposa de passer une heure par après-midi à parler théologie. Il lui prêta un missel des prières à Shallya, et lui parla des préceptes généraux de Sigmar et d’Ulric. Le petit homme-rat n’avait pas du tout l’intention de renoncer à sa religion, mais il était curieux d’en découvrir d’autres.

 

Romulus lui demanda alors de lui parler de son dieu. Les Humains ne connaissaient pratiquement rien du Rat Cornu, et la plupart des choses qu’ils savaient tenaient plus des spéculations que de témoignages fermes. Avoir un hôte Prophète Gris était une occasion inespérée d’en apprendre bien plus.

 

Au début, Psody avait eu terriblement peur : il craignait de déclencher le courroux du Rat Cornu en parlant de lui à un prêtre Humain. Le prieur n’avait pas insisté, conscient des craintes du petit homme-rat. Mais le lendemain, Psody murmura timidement quelques mots sur les bases de la religion des Skavens, et n’ayant pas remarqué la moindre conséquence, parla librement.

 

Psody raconta tout ce que son maître lui avait enseigné de la parole du Rat Cornu, et il y prit un malin plaisir. D’abord, il pensait se venger de Vellux en dilapidant ce savoir réputé secret aux ennemis des Skavens, puis il se rendit compte que Romulus était passionné, et ça l’encourageait davantage. Une fois encore, le jeune Skaven Blanc avait trouvé un interlocuteur enchanté d’échanger ses connaissances avec lui. Le prieur prit tout en note, sans rater une parole. Il réfréna toutefois ses ardeurs quand il lui expliqua que toutes ces études ne seraient pas dévoilées à la population impériale avant de longues décennies. « Nous ne sommes pas encore prêts à changer notre point de vue sur les vôtres », avait-il dit.

 

Le jeune Skaven Blanc l’accepta, et continua sa coopération. Chaque soir, après un bon repas, il allait se coucher, un peu plus détendu que la veille. Il ne l’expliquait pas, mais il se sentait mieux au fur et à mesure que le temps s’écoulait. Par moments, juste avant de s’endormir, il éprouvait une sensation étrange, inexplicable, mais pas désagréable. Un peu comme si une présence amicale, tendre et rassurante veillait sur lui. Il pensa que c’était l’esprit de la vieille Katel.

 

Las, cela ne suffisait guère à adoucir son sommeil perturbé. Au grand dam de ses hôtes, il ne parvenait toujours pas à trouver le courage de parler de ses cauchemars récurrents, et de son passé, passé qui contenait sans doute des explications, aux dires de Romulus. Il le voulait, mais quelque chose retenait encore sa langue quand on abordait ce sujet. Une sorte d’instinct profond qui verrouillait son cœur aussi sûrement que le plus lourd des cadenas. Romulus était toujours désolé, mais il ne voulait pas forcer le petit Skaven Blanc.

 

 

Une petite dizaine de jours après son arrivée à Altdorf, il reçut enfin la visite de Félix Jaeger. Celui-ci avait tenu parole, et était revenu s’enquérir de ses progrès. Quand il s’excusa pour son retard, Psody ne lui en tint pas rigueur, à la fois soulagé et heureux de revoir le poète, qu’il jugeait désormais comme son bienfaiteur. Il ne ressentait plus l’envie de lui faire le moindre mal, ce qui améliora d’autant plus son humeur. De son côté, Jaeger constata que le petit Skaven Blanc était désormais plus détendu, plus loquace, moins angoissé.

 

Le soir même, Steiner le retint à souper, avec Romulus. Ils purent échanger quelques opinions sur l’actualité impériale, mais rapidement, le centre de la conversation redevint le Skaven Blanc. Steiner lui vanta les progrès significatifs effectués grâce au petit homme-rat. Jaeger était content d’apprendre ces bonnes nouvelles, mais avait encore quelques doutes.

 

-         A-t-il eu d’autres crises de démence ou d’envie de meurtre ?

-         Non pas. Il a toujours du mal à dormir, mais il n’a pas essayé de blesser quelqu’un ou d’attenter à sa vie.

-         J’ai pu avoir quelques conversations avec lui, notamment au sujet de sa religion. Pendant que nous parlions, j’ai pu discrètement… « sonder un peu » son âme, avec la volonté de Shallya. Je n’ai pas senti le mal en lui, maître Jaeger.

-         C’est ce que j’ai envie de croire. Encore un peu, et vous parviendrez à l’apprivoiser complètement.

-         Il ne s’agit pas de l’apprivoiser, maître Jaeger, expliqua Steiner. Je ne l’oblige à rien. Certes, il est enfermé, pour sa sécurité et la nôtre, mais ce n’est pas pour autant une bête féroce qu’on civilise. Au cours de nos études, nous avons eu l’occasion d’étudier le comportement de quelques Skavens. Jusqu’à présent, ils n’ont jamais fait preuve de la moindre subtilité. Ils ne parlaient pas le reikspiel, en tout cas pas à nous, mais on sentait bien en les regardant qu’ils avaient très envie de se montrer vraiment violents. Et je suis d’accord avec ce que dit Romulus. Bien sûr, notre jeune invité est un Skaven, il garde encore sa part secrète, mais ce n’est pas un petit sauvage. Il s’est montré vraiment très coopératif lorsqu’il parlait de ses semblables. En revanche, il refuse encore de nous dévoiler son passé.

-         Sa fierté est une façon commune de dissimuler sa peur, expliqua Romulus. Même s’il semble plus à l’aise, c’est son instinct de survie qui lui noue la gorge.

-         Il faut bien prendre des précautions, maugréa le poète. Vous l’avez dit, on ne peut pas le laisser aller et venir comme ça, il doit encore rester dans sa cellule.

-         Ce n’est pas la captivité chez nous qui l’inquiète, maître Jaeger, expliqua le prieur. Notre première conversation m’a permis de me rendre compte à quel point il se sent perdu. Il a des visions, il entend des voix dans son sommeil, parfois, des images très violentes hantent ses nuits. Seulement, il refuse de se confier à nous. Il est convaincu que nous ne pourrons jamais comprendre ces visions, nous non plus. Et puis, il y a ce « quelque chose » qui le bloque. C’est comme si ça retenait sa langue.

-         Pensez-vous que ce soit son dieu, ce « Rat Cornu », qui l’empêche de parler ?

-         J’en doute. En tant qu’homme d’église, j’ai appris à reconnaître les manifestations des dieux. Dans certains cas, j’ai bien décelé une présence autre que celle de la personne à qui je parlais. Ce n’est pas le cas pour lui. Si cette divinité existe, elle ne s’est pas manifestée devant moi. À mon avis, c’est une sorte d’instinct de conservation. Quelque chose de plus fort que pour nous. J’ai déjà parlé à des gens qui m’ont avoué, sous le secret de la confession, des actes hautement répréhensibles. J’étais capable de voir quand ils étaient disposés à le faire, et quand ils ne l’étaient pas. Avec lui, c’est différent. J’ai le sentiment qu’il veut parler, mais qu’il ne peut pas, à cause d’un réflexe de défense qu’il ne contrôle pas. Ça n’est pas de la mauvaise volonté. Rappelez-vous que nous avons affaire à un Skaven. Ils ont probablement des automatismes et des réflexes de défense que nous ne connaissons pas encore.

-         Romulus, penses-tu pouvoir faire plus ? demanda Steiner. J’aimerais beaucoup l’aider, sincèrement. Même s’il a sans doute fait des bêtises, je suis sûr que dans le fond, c’est un bon garçon.

-         Pour qu’on puisse l’aider, il faudrait qu’il nous raconte son histoire, or il n’est pas du tout disposé à le faire, à cette heure. Il nous cache des choses qu’on n’approuverait sans doute pas, et il le sait. Il a peut-être confiance en nous, mais certainement pas en notre justice.

-         En fait, quand j’ai eu l’idée de te l’amener, Ludwig, je pensais déjà à quelque chose, une idée que j’espère constructive ; je me demande s’il ne se sentirait pas beaucoup mieux si nous le mettions en relation avec Heike.

 

Jaeger sentit un frisson parcourir le dos du marchand, alors que son expression se teintait peu à peu d’inquiétude.

 

-         Pour tout te dire, j’y avais pensé aussi, mais cette idée-là ne me plaît pas.

-         Pardonnez mon ignorance, maître Steiner, mais qui est Heike ?

-         Heike est ma fille, maître Jaeger. Ma fille adoptive. Elle m’a beaucoup aidé dans mes études sur les Skavens.

-         Votre fille est une spécialiste en la matière ?

-         Oui, d’une certaine façon. Mais j’hésite vraiment à la mettre en présence de ce Skaven. Il a beau m’être sympathique à cette heure, il pourrait réagir d’une manière déplacée face à elle. Je n’aimerais pas qu’il puisse la prendre en traître.

-         Que voulez-vous dire par « une manière déplacée » ? demanda Jaeger.

-         En fait, pour parler franchement, mon ami, je dois vous dire, à propos d’Heike...

 

Ludwig Steiner s’interrompit. Il jeta un coup d’œil inquiet vers Romulus. Celui-ci dit avec un petit sourire :

 

-         Je crois que Maître Jaeger comprendra. Après tout, si j’en crois ses précédents récits et sa collaboration de ces derniers jours, nous pouvons compter sur sa discrétion.

-         Bon…

 

Le poète ne cacha pas son étonnement.

 

-         Ma discrétion ? Y aurait-il un problème avec votre fille ?

-         Pas de la manière dont vous pensez, maître Jaeger.

 

Steiner prit la clochette qu’il gardait à portée de main, et l’agita. Un instant plus tard, la servante qui avait apporté le repas se tint devant lui.

 

-         Magdalena, va dire à Heike de nous rejoindre.

-         Euh… vous croyez ?

-         Ne t’en fais pas, j’ai confiance en notre invité. Va !

 

La jeune femme s’inclina, et quitta la pièce. Jaeger était de plus en plus intrigué.

 

-         Quelque chose me dit que votre fille n’est pas du genre à présenter à n’importe qui… je me trompe ?

-         Il faut comprendre, maître Jaeger, dit alors Romulus. C’est une jeune personne adorable, mais une très grande majorité des habitants de l’Empire ne la verrait pas de cette façon.

-         Je peux vous dire qu’elle m’a sauvé la vie, d’une certaine façon. J’ai eu une famille, auparavant : une femme et un enfant. Or, ma pauvre épouse est décédée en couches, et mon fils a succombé à la maladie deux ans plus tard.

-         Je suis navré de l’apprendre, murmura Jaeger, surpris et un peu gêné par la franchise apparente de Steiner.

-         Vous n’avez pas à l’être, Jaeger, car si la vie est devenue un brouillard de solitude, un jour, le soleil s’est remis à briller, plus éclatant que jamais. J’ai recueilli Heike alors qu’elle n’était qu’une jeune enfant, et elle m’a redonné le goût de vivre. Depuis, elle est tout ce que j’ai qui importe, et je ferai tout pour son bonheur.

-         On parle de moi ? demanda une voix juvénile.

 

Une silhouette menue était apparue dans l’encadrement de la porte. Le visage de Steiner s’éclaira.

 

-         Oui, ma fille. Entre donc, nos invités aimeraient te parler.

 

Jaeger se retourna vers la personne qui approchait à petits pas, et ses yeux s’agrandirent de surprise.

 

-         Ah… je commence à comprendre ce que vous entendiez par « spécialiste ».

-         Eh oui, mon ami. Heike est ma fille de cœur, mais par le sang c’est une Fille du Rat Cornu.

 

Le poète n’en revint pas. En effet, l’être qui se tenait devant lui était bel et bien un Skaven. Physiologiquement, il y avait de petits signes qui attestaient de son appartenance au beau sexe : le nez fin et court, les hanches plus arrondies, les incisives bien moins longues. Elle était un peu plus grande que Gotrek. Elle portait une houppelande terre de sienne qui contrastait avec sa fourrure claire. Steiner fit un geste vers Jaeger.

 

-         Heike, je te présente maître Félix Jaeger.

-         Est-ce possible ? Maître Jaeger ? Le célèbre héros poète ?

 

Ses grands yeux verts brillèrent, à la fois émerveillés, et un peu intimidés. Elle fit la révérence.

 

-         Mon père m’a souvent lu les récits de vos aventures. C’est un immense honneur de vous rencontrer, maître Jaeger !

-         Hélas, j’ai bien peur que les faits aient été enjolivés par une publication un peu trop romancée à mon goût, ma Dame, mais j’apprécie le compliment, surtout de la part d’une jeune femme raffinée.

 

J’ai appelé un Skaven « ma Dame »… songea soudain Jaeger.

 

-         Heike vit ici depuis environ trois ans, expliqua Steiner. Des mercenaires me l’ont amenée pour que je puisse l’étudier, comme les autres. Or, contrairement aux autres, ce n’était pas un monstre pétri de colère. Il a fallu beaucoup de patience pour créer un lien, mais peu à peu, je me suis attaché à elle, et quand j’ai réussi à communiquer avec elle, j’ai réalisé qu’elle était devenue bien plus pour moi. Je l’ai officiellement adoptée, sans préciser sa véritable origine, évidemment.

-         Comment avez-vous fait ? demanda Jaeger, subitement dévoré de curiosité.

-         Grâce à des subterfuges, entre autres Magdalena. Elle « joue son rôle » pendant mes apparitions publiques, et je la présente comme ma fille adoptive sans qu’on ne se pose de question. Personne n’est au courant de l’existence de la vraie Heike à l’extérieur du domaine, hormis Romulus, et vous, maintenant. Inutile de dire ce qui arriverait si le mot se répandait comme quoi un Skaven habite ici, mais je sais que vous saurez garder le secret.

-         Si seulement je n’avais que ce secret-là à garder, ironisa le poète. Et je vous félicite. Vous avez là une fille fort bien élevée, et qui s’exprime à merveille.

-         Père m’a appris à parler le reikspiel, ainsi que la lecture et l’écriture. Il espérait que je puisse l’aider à comprendre la société des Skavens, et je fais tout ce que je peux en ce sens. De son côté, le prieur Romulus a pu m’aider à ne plus avoir peur et à trouver des réponses à mes nombreux questionnements sur la spiritualité.

 

Steiner toussota.

 

-         Je t’en prie, assieds-toi. Romulus aimerait te parler.

 

La jeune fille obéit sagement. Romulus reprit la parole.

 

-         Ma jeune amie, je vais aller droit au but. Depuis quelques jours, nous avons un « invité spécial ».

-         Oh, vous parlez du Skaven Blanc qui est enfermé dans la cave du pavillon ?

 

Le marchand fit une petite moue surprise.

 

-         Tu le savais ?

-         Euh… Oui, j’ai vu vos assistants préparer le laboratoire, comme à chaque fois.

-         Oui, mais comment sais-tu qu’il est blanc ? J’avais pourtant évité de t’en parler. Et j’ai dit au personnel d’en faire autant.

 

Jaeger sentit un léger frisson hérisser le poil de la Skaven, comme elle avait conscience d’avoir fait une bêtise.

 

-         Je… je dois vous l’avouer, ça fait quelques jours que je l’observe, par le soupirail.

-         Tu as fait ça ? demanda Steiner.

 

La jeune fille baissa la tête, alors que son père adoptif dit d’un ton de reproche :

 

-         Tu te souviens pourtant de ce qui s’est passé l’autre fois ? Tu m’avais promis de ne plus jamais approcher de la cellule !

 

Steiner avait aménagé une petite pièce contiguë avec un soupirail à barreaux qui donnait sur la chambre spéciale, à hauteur de pieds. Il avait pu ainsi surveiller le comportement des Skavens qu’il y avait enfermés et prendre des notes. L’année précédente, la fille-rate avait regardé seule l’un des « pensionnaires » de Steiner, par cette ouverture. Le Skaven l’avait repérée, et manqué de lui agripper la tête en passant le bras entre les barreaux de la grille. La jeune fille s’en était sortie avec seulement une grosse frayeur. Depuis, le marchand avait toujours pris soin de tenir sa fille à l’écart du laboratoire et de ses recherches. Heike releva les yeux, et Jaeger put y voir scintiller une petite larme.

 

-         Vous avez raison, Père, et je n’ai pas d’excuse. Mais… quelque part, j’ai senti que je pouvais le faire. Il y a quelque chose de très particulier chez ce Skaven.

 

La curiosité de Steiner l’emporta sur la contrariété. Après tout, elle pouvait probablement ressentir quelque chose qu’aucun Humain ne pouvait éprouver ? Il demanda d’une voix plus douce :

 

-         Quelque chose de « particulier » ? Explique-moi.

-         Quand j’ai vu les assistants préparer la cellule du laboratoire, j’ai compris qu’un nouveau Skaven allait venir. J’ai éprouvé alors de la peur et du chagrin. J’avais envie de vous en parler, mais j’ai décidé d’attendre de voir si je serais suffisamment forte pour tenir bon. J’ai assisté à l’arrivée du convoi, puis je vous ai discrètement suivis. J’ai attendu dans le couloir, près de la porte du local d’observation. J’étais sur le point de m’en aller, quand j’ai perçu son odeur. D’habitude, les Skavens sentent très mauvais, et émettent des effluves rappelant un mélange de viande moisie et d’urine. Or, cette odeur-là n’était pas du tout désagréable. Alors, la curiosité m’a poussée à le voir, et j’ai réalisé qu’il n’était pas comme les autres. Il est vraiment spécial, tout blanc, avec ses cornes ! Je connaissais leur existence d’après les livres, mais je n’en avais jamais vu !

 

Jaeger expliqua alors :

 

-         Ma Dame, vous devez savoir que les Skavens Blancs sont les plus dangereux. Pas physiquement, mais au niveau de l’intellect. Ils sont bien mieux éduqués que les autres, et sont au moins aussi intelligents que vous et moi. Généralement, ils se servent de cette intelligence pour faire le mal, selon notre point de vue. En outre, ils sont capables de manipuler des énergies magiques très puissantes. J’ai eu l’occasion d’en affronter un à plusieurs reprises, et ce n’était pas du beurre !

-         Oui, maître Jaeger, mais celui-là n’a rien à voir avec tous ceux qui étaient dans ma ville natale. Il est… différent. Il ne m’inspire pas les mêmes émotions que tous les autres. Il a l’air très triste, aussi. J’ai de la peine pour lui. Compatir au lieu de fuir, c’est ce que Shallya nous enseigne.

-         Assurément, mon enfant, approuva Romulus.

-         Heike, le prieur Romulus pense que nous pourrions le mettre plus en confiance si tu venais à le rencontrer. S’il parle à un Skaven, il pourrait peut-être se confier plus à lui – donc à toi.

 

Heike regarda le prieur avec de grands yeux incrédules.

 

-         C’est vrai ? Vous me laisseriez l’approcher ? Pour de vrai ? Oh, quelle joie !

-         Je n’approuve pas cette idée, ma fille, dit Steiner. Elle m’inquiète.

-         Mais pourquoi, Père ?

 

Steiner se racla la gorge, et prit délicatement les mains de la jeune fille.

 

-         Heike, tu dois bien comprendre que ce Skaven-là n’est pas comme toi, sur le plan psychologique. Nous pensons que la seule approche qu’il ait pu avoir avec les filles de votre espèce est celle que tu as vue quand tu étais chez eux.

 

Heike baissa de nouveau la tête, sans mot dire.

 

Vu le caractère de ces créatures, j’imagine que la saison des amours ne doit pas être une partie de plaisir, surtout pour leurs femmes, songea Jaeger.

 

-         Tu vois, je ne peux pas m’empêcher de penser que cela pourrait être risqué.

-         Pourtant… il a l’air vraiment différent, Père. Chaque fois que vous ameniez un Skaven ici, je l’entendais crier de colère, griffer les murs et la porte, je sentais son odeur de rage et ça me faisait très peur. Parfois, je comprenais que lui me sentait aussi, ça redoublait sa fureur, et je n’arrivais même plus à dormir, la nuit. Or, celui-ci, il a l’air gentil. Il ne me fait pas penser à une bête en cage. Il n’est pas horrible, non plus ! J’aime le regarder, j’aimerais pouvoir faire plus.

-         Nous lui avons parlé plusieurs fois, votre père et moi-même, expliqua le prieur. Je vous donne raison, il n’est pas comme tous les autres. Déjà, quelqu’un lui a appris à parler le reikspiel, et plutôt bien, en plus. Ensuite, il accepte de communiquer sans se montrer violent, même s’il reste très fermé à son sujet.

-         Bien sûr, moi non plus, je ne crains pas de me retrouver devant lui, enchaîna Steiner. Mais ça ne me rassure pas de te laisser seule avec lui. C’est vrai, il n’a pas l’air aussi bestial que ceux qu’on a pu étudier, mais il y a le risque qu’en sentant ta présence, cela lui affole les sens, et qu’il tente de te... faire du mal, tu comprends ?

-         Je ne pense pas, Père. Voyez-vous, pendant que je le regardais, lui ne m’a pas vue, or il a perçu mon odeur, j’en suis certaine. Ça ne l’excite pas, au contraire, il semble se tranquilliser au fur et à mesure que le temps passe. J’ai même l’impression qu’il a de moins en moins de mal à s’endormir, et que son sommeil est moins agité, aussi.

-         Les gardes m’ont dit qu’il faisait moins de bruit la nuit, confirma Romulus.

-         Je veux le rencontrer, Père, reprit Heike. Avec votre permission. S’il est tellement malheureux, ça le réconfortera sûrement de voir qu’il n’est pas seul !

 

Peu à peu, Steiner sentit qu’il n’aurait pas d’autre argument de dissuasion. Il regarda encore Heike dans les yeux.

 

-         Je ne veux surtout pas te forcer, ma chérie, tu le sais. Tu ne le verras que quand tu le souhaiteras, et nous prendrons toutes les précautions, tant que nous ne sommes pas sûrs qu’il veuille sincèrement se conduire différemment des autres.

-         J’ai une bonne première impression. Vraiment, j’ai envie de lui parler. Peut-être que ça lui fera du bien, et que ça me fera du bien, à moi aussi.

-         C’est vrai, n’oublions pas qu’elle pourra discuter avec un de ses semblables, ce qu’elle n’a jamais fait, rappela Romulus.

-         Tu es vraiment sûre de vouloir essayer ?

-         Oui, Père, s’il vous plaît. Je resterai prudente, je vous le promets. Et s’il se montre vraiment méchant, je ne chercherai plus à l’approcher. Vous avez ma parole, et je n’y dérogerai pas, cette fois.

 

Le marchand se tourna vers Jaeger.

 

-         Et vous, qu’en dites-vous ?

-         Ma foi, votre fille m’a l’air sûre d’elle, et cela pourrait effectivement amener du positif. Si ça peut vous rassurer, je veux bien l’accompagner. Gotrek viendra aussi, et nous la protégerons.

-         Non, maître Jaeger, cela le rendrait trop méfiant. Je voudrais pouvoir lui parler toute seule. Vous n’aurez qu’à rester derrière la porte, au cas où.

 

Tous les regards se tournèrent vers Steiner. Celui-ci poussa un profond soupir.

 

-         Maître Jaeger, vous resterez prêt à intervenir. Ma fille, si jamais ce Skaven se conduit d’une manière qui te choque, tu crieras le plus fort que tu peux, et vous, maître Jaeger, vous le maîtriserez. Sans le tuer, si possible, après tout, il n’est peut-être pas pleinement responsable du contrôle de ses pulsions, et ce serait dommage de perdre tout ce qu’il pourrait nous apporter sur un coup de tête. Mais Heike passe avant tout, aussi n’hésitez pas à utiliser les grands moyens, s’il le faut, pour protéger la vertu de ma fille.

-         Comme il vous plaira, maître Steiner.

 

 

Psody était assis en tailleur sur le matelas, les yeux fermés, en train de méditer. Il cherchait au plus profond de son esprit un message, une quelconque indication sur ses visions. Il entendit alors le bruit caractéristique de la porte qui s’ouvrait. Il n’y prêta pas attention, préférant continuer à réfléchir, lorsqu’un musc particulier lui chatouilla les narines. Il souleva une paupière, et se retrouva bouche bée, les yeux comme des soucoupes.

 

-         Bonjour, dit simplement une voix un peu intimidée, mais très amicale.

 

Il secoua vigoureusement la tête, se frotta les orbites. Pour être sûr, il se mordilla le bout de la queue. Mais non, il ne rêvait pas. Devant lui se tenait un Skaven. Un vrai Skaven, en chair et en os. Il avait un pelage couleur crème, avec une grande tache brune visible sur la cuisse gauche. Il portait un vêtement de tissu précieux.

 

-         Que… qui es-tu ? articula-t-il en queekish.

-         Ah, je regrette, mais je n’ai pas compris, dit le Skaven en reikspiel, d’un air amusé.

-         Ah, euh… je voulais dire… que fais-tu ici ? reprit-il dans la langue impériale.

-         Je vis ici, j’ai été adoptée par maître Steiner. J’ai attendu très longtemps le moment de rencontrer quelqu’un comme toi, et jusqu’à présent, je ne suis pas déçue.

 

Quelque chose titillait le cerveau de Psody. Pour la première fois depuis des semaines, il avait affaire à un Skaven qui ne voulait pas sa mort immédiate. Un Skaven qui parlait le reikspiel et était habillé avec un vêtement Humain. Il comprit rapidement que celui-ci avait dû passer beaucoup de temps chez les Humains, dont faisait partie son « père », le maître des lieux. Mais il y avait encore autre chose. Cette voix douce et inhabituellement haute, ses traits plus délicats… soudain, il eut une révélation qui expliqua tout.

 

-         Tu… tu es… une femelle ?

-         Pour commencer, il faut m’appeler autrement, répliqua la Skaven en levant le doigt avec un sourire malicieux. En reikspiel, « femelle », c’est pour les animaux.

 

Psody claqua sa main sur sa bouche, et sentit le sang lui embraser les joues. Il repensa à ce que Dame Katel lui avait dit à propos de « bien traiter les dames », et se sentit soudain fort embarrassé. La voix fluette continua :

 

-         Pour moi, tu dois dire « fille », ou « femme ». Ou « Heike ».

-         « Heike » ?

-         C’est comme ça que mon père m’a appelée. Avant, je n’avais pas de nom.

-         Je… je… enfin, mon nom est Psody.

 

Le Skaven Blanc fut incapable de dire un mot de plus, pétrifié par cette apparition irréelle. À ses yeux, les filles Skavens n’étaient que de misérables créatures grotesques, d’énormes masses de chair et de graisse enfermées dans de sombres caves, pouvant à peine ramper et incapables d’articuler deux mots cohérents. Celle-ci n’avait absolument rien d’une reproductrice ordinaire. Elle ne lui inspirait ni pitié condescendante, ni dégoût. Bien au contraire, il fut assailli par une succession d’émotions toutes plus agréables les unes que les autres alors qu’il la contemplait. Comme son corps était harmonieux ! Comme son visage était captivant, et étincelait de gentillesse ! C’est à ce moment-là qu’il réalisa que c’était son odeur qu’il avait capté ces derniers jours, qui lui avait tenu compagnie, et qui avait peu à peu facilité son sommeil.

 

-         Je… je ne… que me veux-tu ?

-         Je souhaite te parler. Faire connaissance avec toi. Partager quelque chose avec toi.

-         Mon maître… m’a dit un jour que les feme… les filles Skavens ne pouvaient pas… faire autre chose que pondre. Qu’elles étaient… trop limitées.

-         Eh bien, je crois qu’il t’a menti. Je n’ai pas encore eu d’enfant, mais j’ai pu me rendre utile jusqu’à présent. J’aide mon père à comprendre les Skavens.

 

Psody hocha lentement la tête, essayant d’assimiler cette image inédite.

 

-         Mon père et le prieur Romulus m’ont évoqué ta détresse, continua l’apparition. Je la sens, et j’ai très envie de t’aider.

-         Romulus t’a appris les lois de sa déesse ?

-         Oui, mais même sans cela, j’aimerais vraiment te faire comprendre qu’il y a d’autres façons de vivre pour nous que celle des cités Skavens.

 

Heike s’assit sur le lit, à côté de Psody. Celui-ci, très intimidé, s’éloigna un peu. Elle le regarda dans les yeux, et murmura :

 

-         J’ai vécu dans une ville Skaven, moi aussi. Et tu sais comment ils traitent les filles, n’est-ce pas ?

-         Ou… oui.

-         Et je sens que tu es différent de tous les autres. Ton visage est Skaven, mais ton cœur est devenu… autre chose. Comme le mien. Au début, j’étais comme toi. J’étais morte de peur, je ne comprenais rien, sauf que j’allais souffrir toute ma vie, et puis ces gens m’ont trouvée, et m’ont ramenée ici. J’ai rencontré l’homme qui a fait de moi sa fille, j’ai appris et j’ai accepté. Je te donne ma parole que tu peux te fier à ces Humains. Ils ont de bonnes intentions. Je t’en prie, fais-leur confiance.

 

Elle lui tendit la main. Psody se rappela de la dernière fois où quelqu’un avait fait ce geste vers lui, et des enseignements qu’il avait pu en tirer. Il regarda le visage souriant de la jeune fille-rate, puis, très délicatement, prit ses doigts entre ses propres phalanges. Le contact était doux, chaud et tendre à la fois. Enfin, il osa lui rendre son sourire.

 

 

Steiner et Romulus étaient en pleine conversation devant un verre de vin, lorsque la porte de la salle à manger s’ouvrit sur sa fille adoptive.

 

-         Heike, tu…

 

Le maître des lieux s’interrompit en voyant que la jeune fille n’était pas seule. Elle tenait Psody par la main. Les deux Humains les regardèrent, surpris désagréablement, mais derrière le Skaven Blanc, Jaeger leva discrètement le pouce, assurant que tout était sous contrôle.

 

-         Eh bien… entrez donc.

 

Psody s’avança, fit face aux deux adultes, et baissa la tête.

 

-         Monseigneur, prieur Romulus… toute ma vie, j’ai eu peur. C’est comme ça que vivent les Skavens. Or, depuis que j’ai fui leur société et que j’ai appris comment fonctionne la vôtre, je sens que ce n’est pas normal d’avoir peur, et ça me fait perdre la tête. Je suis fatigué, je veux que ça s’arrête. Aidez-moi. Je vous en prie…

 

Steiner fit un petit geste pour inviter le Skaven à s’asseoir. Il obéit, et reprit d’une voix nouée :

 

-         Je vais vous parler de moi, et de tout ce que j’ai fait. Plus de mensonge, plus de dissimulation. Après, vous ferez ce que vous voudrez de moi.

-         Oh, ne soyons pas aussi mélodramatiques, mon jeune ami, plaisanta Steiner.

-         Peut-être que vous serez plus à l’aise pour parler si je m’en vais ? suggéra Jaeger.

-         Non, maître Jaeger. Vous quatre êtes désormais les personnes à qui j’accepte de me confier. Je ne veux plus rien vous cacher, car je ne le supporterai pas. Seulement, quand j’aurai fini… je comprendrai si vous décidez de me chasser.

-         Je ne pense pas qu’on en arrivera là, répondit Steiner. Détendez-vous, et prenez tout le temps qu’il vous faudra.

 

*

 

Psody raconta tout, depuis son premier contact rencontre avec ses cinq frères jusqu’à son arrivée à Gottliebschloss. La mise à sac de Niklasweiler, la destruction de la Dryade, la cérémonie pendant laquelle il avait mangé de la malepierre, sa rencontre avec Klaus de Maraksberg qui avait sauvé la vie de Chitik, et qu’il avait abattu d’une balle dans le dos en guise de remerciement. Par respect pour Heike, il ne s’attarda pas sur sa première et seule nuit avec une pondeuse, tous eurent compris ce qui s’était passé. Il confessa également tout ce qu’il avait fait à Brissuc : ses plans pour renverser l’Empire, les Skavens qu’il avait tués pour imposer son autorité, les esclaves qu’il avait torturés pour les rendre plus obéissants. Ensuite, il parla de Katel, qui l’avait recueilli, soigné, et aidé à élargir son champ de vision. Il évoqua ses subterfuges pour perturber le siège de Jourg du Clan Moulder, et arriva ainsi à sa reddition face au seigneur Gottlieb.

 

Durant tout son récit, personne ne l’interrompit plus de quelques secondes, le temps de poser une ou deux questions simples. Il avait gardé son calme, même si l’émotion avait soulevé son cœur à plusieurs reprises. Mais lorsqu’à la demande du prieur, il parla de ses frères, de la sympathie réconfortante de Diassyon et du dévouement inconditionnel de Chitik, c’en fut trop. Il s’écroula en pleurs sur la table, accablé de remords. Comme il regrettait de ne pas avoir mieux traité ses frères de sang ! En dehors du fourbe Klur, ils n’avaient jamais été volontairement déloyaux, et l’avaient toujours soutenu. Même le misérable Moly du Clan Pestilens avait peut-être des qualités qu’il n’avait su distinguer.

 

Psody pleura de longues minutes, avec sincérité. Le prieur sut trouver les mots qu’il faut pour le consoler, il se calma un peu. Mort de fatigue, il regagna docilement sa cellule, accompagné du prieur et d’Heike. Resté seul dans son lit, pour la première fois depuis des mois, il trouva le sommeil sans difficulté. Le lendemain, les Humains le laissèrent se reposer. L’après-midi, fait exceptionnel, ils lui permirent même de quitter la cave, et de se promener dans le parc, sous leur surveillance.

 

Psody put marcher complètement à l’air libre, ce qu’il n’avait pas fait depuis son réveil dans cette cellule de Gottliebschloss. C’est ainsi qu’il prit connaissance de la configuration de la propriété.

 

Le domaine de Ludwig Steiner était plutôt grand. Pas autant que la colonie de Brissuc, bien entendu, mais il comprenait un parc qui nécessitait à vue de nez une bonne vingtaine de minutes pour en faire le tour à pied sans se presser. La pièce dans laquelle il avait été installé faisait partie d’une petite maisonnette située dans un coin au fond du parc. En face, Steiner avait une écurie où étaient logés ses quatre chevaux. Le marchand déconseilla fortement au Skaven Blanc de s’en approcher, car les quadrupèdes étaient très nerveux en présence d’hommes-rats, même Heike. Enfin, de l’autre côté de la propriété, s’élevait le grand manoir. Des sentiers pavés de briques blanches reliaient les différents bâtiments entre eux, et tout le reste était recouvert de pelouse bien entretenue. Quelques arbres poussaient au milieu des zones herbeuses, ainsi que tout le long des hauts murs du domaine.

 

Steiner expliqua à Psody que tout cet espace se situait derrière la maison. L’avant donnait sur une grande grille qui s’ouvrait directement sur la rue. Le manoir lui-même était très grand : deux étages en plus du rez-de-chaussée, une aile latérale de chaque côté du bâtiment principal… La bâtisse était sobre, et ne présentait pas de décorations outrancières. En revanche, le parc lui-même était très fourni. Le petit homme-rat découvrit quelque chose qui lui était complètement inédit : jamais il n’avait eu l’occasion de voir un endroit où la nature était méthodiquement arrangée. Il y avait une sorte de statue de cuivre en forme de poisson d’où sortait de l’eau en permanence. Ce qui surprit le plus le jeune Skaven était tout un espace où poussait une multitude de fleurs multicolores.

 

Le temps était superbe, le printemps était déjà bien avancé, pour la plus grande joie de Heike, qui montrait chaque plante au Skaven Blanc. Elle parlait avec passion, il écoutait attentivement, et l’atmosphère était détendue. Steiner et Romulus étaient désormais convaincus de la sincérité de leur protégé. Ce n’était pas le cas de Jaeger, qui gardait une étincelle de méfiance. Marchant entre les deux autres hommes, il regardait les deux Skavens assis sur un banc, quelques yards plus loin. Il décida d’exprimer ses craintes.

 

-         Honnêtement, prieur Romulus, je ne sais pas si je dois être attendri ou terrifié en les regardant. C’est vrai, avez-vous conscience du danger que nous encourons tous, à présent ? Avoir un Skaven chez vous, c’était déjà plutôt périlleux, mais deux ! Et de sexe opposé, par-dessus le marché ! C’est une tempête sur le point de se déclencher !

 

Il fit une courte pause avant de suggérer :

 

-         Il serait peut-être plus prudent de castrer Psody.

-         Que dites-vous là, maître Jaeger ? s’offusqua Steiner. Est-ce que vous saisissez la portée de vos paroles ? Il est question d’un être intelligent, avec des sentiments et un amour-propre, pas d’un animal ! Vous voyez peut-être une menace, moi, je vois deux enfants heureux de faire connaissance.

-         Deux enfants dans leur tête, mais physiologiquement, ils sont bien plus développés, et vous le savez ! répliqua Jaeger. Si nous ne faisons pas attention, ils pourraient être tentés de laisser parler leur instinct de survie de l’espèce. Si l’on en croit les études faites, en moins d’un an, Heike peut donner la vie à plusieurs dizaines d’individus, qui pourront en faire autant deux ans plus tard, et ainsi de suite. Nous nous retrouverions avec toute une colonie sur les bras ! Et là, je ne me fais aucune illusion, si jamais ça arrive, et que ça se sait, et ça se saura car ce genre de chose ne se contrôle pas une fois que c’est en marche, c’est le domaine tout entier qui sera immolé par le feu ! Nous aurons tous les prêtres de Sigmar et les chasseurs de sorcière de l’Empire sur le dos !

-         J’ai parlé à Psody bien plus longtemps que vous, maître Jaeger, et j’ai appris à le connaître. Ce n’est pas une bête sauvage prête à se jeter sur ma fille à la première occasion, j’en suis sûr, maintenant. Ou alors… vous sous-entendez que ma fille ne serait pas suffisamment responsable ?

 

En voyant le visage cramoisi de Steiner, Jaeger comprit qu’il avait parlé trop vite.

 

-         Euh… ! Je vous prie de m’excuser, maître Steiner.

 

Steiner se radoucit, mais avait encore le regard mauvais. Le prieur Romulus intervint :

 

-         J’entends bien vos inquiétudes, maître Jaeger. En tant que prêtre de Shallya, cela fait partie de mes attributions d’enseigner ces choses-là aux jeunes esprits. J’ai pris l’initiative d’en parler avec eux ce matin, avec l’accord de Ludwig, afin de régler cette question. Ils sont parfaitement conscients de ce qu’ils sont capables de faire, et des ennuis que cela pourrait provoquer. D’autre part, même sans ce risque, ils n’ont pas tellement envie de tenter l’expérience à ce jour. Heike ne se sent pas prête pour ça. Même si c’est peut-être la seule occasion qu’elle ait de procréer de manière consentie avec un individu de son espèce, elle préfère attendre d’être sûre de le vouloir ; jusqu’à présent, elle ne s’était jamais vraiment posé la question.

-         Parce qu’elle n’a pas eu à le faire avant de rencontrer Psody, supposa Jaeger.

-         Elle m’a parlé de la vie qu’elle menait dans sa ville natale, ajouta Steiner. Quand je l’ai recueillie, elle venait à peine d’être en âge pour servir de reproductrice, et n’avait pas encore été… « mise à contribution » par les Skavens. Mais elle a vu comment étaient traitées ses consœurs plus mûres. Et ce qu’elle a vu ne l’a pas tellement encouragée. Il est normal qu’elle ait encore un peu peur.

-         Psody l’a très bien compris, Ludwig. Il lui a promis devant moi de ne jamais la toucher sans sa permission. Il m’a aussi avoué que sa première expérience avec une pondeuse a provoqué en lui une réaction plutôt violente – en fait, c’est ce qui a déclenché sa capacité à recevoir des visions de son dieu. Pendant quelques heures, il a perdu la raison, puis il s’est senti très mal. Il n’a jamais su ce qu’il avait fait pendant son état d’absence, mais il ne souhaite pas revivre ça… ou prendre le risque de blesser accidentellement ta fille.

 

Jaeger n’en revint pas.

 

-         Vous êtes en train de dire que ce Skaven ferait passer le bien-être de quelqu’un d’autre avant le sien ? Une fille, en plus ? Incroyable ! De la prévenance chez un enfant du Rat Cornu… Il n’est vraiment pas comme les autres !

-         Et donc, ce ne sont pas des animaux poussés par leurs « instincts de survie de l’espèce », contrairement à ce que vous avez pu insinuer, répliqua durement Steiner. Et je vous prierai de tenir votre langue vis-à-vis de ma fille !

 

Le poète n’osa pas répondre, encore confus d’avoir mésestimé les deux jeunes Skavens devant leur protecteur. Romulus dit alors :

 

-         Je dois prendre congé de vous, il faut que j’aille prendre mon service au temple.

 

Les deux autres Humains le saluèrent, et il quitta la propriété.

 

 

Magdalena, la jeune servante plantureuse, rejoignit les deux Skavens. Le petit homme-rat blanc la salua.

 

-         Bonjour, dame Magdalena !

-         Bonjour ! Bonjour, Heike !

-         Comment vas-tu, Magda ?

-         Très bien !

 

Psody parut un petit peu surpris.

 

-         Vous vous connaissez bien ?

-         Oui, jeune Psody, répondit l’Humaine. J’ai aidé maître Steiner à l’éduquer.

-         C’est vrai, elle a été comme une mère, ajouta la Skaven. Et aujourd’hui, c’est un peu une grande sœur.

-         En fait, pour tout vous dire, du point de vue des lois d’Altdorf, c’est moi, Heike Steiner, expliqua Magdalena.

-         Je ne comprends pas.

 

Magdalena s’assit à son tour sur le banc pendant que la jeune fille-rate expliqua :

 

-         Vois-tu, chez les Humains, quand un enfant naît dans une famille, ses parents doivent se rendre chez un homme de loi pour déclarer son existence. Il faut remplir des papiers, donner des renseignements… Vous avez ça, chez les Skavens ?

-         Rien du tout ! On naît, on est marqué par son chef de Clan, et puis c’est tout !

-         Chez nous, ça marche de façon officielle. C’est utile surtout pour les héritages.

 

Le petit Skaven Blanc cligna des yeux.

 

-         Comment ça ?

-         Quand quelqu’un meurt, normalement, on ne peut pas forcément récupérer tout ce qu’il a n’importe comment, expliqua Magdalena. Le disparu a donné aux hommes de loi des instructions pour savoir comment on répartit ce qu’il avait.

-         Ah… Chez les Skavens, quand on trouve un mort, on récupère ce qu’il y a à récupérer, et on laisse le reste par terre.

-         Et donc, normalement, un homme qui a des enfants donne à sa mort tout ce qu’il a à ces enfants. Ce n’est pas toujours si simple, mais généralement, c’est comme ça. L’avantage est que c’est bien plus organisé. L’inconvénient, c’est que ça peut causer de gros problèmes. Des familles se sont déchirées parce que les enfants jugeaient que les parts n’étaient pas équitables. Et, régulièrement, certains enfants tuent leurs parents pour obtenir cet héritage.

 

Psody sentit son front se plisser.

 

-         Tuer quelqu’un qui ne vous attaque pas, c’est interdit, chez les Humains, non ?

-         Oui, et tuer quelqu’un pour obtenir son argent est un crime très sévèrement puni, surtout si la victime est l’un de vos parents.

-         Jamais cela ne me viendrait à l’idée, ajouta Heike. Mon père est un homme bon, et Shallya interdit de manière absolue de prendre une vie, même pour se défendre.

-         D’accord… Heike, ton père a préparé ce… cet « héritage » ?

-         Oui. Il ne m’en a jamais parlé, mais c’est un homme très prévoyant. Seulement, il y a un problème : élever un Skaven est une hérésie, et ça peut t’envoyer en prison avant de passer sur le billot. Ma nature est tenue secrète pour le monde extérieur.

-         Mon rôle est de me faire passer pour Heike pour les hommes de loi de l’Empire, continua Magdalena.

-         Ah, je comprends, maintenant ! s’exclama le jeune Skaven Blanc. Pour la société des Humains… vous êtes Heike !

-         Eh oui, et jusqu’à présent, ç’a toujours marché.

 

Soudain, Psody réalisa quelque chose qui ne lui était jamais venu à l’idée.

 

-         Mais… mais alors… ça veut dire que tu n’as jamais quitté ce lieu ?

 

Le sourire de la jeune fille-rate diminua un peu. Elle se tourna vers Magdalena.

 

-         Mon amie, peux-tu… j’ai besoin de…

-         Pas d’inquiétude, je comprends.

 

La servante se leva, et s’éloigna pour regagner le manoir.

 

-         Je préfère aborder ce sujet sans elle.

-         Tu n’es pas obligée.

-         Non, mais quelque chose me dit que… je dois en parler à toi seul. Tu sais, j’ai réfléchi, cette nuit. Je crois que nous avons plus de points communs que je pensais, la première fois que je t’ai vu, quand tu es arrivé.

-         Donc, tu m’avais déjà vu, dans cette cellule. Moi, je t’avais senti.

 

Le Skaven Blanc réalisa quelque chose qui ne lui plut pas.

 

-         Tu m’as observé tout le temps ?

-         Assez longtemps, je l’avoue. Plusieurs fois.

-         Même quand j’étais… sans vêtements ?

-         Je ne pensais pas à mal, je t’assure ! Je ne te voyais pas comme un vulgaire animal ! Plutôt comme… un Skaven très différent des autres, un Skaven comme j’espérais rencontrer un jour. Je suis désolée si ça te vexe. Je serais vexée, à ta place. Désormais, je ne te verrai qu’en face, quand tu le voudras bien.

 

Comme il n’y avait ni malice, ni moquerie dans sa voix, le petit homme-rat se radoucit. Après tout, décida-t-il, ce n’était pas bien méchant, et vu comment les Skavens traitaient leurs femmes, il n’était que justice que l’une d’entre elles pût profiter un peu de lui.

 

-         En plus, je ne sais pas si on te l’a déjà dit, mais… moi, je te trouve beau. Tu es beaucoup plus plaisant à regarder que toutes les affreuses créatures répugnantes qui t’ont précédé. Et je sens que ton âme est belle, même si elle est teintée de nuages un peu sombres, qui cachent beaucoup de tristesse. Tu es beau, Psody.

 

Psody sentit sa figure s’allonger de surprise. Il sentit surtout dans ces paroles quelque chose de profond, quelque chose de décent, quelque chose d’éloquent. Cela finit de le convaincre.

 

-         On m’a déjà dit ça, mais jamais en le pensant. Les Skavens multiplient les flatteries quand ils veulent préserver leur vie, et quand j’ai été nommé Prophète Gris, j’en ai beaucoup reçu. Or, tu… c’est la première fois que j’entends ça, mais que je le ressens, aussi.

-         Mes premiers souvenirs sont flous et vagues, et ma vie n’a vraiment commencé qu’entre ces murs. Alors, oui, je ne connais que le domaine Steiner et ses habitants. Je n’ai jamais mis les pieds hors de ces murs. Je ne sais pas ce que c’est, de marcher au milieu d’une foule. J’ignore les sensations qu’on éprouve en déambulant sur la place d’un marché, en voyageant dans une grande campagne, en se promenant dans un bois, en marchant sur le sable d’une plage, ou tout simplement en étant au milieu d’un groupe de gens comme moi, avec les mêmes attributs. Le monde extérieur m’est interdit, car si on me prenait, je serais exécutée, et mon père emprisonné, ou pire. Tout ce que je connais du monde, c’est seulement grâce aux livres et aux histoires, et je sais que la plupart sont des mythes. Or, tu as connu le vrai monde, n’est-ce pas ?

-         Oui. Chez les Skavens, j’étais quelqu’un d’important, beaucoup m’obéissaient, et je suis sorti à la surface plusieurs fois. Mais, tu sais…

 

Il vit les yeux verts de la jeune Skaven briller d’envie. Alors, il demanda :

 

-         Comment es-tu traitée, ici ?

-         Très bien ! J’ai un père qui m’aime, qui a tout fait pour moi, et pour qui je ferai tout. J’ai une sœur, j’ai le prieur, et les domestiques les plus proches de mon père. Je sais que je pourrai toujours compter sur eux. Mais toi, un élu de leur dieu ? Tu devais être un exemple à suivre, une idole pour les tiens ?

-         Heike… ce n’est pas si simple.

 

Elle avait l’air sincèrement étonnée.

 

-         Je me souviens très vaguement qu’avec moi, ils… ils me traitaient mal, mais toi, un de leurs élus ? N’avais-tu pas une position privilégiée ? D’accord, ton frère t’a trahi, mais tous les autres ?

-         Personne n’est en sécurité chez les Skavens. Ceux qui sont au même niveau passent leur temps à se battre entre eux quand ils ne combattent pas les autres peuples. Seuls les plus forts survivent. Tu m’as vu, je suis petit et faible. Si je n’avais pas reçu le cadeau du Rat Cornu, je n’aurais pas survécu aux pouponnières. Et même si tu es un prêtre de leur dieu, tu n’es pas à l’abri de leur fourberie. Les autres s’aplatissent à tes pieds, mais dès que tu leur tournes le dos, ils essaient de te poignarder-égorger. Ils te méprisent, ils te trahissent à la moindre occasion, et plus ils ont l’air dociles, plus ils sont retors. Personne ne m’a jamais aimé sincèrement… à part Chitik. Je ne l’ai connu que trois lunes – je veux dire trois mois. C’est le seul, avec Diassyon. Lui aussi était bon envers moi. Mais tous les autres avaient peur de moi, me détestaient, m’enviaient, aucun ne m’a jamais parlé comme toi. Quand j’ai été recueilli par la Dame Katel, dans le marais, elle m’a fait comprendre que les Skavens ne savent pas ce qu’est le… la… j’ai oublié le mot ! Ah oui ! L’Amour !

-         Tu ne sais pas ce que c’est, l’Amour ?

-         Non.

 

Sans s’en rendre compte, le jeune Skaven Blanc avait laissé couler quelques larmes sur ses joues. Heike posa délicatement sa main sur son épaule.

 

-         Tu as raison. Toi aussi, tu as connu une sinistre prison. Cette prison, ce n’était pas une cage, mais la solitude. Même en étant entouré de Skavens, tu t’es toujours senti seul. La solitude est toujours insupportable. Mais je t’aiderai à quitter cette cage-là. Et Romulus aussi. Tout ce qu’il te faut, c’est la clef, et nous allons tout faire pour que tu puisses la trouver, et sortir de ta coquille !

 

Psody hocha légèrement la tête avec une moue pensive. Soudain, il vit quelque chose qui fit littéralement bondir son cœur dans sa poitrine.

 

 

Steiner finissait de résumer ses deux dernières séances de travail avec son invité au poète. Celui-ci, soucieux de détendre un peu l’atmosphère, décida de se montrer complimentant.

 

-         Eh bien ! Le moins qu’on puisse dire est que vous avez fait de sacrés progrès !

-         N’est-ce pas, maître Jaeger ? C’est surtout Psody qu’il faut féliciter. Il a vraiment été à la hauteur de mes espérances. Non, il a été bien au-delà. Grâce à lui, j’ai pu confirmer ou réfuter beaucoup d’idées reçues, et en apprendre de nouvelles.

-         Vous allez devenir un expert en la matière de Skavens !

-         Malheureusement, nous arrivons au bout. Hé, même Psody a ses limites. Il sait beaucoup de choses, mais il est loin de tout connaître.

 

Jaeger se sentit un peu déçu, mais il comprit.

 

-         Quelle sera la suite du programme, alors ?

-         Eh bien, j’ai une promesse à tenir. Il m’a beaucoup aidé, il a finalement accepté de nous dévoiler son passé, il est temps qu’on trouve une signification à ses visions qui le hantent. Romulus lui a proposé de commencer ce travail demain, et j’ai eu une autre idée : je vais écrire à un ami qui est versé dans les arts de la magie.

-         Un mage ?

-         J’ai entièrement confiance en lui. Il connaît notre secret, et s’est lui-même beaucoup impliqué dans mes recherches.

-         Bon.

 

Jaeger rajusta la broche de sa cape de laine rouge.

 

-         Je vais repartir, mein Herr, et quitter la ville. Gotrek et moi avons à faire.

-         J’ai eu beaucoup de plaisir à vous rencontrer, maître Jaeger. Si vous avez besoin de quelque chose, à l’occasion…

-         C’est très généreux de votre part. Je n’y manquerai pas.

 

Jaeger se promit de ne jamais impliquer le commerçant dans quoi que ce soit, ses alliés ayant une fâcheuse tendance à disparaître par la force des choses.

 

-         N’hésitez pas à me rendre visite à votre prochain passage à Altdorf. Après tout, vous avez peut-être envie de voir comment les choses évoluent pour nos deux petits ratons, vous aussi.

-         Vous lisez dans mes pensées, mein Herr.

 

Steiner jeta un coup d’œil vers le banc où il avait laissé les deux Skavens, et haussa les sourcils sous une vive surprise.

 

-         Mais qu’est-ce qu’il fiche ?

 

Redoutant de voir Psody en train de brutaliser Heike, Jaeger pivota sur ses talons, la main posée sur la garde de son épée.

 

-         Alors ça !

 

Les deux hommes redescendirent l’escalier donnant sur l’entrée de la maison, et se trouvèrent devant un bien curieux tableau. Steiner en resta bouche bée, surpris au suprême degré par l’attitude de sa fille.

 

Heike était par terre, en train de rire. Elle riait à gorge déployée, comme jamais le marchand ne l’avait entendue. Elle se tenait les côtes, elle se roulait dans l’herbe, elle fut même obligée de s’arrêter pour reprendre son souffle. Cela n’étonna guère Steiner quand il vit la posture de Psody. Le petit homme-rat était suspendu en haut d’un petit arbre, cramponné au tronc, tremblant de tous ses membres, en train de gémir « Faites-le partir ! Faites-le partir ! ». Au pied de l’arbre se tenait le petit chat de la propriété, qui regardait ce drôle d’oiseau d’un air intrigué.

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